‹ Œuvres de MassillonChapitre 35 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il est triste sans doute d'avoir à justifier devant des fidèles la vérité la plus consolante de la foi ; de venir prouver à des hommes à qui l'on a annoncé Jésus-Christ, que leur être n'est pas un assemblage bizarre et le triste fruit du hasard ; qu'un ouvrier sage et toutpuissant a présidé à notre formation et à notre naissance; qu'un souffle d'immortalité anime notre boue; qu'une portion de nousmêmes nous survivra ; et qu'au sortir de cette maison terrestre , notre ame retournera dans le sein de Dieu d'où elle étoit sortie, et ira habiter la région éternelle des vivants , où il sera rendu à chacun selon ses œuvres.

C'est par cette vérité que Paul commença d'annoncer la foi devant l'Aréopage. Nous sommes la race immortelle dé Dieu, disoitil à cette assemblée de sages, et il a établi un jour pour juger l'univers ( Act., xvii, 29, 31 ). C'est par-là que les hommes apostoliques jetèrent le premiers fondements de la doctrine du salut parmi les nations infidèles et corrompues. Mais pour nous, mes Frères, qui arrivons à la fin des siècles, après que la plénitude des nations est entrée dans l'Eglise ; que tout l'univers a cru ; que tous les mystères ont été éclaircis, toutes les prophéties accomplies, Jésus-Christ glorifié, la voie du ciel ouverte et frayée : nous qui paroissons dans les derniers temps, où le jour du Seigneur est bien plus proche, que lorsque nos pères crurent : hélas! quel devroit être notre ministère, sinon de disposer les fidèles à cette grande attente, et de leur apprendre à se tenir prêts pour paroître devant Jésus-Christ qui va venir, loin de combattre encore ces maximes monstrueuses et insensées, que la première prédication de l'Evangile avoit effacées de l'univers '

L'incertitude prétendue d'un avenir est donc le premier fondement delà sécurité des âmes incrédules. On ne sait ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle , disent-ils ; aucun des morts n'en est revenu pour nous le dire ; peut-être n'y a-t-il rien au-delà du trépas ; jouissons donc du présent, et laissons au hasard un avenir, ou qui n'est point, ou du moins qu'on ne veut pas que nous connoissions.

Or je dis que cette incertitude est suspecte dans le principe qui la produit, insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie, affreuse dans ses conséquences; ne me refusez pas votre attention.

Suspecte dans le principe qui la produit. Car, mes Frères, comment s'est formée dans l'esprit de l'impie cette incertitude sur l'avenir ? Il n'y a qu'à remonter à l'origine d'une opinion, pour savoir si les intérêts de la vérité ou des passions l'ont établie sur la terre.

L'impie porta en naissant les principes de religion naturelle communs à tous les hommes : il trouva écrite dans son cœur une loi qui défendoit la violence, l'injustice, la perfidie, et tout ce qu'on ne peut

pas souffrir soi-même : l'éducation fortifia ces sentiments de la nature • on lui apprit à connoître un Dieu, à l'aimer, à le craindre : on lui montra la vertu dans les règles : on la lui rendit aimable dans les exemples; et quoiqu'il trouvât en lui des penchants opposés au devoir, lorsqu'il lui arrivoit de s'y laisser emporter, son cœur prenoit en secret le parti de la vertu contre sa propre foiblesse.

Ainsi vécut d'abord l'impie sur la terre : il adora avec le reste des hommes un Être suprême ; il respecta ses lois ; il redouta ses châtiments ; il attendit ses promesses. D'où vient donc qu'il n'a plus connu de Dieu ; que les crimes lui ont paru des polices humaines, l'enfer un préjugé, l'avenir une chimère, l'ame un souffle qui s'éteint avec le corps? Par quel degré est-il parvenu à ces connoissances si nouvelles et si surprenantes? par quelles voies a-t-il pu réussir à se défaire de ces anciens préjugés si établis parmi les hommes, et si conformes aux sentiments de son cœur , et aux lumières de sa raison ? A-t-il examiné? a-t-il consulté? a-t-il pris toutes les précautions sérieuses que demandoit l'affaire la plus importante de.sa vie? s'est-il retiré du commerce des hommes pour laisser plus de loisir aux réflexions et à l'étude? a-t-il purifié son cœur, de peur que les passions ne lui fissent prendre le change? De quelles attentions n'a-t-on pas besoin, pour revenir des premiers sentiments dont lame avoitété d'abord imbue?

Ecoutez-le , mes Frères , et adorez ici la justice de Dieu sur ces hommes corrompus qu'il livre à la vanité de leurs pensées. A mesure que ses mœurs se sont déréglées, les règles lui ont paru suspectes : à mesure qu'il s'est abruti, il a tâché de se persuader que l'homme étoit semblable à la bête. Il n'est devenu impie qu'en se fermant toutes les voies qui pouvoient le conduire à la vérité ; en ne se faisant plus de la religion une affaire sérieuse; et ne l'examinant que pour la déshonorer par des blasphèmes en des plaisanteries sacrilèges: il n'est devenu impie qu'en cherchant à s'endurcir contre les cris de sa conscience, et se livrant aux plus infâmes voluptés. C'est par cette voie qu'il est parvenu aux connoissances rares et sublimes de l'incrédulité : c'est à ces grands efforts qu'il doit la découverte d'une vérité, que le reste des hommes jusqu'à lui, avoit ou ignorée, ou détestée.

Voilà la source de toute incrédulité ; le dérèglement du cœur. Oui, mes Frères, trouvez-moi, si vous le pouvez, des hommes sages, véritables, chastes, réglés, tempérants, qui ne croient point de Dieu, qu n'attendent point d'avenir, qui regardent les adultères, les abomina lions, les incestes, comme les penchants et les jeux d'une nature inno cente. Si le monde a vu des impies qui ont paru sages et tempérants c'étoit, ou qu'ils cachoient mieux leurs désordres, pour donner plui de crédit à leur impiété, ou la satiété du plaisir qui les avoit menés à cette fausse tempérance : la débauche avoit été la première source de leur irréligion : leur cœur étoit corrompu, avant que leur foi fît naufrage : ils avoienl intérêt de croire que tout meurt avec le corps, avant que d'être parvenus à se le persuader; et un long usage du

plaisir a voit bien pu les dégoûter du crime, mais non pas leuT

rendre la vertu plus aimable.

