PREMIÈRE PARTIE
L'univers entier est un temple que Dieu remplit de sa gloire et de sa présence. Quelque part que nous soyons , dit l'Apôtre , il est toujours près de nous ; nous vivons en lui , nous agissons en lui , nous sommes en lui. Si nous nous élevons dans les cieux , il y est \ si nous creusons dans les abîmes , nous l'y trouverons ; si nous montons sur les ailes des vents , et que nous traversions les mers , c'est sa main qui nous guide ; et il est le Dieu des îles éloignées où l'on ne le connoît pas , comme des royaumes et des régions qui l'invoquent.
Cependant les hommes lui ont consacré dans tous les temps des lieux qu'il a honorés d'une présence spéciale. Les patriarches lui dressèrent des autels en certains endroits où il leur avoit apparu. Les Israélites dans le désert regardèrent le tabernacle comme le lieu où résidoit sans cesse sa gloire et sa présence; et arrivés ensuite à Jérusalem , ils ne l'invoquèrent plus avec la solennité des encensements et des victimes , que dans le temple auguste que Salomonlui fit depuis élever. Ce fut le premier temple que les hommes consacrèrent au Dieu véritable. C'étoit le lieu le plus saint de l'univers : l'unique où il fût permis d'offrir au Seigneur des dons et des sacrifices. De tous les endroits de la terre , les Israélites étoient obligés d'y venir adorer; captifs dans des royaumes étrangers , ils tournoient sans cesse vers le lieu saint leurs regards, leurs vœux, et leurs hommages ; au milieu de Babylonc , Jérusalem et son temple étoient toujours la source de leur joie , de leurs regrets , et l'objet de leur culte et de leurs prières; et Daniel aima mieux y'exposer à la fureur des lions , que de manquer à ce devoir de piété et se priver de cette consolation. Souvent même Jérusalem avoit vu des princes infidèles, attirés par la sainteté et la réputation de son temple , venir rendre des hommages à un Dieu qu'ils ne connoissoient pas; et Alexandre lui-môme frappé de la majesté de ce lieu , et de l'auguste gravité de son vénérable pontife , se souvint qu'il étoit homme , et baissa sa tête orgueilleuse devant le Dieu des armées qu'on y adoroit.
A !a naissance de l'Evangile , les maisons des fidèles furent d'abord des églises domestiques. La cruauté des tyrans obligeoit ces premiers disciples de la foi à chercher des lieux obscurs et cachés, nour se dérober à la fureur des persécutions , y célébrer les saint?
mystères, et invoquer le nom du Seigneur. La majesté des cérémonies n'entra dans l'Eglise qu'avec celle des césars : la religion eut ses David et ses Salomon , qui rougirent d'habiter des palais superbes , tandis que le Seigneur n'avoit pas où reposer sa tête : de somptueux édiûces s'élevèrent peu à peu dans nos villes : le Dieu du ciel et de la terre rentra, si je l'ose dire , dans ses droits ; et les temples mêmes où le démon avoit été si long-temps invoqué, lui furent rendus comme à leur légitime maître, consacrés à son culte, et devinrent sa demeure.
Mais ce ne sont plus ici des temples vides, semblables à celui de Jérusalem , où tout se passoil en ombre et en figure. Le Seigneur habitoit encore alors dans les cieux, dit le prophète, et son trône éloit encore au-dessus des nuées : mais depuis qu'il a daigné paroître sur la terre , converser avec les hommes , et nous laisser dans les bénédictions mystiques le gage réel de son corps et de son sang réellement contenus sous ces signes sacrés, l'autel du ciel n'a plus aucun avantage sur le nôtre; la victime que nous y immolons, c'est l'Agneau de Dieu; le pain auquel nous y participons, c'est la nourriture immortelle des anges , et des esprits bienheureux; le vin mystique que nous y buvons, est ce breuvage nouveau dont on s'enivre dans le royaume du Père céleste ; le cantique sacré que nous y chantons , est celui que l'harmonie du ciel fait sans cesse retentir autour du trône de l'Agneau ; enûn , nos temples sont ces nouveaux cieux que le prophète promeltoitaux hommes. Nous n'y voyons pas à découvert , il est vrai , tout ce qu'on voit dans la céleste Jérusalem; car nous ne voyons ici-bas qu'à travers un voile, et comme en énigme : mais nous le possédons , nous le goûtons j et le ciel n'a plus rien au-dessus de la terre ,
Or, je dis , mes Frères , que nos temples étant un nouveau ciel que le Seigneur remplit de sa gloire et de sa présence, l'innocence et la pureté est la première disposition qui nous donne droit d'y venir paroîlre ; comme aux bienheureux , dans le temple éternel : Sine macula enim sunt ante thronum Dei ( Apoc. , xiv, 5) ; parceque le Dieu devant lequel nous paroissons est un Dieu saint.
En effet, mes Frères, la sainteté de Dieu répandue dans tout l'univers , est un des plus grands motifs que la religion nous propose , pour nous porter à marcher partout devant lui dans la pureté et dans l'innocence. Comme toutes les créatures sont sanctifiées par la résidence intime de la divinité qui habite en elles , et que tous les lieux sont pleins de sa gloire et de son immensité , les divines Écritures nous avertissent sans cesse , de respecter partout la présence de Dieu , qui nous voit et qui nous regarde ; de n'offrir partout à ses yeux rien qui puisse blesser la sainteté de ses regards ; et de ne pas souiller par nos crimes , la terre qui tout entière est son temple et la demeure de sa gloire. Le pécheur qui porte une conscience impure est donc une espèce de profanateur, indigne de vivre sur la
308 MARDI Du, LA PREMIÈRE SEMAINE, terre , parcequ'il déshonore partout, par l'état seul de son cœur corrompu , la présence du Dieu saint qui est sans cesse près de lui , et qu'il profane tous les lieux où il porte ses crimes , parcequ'ils sont tous sanctifiés par l'immensité du Dieu , qui les remplit et qui les
consacre.
Mais si la présence de Dieu répandue sur toute la terre, est une raison qui nous oblige de paroilre partout purs et sans tache à ses yeux, sans doute les lieux qui dans cet univers lui sont particulièrement consacrés , nos temples saints , où la divinité elle-même réside corporellement , pour ainsi dire, demandent à plus forte raison que nous y paroissions purs et sans tache, de peur de déshonorer la sainteté de Dieu qui les remplit, et qui les habite.
