‹ Œuvres de MassillonChapitre 4 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La source de nos chagrins est d'ordinaire dans nos erreurs ; ei nous ne sommes malheureux , dit un Père , que parceque nous jugeons mal des biens et des maux véritables : Causa laboris ignorantiaest (Saint Ambr.). Les Justes, qui sont des enfants de lumière, sont donc bien plus heureux que les pécheurs, parcequ'ils sont plus éclairés. Les mêmes lumières, qui corrigent leurs jugements, adoucissent leurs peines; et la foi, qui leur montre le monde tel qu'il est, change en des sources de consolation pour eux les mêmes événements où les âmes livrées aux passions trouvent le principe de toutes leurs inquiétudes.

Et , pour vous faire entrer, mes Frères, dans une vérité si honorable à la vertu, remarquez, je vous prie, que, soit qu'une amc touchée de Dieu rappelle le passé, et ces temps d'égarement qui précédèrent sa pénitence ; soit qu'elle soit attentive à ce qui se passe sous ses yeux dans le monde ; soit enfin qu'elle jette sa vue dans l'avenir, tout la console, tout l'affermit dans le parti delà vertu qu'elle a pris, tout rend sa condition infiniment plus douce que celle d'uneamcqui vit dans le désordre, et qui ne trouve dans ces trois situations que des amertumes et des terreurs secrètes. Car, en premier lieu, quelque livré que soit un pécheur à tout l'emportement de son cœur, les plaisirs présents ne l'entraînent pas avec tant de fureur, qu'il ne tourne quelquefois les yeux vers ces années d'iniquité qu'il amasse derrière lui. Ces jours de ténèbres qu'il a consacrés à la dissolution n'ont pas tellement péri, qu'ils ne reparoissent en certains moments à son souvenir : imagesimportunes qui le troublent, quile fatiguent, qui le réveillent de temps en cmps de son assoupissement, en lui montrant , comme réunis en an point de vue, cet amas monstrueux île crimes qui frappent moins lorsqu'il se les permet, parcequ'il du les voit alors que successivement. D'ur coup d'œil s'offrent à lui des grâces toujours méprisées, des inspirations toujours rejetées, un usage indigne d'un naturel heureux, et formé, ce semble, pour la vertu; des foiblesses dont il rougit; des monstres et des horreurs sur lesquels il n'ose presque ouvrir les yeux.

Voilà ce que le pécheur laisse derrière lui. Il est malheureux, s'il lourne les yeux vers le passé. Toute sa félicité est comme renfermée dans le moment présent; et, pour être heureux, il faut qu'il ne pense point; qu'il se laisse mener comme les animaux muets, par l'attrait des objets présents; et qu'il éteigne et abrutisse sa raison, s'il veut conserver sa tranquillité. Et de là ces maximes si indignes de l'humanité et si répandues dans le monde, que trop de raison est un triste avantage; que les réflexions gâtent tous les plaisirs de la viej

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et que, pour être heureux, il faul peu penser. O homme! étoit-ce donc po r ton malheur que le ciel t'avoil donné la raison qui féclaire, ou pour l'aider à < hercher la vérité, qui seule peut le rendre heureux? Celte lumière divine qui embellit ton èlre scrotl-elle donc une punition plutôt qu'un don du Créateur? et ne e distingueroitelle si glorieusement de la bê.e que pour le rendre de pire condition qu'elle?

Oui, mes Frères , telle est la destinée d'une ame infidèle. Ce n'est que l'ivresse, l'emportement, l'extinction de toute raison, qui la rend heureuse ; et comme celte cilualioo n'est que d'un instant, dès que 1 esprit se calme et revient à lui le charme cesse, le bonheur s'enfuit , et 1 homme se trouve secl aret sa conscience et ses crimes. Mais que le sort d'une aim qui m&iche dans vos» voies est différent, o mon Dieu ! et que le monde oui ne vous cornoii pas est à plaindre ! Lu effet , mes Frères, les p'us docce* pensées d une ame juste sont celles qui lui rappellent le oassé. I.lie j trouve à la venté, celle parlie de sa vie que le monde et les passons onl loui occupée : ce souvenir, je 1 avoue, la couvre de houle devant la sainleie de son Dieu , et lui arrache des lai mes de componction et de tristesse; mais qu'elle trouve de consolation dans ses larmes et dans sa douleur !

Car, mes Frères, une ame revenue a Dieu ne sa uroit rappeler toute la suite de ses égarements passés sans y découvrir toutes les démarches de la miséricorde de Dieu sur elle; les voies singulières par où sa sagesse l'a conduite, comme par degrés, au moment heureux de sa conversion ; tant de cireofisiiances inespérées de faveur, de disgrâce , de perle , de mort, de perfidie , de préférence , d'affliction , toutes ménagées par une Providence attentive, pour lui faciliter les moyens de rompre ses chaînes , ces attentions particulières que Dieu avoit sur elle, lors même qu'elle suivoit encore des routes injustes ; ces degoûlsque sa bonté lui ménageoit au milieu même des plaisirs; ces invitations secrètes qui la rappeloieut sans cesse au devoir et à la vertu; ceile voix intérieure qui la suivoit partout, et qui necessoit de lui dire, comme autrefois à Augustin : Insensé! jusqu'à quand chercheras-tu des plaisirs qui ne peuvent le rendre heureux? Quand finiras-tu tes inquieiudesavec tes crimes? Que faudroit-il encore pour te détromper uu monde, que l'expérience même que tu fais de les ennuis et de ion propre malheur en le servant? i.ssaie s'il n'est pas plus doux d'être à moi , et si je ne suffis pas à l'ame qui me possède. Voila ce qu'offre le passé à une ame touchée : elle y voit les complices de ses auciens plaisirs , encore livrés par la justice de Dieu aux égarements du monde et des passions; et elle seule, choisie, séparée, appelée à la connoissance delà vérité.