Quelle consolation pour nous, mes Frères, qui croyons, qu'il faille renoncer aux mœurs, à la probité, à la pudeur, à tous les sentiments de 1 humanité, avant que de renoncer à la foi, et n'être plus homme pour n'être plus chrétien !

Voilà donc l'incertitude de limpie déjà suspecte dans son principe ; ruais en second lieu, elle est insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie.

Car, mes Frères, pour prendre le parti étonnant de ne rien croire, » t d'être tranquille sur tout ce qu'on nous dit d un avenir éternel, il laudroit sans doute des raisons bien décisives et bien convaincantes. 11 n'est pas naturel que l'homme hasarde un intérêt aussi sérieux que eelui de son éternité, sur des preuves légères et frivoles ; encore moins naturel qu'il abandonne là-dessus les sentiments communs, la foi de ses pères, la religion de tous les siècles, le consentement de tous les peuples, les préjugés de son éducation, s'il n'y a été comme forcé par l'évidence de la vérité. A moins que l'impie ne soit bien sûr que tout meurt avec le corps, rien n'approche de sa fureur et de son extravagance. Or en est il bien assuré? Quelles sont les grandes raisons qui l'ont déterminé à prendre ce parti affreux? On ne sait, dit-il, ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle ; le juste meurt comme l'impie, l'homme comme la bête , et nul ne revient pour nous dire lequel des deux avoit eu tort. Pressez encore, et vous serez effrayé de voir la faiblesse de l'incrédulité; des discours vagues, des doutes usés, des incertitudes éternelles, des suppositions chimériques, éur lesquelles on ne voudroit pas risquer le malheur ou le bonheur d'un seul de ses jours, et sur lesquelles on hasarde une éternité tout entière.

Voilà les raisons insurmontables que l'impie oppose à la foi de tout l'univers ; voilà cette évidence qui l'emporte dans son esprit, sur tout ce qu'il y a de plus évident et de mieux établi sur la terre. On ne sait ce qui se passe dans cet autre inonde dont on nous parle! 0 homme î ouvrez ici les yeux. Un doute seul suffit pour vous rendre impie, et toutes les preuves de la religion ne peuvent suffire pour vous rendre tidèle! Vous doutez s'il y a un avenir, et vous vivez par avance comme s'il n'y en avoit point ! Vous n'avez pour fondement de votre opinion, que votre incertitude, et vous nous reprochez la foi comme une crédulité populaire!

Mais, je vous prie, mes Frères, de quel côté est ici la crédulité? Est die du côté de l'impie, ou du côté du Adèle? Le Gdèle croit un avenir sur l'autorité des divines Écritures, c'est-à-dire, le livre sans contredit qui mérite le plus de créance; sur la déposition des hommes apostoliques, c'est-à-dire, de ces hommes justes, simples, miraculeux, qui ont répandu leur sang pour rendre gloire à la vérité, et à la doctrine Jcsquck la conversion de l'univers a rendu un témoignage qui

i'élèvera jusqu'à la On des siècles contre l'impie ; sur l'accomplissement des prophéties, c'est-à-dire, le seul caractère de vérité que l'imposture ne peut imiter; sur la tradition de tous les siècles, c'est-àdire, sur des faits qui, depuis la naissance du monde, ont paru certains à tout ce que l'univers a eu de plus grands hommes, de justes plus reconnus, de peuples plus sages ei plus polis ; en un mot, sur des preuves du moins vraisemblables L'impie ne croit point d avenir sur un simple doute, sur un pur soupçon? Qui le sait, nous dit-il; qui en est revenu ? Il n'a aucune raison solide , décisive pour combattre la vérité d'un avenir. Car qu'il la publie, et nous nous y rendrons. Il se déflc seulement qu'il n'y a rien après cette vie, et làdessus il le croit.

Or, je vous le demande, qui est ici le crédule? Est-ce celui qui a pour fondement de sa croyance ce qu'il y a du moins de plus vraisemblable parmi les hommes, et de plus propre à faire impression sur la raison; ou celui qui s'est déterminé à croire qu'il n'y a rien, sur la foiblesse d'un simple doute? Cependant l'impie croit faire plus d'usage de sa raison que le Adèle : il nous regarde comme des hommes foibles et crédules ; et il se considère lui-même comme un esprit supérieur, élevé au-dessus des préjugés vulgaires, et que la raison seule, et non 1 opinion publique, détermine. 0 Dieu! que vous êtes terrible, lorsque vous livrez le pécheur à son aveuglement ! et que vous savei bien tirer votre gloire des efforts mêmes que vos ennemis font pour la combattre!

Mais je vais encore plus loin. Quand même, dans le doute que se forme l'impie sur l'avenir, les choses seroient égales, et que les vaines incertitudes qui le rendent incrédule balanceroient les vérités solides et évidentesqui nous promettent l'immortalité : je dis que dans une égalité même de raisons, il devroit du moins désirer que le sentie ment de la foi, sur la nature de nos âmes, fût véritable ; un sentiment qui fait tant d'honneur à l'homme, qui lui apprend que son origine est céleste, et ses espérances éternelles : il devroit souhaiter que la doctrine de l'impiété fut fausse ; une doctrine si triste, si humiliante pour l'homme ; qui le confond avec la bête ; qui ne le fait vivre que pour le corps; qui ne lui donne ni un, ni destination, ni espérance; qui borne sa destinée à un petit nombre de jours rapides, inquiets, douloureux qu'il passe sur la terre : toutes choses égales, une raison née avec quelque élévation aimeroit encore mieux se tromper en se faisant honneur, qu'en se déclarant pour un parti si ignominieux à son être. Quelle ame a donc reçue l'impie des mains d'une nature peu favorable, pour aimer mieux croire dans une si grande inégalité de raisons, qu'il n'est fait que pour la terre, et se regarder avec complaisance, comme un vil assemblage de boue, et le compagnon du bœuf et du taureau ? Que dis-je, mes Frères ? quel monstre dans l'univers doit être l'impie, de ne se déûer même du sentiment commun, que parce qu'il est trop glorieux à sa nature j et de croire que la

vanité toute seule des hommes l'a introduit sur la terre, ft leur a persuadé qu'ils étoient immortels !

