I. ta
combien de fidèles qui m'écoutent , sensibles autrefois aux vérités que nous annonçons, ne Tiennent plus aujourd'hui leur offrir qu'un cœur tranquille et endurci ! Ils négligèrent ces temps heureux , où la grâce vouloit encore leur ouvrir cette voie de conversion : et depuis une si longue et si funeste négligence , ils nous écoutent de sang-froid; et les vérités les plus terribles dans nos boua.es ne sont plus pour eux qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante.
Or , je vous demande , mes Frères, ce sentiment de douleur sur le peu d'usage que vous avez fait jusqu'ici de tant d'instructions entendues, vous est-il môme connu? La seule pompe extérieure que vous portez ici, femmes du monde, nous annonce-t-elle cette disposition ? Les mêmes soins d'indécence et de vanité qui vous préparent aux spectacles profanes , ne vous conduisent-ils pas à nos instructions où le monde est condamné ? Y faites-vous quelque différence? et ne semble-t-il pas ou que nous devons vous y annoncer les maximes insensées des théâtres, ou que vous n'y venez vous-mêmes que pour insulter par un appareil indécent, même selon le monde , aux saintes maximes de l'Evangile ?
Mais que dis-je, mon cher Auditeur? loin de vous reprocher tant de vérités jusqu'ici entendues sans fruit, hélas! vous vous savez peut-être bon gré d'y être insensible ; peut-être vous faitesvous une espèce de force et de vanité déplorable de nous écouter de sang-froid : vous regardez peut-être comme un bon air et une supériorité d'esprit , que ce qui touche tous les autres vous laisse tout seul calme et tranquille ; vous faites peut-être ostentation de votre insensibilité : il semble que ce seroit une foiblesseà vous d'être sensible à des vérités qui triomphèrent autrefois des philosophes et des césars ; à des vérités descendues du ciel , et qui portent avec elles des caractères si divins d'élévation et de sagesse ; à des vérités qui font tant d'honneur à l'homme , et les seules dignes de la raison ; à des vérités si consolantes pour lo cœur , et seules capables de porter la paix et la tranquillité au-dedansde nous-mêmes; à des vérités, mfin, qui nous proposent de si grands intérêts, et pour lesquelles m ne peut être indifférent sans fureur et sans extravagance. Vous /ous vantez du peu de succès de notre zèle , et que tous nos discours vous laissent tel qu'ils vous trouvent; et vous croyez par-là faire I onneur à votre raison. Je ne vous dis pas que vous vous vantez d'être dans ce fond de l'abîme, et dans cet état de réprobation, où il n'est presque plus de ressource, ce qui est digne en même temps d'horreur et de pitié : mais je vous dis que la marque même la plus sûre d'un esprit frivole et léger , d'une raison médiocre et bornée, d'un cœur mal fait et incapable de grandeur et d'élévation, c'est de ne trouver rien qui frappe, qui étonne, qui satisfasse, qui intéresse dans los vôrilôs si sages et si sublimes de la morale de Jésus- Christ.
Car du moins les pécheurs d'un autre caractère conservent encore
nn reste de respect, et une certaine sensibilité pour la vérité, qui subsiste avec une vie d'ailleurs criminelle , mais qui est toujours la marque d'un bon cœur, d'un cœur à qui il reste encore du goût pour le bien, d'une raison sensée ; qui, quoique entraîné parle monde et par les passions , sait se rendre justice , sent encore la force de la vérité qui la condamne , et laisse en nous des ressources de salut et de repentir. Ces pécheurs conviennent du moins quenous avons raison : ils ne changent rien à leurs mœurs , il est vrai ; mais du moins la vérité les touche , les trouble , les agite , excite en eux de foibles désirs de salut, et des espérances d'une conversion à venir : ils sont fâchés même de se trouver trop sensibles aux terreurs de la foi : ils craignent presque de nous entendre , de peur de perdre cette fausse tranquillité qui fait toute la douceur de leurs crimes : ils cherchent , au sortir de nos discours , à se dissiper pour égayer un fonds de trouble et de tristesse, que les vérités entendues ont laissé dans leur ame : ils vont aussitôt porter au milieu du monde et des plaisirs l'aiguillon secret que la parole de Dieu a laissé dans leur cœur , aûn d'y trouver une main flatteuse qui l'arrache, et qui referme la plaie d'où devoit sortir leur gué. ison : ils craignent qu'on ne brise leurs fers : ils tournent la tête pour ne pas voir la lumière qui vient troubler la douceur de leur sommeil. Us aiment leurs passions , je l'avoue , mais du moins ils n'insultent pas à la vérité; au contraire , ils rendent gloire à sa puissance en se faisant des remparts contre elle : ce sont des pécheurs foibles , qui , craignant de ne pouvoir se défendre contre Dieu , le fuient et l'évitent. Mais pour vous, vous vous faites une gloire affreuse de l'attendre de sangfroid , et de ne pas le craindre ; vous trouvez de l'élévation et de la philosophie à vous mettre au-dessus de ces terreurs vulgaires ; vous croyez qu'une crainte religieuse déshonoreroit l'orgueil de votre raison ; et tandis qu'en secret vous êtes l'ame la plus lâche et la plus timide, la plus abattue au premier péril qui vous menace, la moins ferme contre les événements , la plus agitée au gré des espérances et des craintes frivoles de la terre , vous vous piquez de courage contre la vérité : c'est-à-dire vous avez tout ce qu'il y a de bas et de vulgaire dans la crainte, et vous rougissez d'en avoir ce qu'il y a de grand et de raisonnable ; vous n'avez point de force contre le monde, et vous faites parade d'une valeur insensée contre Dieu.
Seconde disposition qui doit vous conduire à nos instructions , une douleur sur .le peu de fruit que vous en avez retiré jusqu'ici. La dernière , c'est un sentiment de reconnoissance sur ce moyen de salut que Dieu vous ménage en vous conservant le dépôt de la vérité, et continuant au milieu de vous la succession des ministres seuls autorisés à vous annoncer la parole sainte.