Aussi, mes Frères, lorsque le Seigneur eut permis à Salomon d'élever à sa gloire ce temple si fameux par sa magnificence, et si vénérable par l'éclat de son culte et la majesté de ses cérémonies , que de précautions sévères ne prit-il pas , de peur que les hommes n'abusassent de la bonté qu'il avoit de se choisir une demeure spéciale au milieu d'eux, et qu'ils n'osassent y paroîlre en sa présence couverts de taches et de souillures ! que de barrières ne mit-il point encore entre lui et l'homme , pour ainsi dire ! et en s'approchant de nous , quel intervalle sa sainteté ne laissa-t-elle point entre le lieu qu'elle remplissoit de sa présence, et les vœux des peuples qui venoient l'invoquer !
Oui , mes Frères , écoutez-le. Dans l'enceinte de ce vaste édifice , que Salomon consacra à la majesté du Dieu de ses pères, le Seigneur ne choisit pour sa demeure que le lieu le plus reculé et le plus inaccessible ; c'étoit là le Saint des saints, c'est-à-dire le seul lieu de ce temple immense qu'on regardât comme la demeure et le temple du Seigneur sur la terre. Et encore qne de précautions terribles en défendoient l'entrée! Une enceinte extérieure et fort éloignée l'environnoit ; et là seulement les gentils et les étrangers qui vouloient s'instruire de la loi pouvoient aborder. Secondement, une autre enceinte encore fort éloignée le cachoit encore ; et là les seuls Israélites a voient droit d'entrer : encore falloit-il qu'ils ne fussent souillés d'aucune tache , et qu'ils eussent pris soin de se purifier par la vertu des jeûnes et des ablutions prescrites , avant que d'oser approcher d'un lieu si loin encore du Saint des saints. Troisièmement, une autre enceinte plus avancée le séparoit encore du reste du temple ; et là les seuls prêtres entroient chaque jour pour offrir des sacrifices , et renouveler les pains sacrés exposés sur l'autel. Tout autre Israélite qui eût osé en approcher , la loi vouloit qu'on le lapidât comme un profanateur et un sacrilège ; et un roi même d'Israël , et le téméraire Ozias, qui crutpouvoir, à la faveur de sa dignité royale, y venir offrir de l'encens , fut à l'instant couvert de lèpre , dégradé de sa royauté , et séparé pour le reste de ses jours de toute société et de tout commerce avec les hommes. Enfin , après tant de bar-
rières et de séparations , se présentait le Saint des saints ; ce lieu si terrible et si caché , couvert d'un voile impénétrable , inaccessible atout mortel, à tout juste, à tout prophète , à tout ministre même du Seigneur , excepté au seul souverain pontife : encore n'avoit-il droit de s'y présenter qu'une fois dans l'année, après mille précautions sévères et religieuses, et portant dans ses mains le sang de la victime , qui seule lui ouvroit les portes de ce lieu sacré.
Et , cependant , que renfermoit ce Saint des saints, ce lieu si formidable et si inaccessible? les tables de la loi, la manne, la verge d Aaron, des Ggures vides , et les ombres de l'avenir. Le Dieu saint lui-même, qui y rendoit quelquefois ses oracles, n'y résidoit pas encore comme dans le sanctuaire des chrétiens, dont les portes s'ouvrent indifféremment à tout Adèle.
Or, mes Frères , si la bonté de Dieu , dans une loi d'amour et de grâce, n'a plus mis ces barrières terribles entre lui et nous; s'il a détruit ce mur de séparation qui l'éloignoit si fort de l'homme, et permis à tout Adèle d'approcher du Saint des saints, où il habite maintenant lui-même , ce n'est pas que sa sainteté exige moins de pureté et d'innocence de ceux qui viennent se présenter devant lui. Son dessein a été seulement de nous rendre plus purs , plus saints et plus Adèles, et nous faire sentir quelle doit être la sainteté du chrétien , puisqu'il est obligé de soutenir tous les jours, au pied de l'autel et du sanctuaire terrible , la présence du Dieu qu'il invoque et qu'il adore.
Et voilà pourquoi un apôtre appelle tous les chrétiens une nation sainte, Gens sancta ( 1 Petr., ii , 9 ) ; pareequ'ils ont tous droit de venir se présenter à l'autel saint : une race choisie ; pareequ'ils sont tous séparés du monde et de tout usage profane, consacrés au Seigneur, et uniquement destinés à son culte et à son service, genus electum ( Ibid. ); et enfin, un sacerdoce royal, pareequ'ils participent tous en un sens au sacerdoce de son Als , le grand-prêtre de la loi nouvelle ; et que le privilège accordé autrefois au seul souverain pontife, d'entrer dans le Saint des saints, est devenu comme le droit commun et journalier de chaque Adèle , regale sacerdotium {Ibid.).
C'est donc la sainteté seule de notre baptême et de notre consécration qui nous ouvre ces portes sacrées. Si nous sommes des chrétiens impurs , nous sommes en quelque sorte déchus de ce droit ; nous n'avons plus de part à l'autel; nous ne sommes plus dignes de l'assemblée des saints, et le temple de Dieu n'est plus pour nous.,
Nos temples , mes Frères, ne devroient donc être que la maison des justes : tout ce qui s'y passe suppose la justice et la sainteté dans les spectateurs ; les mystères que nous y célébrons sont des mystères saints et redoutables, et qui demandent des yeux purs ; l'hostie qu'on y offre est la réconciliation des pénitents, ou le pain des forts et des parfaits ; les cantiques sacrés qu'on y entend sont les gémis-
310 MARDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE, sements d'un cœur touché, ou les soupirs d'une ame chaste et fidèle Et voilà pourquoi l'Eglise prend soin de purifier même tout ce qui doit parcître sur l'autel : elle consacre par des paroles de bénédiction les pierres mêmes de ces édifices saints , comme pour les rendre dignes de soutenir la présence et les regards du Dieu qui les habite : elle expose aux portes de nos temples une eau sanctifiée par ses prières , et recommande aux fidèles d'en répandre sur leurs têtes ayant d'entrer dans ce lieu saint, comme pour achever de les purifier de quelques légères souillures qui pourroient leur rester encore, de peur que la sainteté du Dieu devant qui ils viennent paroitre n'en soit blessée.