Mais non , mes Frères ; ces hommes de chair et de sang ont raison de refuser l'honneur que la religion fait à leur nature ; et de se persuader que leur ame est toute de boue , et que tout meurt avec le corps. Des hommes sensuels, impudiques, efféminés , qui n'ont plus d'autre frein qu'un instinct brutal ; plus d'autre règle , que l'emportement de leurs désirs ; plus d'autre occupation que de réveiller, par de nouveaux artifices, la cupidité déjà assouvie : des hommes de ce caractère ne doivent pas avoir beaucoup de peine à croire , qu'ils n'ont en eux aucun principe de vie spirituelle, que le corps est tout leur être : et comme ils imitent les mœurs des bêtes , ils sont pardonnables de s'en attribuer la nature. Mais qu'ils ne jugent pas de tous les hommes par eux-mêmes; il est encore sur la terre des âmes chastes , pudiques , tempérantes : qu'ils ne transportent pas dans la nature les penchants honteux de leur volonté ; qu'ils ne dégradent pas l'humanité tout entière, pour s'être indignement dégradés euxmêmes : qu'ils cherchent leurs semblables parmi les hommes : et se trouvant presque seuls dans l'univers, ils verront qu'ils sont plutôt les monstres que les ouvrages ordinaires de la nature.

D'ailleurs , non- seulement l'impie est insensé, pareeque, dans une égalité même de raisons , son cœur et sa gloire devroient le décider en faveur de la foi , mais encore son propre intérêt. Car, mes Frères, on l'a déjà dit : que risque l'impie en croyant? quelle suite fâcheuse aura sa crédulité, s'il se trompe ? Il vivra avec honneur, avec probité , avec innocence : il sera doux , affable , juste, sincère , religieux , ami généreux , époux fidèle , maître équitable : il modérera des passions qui auroient fait tous les malheurs de sa vie : il s'abstiendra des plaisirs etdes excès qui lui eussent préparé une vieillesse douloureuse , ou une fortune dérangée : il jouira de la réputation de la vertu et de l'estime des peuples ; voilà ce qu'il risque. Quand tout finiroit avec cette vie , ce seroit là le seul secret de la passer heureuse et tranquille ; voilà le seul inconvénient que j'y trouve. S'il n'y a point de récompense éternelle, qu'aura-il perdu en l'attendant? Il a perdu quelques plaisirs sensuels et rapides, qui l'auroient bientôt ou lassé par le dégoût qui les suit, ou tyrannisé par les nouveaux désirs qu'ils allument : il a perdu l'affreuse satisfaction d'être, pour l'instant qu'il a paru sur la terre , cruel , dénaturé , voluptueux , sans foi , sans mœurs , sans conscience , méprisé peut-être , et déshonoré au milieu de son peuple. Je n'y vois pas de plus grand malheur ; il retombe dans le néant , et son erreur n'a point d'autre suite.

Mais s'il y a un avenir, mais s'il se trompe en refusant de croire, jue ne risque-t-il pas ! la perte des biens éternels , la possession de 7otre gloire , ô mon Dieu ! qui devoit le rendre à jamais heureux: mais ce n'est là même que le commencement de ses malheurs ; il

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va trouver des ardeurs dévorantes , un supplice sans On et sans mesure, une éternité d'horreur et de rage. Or, comparez ces deux destinées ; quel parti prendra ici l'impie? Risquera-t-il la courte durée de quelques jours ? risquera-t-il une éternité tout entière? s'en tiendra-t-il au présent qui doit unir demain , et où il ne sauroit même être heureux ? craindra-t-il un avenir qui n'a plus d'autres bornes que l'éternité, et qui ne doit finir qu'avec Dieu même? Quel est l'homme sage, qui, dans une incertitude même égale, osât ici balancer ? et quel nom donnerons-nous à l'impie, qui , n'ayant pour lui que des doutes frivoles , et voyant du côté de la foi l'autorité , les exemples , la prescription, la raison , la voix de tous les siècles, le monde entier, prend seul le parti affreux de ne point croire, meurt tranquille comme s'il ne devoit plus vivre, laisse sa destinée éternelle entre les mains du hasard , et va tenter mollement un si grand événement ? O Dieu ! est-ce donc là un homme conduit par une raison tranquille , ou un furieux qui n'attend plus de ressource que de son désespoir ? L'incertitude de l'impie est donc insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie.

Mais , en dernier lieu , elle est encore affreuse dans ses conséquences. Et ici souffrez que je laisse les grandes raisons de doctrine: je ne veux parler qu'à la conscience de l'incrédule, et m'en tenir aux preuves de sentiment.

Or, si tout doit finir avec nous, si l'homme ne doit rien attendre après cette vie , et que ce soit ici notre patrie , notre origine , et la seule félicité que nous pouvons nous promettre, pourquoi n'y sommes-nous pas heureux? Si nous ne naissons que pour les plaisirs des sens , pourquoi ne peuvent-ils nous satisfaire , et laisseutils toujours un fond d'ennui et de tristesse dans notre cœur? Si l'homme n'a rien au-dessus de la bête , que ne coule-t-il ses jours comme elle , sans souci , sans inquiétude , sans dégoût , sans tristesse, dans la félicité des sens et de la chair? Si l'homme n'a point d'autre bonheur à espérer qu'un bonheur temporel , pourquoi ne le trouve-t-il nulle part sur la terre? d'où vient que les richesses l'inquiètent, que les honneurs le fatiguent, que les plaisirs le lassent , que les sciences le confondent et irritent sa curiosité loin de la satisfaire, que la réputation le gêne et l'embarrasse , que tout cela ensemble ne peut remplir l'immensité de son cœur, et lui laisse encore quelque chose à désirer? Tous les autres êtres , contents de leur destinée, paroissent heureux à leur manière dans la situation où l'Auteur de la nature les a placés : les astres, tranquilles dans le firmment, ne quittent pas leur séjour pour aller éclairer uneau.re terre : la terre, réglée dans ses mouvements, ne s'élance pas en haut pour aller prendre leur place : les animaux rampent dans les campagnes, sans envier la destinée de l'homme qui habite les ville9 et les palais somptueux : les oiseaux se réjouissent dans les airs, sans penser s'il y a des créatures plus heureuses qu'eux sur la terre : tout

est heureux pour ainsi dire , lout est à sa place dans la nature. L'homme seul est inquiet et mécontent j l'homme seul est en proie à ses désirs , se laisse déchirer par des craintes , trouve son supplice dans ses espérances , devient triste et malheureux au milieu de ses plaisirs ; l'homme seul ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer.