En effet , le plus terrible châtiment dont Dieu frappoit autrefois les iniquités de son peuple , c'étoit de rendre au milieu d'eux sa parole rare et précieuse. Us parcourront, dit-il dans son prophète
( Amos, viii, 12 ), de l'orient à l'occident, pour chercher quelqu'un qni leur annonce ma parole , et ils ne le trouveront pas. Et non seulement il ne suscitoit plus de véritable prophète dans Israël , mais il permettoit qu'il s'élevât au milieu de son peuple de faux docteurs, qui détournoient les tribus de son culte, et venoient leur prêcher des dieux que leurs pères n'avoient pas connus.
Or c'est une miséricorde de Dieu bien signalée , mes Frères, que , malgré les iniquités qui semblent montées à leur comble parmi vous , il vous suscite encore des prophètes et des pasteurs qui vous annoncent une parole saine et irrépréhensible. C'est une protection du Seigneur bien singulière , de n'avoir pas permis que l'erreur ail prévalu sur la vérité au milieu de nous, comme parmi (ant de peuples voisins de cette monarchie , et que l'étincelle du schisme et de la nouveauté , qui s'éleva le siècle passé , et qui pensa embraser toute l'Europe, n'ait pas désolé tout son héritage, et succédé dans nos Gaules , où elle sembloit avoir pris naissance, et où elle avoit déjà fait de si tristes progrès , à la foi de nos pères.
Oui , mes Frères , c'est sa bonté toute seule qui a conservé la paix à ce troupeau, la liberté à notre ministère, la succession légitime à tios pasteurs, les usages anciens et vénérables au culte, le dépôt de la doctrine et de la vérité à nos églises. Combien d'infortunés , dans les lieux où l'erreur est sur le trône, trouvent aujourd'hui aux pieds des mêmes chaires où leurs ancêtres avoient ouï les paroles de la vie éternelle, et l'évangile de paix, une doctrine de mort, de rébellion et de mensonge! Combien d'ames séparées de l'unité , mais disposées à recevoir la vérité et à l'aimer, ne périssent que parecqu'on leur propose l'erreur revêtue des apparences de la vérité , et qu'on se sert pour les perdre de la même docilité qui aurait du les sauver?
Eh! qu'avez- vous fait qui méritât que vous fussiez discernés de tant de nations séduites3 pourquoi n'avez- vous pas été enveloppés dans la même condamnation? pourquoi avez- vous habité cette heureuse terre de Gessen , seule éclairée des lumières du ciel , tandis que tout le reste de l'Egypte fut frappé de ténèbres ? N'est-ce pas la miséricorde de Dieu toute seule qui vous a discernés de tant de peuples qui s'applaudissent de leurs erreurs et de leur schisme? Vous êtes encore sous les yeux de vos pasteurs ; vous recevez encore la doctrine des apôtres des mains de leurs successeurs ; la vérité coule encore sur vous d'une source pure et divine ; les chaires chrétiennes retentissent encore de toutes parts des maximes de la loi et de la piété ; et la bonté de Dieu vous ménage encore mille moyens de salut , en vous conservant celui de l'instruction et de la doctrine.
Cependant venez-vous nous écouter avec un cœur touché de re- <:onnoissance? regardez-vous comme un bienfait signalé de Dieu sur vous le dépôt Ho |a vérité ot de la parole sainte qu'il vous a
SUR LA PAROLE DE DIEU. â77
conservée et qu'on vous annonce encore? Dites- vous quelquefois avec le prophète : // n'en a pas usé de même envers tant de nations auxquelles il ne daigne pas manifester ses jugements et ses justices (Ps. cxlvii , 20) ?
Hélas ! vous ne portez ici qu'un dégoût d'irréligion et de vanité ; les moments les plus ennuyeux sont ceux que vous employez à écouler des vérités qui devroient faire toute la consolation de votre vie : vous êtes fâchés que la religion du maître vous en fasse une espèce de devoir et de bienséance. Nous sommes même obligés de respecter vos ennuis et vos dégoûts , en mêlant souvent à la vérité des ornements humains qui toujours l'affoiblissent : il semble que nous venons ici vous parler pour nous ; et vous nous écoulez comme des importuns qui viendroient vous demander des grâces. Au milieu d'un spectacle profane , vous n'avez point de regret aux moments que des plaisirs si frivoles occupent : c'est là que toutes les pensées d'affaires, de fortune, de famille cessent; et que, tout le reste oublié, l'esprit né pour des choses plus sérieuses se repaît avidement d aventures chimériques : c'e t de là qu'on sort toujours plein , occupé , transporté des maximes lascives qu'un théâtre criminel a chantées. On en repasse les endroits qui ont fait sur le cœur des impressions plus dangereuses ; on en porte le souvenir jusqu'au pied des autels. Ces images , si fatales à l'innocence , ne peuvent plus s'effacer ; et au sortir de la parole sainte , tout ce que vous en avez retenu , ce sont peut-être les défauts de celui qui vous l'a annoncée.
Mes Frères, Dieu ne punit plus d'une manière sensible le mépris de sa parole. Il pourroit encore sans doute transporter son Évangile au milieu de ces nations barbares qui n'ont jamais entendu parler de lui , et abandonner de nouveau son héritage : il pourroit tirer du fond de leurs déserts des peuples féroces et infidèles vi leur livrer nos temples et nos foyers, comme il leur livra autrefois ces églises si célèbres quelesTertullien, les Cyprien, les Augustin, avoient illustrées , et où il ne reste plus maintenant de trace de christianisme , que dans les outrages que Jésus-Christ y reçoit , et dans les fers dont les fidèles y sont chargés : il le pourroit ; mais il se venge plus secrètement , et peut-être plus terriblement. Il vous laisse encore le spectacle et tout l'appareil extérieur de la prédication de l'Evangile : mais il en détourne le fruit sur les simples et sur les ignorants qui habitent les campagnes ; les terreurs de la foi ne sont plus que pour eux. Il ne retire plus ses prophètes du milieu des villes; mais il leur ôte, si j'ose parler ainsi, la force et la vertu de leur ministère; il frappe ces nuées saintes d'aridité et de sécheresse: il vous en suscite qui vous rendent la vérité belle, mais qui ne vous la rendent pas aimable : qui vous plaisent . mais qui ne vous convertissent pas : il laisse affaiblir dans nos bouches les saintes terreurs de sa doctrine : il ne tire plus des trésors de sa miséricorde
de ces hommes extraordinaires suscités autrefois dans les siècles de nos pères, qui renouveloient les villes et les royaumes, qui entraînoient les grands et le peuple , qui changeoient les palais des rois en des maisons de pénitence , des Bernard et des Vincent Ferrier dans nos Gaules, des Kaymond en Italie, des Dominique dans toute l'Europe , des Xavier dans un nouveau monde ; il permet que nous, hommes foibles, succédions à ces hommes apostoliques.