Autrefois même , l'Eglise n'accordoit point dans l'enceinte de ses murs sacrés des tombeaux aux corps des fidèles : elle ne recevoit point dans ce lieu saint les dépouilles de leur mortalité : les seuls restes précieux des martyrs avoient droit d'y être placés : et elle ne croyoit pas que le temple de Dieu , que ce nouveau ciel qu'il remplit de sa présence et de sa gloire, dût servir d'asile aux cendres de ceux qu'elle ne comptoit pas encore au nombre des bienheureux.
Les pénitents publics eux-mêmes étoient exclus durant longtemps de l'assistance aux saints mystères. Prosternés aux portes du temple, couverts de cendre et de cilice, l'assemblée même des fidèles leur étoit d'abord interdite comme à des analhèmes : ce n'étoient que leurs larmes et leurs macérations, qui leur ouvroient enfin ces portes sacrées. Aussi, quelle joie, lorsqu'après avoir long-temps gémi et demandé leur réconciliation , ils se retrouvoient dans le temple parmi leurs frères ; ils revoyoient ces autels, ce sanctuaire, ces mémoires des martyrs , ces ministres occupés avec tant de recueillement aux mystères redoutables ; ils entendoient leurs noms prononcés à l'autel avec ceux des fidèles , et chantoient avec eux des hymnes et des cantiques! Quelles larmes de joie et de religion ne répandoient-ils pas alors ! quel regret de s'être privés si longtemps d'une si douce consolation! Un seul jour, ô mon Dieu! passé dans votre maison sainte , s'écrioient-ils sans doute avec le prophète, console plus le cœur , que les années entières passées dans les plaisirs, et dans les tentes des pécheurs! Tels étoient autrefois les temples des chrétiens. Loin de ces murs sacrés , disoit alors à haute voix le ministre y du haut de l'autel , à toute l'assemblée des fidèles, loin de ces murs sacrés, les immondes, les impurs, les sectateurs des démons , les adorateurs des idoles , les âmes cent fois revenues à leur vomissement , les partisans du mensonge et de la vanité : Foris canes , et venejici, et homicidœ , et idolis servientess et omnis qui amat et facit meîidaciiuq ( Apoc, xxii , 15 ) !
L'Eglise, il est vrai, ne fait plus ce discernement sévère. La multitude des fidèles et la dépravation des mœurs l'ayant rendu impossible, elle ouvre indifféremment les portes de nos temples aux justes et aux pécheurs : elle tire le voile de son sanctuaire devant
même des yeux profanes ; et ses ministres n'attendent plus que les pécheurs et les immondes soient sortis pour commencer les mystères redoutables Mais l'Eglise suppose, que si vous n'êtes pas juste en venant ici paroître devant la majesté d'un Dieu saint , vous y portez du moins des désirs de justice et de pénitence : elle suppose que si vous n'êtes pas encore tout à fait purifié de vos crimes, vous en êtes du moins touché ; que vous venez en gémir au pied des autels ; et que votre confusion , et le regret sincère de vos fautes, vont commencer ici votre justification et votre innocence.
Ce sont donc vos désirs d'une vie plus chrétienne, si vous êtei pécheurs , qui seuls peuvent vous autoriser et vous donner droit de venir paroître ici dans le lieu saint : et si vous n'y venez pas gémir sur vos crimes , et que vous en portiez la volonté et l'affection actuelle et déterminée jusqu'au pied de l'autel, l'Eglise, à la vérité, qui ne voit pas les cœurs et qui n'en juge pas, ne vous ferme pas ces portes sacrées; mais Dieu vous rejette invisiblement : vous êtes à ses yeux un anathèmc et un excommunié, qui n'avez plus le droit à l'autel et aux sacrifices, qui venez souiller par votre seule présence la sainteté des mystères terribles , prendre votre place dans un lieu qui ne vous appartient plus, et d'où l'ange du Seigneur, qui veille à la porte du temple, vous chasse invisiblement, comme il chassa autrefois le premier pécheur de ce lieu d'innocence et de sainteté, que le Seigneur sanctifioit par sa présence.
Et en effet, mes Frères, se sentir coupable des crimes les plus honteux, et venir paroître ici dans le lieu le plus saint de la terre ; y venir paroître devant Dieu sans être touché du moins de honte et de douleur , sans penser du moins aux moyens de sortir d'un état si déplorable, sans le souhaiter du moins, et former quelques sentiments de religion : porter jusqu'au pied de l'autel des corps et des âmes souillées; forcer les yeux de Dieu même, pour ainsi dire , de se familiariser avec le crime, sans lui témoigner du moins la douleur qu'on a de paroître ainsi devant lui couvert de confusion et d'opprobre, sans lui dire du moins, comme Pierre : Retirez-vous de moi , Seigneur, pareeque je suis un homme pécheur (Luc , v, 8) ; OU comme le prophète : Détournez, Seigneur, votre visage de mes iniquités, et créez en moi un cœur pur (Ps. l, 11, 12 ) , afin que je sois digne de paroître ici en votre présence : c'est profaner le temple de Dieu, outrager sa gloire et sa majesté , et la sainteté de ses mystères.
Car, mon cher Auditeur, qui que vous soyez qui venez y assister, vous venez offrir spirituellement avec le prêtre le sacrifice redoutable : vous y venez présenter à Dieu le sang de son Fils comme le prix de vos péchés : vous y venez apaiser sa justice par la dignité et l'excellence de ces offrandes saintes ; et lui représenter le droit que vous avez à ses miséricordes, depuis que le sang de son Fils vous a purifié, et que vous ne formez plus en un sens avec lui,
qu'un même prêtre et une même victime. Or , dès que vous y paraissez avec un cœur corrompu et endurci , sans aucun sentiment de foi , et aucun désir de résipiscence , vous désavouez le ministère du prêtre qui offre à votre place : vous désavouez les prières qu'i[ fait monter vers le Seigneur , par lesquelles vous le conjurez par la bouche du prêtre de jeter des regards propices sur ces offrandes saintes qui sont sur l'autel, et de les accepter comme le 'prix et l'abolition de vos crimes : vous insultez à l'amour de Jésus-Christ luimême , qui renouvelle le grand sacrifice de votre rédemption , et qui vous offre à son Père, comme une portion de cette Église pure et sans tache, qu'il a lavée dans son sang : vous insultez à la piété de l'Eglise, qui , vous croyant uni à sa foi et à sa charité, vous met dans la bouche , par les cantiques dont elle accompagne les saints mystères , des sentiments de religion , de douleur et de pénitence : vous trompez enfin la foi et la piété des Justes qui sont là présents, et qui , vous regardant comme ne formant avec eux qu'un même cœur, un même esprit et un même sacrifice , s'unissent à vous , et offrent au Seigneur votre foi, vos désirs, vos prières, comme leur bien propre. Vous êtes donc là comme un analhème, séparé de tout le reste de vos frères ; un imposteur qui désavouez en secret tout ce qui se passe en public , et qui venez insulter la religion , et ne prendre aucune part à la rédemption et au sacrifice de Jésus-Christ, dans le temps même qu'il en renouvelle la mémoire, et qu'il en offre le prix à son Père.