D'où vient cela , ô homme? Ne seroit-cc point parceque vous êtes ici -bas déplacé ; que vous êtes fait pour le ciel , que votre cœur est plus grand que le monde , que la terre n'est pas votre patrie, et que tout ce qui n'est pas Dieu n'est rien pour vous ? Répondez si vous pouvez , ou plutôt interrogez votre cœur, et vous serez Gdèle.

En second lieu, si lout meurt avec le corps , qui est-ce qui a pu persuader à tous les hommes , de tous les siècles et de tous les pays , que leur ame étoit immortelle? d'où a pu venir au genre humain cette idée étrange d'immortalité? un sentiment si éloigné de la nature de l'homme, puisqu'il ne seroit né que pour les fonctions des sens, auroit-il pu prévaloir sur la terre? Car si l'homme, comme la bête, n'est fait que pour le temps , rien ne doit être plus incompréhensible pour lui , que la seule idée d'immortalité. Des machines pétries de boue, qui ne devroient vivre et n'avoir pour objet qu'une félicité sensuelle, auroimt-elles jamais pu ou se donner, ou trouver en ellesmêmes de si nobles sentiments, et des idées sisublimes?Cependant, cette idée si extraordinaire est devenue l'idée de tous les hommes : cette idée si opposée même aux sens, puisque l'homme comme la bête meurt tout entier à nos yeux , s'est établie sur toute la terre. Ce sentiment, qui n'auroit pas dû même trouver un inventeur dans l'univers , a trouvé une docilité universelle parmi tous les peuples; les plus sauvages comme les plus cultivés, les plus polis comme les plus grossiers, les plus infidèles comme les plus soumis à la foi.

Car, remontez jusqu'à la naissance des siècles , parcourez toutes ies nations, lisez l'histoire des royaumes et des empires, écoutez ceux qui reviennent des îles les plus éloignées , l'immortalité de lame a toujours été et est encore la croyance de tous les peuples de l'univers. La connoissance d'un seul Dieu a pu s'effacer sur la terre ; sa gloire, sa puissance, son immensité ont pu s'anéantir, pour ainsi dire, dans le cœur et dans l'esprit des hommes. Des peuples entiers et sauvages peuvent vivre encore sans culte, sans religion, sans Dieu dans ce monde , mais ils attendent tous un avenir ; mais le sentiment de l'immortalité de l'ame n'a pu s'effacer de leur cœur ; mais ils se figurent tous une région que nos âmes habiteront après notre mort , et , en oubliant Dieu , ils n'ont pu ne pas se sentir euxmêmes.

Or d'où vient que des hommes si différents d'humeur, de culte, do pays, de sentiments, d'intérêts , de figure même , et qui à peine paroissent entre eux de même espèce, conviennent tous pourtant en ce point, et veulent tous être immortels? Ce n'est pas ici une col-

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lusion ; car comment ferez-vous convenir ensemble les hommes de tous les pays et de tous les siècles? Ce n'est pas un préjugé de l'éducation ; car les mœurs , les usages , le culte , qui d'ordinaire sont la suite des préjugés , ne sont pas les mêmes parmi tous les peuples ; le sentiment de l'immortalité leur est commun à tous. Ce n'est pas une secte ; car, outre que c'est la religion universelle du monde, ce dogme n'a point eu de chef et de protecteur : les hommes se le sont persuadé eux-mêmes , ou plutôt la nature le leur a appris sans le secours des maîtres ; et seul depuis le commencement des choses , il a passé des pères aux enfants, et s'est toujours maintenu sur la terre. 0 , vous qui croyez être un amas de boue , sortez donc du monde , où vous vous trouvez seul de votre avis ; allez donc chercher dans une autre terre des hommes d'une autre espèce , et semblables à la bête : ou plutôt ayez horreur de vous-même de vous trouver comme seul dans l'univers, de vous révolter contre toute la nature, de désavouer votre propre cœur; et reconnoissez , dans un sentiment commun à tous les hommes , l'impression commune de l'auteur qui les a formés !

Enfin, et je finis avec cette dernière raison , la société universelle des hommes, les lois qui nous unissent les uns aux autres, les devoirs les plus sacrés et les plus inviolables de la vie civile, tout cela n'est fondé que sur la certitude d'un avenir. Ainsi, si tout meurt avec le corps , il faut que l'univers prenne d'autres lois , d'autres mœurs , d'autres usages , et que tout change de face sur la terre. Si tout meurt avec le corps , les maximes de l'équité, de l'amitié, de l'honneur, de la bonue foi , de la reconnoissance , ne sont donc plus que des erreurs populaires , puisque nous ne devons rien à des hommes qui ne nous sont rien , auxquels aucun nœud commun de culte et d'espérance ne nous lie, qui vont demain retomber dans le néant, et qui ne sont déjà plus. Si tout meurt avec nous, les doux noms d'enfant, de père, d'ami , d'époux , sont donc des noms de théâtre, et de vains titres qui nous abusent, puisque l'amitié, celle même qui vient de la vertu , n'est plus un lien durable ; que nos pères qui nous ont précédés ne sont plus ; que nos enfants ne seront point nos successeurs , car le néant , tel que nous devons être un jour, n'a point de suite ; que la société sacrée des noces n'est plus qu'une union brutale , d'où , par un assemblage bizarre et fortuit , sortent des êtres qui nous ressemblent, mais qui n'ont de commun avec nous que le néant.