Que dirai -je encore? nous assemblons ici , comme autrefois Paul au milieu d'Athènes , des spectateurs oisifs et curieux , qui ne se proposent que d'entendre quelque chose de nouveau ; tandis que ceux qui évangélisent vos terres et vos vassaux voient avec consolation à leurs pieds , comme autrefois Esdras , des Israélites simples qui ne peuvent retenir leurs larmes en entendant seulement les paroles de la loi. Nous amusons le loisir et l'oisiveté des princes et des grands de la terre, tandis que des ministres saints enfantent Jésus-Christ et recueillent une moisson abondante au milieu des campagnes : en un mot , nous discourons, et ils cou vertissent. C'est ainsi, ô mon Dieu , que vous exercez en secret des jugements terribles et sévères.
Mais, mes Frères , que ne nous est-il permis de vous dire ici ce que Paul et Barnabe disoient autrefois aux Juifs infidèles ! Vous étiez les premiers à qui il falloit annoncer les paroles de salut ; mais puisque vous les rejetez, et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle , nous allons donc vers les nations abandonnées , vers ces pauvres peuples, ensevelis dans l'ignorance, qui cultivent vos terres, et qui recevront avec foi et avec reconnoissance la grâce que vous rejetez: Vobis oportebat primiim loqui verbum Dei; scd quoniam repellitis , illud et indignos vos judicatis œternœ vitœ , ecce converlimur ad génies (Act., xiii, 46). Ah ! nos travaux seroient bien plus utiles, notre joug plus adouci , notre ministère plus consolidé : nous ne compterions pas parmi ceux qui nous écoutent des noms célèbres dans l'histoire ; mais nous y compterions les noms de ceux qui sont écrits dans le ciel : nous n'y verrions pas assemblés tous les titres et toutes les hautes dignités qui forment toute la gloire et toute la figure du monde qui passe ; mais nous y verrions la foi , la piété , l'innocence qui font toute la gloire du chrétien qui demeure éternellement : nous n'y entendrions pas de vains applaudissements donnés au langage de l'homme et non à celui de la foi ; mais nous y verrions couler des larmes , qui sont la louange immortelle de la grâce : nos chaires ne seroient pas environnées de tant de pompe; mais nos auditeurs seroient un spectacle digne des anges et de Dieu.
Telles sont les dispositions qui doivent vous préparer à nos instructions Il faut vous instruire encore sur l'esprit dans lequel vous devez nous entendre.
SECONDE PARTIE
Pour vous instruire sur l'esprit dans lequel vous devez écouter la parole sainte, il n'y a qu'à établir d'abord quelle est son autorité et sa fin. Son autorité , qui est divine, demande de vous un esprit de respect et de docilité; sa un, qui est la conversion des cœurs, un esprit de foi qui n'y cherche que des lumières pour sortir de sef erreurs, et des remèdes pour la guérison de ses maux.
Je dis, d'abord, que son autorité est divine. Oui , mes Frères, la parole que nous vous annonçons n'est pas notre parole; mais la parole de celui qui nous envoie. Dès qu'il nous a établis dans le saint ministère par la voie d'une vocation légitime, il veut que vous nous regardiez comme des envoyés qui vous parlent ici de sa part , et qui ne font que prêter leur foible voix à sa divine parole. Nous portons , il est vrai , ce trésor dans des vaisseaux de boue , mais il n'en perd rien pour cela de sa majesté. Semblables à ces vaisseaux de terre dont Gédéon se servit autrefois contre les ennemis du Seigneur, le son en peut être vil et méprisable; mais la vérité, cette lumière divine que Dieu a mise en nous , n'en est pas moins descendue du ciel, et destinée, comme les lampes de Gédéon, à frapper encore aujourd'hui de terreur les âmes infidèles.
Or vous devez premièrement à l'autorité de cette divine parole une pieuse docilité , et l'écouter comme disciples plutôt que comme juges. En effet , ce sont les règles du culte et de la piété que nous vous exposons, les décisions de l'Evangile, les lois de l'Eglise, les maximes des saints. Nous ne venons pas vous porter ici nos opinions , nos préjugés, nos pensées : ce n'est pas ici une chaire de contention , c'est le lieu de la vérité : rien de ce qui peut être contredit ne doit trouver sa place dans la chaire de la paix et de l'unité : nous n'y parlons qu'au nom de l'Eglise , et ne sommes ici que les interprètes de sa foi et de sa doctrine.