Que conclure de là , mes Frères? qu'il faut se bannir de nos temples et des saints mystères , lorsqu'on est pécheur ? A Dieu ne plaise... Ah! c'est alors qu'il faut venir chercher sa délivrance dans ce lieu saint : c'est alors qu'il faut y venir, solliciter aux pieds des autels les miséricordes du Seigneur toujours prêt à y exaucer les pécheurs : c'est alors qu'il faut se faire un secours de tout ce que la religion offre ici à la foi, pour exciter en nous quelques sentiments de piété et de repentir! Et où irions-nous, mes Frères, lorsque nous avons été assez malheureux que de tomber dans la disgrâce de Dieu ? et quelle autre ressource pourroit-il nous rester? Ce n'est qu'ici où les pécheurs peuvent encore trouver un asile : ici coulent les eaux vivifiantes des sacrements , qui seules ont la force de purifier leurs consciences : ici sont élevés des tribunaux de miséricorde , au pied desquels on remet leurs péchés , et on les délivre de leurs chaînes : ici s'offre pour eux le sacrifice depropitialion, seul capable d'apaiser la justice de Dieu , que leurs crimes ont irritée : ici les vérités du salut , portées dans leur cœur, leur inspirent la haine du péché et l'amour de la justice : ici leur ignorance est éclairée, leurs erreurs dissipées, leur foiblesse soutenue, leurs bons désirs fortifiés : ici, en un mot, à tous leurs maux, la religion offre des remèdes. Ce sont donc les pécheurs, qui doivent fréquenter plus souvent ces temples saints; et plus leurs plaies
sont envieillies et désespérées, plus ils doivent s'empresser d'en venir chercher ici la guérison.
Telle est la première disposition d'innocence et de pureté que demande ici de nous, comme des bienheureux dans le ciel , la présence d'un Dieu saint : Sine macula enim sunt ante thronum Dei (Apoc, xiv, 5).
Mais si le seul état de crime sans remords , sans aucun désir d& changement, et avec une volonté actuelle d'y persévérer , est une manière d'irrévérence, qui profane la sainteté de nos temples et de nos mystères ; que sera-ce , grand Dieu ! de choisir ces lieux saints et l'heure des mystères terribles, pour venir y inspirer des passions honteuses ; pour s'y permettre des regards impurs ; pour y former des désirs criminels ; pour y chercher des occasions que la bienséance toute seule empêche de chercher ailleurs ; pour y retrouver peut-être des objets que la vigilance de ceux qui nous éclairent éloigne de tous les autres lieux ? Que sera-ce de faire servir ce que la religion a de plus saint, de facilité au crime; de choisir votre présence, grand Dieu! pour couvrir le secret d'une passion impure, et de faire de votre temple saint un rendez-vous d'iniquité, et un lieu plus dangereux que ces assemblées de péché , d'où la religion bannit les fidèles? Quel crime de venir crucifier de nouveau Jésus Christ dans le lieu même où il s'offre tous les jours pour nous à son Père ! quel crime d'employer, pour faciliter notre perte, l'heure même où s'opèrent les mystères du salut et de la rédemption de tous les hommes ! quelle fureur de venir choisir les yeux de son juge, pour le rendre témoin de nos crimes, et faire de sa présence le sujet le plus affreux de notre condamnation! quel abandon de Dieu, et quel caractère de réprobation, de changer les asiles sacrés de notre sanctification , en des occasions de dérèglement et de licence!
Grand Dieu ! lorsqu'on vous outragea sur le Calvaire où vous étiez encore un Dieu souffrant, les tombeaux s'ouvrirent autour de Jérusalem ; les morts ressuscitèrent , comme pour venir reprocher à leurs neveux l'horreur de leur sacrilège. Ah! ranimez donc les cendres de nos pères qui attendent dans ce temple saint la bienheureuse immortalité ! faites sortir leurs cadavres de ces tombeaux pompeux que notre vanité leur a élevés, et qu'enflammés d'une sainte indignation contre des irrévérences qui vous crucifient de nouveau , et qui profanent l'asile sacré des dépouilles de leur mortalité, ils paroissent sur ces monuments ; et puisque nos instructions et nos menaces sont inutiles , qu'ils viennent eux-mêmes reprocher à leurs successeurs leur irréligion et leurs sacrilèges ! Mais si la terreur de votre présence , ô mon Dieu ! n'est pas capable de les contenir dans le respect; quand les morts ressusciteroient, comme vous le disiez vous-même , ils n'en seroient ni plus religieux, ni plus fi de! os.
Mais si la présence d'un Dieu saint demande ici, comme dej bienheureux dans le ciel , une disposition de pureté et d'innocence, la présence d'un Dieu terrible et plein de majesté en demande une de frayeur et de recueillement; seconde disposition marquée par le profond anéantissement des bienheureux dans le temple céleste : Et ceciderunt in conspectu throni in faciès suas ( Apoc, vu, 11).
SECONDE PARTIS
Dieu est esprit de vérité ; et c'est en esprit et en vérité qu'il veut principalement qu'on l'honore. Cette disposition d'anéantissement profond , que nous lui devons dans nos temples, ne consiste donc pas seulement dans la posture extérieure de nos corps ; elle renferme encore, comme celle des bienheureux dans le ciel, un esprit d'adoralion, de louange, de prière, d'action de grâces : Benediclio, et claritas , et gratiarum actio [Ibid., 12); et c'est là cet esprit de religion et d'anéantissement que Dieu demande de nous dans le temple saint, semblable à celui des bienheureux dans le temple céleste : Et ceciderunt in conspectu throni in faciès suas {Ibid., 11).