Que dirai-je encore ? si tout meurt avec nous, les annales domestiques , et la suite de nos ancêtres n'est donc plus qu'une suite de chimères , puisque nous n'avons plus d'aïeux, et que nous n'aurons point de neveux : les soins du nom et de la postérité sont donc frivoles ; l'honneur qu'on rend à la mémoire des hommes illustres, une erreur puérile, puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n'est plus ; la religion des tombeaux , une illusion vulgaire ; les cendres

198 LUiNDl DE LA PREMIÈRE SEMAINE.

de nos pères et de nos amis , une vile poussière qu'il faut jeter an vent, et qui n'appartient à personne; les dernières intentions des mourants si sacrées parmi les peuples les plus barbares, le dernier foa d'une machine qui se dissout, et pour tout dire, en un mot , si tout meurt avec nous , les lois sont donc une servitude insensée ; les rois et les souverains des fantômes que la foiblesse des peuples a élevés ; la justice , une usurpation sur la liberté des hommes ; la loi des mariages un vain scrupule ; la pudeur, un préjugé; l'honneur et la probité, des chimères ; les incestes, les parricides, les perfidies noires , des jeux de la nature , et des noms que la politique des législateurs a inventés.

Voilà où se réduit la philosophie sublime des impies ; voilà cette force , cette raison , cette sagesse qu'ils nous vantent éternellement. Convenez de leurs maximes , et l'univers entier retombe dans un affreux chaos ; et tout est confondu sur la terre ; et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées ; et les lois les plus invio- Jables de la société s'évanouissent ; et la discipline des mœurs périt ; et le gouvernement des états et des empires n'a plus de règle ; et toute l'harmonie du corps politique s'écroule ; et le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés, de barbares, d'impudiques, de furieux , de fourbes , de dénaturés , qui n'ont plus d'autre loi que la force ; plus d'autre frein que leurs passions et la crainte de l'autorité; plus d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance ; plus d'autre Dieu qu'eux-mêmes. Voilà le monde des impies ; et si ce plan affreux de république vous plaît , formez , si vous le pouvez , une société de ces hommes monstrueux. Tout ce qui nous reste à vous dire, c'est que vous êtes digne d'y occuper une place.

Qu'il est donc digne de l'homme , mes Frères, d'attendre une destinée éternelle , de régler ses mœurs sur la loi , et de vivre comme àevant un jour rendre compte de ses actions devant celui qui pèsera les esprits , et qui surprendra les sages dans leur sagesse !

L'incertitude de l'impie est donc suspecte dans son principe , insensée dans ses raisons, affreuse dans ses conséquences. Mais après vous avoir montré que rien n'est plus opposé à la droite raison que le doute qu'il se forme sur l'avenir, achevons de le confondre dans ses prétextes , et montrons que rien n'est plus opposé à l'idée d'un Dieu sage et au sentiment de la propre conscience.

SFXONDE FARTIK.

il est sans doute étonnant, mes Frères, que l'impie cherche dans la grandeur de Dieu même une protection à ses crimes , et que ne trouvant rien au-dessus de lui qui puisse justifier les horreurs de son ame, il prétende trouver dans la majesté redoutable de l'Etre suprême une indulgence qu'il ne peut trouver dans la corruption même oe son cœur.

En effet , est-il digne de la grandeur de Dieu , dit l'impie , de

VÉRITÉ D'UN AVENIR. 29d

s'amuser à ce qui se passe parmi les hommes, de compler leurs vices ou leurs vertus , d'étudier jusqu'à leurs pensées et à leurs désirs frivoles et infinis? Les hommes , des vers de terre, qui disparoissent sous la majesté de ses regards, valent-ils la peine qu'il les observe de si près? et n'est-ce pas penser trop humainement d'un Dieu qu'on nous fait si grand , que de lui donner une occupation qui ne seroit pas même digne de l'homme?

Mais avant de faire sentir toute l'extravagance de ce blasphème, remarquez , je vous prie , mes Frères , que c'est l'impie lui-même qui dégrade ici la grandeur de Dieu , et le rend semblable à l'homme. Car Dieu a-t-il besoin d'observer les hommes de près pour être instruit de leurs actions et de leurs pensées ? lui faut-il des soins et des attentions pour voir ce qui se passe sur la terre ? N'est-ce pas en lui que nous sommes , que nous vivons, que nous agissons? et pouvonsnous éviter ses regards , ou peut-il lui-même les fermer à nos crimes? Quelle folie donc à l'impie de supposer que ce qui se passe sur la terre deviendroit un soin et une occupation pour la Divinité , si elle vouloit y prendre garde ! Son unique occupation est de se connoître, et de jouir d'elle-même.

Cette réflexion supposée, je réponds premièrement : S'il est de la grandeur de Dieu de laisser les biens et les maux sans châtiment et sans récompense , il est donc égal d'être juste, sincère, officieux, charitable, ou cruel, fourbe, perfide, dénaturé ; Dieu n'aime donc pas davantage la vertu, la pudeur, la droiture, la religion, que ï'impudicité, la mauvaise foi , l'impiété , le parjure , puisque le juste et l'impie , le pur et l'impur, auront le même sort, et qu'un anéantissement éternel va bientôt les égaler et les confondre pour toujours dans l'horreur du tombeau.

Que dis-je, mes Frères? Dieu semble même se déclarer ici-bas en faveur de l'impie contre l'homme de bien. Il élève l'impie comme le cèdre du Liban , il le comble d'honneurs et de richesses , il favorise ses désirs, il facilite ses projets : caries impies sont presque toujours les heureux de la terre. Au contraire , il semble oublier le juste ; il l'humilie, il l'afflige, il le livre à la calomnie et à la puissance de ses ennemis : car l'affliction et l'opprobre sont d'ordinaire ici-bas le partage des gens de bien. Quel monstre de divinité, si tout unit avec l'homme, et s'il n'y a point d'autres maux et d'autres biens à espérer que ceux de cette vie ! Est-elle donc la protectrice des adultères , des sacrilèges , des crimes les plus affreux ; la persécutrice de l'innocence , de la pudeur, de la piété , des vertus les plus pures? Ses faveurs sont donc le prix du crime , et ses châtiments la seule récompense de la vertu ! Quel dieu de ténèbres , de foiblesse , de confusion et d'iniquités se forme l'impie î

Quoi ! mes Frères , il seroit de sa grandeur de laisser le monde qu'il a créé dans un désordre si universel ; de voir l'impie prévaloir presque toujours sur le juste, l'innocent détrôné par l'usurpateur,

300 LUNDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE, le père devenu la victime de l'ambition d'un ûls dénaturé , l'époux expirant sous les coups d'une épouse barbare et inûdèle? Du haut de sa "randeur, Dieu se feroit un délassement bizarre de ces tristes événements sans y prendre part ! Parcequ'il est grand , il seroit ou foibte, ou injuste, ou barbare? pareeque les hommes sont petits, il leur seroit permis d'être, ou dissolus sans crime , ou vertueux sans

mérite?