Cependant combien de ces hommes sages à leurs propres yeux , et qui se piquent de force et de raison , n'y viennent qu'avec un esprit préparé, et comme en garde contre toutes les terreurs de la parole sainte ! Ils ne font pas gloire , comme les pécheurs dont nous avons déjà parlé, d'être insensibles à toute vérité ; mais ils regardent notre ministère comme un art d'exagération et d'hyperbole : les plus saints mouvements du zèle ne sont dans leur esprit que les tours étudiés d'un artifice humain ; les menaces les plus terribles, des sail lies d'une vaine éloquence -, les maximes les plus incontestables, des discours où il entre plus d'usage que de vérité ; les arrêts les plus capables d'alarmer les consciences, des façons de parler dont il est permis à chacun de rabattre. C'est, mes Frères, la situation déplorable où vous vous trouvez ici la plupart. Vous opposez sans cesse tout bas à la vérité, que nous annonçons, les maximes et les préjugés du
monde qui la contredisent : vous êtes ingénieux à affaiblir au-dedan$ de vous, par des raisons spécieuses, l'excès prétendu de nos maximes , vous venez ici combattre la vérité, et non pas céder à sa force et à sa lumière : vous n'y venez , ce semble , que pour entrer en contestalion avec Dieu , infirmer l'éternelle immutabilité de sa parole , prendre les intérêts du mensonge contre la gloire de la vérité , et être les apologistes secrets du monde et des passions dans le même lieu destiné à les condamner et à les combattre. Ah! souffrez du moins qu'elle triomphe, celte vérité , dans son temple : ne lui disputez pas cette foible victoire, à elle qui a triomphé autrefois de tout l'univers : opprimez-la , à la bonne heure , au milieu du monde, et dans ces assemblées de vanité que Terreur assemble , et où l'erreur est sur le trône. N'est-ce pas assez que vous l'ayez bannie du monde, et qu'elle n'ose plus s'y montrer sans s'exposer à des dérisions et à des censures ? Laissez-nous du moins la triste consolation d'oser encore la publier à la face de ces autels qu'elle a élevés, et qui doivent du moins lui servir d'asile.
Vous nous accusez d'exagérer. Grand Dieu ! et vous nous jugerez peut-être un jour, sur ce que nous affoiblissons la force et la vertu de votre parole pour ne l'avoir pas assez méditée au pied des autels! et vous nous reprocherez peut-être un jour d'avoir accommodé la sainte sévérité de votre Evangile aux indulgences et aux adoucissements de nos siècles ! et vous nous rangerez peut-être un jour parmi les ouvriers d'iniquité , parce que la liédeur et la négligence de nos mœurs aura ôté à la parole que nous annonçons cette terreur et cette véhémence divine qu'elle ne sauroit trouver que dans une bouche consacrée par la piété et par la pénitence!
Eh! quoi, mes Frères, les vérités du salut, telles que Jésus-Christ nous les a proposées, ne sauroient-elles alarmer les consciences, si l'esprit de l'homme n'y ajoute des terreurs étrangères ! Paul exagéroit donc autrefois, lorsque ce gouverneur romain, malgré l'orgueil d'une fausse sagesse et les préjugés d'un culte idolâtre , frémissoit, dit saint Luc, en l'entendant parler de la justice, de la chasteté, et du spectacle terrible d'un jugement à venir? Paul exagéroit donc, lorsque les habitants des villes venoient se frappant la poitrine, fondant en larmes à ses pieds, et portant au milieu des places publiques des livres lascifs ou impies, et les autres instruments de leurs passions , pour en faire un sacrifice au Seigneur ?
Vous nous accusez d'ajouter de nouvelles terreurs aux paroles de l'Évangile : mais où sont les consciences que nous troublons ? où sont les pécheurs que nous alarmons? où sont les âmes mondaines qui, saisies de frayeur au sortir de nos discours, vont se cacher au fond des solitudes , et expier, par de saints excès de pénitence , les dissolutions de leurs mœurs passées? Les siècles qui nous ont précédés ont vu souvent de ces exemples ; les nôtres en voient-ils encore quelquefois J Ah ! plût à Dieu que vous pussiez me convaincre
d'avoir inspiré à une seule ame ces terreurs salutaires, disoit autrefois saint Ambroise à quelques sages mondains de son temps qui l'accusoient d'exagérer les périls et la corruption du monde , et de faire prendre à trop de filles chrétiennes le parti de la sainte virginité ; et je puis vous le dire ici avec bien plus déraison que ce grand homme! Utinam convincerer (S. Ambr., de Virgimt., l. i, c. 5) ! Plût à Dieu qu'on pût me montrer les suites dune indiscrétion si heureuse! Utinam tanti criminis probaretur effectus t Plût à Dieu que vous eussiez des exemples à nous reprocher pour justifier vos censures! Utinam me exemplis potihs argueretis, quàm sermonibus cœderetis! Ah! nous souffririons le blâme avec plaisir, si l'on pou voit nous montrer le succès qu'on nous reproche! Non vererer irwidiam, si efficaciam recognoscerem!
Hélas ! nous ne ménageons peut-être que trop votre foiblesse ; nous respectons peut-être trop des coutumes qu'un long usage a consacrées, de peur de paroître censurer les grands exemples qui les autorisent : nous n'osons presque parler de certains désordres, de peur que nos censures ne paroissent plutôt tomber sur les personnes que sur les vices ; nous nous contentons de vous montrer de loin des vérités qu'il faudroit vous mettre sous l'œil, et votre salut même souffre souvent de l'excès de nos précautions et de notre timide prudence. Que dirai-je? la foiblesse nous arrache souvent des éloges , où le zèle devroit placer des anathèmes et des censures ; nous nous laissons , comme le monde, éblouir par les noms et par les titres ; ce qui en couragea les Ambroise nous affoiblit ; et parce que nous vous devons du respect , nous vous refusons souvent la vérité que nous devons encore respecter davantage : et après cela, vous nous accusez d'exagérer, d'outrer les vérités, et d'en former des fantômes de notre façon , pour alarmer ceux qui nous écoutent.
Mais que nous reviendroit-il d'un artifice si indigne de la vérité qui nous est confiée? Ces déclamations outrées et puériles pouvoient convenir à l'éloquence vénale de ces sophistes, qui, au milieu des écoles de la Grèce, cherchoient à s'attirer des disciples en vantant la sagesse de leur secte. Mais pour nous, mes Frères , eh ! nous voudrions pouvoir vous adoucir le joug, loin de le rendre plus pesanl ; nous voudrions pouvoir vous faciliter la voie, loin d'y jeter de nouveaux obstacles. Que ne pouvons- nous , comme le pasteur de l'Evangile , vous porter nous-mêmes sur les épaules pour vous épargner les fatigues du chemin ! Pourquoi vous dégoûterions-nous de l'entreprise du salut , en vous y représentant des difficultés chimériques? C'est à nous à vous aplanir celles qui s'y trouvent en effet, et à vous tendre la main pour soutenir votre foiblesse.