Que ce souvenir, mes Frères, remplit une ame Gdèle de paix et de consolation ! Que vos miséricordes >ont infinies, ô mon Dieu! s'écrie t-elle avec le Prophète : vous m'avez mise sous voire protection dès le sein de ma mère; vous avez suivi de près toutes mes

voies : que vous ai-je fait plus que tant de pé< heurs à qui vous ne daignez pas ouvrir les yeux , et manifester la sévérité de vos jugements et de votre justice ? O Dieu ! que vos œuvressont admirables ! et que mon ame counoît bien ce qu'elle vous doit, et ce que vous avez fait pour elle ! Mirabilia opéra tua, et anima mea cognoscit nimis {Ps. cxxxvm , 14). Premier avantage des âmes justes : le souvenir même de leurs infidélités passées les console.

Mais , en second lieu , si le passé est pour elles une source de consolations solides , ce qui se passe à leurs yeux dans le monde ne console pas moins leur piété. Et ici , mes Frères, vous allez voir jusqu'où la vertu est utile au bonheur de la vie ; et comment le même monde qui forme toutes les passions , et par conséquent toutes les inquiétudes des pécheurs, devient le plus doux cl le plus consolant exercice de la foi des Justes.

En effet, mes Frères, qu'est-ce que le monde, pour les mondains eux-mêmes qui l'aiment , qui paroissent enivres de ses plaisirs, et qui ne peuvent se passer de lui? Le monde ? c'est une servitude éternelle où nul ne vit pour soi , et où , pour être heureux , il faut pouvoir baiser ses fers et aimer son esclavage. Le monde? c'est une révolution journalière d'événements qui réveillent tour à tour, dans le cœur de ses partisans , les passions les plus violentes et les plus tristes, des haines cruelles, des perplexités odieuses , des craintes amères, des jalousies dévorantes, des chagrins accablants. Le monde? c'est une terre de malédiction, où les plaisirs mêmes portent avec eux leurs épines et leur amertume : le jes lass'. par se fureurs et par ses caprices ; les conversations ennuiea* par les oppositions d'humeur et la contrariété des sentiments , les passions et les attai hemenls criminelsont leurs dégoûts, leur contre-temps, leurs bruils désagréables; les spectacles ne trouvant presque plus ^ans les spectateurs que des ânes grossièrement dissolues , et incapables d être reveillées que par les excès les plus monstrueux de la débauche, deviennent fades , en ne remuant que ces passions délicates , qui ne font que montrer le crime de loin, et dresser des pièges à 1 innocence. Le monde enfin est un lieu où 1 espérance même, qu'on regarde comme une passion si douce, rend tous les hommes malheureux ; où ceux qui n'espérenl rien se croient encore plus misérables ; où tout ce qui plaît ne plaît jamais long-temps; et où l'ennui est presque la destinée la plus douce et la plus supportable qu'on puisse y attendre. Voilà le monde, mes Frères ; et ce n'est pas ce monde obscur qui ne connoît ni les grands plaisirs ni les charmes de la prospérité, de la faveur et de l'opulence : c'est le monde dans son beau, c'est le monde de la cour, c'est vous-mêmes qui m 'écoutez, mes Frères. Voilà le monde ; et ce n'est pas ici une de ces peintures imaginées, et dont on ne trouve nulle part la ressemblance. Je ne peins le monde que d'après votre cœur, c'est-à-dire tel que vous le commisse* et le sen tei tous les jours vous-mêmes .

Voilà cependant le lien où tous les pécheurs cherchent leur félicité. C'est là leur patrie ; c'est là qu'ils voudraient pouvoir s'éterniser. Voilà ce monde qu'ils préfèrent aux biens éternels, et à tontes les promesses de la foi. Grand Dieu ! que vous êtes juste de punir l' homme par ses passions mêmes, et de permettre que, ne voulant pas chercher son bonheur en vous , qui seul êtes la paix véritable de son cœur, il se fasse une félicité bizarre de ses craintes , de ses dégoûts , de ses ennuis et de ses cruelles inquiétudes !

Mais ce qu'il y a ici d'heureux pour la vertu , mes Frères, c'est que le même monde si ennuyeux , si insupportable aux pécheurs qui y cherchent leur félicité, devient une source de réflexions consolantes pour les Justes , qui le regardent comme un exil et une terre étrangère.