O Dieu! si c'étoit là le caractère de votre Etre suprême, si c'est vous que nous adorons sous des idées si affreuses , je ne vous rcconnois donc plus pour mon père, pour mon protecteur, pour le consolateur de mes peines, le soutien de ma foiblesse, le rémunérateur de ma ûdélité! Vous ne seriez donc plus qu'un tyran indolent et bizarre , qui sacrifie tous les hommes à sa vaine fierté, et qui ne les a tirés du néant que pour les faire servir de jouet à son loisir ou à ses caprices !

Car enfin , mes Frères , s'il n'y a point d'avenir, quel dessein donc digne de sa sagesse Dieu auroit il pu se proposer en créant les hommes? Quoi! il n'auroit point eu d'autre vue en les formant, qu'en formant la bête? L'homme, cet être si noble, qui trouve en lui de si hautes pensées, de si vastes désirs , de si grands sentiments, susceptible d'amour, de vérité, de justice; l'homme, seul de toutes les créatures , capable d'une destination sérieuse , de connoître et d'aimer l'auteur de son être ; cet homme ne seroit fait que pour la terre, pour passer un petit nombre de jours comme la bête en des occupations frivoles, ou des plaisirs sensuels? Il rempliroit sa destinée en remplissant un rôle si méprisable? il n'auroit paru sur la terre que pour y donner un spectacle si risiblc et si digne de pitié? et après cela il retomberoit dans le néant, sans avoir fait aucun usage de cet esprit vaste et de ce cœur élevé que l'auteur de son être lui avoit donnés? O Dieu ! où seroit ici votre sagesse , de n'avoir fait un si grand ouvrage que pour le temps, de n'avoir montré des hommes à la terre que pour faire des essais badins de votre puissance, et délasser votre loisir par cette variété de spectacles : Numquid enim vatie constituisti omîtes filios hominum (Ps. lxxxviii, 48)? Le Dieu des impies n'est donc grand que parcequ'il est plus injuste, plus capricieux et plus méprisable que l'homme ? Suivez ces idées, et soutenez-en, si vous pouvez, toute l'extravagance.

Qu'il est donc digne de Dieu, mes Frères, de veiller sur cet univers; de conduire les hommes qu'il a créés, par des lois de justice, de vérité , de charité , d'innocence ; de faire de la raison et de la vertu , le lien et le fondement des sociétés humaines ! Qu'il est digne de Dieu d'aimer dans ses créatures les vertus qui le rendent lui-même aimable ; de haïr en elles les vices qui défigurent en elles sou image , de ne pas confondre pour toujours le juste avec l'impie: de rendre heureuses avec lui les âmes qui n'ont vécu que pour

VÉRITÉ D'UN AVËMU. 30i

lui; de livrer à leur propre malheur celles qui ont cru trouver une félicité hors de lui! Voilà le Dieu des chrétiens, voilà cette divinité sage , juste , sainte , que nous adorons : et l'avantage que nous avons sur l'impie , c'est que c'est là le Dieu d'un cœur innocent et d'une raison épurée ; le Dieu que toutes les créatures nous annoncent , que tous les siècles ont invoqué n que les sages mêmes du pagauisme ont reconnu , et dont la nature a gravé profondément l'idée au fond de noire être.

IVIais puisque ce Dieu est si juste, doit-il punir comme des crimes, des penchants de plaisir nés avec nous , et qu'il nous a lui-même donnés ? Dernier blasphème de l'impiété , et dernière partie de ce discours : j'abrège et je finis.

Mais premièrement , qui que vous soyez qui nous tenez ce langage insensé , si vous prétendez justiûer toutes vos actions parles penchants qui vous y portent ; si tout ce que nous desirons devient légitime ; si nos inclinations doivent être la seule règle de nos devoirs ; sur ce pied-là vous n'avez qu'à regarder la fortune de votre frère avec un œil d'envie, afin qu'il vous soit permis de l'en dépouiller ; sa femme avec un cœur corrompu, pour être autorisé à violer la sainteté du lit nuptial , malgré les droits les plus sacrés de la société et de la nature. Tous n'avez qu'à vous défier d'un ennemi pour être en droit de le perdre; qu'à porter impatiemment l'autorité d'un père, ou la sévérité d un maître , pour tremper vos mains dans leur sang : vous n'avez , en un mot , qu à porter en vous les penchanls de tous les vices pour vous les permettre tous ; et comme chacun en retrouve en soi les semences funestes , nul ne sera excepté de cet affreux privilège. 11 faut donc à l'homme pour se conduire d'autres lois que ses penchants , et une autre règle que ses désirs.

Les siècles païens eux-mêmes reconnurent la nécessité d'une phi losophie ; c'est-à-dire d'une lumière supérieure aux sens qui en réglât l'usage , et fit de la raison un frein aux passions humaines. La nature toute seule les conduisit à cette vérité, et leur apprit que l'aveugle instinct ne devoit pas être le seul guide des actions de l'homme; il faut donc que cet instinct, ou ue vienne pas de la première institution de la nature , ou qu'il en soit un dérangement, puisque toutes les lois qui ont paru dans le monde n'ont été faites que pour le modérer ; que tous ceux qui dans tous les siècles ont eu la réputation de sages et de vertueux , n'en ont pas suivi les impressions ; que parmi tous les peuples on a toujours regardé comme des monstres , et l'opprobre de l'humanité , ces hommes infâmes qui se livroient sans réserve et sans pudeur à la brutale sensualité ; et que cette maxime une fois établie , que nos penchants et nos désirs ne sauroient être des crimes , la société ne peut plus subsister, les hommes doivent se séparer pour être en sûreté , aller habiter les forêts , et vivre seuls comme des bAtes.