Méditez la loi de Jésus-Christ, mes Frères ; que dis-je ? ouvrez seulement l'Evangile, et lisez ; alors vous comprendrez que nous lirons un voile de discrétion sur la sévérité de ses maximes; alors, loin de vous plaindre de nos excès, vous suppléerez vous -inêm* f à
notre silence et à nos adoucissements ; et vous vous direz ce que nous craignons de vous dire , parceque vous ne pourriez pas le porter. Grand Dieu ! porter sa croix chaque jour, mépriser le monde et tout ce qu'il renferme , vivre comme étranger sur la terre, ne s'attacher qu'à vous seul , renoncer à tout ce qui flatte les sens, se renoncer sans cesse soi-même , regarder comme heureux ceux qui pleurent et qui sont affligés ; voilà le précis de votre loi sainte, Eh ! que peut ajouter l'esprit humain à la rigueur de cette doctrine? que pourrions-nous vous annoncer de plus triste et de plus formidable à l'amour propre ? Aussi vos reproches ne sont qu'un vain langage du monde, et une de ces façons de parler que nul n'approfondit , et que chacun adopte : votre conscience les dément en secret ; et quand vous parlez de bonne foi , vous convenez que nous avons raison, et que l'Evangile est un prédicateur bien plus sévère et plus effrayant pour le monde et pour ceux qui l'aiment, que nous ne saurions jamais l'être nous-mêmes.
Premier devoir qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte, un esprit de docilité.
Vous devez en second lieu, à l'autorité de cette parole, un esprit de sincérité et d'application sur vous-même ; c'est-à-dire, être ici un censeur rigoureux de votre propre conscience ; avoir sans cesse sous les yeux d'un côté l'état de votre ame , de l'autre les vérités que nous annonçons; vous mesurer sur cette règle; vous approfondir dans cette lumière ; vous juger par cette loi ; écouter, comme adressées à vous seul, les saintes maximes annoncées à la multitude; vous regarder comme seul ici devant Jésus-Christ qui parle à vous seul par notre bouche , et qui peut-être même ne nous envoie ici que pour vous seul. Car, mes Frères, nul ne prend ici pour soi la vérité qui l'attaque et qui le condamne ; nul ne s'y croit un personnage intéressé : il semble que nous nous formons à plaisir des fantômes pour les combattre, et que la réalité du pécheur que nous attaquons ne se trouve nulle part. L'impudique ne se reconnoît point dans les traits les plus vifs et les plus ressemblants de sa passion. L'homme chargé d'un bien mal acquis, et peut-être du sang et de la dépouille des peuples, condamne avec nous cette injustice dans les autres, et ne voit pas qu'il se juge lui-même. Le courtisan dévoré d'ambition, et qui sacrifie tous les jours à cette idole la conscience et la probité, convient de la bassesse de cette passion dans ses semblables , et la regarde comme une vertu ou comme la grande science de la cour, pour lui même. Chacun s'envisage toujours par certains côtés favorables qui l'empêchent de se reconnoître tel qu'il est. Nous avons beau , pour ainsi dire, le montrer au doigt, on trouve toujours en soi certains traits adoucis qui changent la ressemblance. On se dit tout bas à soi même : Je ne suis pas cet homme. Et tandis que le public nous applique peut-être des vérités si ressemblantes, seuls, ou nous réussissons à nous y méconnoitre , ou nous n'y découvrons peut-être que
les défauts de nos frères ; nous cherchons à nos propres portraits des ressemblances étrangères ; nous sommes ingénieux à détourner sur les autres le coup que la vérité n'avoit porté que sur nous ; la malignité des applications est l'unique fruit que nous retirons de la peinture que la chair fait de nos vices, et nous jugeons témérairement nos frères, où nous aurions dû nous juger nous-mêmes. Et c'est ainsi, 6 mon Dieu ! que les hommes corrompus abusent de tout, et que la lumière même de la vérité ferme leurs yeux sur leurs propres égarements, et ne les ouvre que pour voir dans les autres, ou ce qui n'est pas , ou ce qu'elle auroit dû leur cacher !
Tels sont les devoirs qu'exige de vous l'autorité de la parole sainte : venons à ceux qui sont attachés à sa fin. Sa fin, mes Frères, vous le savez , c'est la conversion des cœurs , l'établissement de la vérité, la destruction de l'erreur et du péché, la sanctification du nom de Jésus-Christ; tout y est digne de la plus sublime fonction de la hiérarchie : et de là il est aisé de conclure que vous devez nous écouter avec un esprit de respect religieux qui ne méprise pas la simplicité de nos discours, et avec un esprit de foi qui n'y cherche rien d'humain, rien de frivole , rien qui ne réponde à l'excellente et à la dignité de sa fin.
Je dis un esprit de respect religieux qui ne méprise pas la simplicité de nos discours : car, quelque éclairé que vous soyez d'ailleurs, vous ne devez pas vous faire de vos prétendues lumières un titre pour négliger les instructions que l'Église donne aux fidèles. Augustin, déid célèbre à Milan par ses talents et par son éloquence, ne dédaignoit pas d'assister assidûment aux instructions publiques du grand Ambroise. L'onction de l'esprit vous apprendra toujours ici ce que vous ignorez peut-être encore. Si vous avez la science qui enfle, vous vous affermirez dans la charité qui édifie. Si vorc esprit n'y apprend rien de nouveau , votre cœur y sentira peut-être des choses nouvelles : vous y apprendrez du moins que votre savoir n'est rien, si vous ignorez la science du salut ; que vous n'êtes qu'une nuée sans eau , élevé à la vérité par vos talents et par vos connoissances sur le reste des hommes, mais vide de grâce , et le jouet des vents et des passions devant Dieu ; et qu'enfin une amesimple et pure apprendra tout en un instant dans le sein de Dieu , et sera transformée de clarté en clarté; au lieu que vous , après une vie entière de veilles et de travail, et un amas inutile de connoissances et de lumières , n'aurez peut-être pour partage que les ténèbres éternelles.