Car, premièrement, l'inconstance du monde, si terrible pour ceux qui se sont livrés à lui , fournit mille motifs de consolation à l'ame fidèle. Rien ne lui paroît constant ni durable sur la terre, ni les fortunes les plus florissantes, ni les amitiés les plus vives , ni les réputations les plus brillantes, ni les faveurs les plus enviées. Elle y voit une sagesse souveraine qui se plaît, ce semble, à se jouer des hommes, en les élevant les uns sur les ruines des autres; en dégradant ceux qui étoient au haut de la roue, pour y faire monter ceux qui rampoient, il n'y a qu'un moment , devant eux ; en produisant tous les jours de nouveaux héros sur le théâtre, et faisant éclipser ceux qui auparavant y jouoient un rôle si brillant, en donnant sans cesse de nouvelles scènes à l'univers. Elle voit les hommes passer toute leur vie dans des agitations, des projets et des mesures ; toujours attentifs ou à se surprendre ou à éviter d'être surpris ; toujours empressés et habiles à profiter de la retraite , de la disgrâce ou de la mort de leurs concurrents, et à se faire de ces grandes leçons de mépris du monde de nouveaux motifs d'ambition et de cupidité; toujours occupés ou de leurs craintes ou de leurs espérances ; toujours inquiété ou sur le présent ou sur l'avenir; jamais tranquilles, travaillant tou1; pour le repos , et s'en éloignant toujours plus.

O homme ! pourquoi étes-vous si ingénieux à vous rendre mai. heureux? c'est ce que pense alors une ame fidèle. La félicité que vous cherchez coûte moins. 11 ne faut ni traverser les mers, ni conquérir des royaumes. Ne sortez pas de vous-même, et vous serez heureux.

Que les amertumes de la vertu, mes Frères, paroissent douces alors à un homme de bien, lorsqu'il les compare aux cruels chagrins et aux agitations éternelles des pécheurs î Qu'il sesaitbon gré d'avoir trouvé un lieu de repos et de sûreté, tandis qu'il voit les amateurs dumonde ?ncore tristement agités au gré des passions et des espérances hu mai nés ! Ainsi les Israélites , autrefois échappés de la mer Rouge , /oyant de loin Pharaon et tous les grands de l'Egypte encore à la merci des flots , goûtoient le plaisir de leur sûreté , trouvoient les

toie» arides du désert douces et agréables, ne sentaient plus las Incommodités du chemin , et , comparant leur destinée à celle <to Égyptiens, loin de se plaindre et de murmurer, chantoientavec Mot» te cantique divin de louanges et d'actions de grâces, où sont cela* brées avec tant de magnificence les merveilles et les miséricordes do Seigneur.

En second lieu , l'injustice du monde , si désolante pour ceux qui l'aiment, lorsqu'ils se voient oubliés , négligés , éloignés des grâces, sacrifiés à des concurrents indignes, est encore un fond de réflexions consolantes pour une ame qui le méprise et qui ne craint que le Seigneur. Car quelle ressource pour un pécheur, lequel , après avoir sacrifié au monde et à ses maîtres son repos, sa coi science, ses biens , sa jeunesse, sa santé ; nprès avoir tout dévoré , des rebuts, des fatigues, des assujettissements pour des espérances frivoles, se voit tout d'un coup fermer les portes d l'élévation et de la fortune ; arracher d'entre les mains des places qu'il a voit méritées, et qu'il croyoit déjà tenir : menacé , s'il se plaint , de perdre celles qu'il possède ; obligé de plier devant les rivaux plus heureux, et de dépendre de ceux qu'il n'avoit pas même crus dignes autrefois de recevoir ses ordres ? Ira-t-il loin du monde st venger par des murmures éternels de l'i nj ustice des hommes ? fl*ais arc fera-t-il dans sa retraite, que laisser plus de loisir et trouver moins de diversions à ses chagrins ? Se consolera-t-i 1 dans l'exer iple \ „ ses semblables ? Mais nos malheurs à nos yeux ne ressemblent jamais aux malheurs d'autrui ; et , d'ailleurs, quelle consolation de sentir renouveler ses peines , a mesure qu'on en retrouve l'image et le souvenir dans les autres ï Se retranchera-t-il dans une vaine philosophie et dans la force de son esprit? Mais la raison toute seule se lasse bientôt de sa fierté ; on peut être philosophe pour le public, on est toujours homme pour soi-même. Se fera-t-il une ressource en se livrant au plaisir et aux infâmes voluptés? Mais le cœur, en changeant de passion , ne fait que changer de supplice. Cherchera-t-il dans l'indolence et dans la paresse un bonheur qu'il n'a pu trouver dans la vivacité des espérances et des prétentions? Une conscience criminelle peut devenir indifférente; mais ellen'enest pas plus tranquille : on peut ne plus sentir ses disgrâces et ses malheurs, on sent toujours ses infidélités et ses crimes. Non, mes Frères, le pécheur malheureux l'est sans ressource. Tout manque à l'ame mondaine , dès que le monde vient à lui manquer.