Je dis un esprit d'adoration ; car comme c'est ici où Dieu manifeste ses merveilles et sa grandeur suprême , et où il descend du ciel pour recevoir nos hommages, le premier sentiment qui doit se former en nous, lorsque nous entrons dans ce lieu saint, est un sentiment de terreur, de silence et de recueillement profond, d'anéantissement intérieur à la vue de la majesté du Très-Haut, et de notre propre bassesse ; n'être occupés que du Dieu qui se montre à nous; sentir tout le poids de sa gloire et de sa présence; recueillir toute notre attention, toutes nos pensées, tous nos désirs, toute notre urne pour en faire hommage , et la mettre tout entière aux pieds du Dieu que nous adorons ; oublier toutes les grandeurs de la terre ; ne voir plus que lui, n'être occupés que de lui, ne reconnoître plus rien de grand que lui; et par notre profond anéantissement, avouer, comme les bienheureux dans le ciel, que lui seul est puissant , seul immortel, seul grand , seul digne de tout notre amour et de nos hommages.
Mais, hélas ! mes Frères , où sont dans nos temples ces âmes respectueuses qui , saisies d'une sainte terreur à la vue de ces lieux sacrés, sentent tout le poids de la majesté du Dieu qui les habite , et ne trouvent point d'autre situation, pour soutenir l'éclat de sa présence, que l'immobilité d'un corps anéanti, et la profonde religion d'une ame qui adore? Où sont ceux que la grandeur de Dieu toute seule occupe, et qui perdent ici de vue toutes celles de la terre? Disons-le hardiment devant un roi dont le profond respect , aux pieds des autels , honore la religion : on vient dans ce temple saint,
non pas honorer le Dieu qui l'habite, mais s'honorer souvent soimême d'un vain extérieur de piété , et le faire servir à des vues et
à des intérôU que la piété sincère condamne : on vient fléchir lege-
nou , comme Naaman le fléchissoit devant l'autel profane , pour s'attirer les regards et suivre l'exemple du prince qui adore : on vient y chercher un autre dieu que celui qui paroît sur nos autels ; y faire sa cour à un autre maître qu'au Maître suprême; y chercher d'autres grâces que les grâces du ciel, et s'y attirer les regards d'un autre rémunérateur que du Rémunérateur immortel. Au milieu même d'une foule d'adorateurs , il est dans son temple un Dieu inconnu , comme il étoit autrefois au milieu d'Athènes la païenne, Tous les regards sont ici pour le prince , qui n'en a lui-même que pour Dieu : tous les vœux s'adressent à lui , et son profond anéantissement aux pieds des autels, loin de nous apprendre à respecter ici le Seigneur devant lequel un grand roi lui-même , qui porte pour ainsi dire l'univers, courbe sa tête et oublie toute sa grandeur, nous apprend seulement à nous servir de sa religion, et des faveurs dont il honore la vertu , pour en emprunteras apparences et nous élever par-là à de nouveaux degrés de grandeur sur la terre. 0 mon Dieu ! n'est-ce pas là ce que vous annonciez à vos disciples, que viendroient des temps où la foi seroit éteinte , où la piété deviendroit un trafic honteux, et où les hommes , vivant sans Dieu sur la terre, ne vous connoîtroient plus que pour vous faire servir à leurs cupidités injustes?
Cette disposition d'anéantissement renferme encore un esprit de prière : car plus nous sommes frappés ici de la grandeur et de la puissance du Dieu que nous adorons, plus nos besoins infinis nous avertissent de recourir à lui , de qui seul nous pouvons en obtenir la délivrance et le remède. Aussi le temple est la maison de prière où chacun doit venir exposer au Seigneur ses plus secrètes misères, où on l'apaise sur les calamités publiques par des vœux communs, où les ministres assemblés lèvent les mains pour les péchés du peuple , et où les yeux du Seigneur sont toujours ouverts à nos besoins, et ses oreilles attentives à nos cris.
Ce n'est pas qu'on ne puisse le prier en tout lieu , comme dit l'Apôtre ; mais le temple est l'endroit où il se rend plus propice, et où il nous a promis d'être toujours présent, pour exaucer nos vœux et recevoir nos hommages. Oui , mes Frères , c'est ici où nous devons venir gémir avec l'Eglise sur les scandales qui l'affligent, sur les divisions qui la déchirent, sur les périls qui l'environnent, sur l'endurcissement des pécheurs , sur le refroidissement de la charité parmi les fidèles : nous y venons solliciter avec elle les miséricordes du Seigneur sur son peuple , sa protection sur cette monarchie où le titre auguste de la foi honore ses souverains, et sur le prince qui en est le protecteur et le modèle ; lui demander la cessation des guerres et des fléaux publics , l'extinction des schismes et des erreurs , la connoissance et l'amour de la justice et de la vérité pour les pécheurs , la persévérance pour les justes. Vous devez donc y venir avec un esprit attentif et recueilli , un cœur préparé ,
et qui n'offre rien aux yeux de Dieu , qui puisse éloigner les grâces que l'Eglise sollicite pour vous ; et y paroîtreavec un extérieur de suppliant, et dont le seul spectacle prie et adore.
Cependant, mes Frères , tandis que les ministres autour de l'autel lèvent ici les mains pour vous ; qu'ils demandent la prospérité de vos maisons , l'abondance de vos campagnes , le succès de nos armes , la conservation de vos proches et de vos enfants , qui s'exposent pour le salut de l'état ; la fin des guerres , des dissensions , et de tous les malheurs qui nous affligent : qu'ils demandent les remèdes de vos chutes, et les secours de votre foiblesse ; tandis qu'ils parlent au Dieu saint en votre faveur , vous ne daignez pas même accompagner leurs prières de votre attention et de votre respect. Vous déshonorez la sainte gravité des gémissements de l'Eglise par un esprit de dissipation , et par des indécences qui conviendroient à peine à ces lieux criminels où vous entendez des chants profanes: et toute la différence que vous y faites, c'est qu'une harmonie lascive vous applique et vous touche, et qu'ici vous souffrez impatiemment la sainte harmonie des divins cantiques ; et qu'il faut, pour vous y rendre attentifs, employer les mêmes agréments, et souvent les mêmes bouches , qui corrompent tous les jours les cœurs sur des théâtres impurs et lascifs.