Quel abus , mes Frères , de se bannir de ces assemblées saintes , sous prétexte qu'on en sait assez, et peut-être aussi qu'on est assez instruit des devoirs de la piété dont on fait profession depuis longtemps ; et que des lectures chrétiennes et un peu de réflexion dans la retraite, mènent plus loin , et sont plus utiles que tous nos discours! Mais, mon cher Auditeur, si vous faites profession de la piété et de la justice, quelle plus douce consolation pouvez-vous avoir f
ZBk PREMIER DIMANCHE DE CARÊME.
que d'entendre publier les merveilles du Seigneur, les ordonnances de sa loi sainte , des vérités que vous aimez, que vous pratiquez, et dont vous devez souhaiter que la connoissance soit donnée à tous les hommes? Quel spectacle plus consolant pour vous, que de voir vos frères assemblés ici au pied de l'autel, attentifs à la parole de vie, éloignés des spectacles du monde et des occasions du péché, formant de saints désirs , ouvrant leurs cœurs à la voix de Dieu , concevant peut-être les prémices del'Esprit saint, et les commencements de leur pénitence ; et de pouvoir vous unir à eux pour obtenir du Père des miséricord s, qu'il achève dans leur ame l'ouvrage du salut qu'il a commencé d'y opérer?
Ce n'est pas que la méditation des divines Ecritures ne fournisse à la piété chrétienne des ressources consolantes. Mais le Seigneur attache à la vertu de notre ministère, et à la vocation légitime, des grâces que vous ne trouverez pas ailleurs. Les vérités les plus simples dans la bouche des pasteurs, ou de ceux qui vous parlent à leur place , tirent de la grâce de leur mission une force qu'elles n'ont pas toutes seules ; et le même livre d'Isaïe, qui, lu dans un char par cet officier de la reine d'Ethiopie , étoit pour lui un livre fermé, et amusoit son loisir sans éclairer sa foi, développé par Philippe, devint à l'instant pour lui une parole de vie et de salut. Etenûn vous devez cet exemple à vos frères, cette édification à l'Eglise, ce respect à la parole de Jésus-Christ, cette uniformité à l'esprit de paix et d'unité qui nous lie. Eh ! bannissez-vous, à la bonne heure, de ces assemblées profanes et criminelles , où la piété est toujours gémissante, étrangère, contrainte : mais c'est ici sa place ; c'est l'assemblée des saints, puisque ce n'est que pour les former que notre ministère a été établi, et se perpétue encore dans l'Eglise.
J'ai dit en second lieu, un esprit de foi; et cette disposition en renferme deux : un amour pour la parole sainte indépendant des talents de l'homme qui vous l'annonce; un goût formé par la religion, qui ne vienne pas y chercher de vains ornements , mais les vérités solides du salut , c'est-à-dire, ne l'écouter ni avec un esprit de censure, ni avec un esprit de curiosité.
Et en effet , votre amour pour la parole de Jésus-Christ doit vous aveugler, pour ainsi dire, sur les défauts de ceux qui vous l'annoncent : vous devez la trouver belle, divine , digne de tous vos hommages dans une bouche même impolie et grossière. Sous quelque couleur qu'on vous la présente, revêtue d'ornements pompeux, ou simple et négligée, pourvu que vous en rcconnoissiez encore les traits célestes, elle a les mêmes droits sur votre cœur. Et certes perdelle quelque chose de sa sainteté pour passer par des canaux moins brillants cl moins riches? Que le Seigneur parlât autrefois à travers un buisson vil et méprisable aux yeux, ou sur une nuée de gloire ; qu'il rendit ses oracles au milieu du désert et dans un tabernacle rouvert de peaux d'animaux , ou dans le temple de S$mV
StJR LA PAROLE DE DIEU. 285
mon le plus magnifique qui ait jamais été élevé à la gloire de son nom , sa parole sainte y perdoit-elle quelque chose de sa dignité? et comme c'étoitle même Seigneur qui parloit partout , la foi d'Israël y faisoit-elle quelque différence?
Cependant, parmi tous ceux qui nous écoutent , il en est peu aujourd'hui qui ne s'érigent en juges et en censeurs de la parole sainte. On ne vient ici que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent, pour faire dos parallèles insensés, pour prononcer sur la différence des jours et des instructions : on se fait honneur d'être difficile : on passe sans attention sur les vérités les plus étonnantes , et qui seroient d'un plus grand usage pour soi ; et tout le fruit qu'on retire d'un discours chrétien , se borne à en avoir mieux remarqué les défauts que tout autre. De sorte qu'on peut appliquer à la plupart de nos auditeurs ce que Joseph , devenu le sauveur de l'Egypte, disoit par pure feinte à ses frères : Ce n est pas pour chercher le froment et la nourriture, que vous êtes venus ici, c'est comme des espions qui venez remarquer les endroils foibles de cette contrée- Exploratores eslis; ut videalis infirmiora terrœ , venislis (Gen., xlii, 9). Ce n'est pas pour vous nourrir du pain de la parole, et chercher des secours et des reinèdes utiles à vos maux , que vous venez nous écouter ; c'est pour trouver où placer quelques vaines censures, et vous faire honneur de nos défauts , qui sont peut-être une punition terrible de Dieu sur vous, lequel refuse à vos crimes des ouvriers plus accomplis , et qui auroient pu vous rappeler à la pénitence: Exploratores estis} ut videalis infirmiora terrœ , venistis
Mais de bonne foi , mes Frères , quelque foibleque soit notre langage, n'en disons-nous pas toujours assez pour vous confondre, pour dissiper vos erreurs , et pour vous faire convenir en secret des égarements que vous ne pouvez vous justiûer à vous-mêmes? Faut-il des talents si sublimes pour vous dire que les fornicateurs, les avares, et les hommes sans miséricorde, n'entreront jamais dans le royaume de Dieu ; que si vous ne faites pénitence , vous périrez ; et qu'il ne sert de rien d'être possesseur du monde entier, si l'on vient à perdre son ame? n'est-ce pas la simplicité même qui fait toute la force de ces divines vérités? et dans la bouche du plus obscur de tous les ministres seroient-elles moins effrayantes?