Mais le Juste apprend à mépriser le monde dans le mépris même que le monde a pour lui. L'injustice des hommes à son égard le fait seulement souvenir qu'il sert un maître plus équitable , qui ne peut être ni surpris , ni prévenu ; qui ne voit en nous que ce qui y est en effet; qui ne décide de nos destinées que sur nos cœurs, et avec lequel nous ne devons craindre que notre propre conscience ; qu'ainsi on est heureux de le servir ; qu'il ne faut pas appréhender son ingratitude ; que tout ce qu'on fait pour lui est compté; que loin de

dissimuler ou d'oublier nos peines et nos services, il nous tient même compte de nos désirs ; et que rien n'est perdu avec lui , que ce qu'on ne fait pas uniquement pour lui. Or, dans ces lumières de la foi , quelle nouvelle source de consolation pour une ame Gdèle! Que le monde dans ce point de vue , avec tous ses rebuts et tous ses mauvais traitements pour elle, est peu capable de la toucher ! c'est alors que se jetant dans le sein de Dieu , et regardant avec des yeux chrétiens le néant et la vanité de toutes les choses humaines, elle sent tout d'un coup ses inquiétudes inséparables de la nature se changer en une douce paix , un rayon de lumière luire dans son ame, et y rétablir la sérénité, un trait de consolation pénétrer son cœur, et en adoucir toute l'amertume. Ah ! mes Frères , qu'il est doux de servir celui seul qui peut rendre heureux ceux qui le servent! Que n'étesvous plus connue des hommes, heureuse condition de la vertu! et pourquoi vous fuit-on comme une destinée triste et désagréable, vous qui seule pouvez consoler les malheurs de cet exil, et en adoucir toutes les peines ?

Enûn les jugements du monde , source de tant de chagrins pour les mondains , achèvent encore de consoler une ame ûdèle. Car le suppli e des amateurs du monde , c'est d'être sans cesse exposés aux jugements, e'est-à-dire à la censure, à la dérision, à la malignité les uns des autres. On a beau mépriser les hommes, on veut être estimé de ceux même qu'on méprise. On a beau être élevé au-dessus J^s autres, l'élévation nous expose encore plus aux regards et aux discours de la multitude ; et l'on sent encore plus vivement les censures de ceux dont on ne de voit attendre que des hommages. On a beau jouir des suffrages publics, les mépris sont d'autant plus piquais qu'ils sont moins communs et plus rares On a beau se venger de ces censures par des censures plus vives et plus mordantes, la v;nçc. ice suppose toujours le ressentiment et la douleur : et d'ailleurs, on est bien moins sensible au plaisir de rendre des mépris qu'au chagrin de les avoir reçus. Enfin , dès que vous ne vivez que pour le monde, et que vos plaisirs ou vos chagrins ne dépendent que du monde, les jugements du monde ne sauroient vousêtre indifférents.

Cependant c'est au milieu de ces contradictions qu'il faut se plaire. On vous dispute tout cequela vérité ou la vanité vous attribue : votre naissance, vos talents, votre réputation , vos services, vos succès, votre prudence, votre honneur. Si vous portez un grand nom , on le dispute à vos ancêtres; si vous échouez, on s'en prend à votre peu d'habileté; si vous réussissez, on en fait honneur au hasard , ou au mérite de vos subalternes; si vous jouissez d'une réputation publique, 00 en appelle de l'erreur populaire au jugement des plus sensé* ; si ▼ous avez tous les talents pour plaire, on dit bientôt que vous avez su en faire usage, et que vous avez trop plu; si la conduite est hors d'atteinte, on jette un ridicule piquant sur votre humeur. Enfin, qui qttt vou* soyez, grand <vcuple, prince , sujet ; la situation la plus à

souhaiter pour votre vanité, c'est d'ignorer ce que le monde pense. Voilà la vie du monde. Les marnes passions qui nous lient nous désunissent : l'envie noircit nos qualités les plus louables ; et nos plaisirs trouvent des censeurs dans ceux même qui les imitent.

Mais une ame fidèle est à couvert de ces inquiétudes. Comme elle ne souhaite pas l'estime des hommes , elle ne craint pas aussi leurs mépris; comme elle ne se propose pas de leur plaire , elle n'est pas sur prise de ne leur avoir pas plu. Dieu, qui la voit , est le seul juge qu'elle craint , et qui la console en même temps des jugements de^ hommes. Sa gloire, c'est le tém ignage de sa conscience. Sa réputation, elle la cherche dans son devoir Les suffrages du monde, elle les regarde comme l'écueil de la vertu , ou comme la récompense du vice ; et, sans faire même attention à ses jugements , elle se contente de lui donner de bons exemples. Mais que dis-je, mes Frères? le monde lui-même , tout monde qu'il est , si plein de mépris , de censures, de malignité pour ses adorateurs, est forcé de respecler la vertu de ceux qui le méprisent et le haïssent. Il semble qu'elle imprime sur la personne d'un véritable Juste je ne sais quelle dignité, je ne sais quoi de divin qui lui attire la vénération et presque le culte des âmes mondaines : il semble que son union intime avec Jesus- Christ fait rejaillir sur lui, comme autrefois sur les trois disciples dans la montagne sainte, une partie de cet éclat céleste que le Père repandit sur son Fils bien-aimé, et qui ne laisse pas la liberté de lui refuser des hommages. C'est un droit inaliénable que la vertu a sur le cœur des hommes; et, par une bizarrerie déplorable, le monde méprise les passions qu'il inspire, et il respecte la vertu qu'il combat. Ce n'est pas que l'estime d'un monde si digne lui-même d'être méprisé soit une grande consolation pour l'ame fidèle. Mais ce qui la console, c'est de voir le monde condamné pai le monde même, les plaisirs décriés par ceux qui les poursuivent , les pécheurs devenus les apologistes de la vertu, et la vie du monde se passer tristement à faire ce que l'on condamne, et à fuir ce que l'on approuve.