Aussi , mes Frères , au lieu que les prières publiques devroient arrêter le bras du Seigneur, depuis long-temps levé sur nos têtes? au lieu que les supplications demandées par le prince, et ordonnées par les pasteurs, et qui retentissent de toutes parts dans nos temples, devroient, comme autrefois, suspendre les fléaux du ciel, nous ramener des jours sereins et tranquilles, réconcilier les peuples et les rois, et faire descendre la paix du ciel sur la terre : hélas ! les jours mauvais durent encore ; les temps de trouble , de deuil et de désolation ne finissent pas ; la guerre et la fureur semblent avoir établi pour toujours leur demeure parmi les hommes ; l'épouse désolée redemande son époux ; le père affligé attend en vain son enfant; le frère est séparé de son frère; nos succès mêmes répandent le deuil parmi nous ; et nous sommes obligés de pleurer nos propres victoires. D'où vient cela, mes Frères? ah! c'est que les prières de l'Eglise, les seules sources des grâces que Dieu répand sur les royaumes et sur les empires, ne sont plus écoutées ; et que vous forcez le Seigneur d'en détourner ses oreilles et ses yeux , par les irrévérences dont vous les accompagnez , et qui les rendent inutiles à la terre.
Mais non-seulement, mes Frères, vous devez paroître ici comme des suppliants et dans un esprit de prière, puisque c'est ici où le Seigneur répand ses faveurs et ses grâces; comme c'est encore ici où tout vous renouvelle le souvenir de celles que vous avez reçues, vous devez encore y porter un esprit de reconnoissance et d'action de grâces, puisque, de quelque côté que vous jetiez les yeux, tout
vous y rappelle le souvenir des bienfaits de Dieu , et le spectacle de ses miséricordes éternelles sur votre ame.
Et premièrement, c'est ici où , dans le sacrement qui nous régénère, vous êtes devenus fidèles : c'est ici où la bonté de Dieu, en vous associant par le baptême à l'espérance de Jésus- Christ, vous a discernés de tant de barbares qui ne le connoissent pas ; de tant d'hérétiques, qui , le connoissant, ne le glorifient pas comme il faut : c'est ici où vous avez engagé votre foi au Seigneur ; on y conserve encore sous l'autel vos promesses écrites. Ici , mon cher Auditeur, est le livre de l'alliance que vous avez contractée avec le Dieu de vos pères : vous ne devez donc plus y paroitre, que pour ratifier les engagements de votre baptême , et pour remercier le Seigneur du bienfait inestimable qui vous a associé à son peuple, et honoré du nom de chrétien : vous devez conserver une tendresse et un respect d'enfant pour le sein heureux où vous êtes né en Jésus- Christ; et la gloire de cette maison doit être la vôtre.
Que faites- vous donc , lorsqu'au lieu de porter au pied des autels vos actions de grâces à la vue d'un bienfait si signalé, vous venez les déshonorer par vos irrévérences? Tous êtes un enfant dénaturé, qui profanez le lieu de votre naissance selon la foi; un chrétien perfide , qui venez rétracter vos promesses devant les autels mêmes qui en fuient témoins; qui venez rompre le traité sur le lieu sacré où il fut conclu , vous effacer du livre de vie où votre nom étoit écrit avec ceux des fidèles, abjurer la religion de Jésus- Christ sur ces fonts mêmes où vous l'aviez reçue , étaler les pompes lu siècle au pied de l'autel où vous y aviez solennellement renoncé, et faire profession de mondanité, où vous l'aviez faite de christianisme.
Ce n'est pas tout. C'est dans ce lieu saint, en second lieu, où sont élevés de toutes parts des tribunaux de réconciliation et de miséricorde, où vous avez mis si souvent le dépôt honteux de tant d'infidélités dont vous avez souillé la grâce de votre baptême, et baissé humblement la tête sous la main sacrée qui vous a justifié par la vertu du saint ministère. C'est ici où Jésus-Christ vous a dit mille fois par la bouche de ses ministres : Mon fils, vos péchés vous sont remis; allez, et ne péchez plus désormais de peur qu'il ne vous arrive pis. C'est ici où, fondant en larmes, vous lui avez dit si souvent : Mon père, j'ai péché contre le ciel et devant vous. Or, mes Frères, là même où vous avez trouvé tant de fois la grâce du pardon, non-seulement vous oubliez le bienfait , mais vous venez y recommencer de nouvelles offenses : là même où vous avez détesté tant de regards funestes à votre innocence, vous venez les renouveler : là même enfin, où vous avez paru tant de fois pénitent, vous paroissez encore mondain et profane! Ah! loin d'y venir relire sur ces tribunaux sacrés les désordres de votre vie, loin d'y venir renouveler à leur aspect ces promesses de pénitence, ces sentiments
de componction , ces mouvements de honte et de confusion dont ils ont été si souvent dépositaires ; vous y venez la tête levée, les yeux errants ça et là , pleins peut-être de crime et d'adultère, comme parle un Apôtre, renouveler en leur présence les mêmes infidélités que vos larmes y avoient expiées, et les rendre spectateurs publics des mêmes prévarications, dont ils avoient été les confidents secrets et les heureux remèdes î
Que dirai-je encore, mes Frères? Le temple est, en troisième lieu , la maison de la doctrine et de la vérité; et c'est ici où, par la bouche des pasteurs, l'Eglise vous annonce les maximes du salut et les mystères du royaume des cieux cachés à tant de nations infidèles : nouveau motif de reconnoissance pour vous. Mais , hélas ! c'est plutôt un nouveau sujet de condamnation : et ici même , où du haut de ces chaires chrétiennes nous vous disons tous les jours , de la part de Jésus-Christ, que les impurs ne posséderont pas le royaume de Dieu, vous venez y former des désirs profanes ; ici même où Ton vous avertit que vous rendrez compte d'une parole oiseuse , vous vous en permettez de criminelles ; ici même enfin , où nous vous annonçons que malheur à celui qui scandalise, vous y devenez vous-mêmes une pierre d'achoppement et de scandale. Aussi , mes Frères , pourquoi croyez-vous que la parole de l'Evangile , que nous prêchons aux princes et aux grands de la terre, ne soit plus qu'un airain sonnant, et que notre ministère soit presque devenu inutile? Il se peut faire que nos foiblesses secrètes mettent obstacle au fruit et au progrès de l'Evangile, et que Dieu ne bénisse pas un ministère dont les ministres ne sont pas agréables à ses yeux : mais outre celte raison humiliante pour nous, et que nous ne pouvons pourtant ni vous dissimuler, ni nous dissimuler à nous-mêmes, c'est sans doute la profanation des temples, et la manière indécente et peu respectueuse dont vous vous y assemblez pour nous écouter, qui achève d'ôter sa force et sa vertu à la parole dont nous sommes les minisires. Le Seigneur éloigné de ce lieu saint par nos profanations n'y donne plus l'accroissement à nos travaux, et n'y répand plus les grâces, qui seules font fructifier sa doctrine et sa parole : il ne regarde plus ces assemblées, autrefois saintes, que comme une assemblée de mondains , de voluptueux , d'ambitieux , de profanateurs. Et comment voulez- vous qu'il n'en détourne pas ses regards, et que la parole de son Evangile y fructifie? Réconciliez premièrement avec lui par vos hommages, par votre recueillement et votre piété, ces maisons de vérité et de doctrine : alors il suppléera même à nos défauts, il ouvrira vos cœurs à nos instructions , et sa parole ne retournera pas à lui vide.