D'ailleurs rendons justice à l'homme , ou plutôt à l'auteur qui la formé. Si nous trouvons en nous des penchants de vice et de volupté , n'y trouvons-nous pas aussi des sentiments de vertu , de pudeur et d'innocence ? si la loi des membres nous entraîne vers le plaisir des sens , ne portons-nous pas une autre loi écrite dans nos cœurs qui nous rappelle à la chasteté et à la tempérance? Or, entre ces deux penchants, pourquoi l'impie décide-t-il que celui qui nous pousse vers les sens est le plus conforme à la nature de l'homme ? Est-ce parcequ'il est le plus violent ? mais sa violence seule prouve son dérèglement , et ce qui vient de la nature doit être plus modéré. Est-ce parcequ'il est toujours le plus fort? mais il est des âmes justes et fidèles en qui il est toujours soumis à la raison. Est-ce parcequ'il est plus agréable? mais une preuve que ce plaisir n'est pas fait pour rendre l'homme heureux , c'est que le dégoût le suit de près ; et que de plus, pour l'homme de bien , la vertu a mille fois plus de charme que le vice. Est-ce enfin parcequ'il est plus digne de l'homme? vous n'oseriez le dire, puisque c'est par-là qu'il se confond avec la bête. Pourquoi décidez-vous donc en faveur des sens contre la raison, et voulez-vous qu'il soit plus conforme à l'homme de vivre en bête, que d'être raisonnable ?

Enfin , si tous les hommes étoient corrompus v et se livroient tous aveuglément , comme les animaux sans raison , à leur instinct brutal , et à l'empire des sens et des passions , vous auriez peut-être raison de nous dire que ce sont là des penchants inséparables de la nature, et de trouver dans l'exemple commun une excuse à vos désordres. Mais regardez autour de vous ; ne trouvez-vous plus de justes sur la terre ? Il ne s'agit pas ici de ces vains discours que vous faites si souvent contre la piété, et dont vous sentez vous-même l'injustice; parlez de bonne foi , et rendez gloire à la vérité. N'estil plus d'ames chastes , fidèles , timorées , qui vivent dans la crainte du Seigneur, et dans l'observance de sa loi sainte ? D'où vient donc que vous n'avez pas sur vos passions le même empire que ces justes ? n'ont-ils pas hérité de la nature les mêmes penchants que vous? les objets des passions ne réveillent-ils pas dans leur cœur les mêmes sentiments que dans le vôtre ? ne portent-ils pas en eux les sources des mêmes misères? Qu'ont les justes par-dessus vous, que la force et la fidélité qui vous manque?

O homme , vous imputez à Dieu une foiblesse qui est l'ouvrage de vos propres dérèglements ! vous accusez l'Auteur de la nature des désordres de votre volonté ! Ce n'est pas assez de l'outrager, vous voulez le rendre responsable de vos outrages ; et vous prétendez que le fruit de vos crimes devienne le titre de votre innocence ! De quelles chimères un cœur corrompu n'est-il pas capable de se repaître , pour se justifier à lui-même la honte et l'infamie de ses vices !

Dieu est donc juste , mes Frères, lorsqu'il punit les transgret-

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sinus ue sa loi Et que l'impie ne se dise pas ici à lui-même que la récompense du juste sera donc la résurrection à une vie immortelle ; et la punition du pécheur, l'anéantissement éternel de sou ame : car voilà la dernière ressource de l'impiété.

Mais quelle punition seroit-ce pour l'impie de n'être plus ? Il souhaite cet anéantissement ; il se le propose comme sa plus douce espérance; il vit tranquille au milieu de ses plaisirs dans cette agréable attente. Quoi ! le Dieu juste puniroit le pécheur en lui faisant une destinée au gré de ses propres désirs ? Ah ! ce n'est pas ainsi que Dieu punit. Car que peut trouver l'impie de si triste à retomber dans le néant ? Seroit-ce d'être privé de son Dieu ? mais il ne l'aime point ; il ne le connoît point ; il n'en veut point : et son Dieu c'est lui-même. Seroit-ce de n'être plus ; mais quoi de plus doux pour un monstre qui sait qu'il ne pourroit plus vivre audelà du trépas que pour souffrir, et expier les erreurs d'une vie abominable ? Seroit-ce d'avoir perdu les plaisirs du monde, et tous les objets de ses passions? mais quand on n'est plus, on n'aime plus. Imaginez , si vous le pouvez , un sort plus heureux pour l'impie ; et ce seroit là enûn le doux terme de ses débauches, de ses horreurs et de ses blasphèmes ?

Non , mes Frères , l'espérance de l'impie périra , mais ses crimes ne périront pas avec lui ; ses tourments seront aussi éternels que ses plaisirs l'auroient été, s'il eût été maître de sa destinée. Il auroit voulu pouvoir s'éterniser sur la terre dans l'usage des voluptés sensuelles : la mort a borné ses crimes ; mais elle n'a pas borné ses désirs criminels. Le juste Juge qui sonde les cœurs proportionnera donc le supplice à l'offense, des flammes immortelles à des plaisirs qu'on eût souhaités immortels; et l'éternité elle-même ne sera qu'une juste compensation et une égalité de peine : Ibunt hi m supplicium œternum, justi autem in vitam œternam (Matth., xxv, 46).

Que conclure de ce discours? que l'impie est à plaindre de chercher dans une affreuse incertitude sur les vérités de la foi la plus douce espérance de sa destinée : qu'il est à plaindre de ne pouvoir vivre tranquille qu'en vivant sans foi , sans culte , sans Dieu , sans conscience : qu'il est à plaindre , s'il faut que l'Évangile soit une fable ; la foi de tous les siècles , une crédulité ; le sentiment de tous les hommes , une erreur populaire ; les premiers principes de la nature et de la raison, des préjugés de l'enfance ; le sang de tant de martyrs que l'espérance d'un avenir soutenoit dans les tourments, un jeu concerté pour tromper les hommes ; la conversion de l'univers , une entreprise humaine ; l'accomplissement des prophéties , un coup du hasard ; en un mot, s'il faut que tout ce qu'il y a de mieux établi dans l'univers se trouve faux , afin qu il ne soit pas éternellement malheureux. Quelle fureur de pouvoir se ménager une sorte de tranquillité au milieu de tant de suppositions insensées '.