Voilà comme le siècle présent devient une source de réflexions consolantes pour une ame chrétienne; mais elle trouve encore dans la pensée de l'avenir des consolations qui se changent en des terreurs secrètes et continuelles pour le pécheur : dernier avantage que les Justes retirent des lumières de la foi. La magnificence de ses promesses les soutient et les console. Ils attendent la bienheureuse espérance, et ce moment heureux où ils seront associés à l'Eglise du ciel, réunis à leurs frères qu'ils avoient perdus sur la terre, reçus citoyens éternels de la céleste Jérusalem , incorporés dans cette assemblée immortelle des élus de Dieu, où la charité sera la loi qui les unira; la vérité, la lumière qui les éclairera ; l'éternité, la mesure qui bornera leur félicité.

Ces pensées sont d'autant plus consolantes pour les gens de bien , qu'elles sont fondées sur Ja vérilé de Dieu même. Ils savent qu'en

sacrifiant le présent , ils ne sacrifient rien , que dans un clin d'oeil tout sera passé, que tout ce qui doit finir ne sauroit être long ; que ce moment de tribulation ne doit être compté pour rien , rapproché de ce poids éternel de gloire qu'il nous prépare; et que la rapidité des choses présentes ne mérite pas même que Ton compte les années et les siècles.

Je sais que la foi peut subsister avec des mœurs criminelles , et qu'on perd tous les jours la grâce sanctifiante, sans perdre la soumission sincère aux vérités que l'esprit de Dieu nous a révélées. Mais la certitude de la foi, si consolante pour l'ame juste, n'est plus, pour le pécheur qui croit encore, qu'un fonds inépuisable de troubles secrets et de terreurs cruelles. Car, plus les vérités de la foi vous paraissent certaines , à vous qui portez sur la conscience les abîmes d'une vie entière de désordre, plus les supplices dont elle menace les pécheurs tels que vous doivent vous paroi tre inévitables, plus votre malheur vous paroi t certain. Toutes les vérités que la doctrine sainte offre à votre foi réveillent en vous de nouvelles alarmes. Ces lumières, divine source de toute consolation pour les âmes fidèles , sont au-dedaos de vous des lumières vengeresses, qui vous troublent, qui vous déchirent, qui vous jugent, qui vous découvrent sans cesse ce que vous ne voudriez jamais voir ; qui vous apprennent malgré vous ce que vous voudriez toujours ignorer ; qui vous mettent comme sous l'œil ce que vous souhaiteriez du moins pouvoir perdre de vue pendant quelque temps. Votre foi elle-même fait par avance votre supplice. Votre religion est ici-bas , si j'ose le dire, votre enfer ; et plus vous êtes soumis à la vérité, plus vous vivez malheureux. O Dieu! quelle est votre bonté pour T homme, d'avoir rendu la vertu nécessaire même à son repos, et de l'attirer à vous, en ne permettant pas qu'il puisse être heureux sans vous !

Et ici , mon cher auditeur, souffrez que je vous rappelle à vousmême. Quand la destinée d'une ame criminelle ne devroit pas être si affreuse pour le siècle à venir, voyez si , dès ce monde même, elle vous paroît fort digne d'envie : ses afflictions sont sans ressource,ses malheurs sans consolation, ses plaisirs mêmes sans tranquillité, ses i nquiétudes sur le présent infinies, ses pensées sur le ^assé et sur l'avenir sombres et funestes ; sa foi fait toutesa peine : ses lumières, son désespoir. Quelle situation ! quelle triste destinée rn t de changements affreux un seul péché fait au-dedr.i ;etuu-déhorsdes homme ! qu'il en coûte pour se préparer des malheurs éternels! Et n'est-il pas vrai que la voie du monde et des passions es» encore plus pénible que celle de l'Evangile; et que le royaume de Tinter si l'on peut parler ainsi, souffre encore plus de violence que celui du ciel? O innocence du cœur, que de biens n'apportez-vous pas avec vous à l'homme! O homme, que vous perdez, quand vous perdez l'innocence de votre cœurl Vous perdez toutes les consolations de la foi, qui font la plus douce occupation de la piété des Justes, mais vous vous privez encore

BOJNHEUK DES JUSTES. 11

de toutes les douceurs delà grâce, qui achèvent de rendre ici-bas la destinée des gens de bien si digne d'envie.

SECONDE PARTIK.