Et certes, mes Frères, que servent les dédicaces des temples et les prières si solennelles que l'Eglise emploie pour les consacrer, si vous les profanez tous les jours en y assistant, et si vous effacez de ces murs ces caractères de sainteté et de grâce que les bénédictions
du pontife y avoienl laissés , et qui atliroient sur les assistants les regards propices du Dieu qu'on y invoque?
Mais enfin, un dernier motif qui rend encore vos irrévérences plus criminelles et plus honteuses à la religion : c'est dans le temple, où vous venez offrir, en un sens avec le prêtre, le sacrifice redoutable, renouveler l'oblation de la croix, et présenter à Dieu le sang de son Fils comme le prix de vos péchés. Or, mes Frères , pendant que des mystères si augustes se célèbrent; durant ces moments redoutables où le ciel s'ouvre sur nos autels ; dans un temps où se traite l'affaire de votre salut entre Jésus-Christ et son Père , pendant que le sang de l'agneau coule sur l'autel pour vous laver de vos souillures; que les anges du ciel tremblent et adorent; que la gravité des ministres, la majesté des cérémonies, la piété même des vrais fidèles, que tout inspire la terreur, la reconnoissance et le respect, à peine flé chissez-vous le genou, à peine regardez-vous l'autel saint, où des mystères si heureux pour vous se consomment : vous n'êtes même dans le temple qu'avec contrainte; vous mesurez la durée et la longueur du sacrifice salutaire ; vous comptez les moments d'un temps si précieux à la terre , et si plein de merveilles et de grâces pour les hommes. Tous qui êtes si embarrassé de votre temps , qui le perdez en une inutilité éternelle , et qui ne savez presque quel usage en faire, vous vous plaignez de la sainte gravité du ministre et de la circonspection avec laquelle il traite les choses saintes? Eh! vous exigez que vos esclaves vous servent avec tant de respect et de précaution; et vous voudriez qu'un prêtre revêtu de toute sa dignité, qu'un prêtre représentant Jésus-Christ, et faisant son office de médiateur et de pontife auprès de son Père, traitât les mystères saints avec précipitation, et déshonorât la présence du Dieu qu'il sert et qu'il immole, par une célérité scandaleuse? Dans quel temps, ômon Dieu! sommes-nous venus! et falloit-il s'attendre que vos bienfaits les plus précieux, les plus signalés, deviendroient à charge aux chrétiens de nos siècles !
Hélas ! les premiers fidèles qui , aux différentes heures de la journée, s'assembloient dans le temple saint sous les yeux du pasteur, pour y célébrer les louanges du Seigneur dans des hymnes et des cantiques , et qui ne sortoient presque pas de ces demeures sacrées, ne s'en éloignoient qu'à regret pour vaquer aux affaires du siècle et aux devoirs de leur état. Qu'il étoit beau , mes Frères, de voir dans ce temps heureux l'assemblée sainte des fidèles dans la maison de prière , chacun à la place qui convenoit à son état ; d'un côté, les solitaires, les saints confesseurs, les simples fidèles; de l'autre, les vierges, les vcuycs, les femmes engagées sous le joug du mariage ; tous attentifs aux mystères saints , tous voyant couler *vec des larmes de joie et de religion, sur l'autel, le sang de l'agneau encore fumant, pour ainsi dire, et depuis peu crucifié à leurs yeux ; criant pour les princes, pour les césars, pour leurs persécuteurs r
pour leurs frères ; s'entr'exhorlant au martyre, goûtant la consolation des divines Ecritures expliquées par leurs saints pasteurs, et retraçant, dans l'Eglise de la terre, la joie, la paix , l'innocence et le profond recueillement de l'Eglise du ciel ! que les tentes de Jacob étoient alors belles et éclatantes, quoique l'Eglise fût encore dans l'oppression et dans l'obscurité; et que les ennemis de la foi , les prophètes mêmes des idoles, en voyant leur bel ordre, leur innocence et leur majesté, avoient de peine à leur refuser leur admira lion et leurs hommages! Hélas! et aujourd'hui les moments rapides que vous consacrez ici à la religion , et qui devroient sanctifier le reste de vos journées, en deviennent souvent eux-mêmes les plus grands crimes.
Enfin, mes Frères, à toutes ces dispositions intérieures de prière, d'adoration, de reconnoissance, que la sainteté de nos temples exige de vous , il faut encore ajouter la modestie extérieure et la décence des ornements et des parures , dernière disposition des bienheureux dans le temple céleste : Anucti stolis albis ( Apoc. , vu , 9) ; mais je n'en dis qu'un mot.