Et d'ailleurs, s'il étoit permis de nous recommander ici nousmêmes, comme le disoit autrefois l'apôtre à des fidèles ingrats, plus attentifs à censurer la simplicité de son extérieur et de son langage, et sa ligure méprisable, comme il dit lui-même, aux yeux des hommes, que touchés des fatigues et des périls infinis qu'il avoit essuyés pour leur annoncer l'Evangile et les convertir à la foi : s'il étoit permis, nous vous dirions : Mes Frères, nous soutenons pour vous tout le poids d'un ministère pénible ; nos soins, nos veilles, nos \ rières , les travaux infinis qui nous conduisent à ces chaires chre-
tiennes, n'ont point d'autre objet que voire salut : eh ! ne méritonsnous pas du moins que vous respectiez nos peines? le zèlequi souffre tout pour vous assurer le salut, peut-il jamais devenir le triste sujet de vos dérisions et de vos censures? Demandez à Dieu, à la bonne heure, pour la gloire de l'Eglise et pour l'honneur de son Evangile, qu'il suscite à son peuple des ouvriers puissants en parole ; de ces hommes que l'onction seule de l'esprit de Dieu rend éloquents, et qui annoncent l'Evangile d'une manière digne de son élévation et de sa sainteté. Mais quand nous y manquons , que votre foi supplée à nos discours : que votre piété rende à la vérité dans vos cœurs ce qu'elle perd dans notre bouche; et par vos dégoûts injustes, n'oblige pas les ministres de l'Evangile à recourir, pour vous plaire , aux vains artiGces d'une éloquence humaine, à briller plutôt qu'à instruire, et à descendre chez les Philistins, comme autrefois les Israélites, pour aiguiser leurs instruments destinés à cultiver la terre ; je veux dire , à chercher dans les sciences profanes , ou dans le langage d'un monde ennemi , des ornements étrangers pour embellir la simplicité de l'Evangile, et donner aux instruments et aux talents destinés à faire croître et fructifier la semence sainte un brillant et une subtilité qui en émousse la force et la vertu, et qui met un faux éclat à la place du zèle et de la vérité : Descendebat ergo omnis Israël ad Philisthiim, ut exacueret unusquisque vomerem suum, et ligonem (I Reg., xiii , 20).
Et voilà, mes Frères, le dernier défaut opposé à cet esprit de foi, un esprit de curiosité. Yous ne distinguez pas assez la sainte gravité de notre ministère , de cet art , vain et frivole , qui ne se propose que l'arrangement du discours et la gloire de l'éloquence : vous n'assistez à nos discours que comme autrefois Augustin encore pécheur assistoit à ceux d'Ambroise. Ce n'étoit pas, dit cet illustre pénitent , pour y apprendre , de la bouche de l'homme de Dieu, les secrets de la vie éternelle, que je cherchois depuis si long-temps , ni pour y trouver des remèdes aux plaies honteuses et invétérées de mon ame, que vous seul connoissiez, ô mon Dieu! c'étoit pour exa miner si son éloquence répondoit à sa grande réputation, et si ses discours soutenoient les applaudissements que lui donnoil tout son peuple. Les vérités qu'il annonçoit ne m'intéressoient point; je n'étois touché que de la beauté et de la douceur du discours : Rerum autem incuriosus eteontemptor adstabam, et delectabar suavitate sermonis (Conf. lib. 5, c. 13).
Et telle est encore aujourd'hui la situation déplorable d une infinité de fidèles qui nous écoulent, lesquels chargés de crimes comme Augustin , liés comme lui des passions les plus honteuses , loin de venir chercher ici des remèdes à leurs maux, viennent y chercher de vains ornements qui amusent les malades sans les guérir ; qui font que nous plaisons au pécheur, mais qui ne font pas que le pécheur se déplaise à lui-même. Ils viennent, ce semble, nous dire ce que
las habitants de Babylone disoient autrefois aux Israélites captifs : Chantez-nous les cantiques de Sion : Hymnum cantate nobis de candeis Sion (Ps cxxxvi , 3). Ils viennent chercher l'harmonie et l'agrément dans les vérités sérieuses de la morale de Jésus-Christ , dans les soupirs de la triste Sion étrangère et captive, et veulent que nouspensionsà flatter l'oreilleen publiant les menaces et les maximes sévères de l'Evangile : Hymnum cantate nobis de canticis Sion.
O vous qui m'écoutez , et que ce discours regarde , rentrez un moment en vous-mêmes! votre sort est comme déploré aux yeux de Dieu ; vos plaies invétérées ne laissent presque plus d'espoir de guérison ; vos maux pressent, le temps est court ; Dieu , lassé de vous souffrir depuis si long-temps, va enfin vous frapper et vous surprendre : voilà les malheurs éternels que nous vous prédisons, el qui arrivent tous les jours à vos semblables. Yous n'êtes pas loin de l'accomplissement; nous vous montrons le glaive terrible du Seigneur suspendu sur votre tête, et prêt à tomber sur vous : et loin de frémir sur les suites de votre destinée et prendre des mesures pour vous dérober au glaive qui vous menace, vous vous amusez à examiner s'il brille, et s'il a de l'éclat ; et vous cherchez dans les terreurs mêmes de la prédiction , les beautés puériles dune vaine éloquence. Grand Dieu! que le pécheur paroît méprisable et digne de risée, quand on l'envisage dans votre lumière !
Car, mes Frères, sommes-nous donc ici sur une tribune profane, pour ménager avec des paroles artificieuses les suffrages d'une assemblée oisive ; ou dans la chaire chrétienne et à la place de Jésus- Christ, pour vous instruire, pour vous reprendre, pour vous sanctifier au nom et sous les yeux de celui qui nous envoie? Est-ce ici une dispute de gloire, un exercice d'esprit et d'oisiveté, ou le plus saint et le plus important ministère de la foi? Eh ! pourquoi venezvous vous arrêter à nos foibles talents, et chercher des qualités humaines où Dieu seul parle et agit? Les instruments les plus vils ne sont-ils pas quelquefois les plus propres à la puissance de sa grâce? les murs de Jéricho ne tombent-ils pas , quand il lui plaît, au bruit des plus fragiles trompettes? Eh ! que nous importe de vous plaire, si nous ne vous changeons pas ? que nous sert d'être éloquents, si vous êtes toujours pécheurs? quel fruit nous revient-il de vos louanges, si vous n'en retirez vous-mêmes aucun de nos instructions? Notre gloire, c'est l'établissement du règne de Dieu dans vos cœurs; vos larmes toutes seules, bien mieux que vos applaudissements, peuvent faire notre éloge; et nous ne voulons point d'autre couronne que vous-mêmes et votre salut éternel. Ainsi soit-il.