Quand on promet aux âmes mondaines , dit saint Augustin , des consolations et des douceurs dans l'observance de la loi de Dieu , elles regardent nos promesses comme un langage pieux dont on se sert pour faire honneur à la vertu ; et comme un cœur qui u'a jamais goûté ces chastes plaisirs ne peut aussi les comprendre , nous sommes obligés de leur répondre , continue ce Père : Comment voulezvous que nous vous persuadions ? nous ne pouvons pas vous dire : Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux {Ps. xxxm , 9); puisqu'un cœur malade et déréglé ne sauroit goûter les choses du ciel. Donnez-nous un cœur qui aime , et il sentira tout ce que nous disons.

Mon dessein donc ici n'est pas tant d'exposer toutes les opérations secrètes de la grâce dans le cœur des Justes , que d'opposer la situation heureuse où elle les établit ici-bas à la triste destinée des pécheurs, et, par ce parallèle, achever de confondre le vice et d'encourager la vertu. Or je dis que la grâce ménage ici-bas aux gens de bien deux sortes de consola lions : les unes intérieureset secrètes, les autres extérieures et sensibles ; toutes deux si essentielles au bonheur de cette vie , que nul plaisir sur la terre ne sauroit jamais les remplacer.

Le premier avantage intérieur que la grâce ménage à une ame fidèle , c'est d'établir une paix solide dans son cœur, et de la réconcilier avec elle-même ; car, mes Frères, nous portons tous au dedans de nous des principes naturels d'équité, de pudeur, de droiture. Nous naissons, comme dit l'Apôtre . avec les règles de la loi écrites dans le cœur. Si la vertu n'est pas notre premier penchant , nous sentons du moins qu'elle est notre premier devoir. En vain la passion entreprend quelquefois de nous persuader en secret que nous sommes nés pour le plaisir, et qu'au fond, des penchants que la nature a mis en nous, et que chacun trouve en soi, ne sauroient être des crimes : cette persuasion étrangère ne sauroit jamais rassurer l'amc criminelle. C'est un désir, car on voudroit bien que tout ce qui plaît fût légitime ; mais ce n'est pas une conviction réelle. C'est un discours , car on se fait honneur de paroître au-dessus des maximes vulgaires; mais ce n'est pas un sentiment. Ainsi nous portons toujours au-dedans de nous un juge incorruptible, qui prend sans cesse le parti de la vertu contre nos plus chers penchants ; qui mêle à nos passions les plus emportées les idées importunes du devoir , et qui nous rend malheureux au milieu même de nos plaisirs et de notre abondance.

Tel est l'état d'une conscience impure et souillée. Le pécheur est l'accusateur secret et continuel de lui-même : il traîne partout un fonds d'inquiétude que rien ne peut calmer. Malheureux , de ne pou

voir vaincre ses penchants déréglés : plus malheureux encore den^ pouvoir étouffer ses remords importuns. Emporte par sa faiblesse rappelé par ses lumières, il se dispute le crime même qu'il se per met : il se reproche le plaisir injuste, dans le temps même qu'il I( goûte. Que fera-t-il? Combattra-t-il ses lumières pour apaiser sa conscience? doutera-t-il de sa foi pour jouir plus tranquillement da ses crimes? mais l'incrédulité est un état encore plus affeux que le crime même. Vivre sans Dieu , sans culte, sans principe , sans espérance ! croire que les forfaits les plus abominables et les vertus les plus pures ne sont que des noms ! regarder tous les hommes comme ces figures viles et bizarresqu'on fait mouvoir et parler sur un théâtre comique, et qui ne sont destinées qu'à servir de jouet aux spectateurs! se regarder soi-même comme l'ouvrage du hasard, el la possession éternelle du néant! ces pensées ont je ne sais quoi de sombre et de funeste que l'ame ne peut envisager sans horreur ; et il est vrai que l'incrédulité est plutôt le désespoir du pécheur que la ressource du péché. Que fera-t-il donc ? < ibligé de se fuir sans cesse , de peur de se retrouver avec sa propre conscience, il erre d'objet en objet, de passion en passion , de précipice en précipice. Il croit pouvoir remplacer du moins par la variété des plaisirs leur vide et leur insuffisance: il n'en est aucun dont il n'essaie. Mair en vain il offre son cœur tour à tour à toutes les créatures; tous les objets de ses passions lui répondent, dit saint Augustin : JNe t abus< point en nous aimant ; nous ne sommes pas la félicité que tu cherches , nous ne saurions te rendre heureux : élève-toi au-dessus des créatures , et va chercher dans le ciel si celui qui nous a formés n'est pas plus grand et plus aimable que nous. Telle est la destinée du pécheur.

Ce n'est pas que le cœur des Justes jouisse d'une tranquillité si inaltérable qu'ils n'éprouvent à leur tour ici bas des troubles, des dégoûts et des inquiétudes. Mais ce sont des niages passagers, qui n'occupent, pour ainsi dire, que la surfacede leur aine Au-dedans régnent toujours un calme profond, cette sérénité de conscience, cette simplicité de cœur, celte égalité d'esprit , cette confiance vive, cette résignation paisible, ce calme des passions, eetye paix universelle qui commence dès cette vie même la félicité des âmes innocentes. Vaines créatures, que pouvez-vous sur un cœur que vous n'avez pas fait, el qui n'est pas fait pour vous? Première consolation de la grâce : la paix du cœur.