O homme î je vous montrerai une voie plus sûre de vous calmer. Craignez cel avenir que vous vous efforcez de ne pas croire : ne vous demandez plus ce qui se passe dans cette autre vie dont on vous parle ; mais demandez- vous sans cesse à vous-même ce que vous faites dans celle-ci : calmez votre conscience par l'innocence de vos mœurs, et non par l'impiété de vos sentiments : mettez votre cœur en repos , en y appelant Dieu , et non pas en doutant s'il vous regarde. La paix de l'impie n'est qu'un affreux désespoir : cherchez votre bonheur, non en secouant le joug de la foi , mais en goûtant combien il est doux ; pratiquez les maximes qu'elle vous prescrit, et votre raison ne refusera plus de se soumettre aux mystères qu'elle vous ordonne de croire • l'avenir cessera de vous paroître incroyable, dès que vous cesserez de vivre comme ceux qui bornent toute leur félicité dans le court espace de cette vie. Alors , loin de le craindre , cet avenir, vous le hâterez par vos désirs ; vous soupirerez après ce jour heureux où le Fils de l'Homme, le père du siècle futur, viendra punir les incrédules , et conduire dans son royaume tous ceux qui auront vécu dans l'attente de la bienheureuse immortalité. Ainsi soit-il.

SERMON

SUR LE RESPECT DANS LES TEMPlJâ.

Intrm'it Jésus in templum Dci , et ejiciebal omnes vendentes et emenles in templo.

Jésus entra dans le temple , et il en chassa tous ceux qui y vendoieut et qui y achetoient. ( Matth. , xxi , 12. )

D'où vient aujourd'hui à Jésus-Christ, mes Frères , cet air de zèle et d'indignation qu'il laisse éclater sur son visage? tst-ce donc là ce roi pacifique qui devoit paroître dans Sion accompagné de sa seule douceur? Nous l'avons vu établi juge sur une femme adultère; et il ne Ta pas même condamnée. Nous avons vu à ses pieds la pécheresse de la cité ; et il lui a pardonné avec bonté ses désordres et ses scandales Ses disciples voulurent faire descendre le feu du ciel sur une ville ingrate et infidèle ; mais il leur reprocha de ne pas connoître encore X Fsprit nouveau de clémence et de charité qu'il est venu porter sur la terre. Il vient même d'accorder des larmes aux malheurs qui menacent Jérusalem , cette ville criminelle , la meurtrière des prophètes , qui va sceller l'arrêt de sa réprobation , par la mort injuste qu'elle fera bientôt souffrir à celui que Dieu lui a voit envoyé pour être son libérateur. Partout il à parti compatissant et

miséricordieux ; et l'excès de sa douceur l'a fait même appeler l'aini des pécheurs et des publicains.

Quels sont donc les outrages qui triomphent aujourd'hui de toute sa clémence , et qui arment ses mains bienfaisantes de la verge de la fureur et de la justice? On profane le temple saint ; on déshonore la maison de son Père ; on change le lieu de la prière et l'asile sacré des pénitents en une retraite de voleurs , et en une maison de traûc et d'avarice : voilà ce qui met des foudres dans ses yeux , qui ne voudroient laisser tomber sur les pécheurs que des regards de miséricorde. Yoilà ce qui l'oblige à finir un ministère d'amour et de réconciliation par une démarche de sévérité et de colère , toute semblable à celle par laquelle il l'avoit commencé. Car, remarquez, mes Frères, ce que Jésus-Christ fait ici en terminant sa carrière , il i'avoit déjà fait, lorsqu'après trente-trois ans de vie cachée, il entra la première fois dans Jérusalem pour y commencer sa mission et faire l'œuvre de son Père. On eût dit qu'il avoit oublié luimême cet esprit de douceur et de longanimité, qui devoit distinguer son ministère de celui de l'ancienne alliance, et sous lequel il étoit annoncé par les prophètes.

Il se passoit sans doute dans cette ville bien d'autres scandales que ceux qu'on voyoit dans le temple, et qui n'étoient pas moins dignes du zèle et des châtiments du Sauveur : mais , comme si la gloire de son Père en eût été moins blessée , il peut les dissimuler pour un temps , et en différer la punition. Il n'éclate pas d'abord contre l'hypocrisie des pharisiens, et la corruption des scribes et des pontifes; mais il ne peut différer le châtiment des profanateurs de son temple : son zèle là-dessus ne peut souffrir de délai ; et à peine est-il entré dans Jérusalem, qu'il court dans ce lieu saint venger l'honneur de son Père qu'on y outrage , et la gloire de sa maison qu'on déshonore.

De tous les crimes, en effet, mes Frères, qui outragent la grandeur de Dieu, je n'en vois guère de plus dignes de ses châtiments que les profanations de ses temples; et elles sont d'autant plus criminelles, que les dispositions que la religion demande de nous quand nous y assistons doivent être plus saintes.

Car, mes Frères, puisque nos temples sont un nouveau ciel où Dieu habite avec les hommes , ils demandent de nous les mêmes dispositions que celles des bienheureux dans le temple céleste ; c'està-dire que l'autel de la terre étant le même que celui du ciel, et l'agneau qu'on y immole et qui s'offre étant le même, les dispositions de ceux qui l'environnent doivent être semblables. Or, la première disposition des bienheureux devant le trône de Dieu et l'autel do l'Agneau , est une disposition de pureté et d'innocence : Sine macula enim sunt ante thronum Dei (Apoc, xiv, 5). La seconde, une disposition de religion et d'anéantissement intérieur : Et ceciderunt in conspeetu throni in faciès suas (Ibid., vu, 11). Enfin, la der- M. I. 20

nière, une disposition même de décence et de modestie dans la parure : Amicti stolis albis (Apoc, vu, 9). Trois dispositions qui renferment tous les sentiments de foi qui doivent nous accompagner dans nos temples : une disposition de pureté et d'innocence; une disposition d'adoration et d'anéantissement intérieur; une disposition même de décence et de modestie extérieure dans la parure. Invoquons le Saint-Esprit , etc. Ave , Maria.

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