Et en effet , faudroit-il même que nous fussions obligés de vous instruire là-dessus, femmes du monde ? car c'est vous principalement que cet endroit de mon discours regarde. A quoi bon tout cet appareil, je ne dis pas seulement de faste et de vanité, mais d'immodestie et d'impudence , avec lequel vous venez paroître dans cet(e maison de larmes et de prière? Venez- vous y dispu 1er à Jésus-Christ les regards et les hommages de ceux qui l'adorent ? Venez-vous insulter aux mystères qui opèrent le salut des fidèles, en cherchant à corrompre leurs cœurs au pied mêmes des autels où ces mystères s'offrent pour eux ? Voulez-vous qu'il n'y ait pas un lieu sur la terre, le temple même, l'asile de la religion et de la piété , où l'innocence puisse être à couvert de vos nudités profanes et lascives? Le monde ne vous fournit-il pas assez de théâtres impurs , assez d'assemblées de plaisirs, où vous pouvez faire gloire d'être une pierre de scandale à vos frères? Vos maisons mêmes ouvertes à la dissipation et à la joie , ne suffisent-elles pas pour vous y montrer avec une indécence qui n'auroit convenu autrefois qu'à des maisons de crime et de débauche, et qui fait que ne vous respectant pas vousmêmes, on perd pour vous ce respect dont la politesse de la nation a toujours été si jalouse , pareeque la pudeur seule est estimable ? Numquid domos non habetis ad manducandum et bibendum i i. Cor., xi, 22)? comme le reprochoit autrefois saint Paul aux fidèles. Faut-il que le temple saint soit encore souillé par vos immodesties? Ah ! quand vous paroissez dans les palais où le souverain se trouve, vous marquez par la dignité et par la décence d'un habillement grave et sérieux le respect que vous devez à la majesté de sa présence ; et devant le Souverain du ciel et de la terre vous \cawz paroitresans précaution, sans décence, sans pudeur, et vous portez
sous ses yeux une effronterie qui blesse même des yeux sages et raisonnables ! Vous venez troubler l'attention des fldèles qui avoient cru trouver ici un lieu de paix et de silence, et un asile contre tous les objets de la vanité; troubler mémo le profond recueillement et îa sainte gravité des ministres appliqués autour de l'autel, et blesser, par l'indécence de vos parures, la pureté de leurs regards attentifs aux choses saintes.
Aussi l'Apôtre vouloit que les femmes chrétiennes fussent couvertes d'un voile dans le temple, à cause des anges; c'est-à-dire des prêtres qui y sont sans cesse présents devant Dieu, et dont l'innocence et la pureté doivent égaler celles des esprits célestes. Il est vrai que par-là vous nous avertissez, ô mon Dieu! quelle doit êtce dans nos temples la sainte gravité et le recueillement inviolable de vos ministres ; que c'est à nous à porter ici , gravée sur notre front, la sainte terreur des mystères que nous offrons , et le sentiment vif et intime de votre présence ; que c'est à nous à inspirer ici le respect au peuple qui nous environne, par le seul spectacle de notre modestie ; que c'est à nous à ne pas paroilre autour de l'autel, occupés au saint ministère, plus ennuyés souvent, plus inappliqués, plus précipités que la multitude même qui y assiste, et à ne pas autoriser leurs irrévérences par les nôtres. Car, ô mon Dieu ! la désolation du lieu saint a commencé par le sanctuaire même ; le respect des peuples ne s'y est affoibli que parceque la sainte gravité du culte et la majesté des cérémonies ne l'a plus soutenu ; et votre maison n'a commencé à devenir un lieu de dissipation et de scandale, que depuis que vos ministres eux-mêmes en ont fait une maison de trafic , d'ennui et d'avarice. Mais nos exemples, en autorisant vos profanations, ne les excusent pas, mes Frères.
Et en effet, il semble que Dieu ne les a jamais laissées impunies. Les indécences honteuses des enfants d'Héli, qui avoient durant si long-temps profané sa maison, furent suivies des plus tristes caîami(és : l'Arche sainte devint la proie des Philistins; elle fut placée à côté de Dagon dans un temple infâme : la gloire d'Israël fut flétrie ; le Seigneur se retira du milieu de son peuple; la lampe de Juda s'é- 1( ignil; le pontife manqua, et Jacob se trouva tout à coup sans autel et sans sacrifice.
IV'en doutons pas, mes Frères, que les malheurs du siècle passé, la fureur des hérésies, le renversement des autels, la démolition de tant de temples augustes, n'aient été les suites funestes des profanations et des irrévérences de nos pères. Il étoit juste que le Seigneur abandonnât des temples où il avoit été si long-temps outragé. Craignons, mes Frères, de préparer à nos neveux les mêmes calamités, en imitant les désordres de ceux qui nous ont précédés. Craignons que le Seigneur irrité n'abandonne enfin un jour ces temples que nous profanons , et qu'ils ne deviennent à leur tour la proie de l'erreur et l'asile de l'hérésie. Que sais-je même s'il ne commence M J. 21
pas déjà à nous préparer ces malheurs, en permettant que la pureté de la simplicité de la foi s'altère dans les esprits, en multipliant ces liommes sages à leurs propres yeux, et si communs en ce siècle, qui mesurent tout sur les lumières d'une foible raison, qui voudroient voir clair dans les secrets de Dieu , et qui , loin de faire de la religion le sujet de leur culte et de leurs actions de grâces, en font le sujet de leurs doutes et de leurs censures? Vous êtes terrible dans vos jugements, ô mon Dieu! et quelquefois vos punitions sont d'autant plus rigoureuses, qu'elles ont été plus lentes et plus tardives. Rappelons donc, mes Frères, tous ces grands motifs de religion ; portons dans ce lieu saint une piété tendre et attentive, un esprit île prière, de componction, de recueillement, d'action de grâces, d'adoration et de louanges; ne sortons jamais de nos temples sans en remporter quelque nouvelle grâce, puisque c'est ici le trône de miséricorde d'où elles se répandent sur les hommes : n'en sortez jamais sans un nouveau goût pour le ciel , sans de nouveaux désirs de finir vos égarements, et de vous attacher uniquement à Dieu; sans envier le bonheur de ceux qui le servent, qui peuvent l'adorer sans cesse au pied de l'autel, et que leur état et leurs fonctions consacrent particulièrement à ce saint ministère. Dites-lui, comme cette reine étrangère disoil autrefois à Salomon : Bienheureux vos serviteurs qui sont toujours présents devant vous, et qui n'ont point d'autre demeure que votre maison sainte ! Beau servi lui qui stant coram te semper{\\\. Reg., x, 8)! Et si les devoirs de votre état ne vous permettent pas de venir ici adorer le Seigneur aux différentes heures de la journée , où ses ministres s'assemblent pour le louer ; ah! du moins tournez sans cesse vers le lieu saint, comme autrefois les Israélites, vos vœux et vos désirs. Que nos temples soient la plus douce consolation de vos peines, le seul asile de vos afflictions, la seule ressource de vos besoins, le délassement le plus sûr des gênes, des bienséances et des assujettissements pénibles du monde : en un mot, trouvez y les commencements de cette paix inaltérable dont vous ne trouverez la plénitude et la consommation qu'avec les bienheureux dans le temple éternel de la céleste Jérusalem.
Ainsi soit-il.