La seconde, c'est l'amour, qui adoucit aux Justes les rigueurs de la loi, et change, selon la promesse de Jésus-Christ, son joug, qui paroit insupportable aux pécheurs, en un joug doux el consolant pour eux. Car une ame fidèle aime son Dieu « ncore plus vivement, plus tendrement, plus solidement, qu'elle n'avoit aimé le monde et les créalures. Tout ce qu'elle entreprend donc pour lui de plus rigoureux, ou ne coûte plus rien à son cœur, ou en fait même le plus doux soin. Cartel estle caractère du saint amour, lorsqu'il est maître

d'un cœur, ou d'adoucir les peines qu'il cause, ou de les changer même en de sainls plaisirs. Ainsi une ame éprise de son Dieu, si j'ose parler ainsi , pardonne avec joie , souffre avec confiance , se mortifie avec plaisir , fuit le monde avec goût , prie avec consolation , remplit ses devoirs avec une sainte complaisance. Plus son amour augmente , plus le joug s'adoucit. Plus elle aime, plus elle est heureuse : car rien n'est plus heureux que d'aimer ce qui nous est devenu nécessaire.

Mais le pécheur, plus il aime le monde, plus il est malheureux; car plus il aime le monde , plus ses passions se multiplient, plus ses désirs s'allument, plus ses projets s'embarrassent , plus ses inquiétudes s'aigrissent. Son amour fait tous ses malheurs : sa vivacité est la source de toutes ses peines, parce que le monde, qui en fait le sujet, ne peut jamais lui en offrir le remède. Plus il aime le monde, plus son orgueil est blessé d'une préférence; plus sa fierté sent uue injure, plus un projet déconcerté le confond ; plus un désir contredit l'afflige, plus une perle inopinée l'accable. Plus il aime le monde, plus les plaisirs lui deviennent nécessaires; et comme aucun ne peut remplir l'immensité de son cœur, plus son ennui devient insoutenable : car l'ennui est le retour de tous les plaisirs ; et avec tous ses amusements, le monde, depuis qu'il est monde, se plaint qu'il s'ennuie.

El ne croyez pas que, pour faire honneur à la vertu, j'affecte d'exagérer ici le malheur des âmes mondaines. Je sais que le monde paroît avoir sa félicité, et qu'au iiàilieu de ce tourbillon desoins, de mouvements , de craintes d'inquiétudes, on y voit toujours un petit nombre d'heureux dont on envie le bonheur, et qui semblent jouir d'une destinée douce et tranquille. Mais approfondissez ces vains dehors de bonheur et de réjouissance, et vous y trouverez des chagrins réels, des cœurs déchirés, des consciences agitées. Approchez de ces hommes qui vous paroissent les heureux de la terre, et vous serez surpris de les trouver sombres, inquiets, traînant avec peine le poids d'une conscience criminelle. Ecoutez-les dans ces moments sérieux el tranquilles, où les passions plus refroidies laissent faire quelque usage de la raison : ils conviennent tous qu'ils ne sont point heureux; que I éclat de leur fortune ne brille que de loin, et ne paroit digne d'envie qu'à ceux qui ne la connoissent pas. Ils avouent qu'au milieu de leurs plaisirs el de leur prospérité, ils n'ont jamais goûté de joie pure et véritable; que le monde un peu approfondi n'est plusrieo; qu ils sont surpris eux-mêmes qu'on puisse l'aimer et le connaître; et qu'il n'y a d'heureux ici bas que ceux qui savent s'en passer, et servir Dieu. Les uns soupirent après lesoccasions d'une retraite honorable: les autres se proposent tous les jours des mœurs plus régulières et plus chrétiennes. Tous conviennent du bonheur des gens de bien; tous souhaitent de le devenir; tous rendent témoignage contre euxmêmes. Ils sont entraînés parles plaisirs, plutôt qu'ils neouurcnt

fifBfe eux. Ce n'est plus le goût, c'est la coutume, c'est la faiblesse qui la retient dans les liens du monde et du péché. Ils le sentent, Us ron plaignent, ils en conviennent, et ils se livrent au cours d'une si triste destinée. Monde trompeur! rends heureux, si tu le peux, ceux qui te servent, et alors j'abandonnerai la loi du Seigneur pour m'attàcher à la vanité de tes promesses.