SEKMOiN
Ibunl hi in supplicium œternum , Jusli autem in vitam œlernam. Ceux-ci iront dans le supplice éternel , et les Justes iront dans la vie éternelle
( Matth. , xxv , 46. )
Yoilà, mes Frères, à quoi se termineront enfin les désirs, les espérances, les conseils et les entreprises des hommes : voilà où viendront enfin échouer les vaincs réflexions des sages et des esprits torts, les doutes et les incertitudes éternelles des incrédules, les vastes projets des conquérants, les monuments delà gloire humaine, les soins de l'ambition, les distinctions des talents, les inquiétudes de la fortune, la prospérité des empires, et toutes les révolutions frivoles de la terre. Tel sera le dénouement redoutable qui nous développera enfin les mystère^ de la Providence sur les diverses destinées des enfants d'Adam, et qui justifiera sa conduite dans le gouvernement de l'univers. Cette vie n'est donc qu'un instant rapide, et le commencement d'un avenir éternel. Des tourments qui ne finiront plus, ou les délices dune félicité immortelle, partageront enfin le sort de tous les hommes ; et l'une de ces deux destinées doit être la nôtre.
Cependant l'image de ce grand spectacle, qui avoit pu autrefois effrayer la férocité des tyrans, ébranler la fermeté des philosophes, troubler la mollesse et les voluptés des césars, adoucir les peuples les plus barbares, former tant de martyrs, peupler les déserts, et soumettre tout l'univers au joug de la croix ; celle imagesi effrayante n'est presque plus destinée aujourd'hui qu'à alarmer la timidité du simple peuple : ces grands objets sont devenus des peintures vulgaires qu'on n'ose presque plus exposer à la fausse délicatesse des puissants et des sages du monde ; et tout le fruit que nous retirons d'ordinaire de ces sortes de discours, c'est de faire demander, au sortir de là, si tout se passera comme nous l'avons dit.
Car, mes Frères, nous vivons dans des temps où la foi de plusieurs a fait naufrage; où une affreuse philosophie, comme un venin mortel, se répand en secret, et entreprend de justifier les abominations et les vices contre la foi des peines et des récompenses futures. Cette plaie a passé des palais des grands jusque dans le peuple; et partout la piété des Justes est blessée par les discours de l'irréligion et les maximes du libertinage.
Et certes, mes Frères, je ne suis pas surpris que des hommes dis-
soins doutent d'un avenir, et tâchent de combattre ou d'affoiblir une vérité si capable de troubler leurs voluptés criminelles. Il est affreux d'attendre un malheur éternel. Le monde n'a point de plaisir à l'épreuve d'une pensée si funeste : aussi le monde a de tout temps essayé de 1 effacer du cœur el de l'esprit des hommes : il sent bien que la foi d'un avenir est un frein incommode aux passions humaines ; e* qu'il ne réussira jamais à faire des voluptueux tranquilles etdéter minés, qu'il n'en ait fait auparavant des incrédules.
Otons donc, mes Frères, à la corruption du cœur humain un appui si monstrueux et si fragile : prouvons aux âmes dissolues, qu'elles survivront à leurs désordres ; que tout ne meurt pas avec le corps ; que celte vie finira leurs crimes, mais non pas leurs malheurs ; et pour mieux confondre l'impiété, attaauons-la dans les vains prétextes sur lesquels elle s'appuie.
Premièrement, qui sait , nous dit l'impie , si tout ne meurt pas avec nous ? Cette autre vie dont on nous parle, est-elle bien sûre ? Qui en est revenu pour nous dire ce qui s'y passe?
Secondement, est-il digne de la grandeur de Dieu, disent-ils encore, de s'abaisser à ce qui se passe parmi les hommes? Que lui importe que des vers de terre, comme nous, s'égorgent, se trompent, se déchirent, vivent dans les plaisirs ou dans la tempérance? n'est-ce pas un orgueil à l'homme de croire au'un Dieu si grand s'occupe de loi?
Enfin, quelle apparence, ajoutent-ils, que Dieu ayant fait naître l'homme tel qu'il est, il punisse comme des crimes des penchants de plaisir que nous trouvons en nous, et que la nature nous a donnés ? Voilà toute la philosophie des âmes voluptueuses : l'incertitude d'un avenir ; la grandeur de Dieu qu'une vile créature ne peut offenser ; la foiblesse née avec l'homme, et à qui ilseroit injuste d'en faire un crime.
Prouvons donc d'abord, contre l'incertitude des impies, que la vérité d'un avenir est justifiée par les plus pures lumières delà raison ; en second lieu, contre l'idée indigne qu'ils se forment de la grandeur de Dieu, que cette vérité est justifiée par sa sagesse et par sa gloire; enfin, contre le prétexte tiré de la foiblesse de l'homme, qu'elle est justifiée par le jugement même de sa propre conscience. La certitude d'un avenir, la nécessité d'un avenir , le sentiment secret d'un avenir : voilà tout mon discours.
0 Dieu ! ne regardez pas l'outrage que les blasphèmes de l'impiété font à votre gloire : regardez seulement, et voyez de quoi la raison que vous n'éclairez plus, est capable. Reconnoissez dans les égarements monstrueux de l'esprit humain, toute la sévérité de votre justice, lorsqu'elle l'abandonne; afin que plus j'exposerai ici les hlasphèmes insensés de l'impie, plus ils deviennent à vos yeux un objet digne de votre pitié, et des richesses de votre miséricorde.
<fi-c , JSïarin,
vi. 1. 19