Vous-même qui m'écoutez, mon cher auditeur; depuis tant d'an- Déesque vous servez le monde, avez- vous beaucoup avancé votre félicité? Mettez dans une balance, d'un côté tous les jours et tous les moments agréables que vous y avez passés , et de l'autre toutes les amertumes que vons y avez dévorées, et voyez lequel des deux l'emportera. Vous y avez peut-être dit en certains moments de plaisir, d'excès, de fureur : 11 fait bon ici, Bonum est nos hic esse (Matt., xvii, #) ; mais ce n'a été qu'une ivresse qui n'a pas duré, et dont l'instant qui a suivi vous a découvert l'illusion et vous a replongé dans vos premières inquiétudes. A l'heure même que je vous parle, interrogez votre cœur •. êtcs-vous tranquille? Ne manque- t-il rien à votre bonheur ? ne craignez- vous rien ? ne souhaitez-vous rien ? ne sentezvous jamais que Dieu n'est point avec vous? voudriez- vous vivre et mourir tel que vous êtes? êtes- vous content du monde? êtes- vous infidèle à l'auteur de votre être sans remords ? 11 y a douze heures dans le jour : vous sont-elles toutes également agréables ? et avezvous pu réussir jusqu'ici à vous faire une conscience tranquille dans le crime?

Lors même que vous vous êtes plongé jusqu'au fond de l'abîme pour y éteindre vos remords, et que vous avez cru étouffer par l'excès de l'iniquité ce reste de foi qui plaide encore dans votre cœur pour la vertu, le Seigneur n'a-t-il pas commandé au serpent, comme il dit dans son Prophète, de vous aller piquer jusqu'au fond de ce gouffre, où vous vous étiez jeté pour l'éviter; et n'y avez-vous pas senti la morsure secrète du ver dévorant? -£7 si celaverint se ab oculis meis inprqfundo maris, ibi mandabo serpenti, et mordebit eos (Amos, ix, 3). N'est-il pas vrai que les jours que vous avez consacrés à Dieu par quelque devoir de religion, par le renouvellement de votre conscience au tribunal, ont été les plus heureux de votre vie; et que vous n'avez vécu, pour ainsi dire, que lorsque votre conscience a été pure, et que vous avez vécu avec Dieu? Non, dit le Prophète avec une sainte fierté, le Dieu que nous adorons n'est pas un Dieu trompeur, ou incapable de consoler ceux qui le servent, comme les dieux que le monde adore; et nous n'en voulons point d'autres juges que les mondains eux-mêmes : Non enim est Deus nosterut dii eorum, et inimici nostri suntjudices {Deut., xxxii, 31),

Grand Dieu! qu'est-ce donc que l'homme, de lutter ainsi toute sa vie contre lui-même, de vouloir être heureux sans vous, malgré vous, en se déclarant contre vous ; de sentir son infortune , et de l'aimer; de connoHre son véritable bonheur, et de le fuir! Qu'est-ce que

l'homme, 6 mon Dieu ? et qui comprendra la profondeur de ses voie* et l'éternelle contradiction de ses égarements ?

Mais que ne puis-je , mes Frères, achever ce que je m'étois proposé, et vous montrer que ce qui rend la destinée des gens de bien encore plus digne de tous nos souhaits, c'est que, lorsque les consolation» intérieures viennent à leur manquer, ils ont les secours extérieurs de la piété . le soutien des sacrements, qui ne sont plus, pour le pécheur obligé d'en approcher, qu'une triste bienséance qui le gène et qui l'embarrasse ; les exemples des Saints et l'histoire de leurs merveilles que l'Église nous met sans cesse devant les yeux, et dont le pécheur détourne la vue, de peur d'y voir sa condamnation; les mystères adorables, offerts tous les jours sur nos autels , et qui ne laissent souvent au pécheur que le regret de les avoir profanés par sa présence ; les cantiques saints et les prières de l'Église, qui sechangent pour le pécheur en un triste ennui; et enfin, la consolation des divines Écritures , où il ne trouve plus que des menaces et des anathèmes.

Quel délassement en effet , mes Frères , pour une arae fidèle , lorsqu'au sortir des vains entretiens du monde, où l'on n'a parlé que de l'élévation d'une famille , de la magnificence d'un édifice, de ceux qui jouent un rôle brillant dans l'univers , des calamités publiques, des défauts de ceux qui sont à la tête des affaires, des événements de la guerre , des fautes dont on accuse tous les jours le gouvernement, enfin où, terrestre, on n'a parlé que delà terre : quel délassement au sortir de là , lorsque, pour respirer un peu de la fatigue de ces vains entretiens, une ame fidèle prend le livre de la loi entre les mains, et qu'elle y trouve partout : Qu'il ne sert de rien à l'homme de gagner le monde entier, s'il vient à perdre son ame; que les conquêtes les plus vantées tomberont dans l'oubli avec la vanité des conquérants; que le ciel et la terre passeront ; que les royaumes du monde et toute leur gloire s'useront comme un vêtement, mais que Dieu seul demeurera toujours , et qu'ainsi c'est à lui seul qu'il faut s'attacher ! Les insensés m'ont raconté des fables , ô mon Dieu! dit alors cette ame avec le Prophète : mais qu'elles sont différentes de votre loi {Ps. cxvm,85)!

Etcertcs, mes Frères, que de promesses consolantes se présentent dans ces livres saints ! que de motifs puissants de vertu ! que d'heureuses précautions contre le vice ! que d'événements instructifs ! que de traits heureux qui blessent lame ! quelles idées de la grandeur de Dieu. et de la misère de l'homme! quelle peinture de la laideur dn péché et de la fausse félicité des pécheurs! JNous n'avons pas besoin de votre alliance, écri voient autrefois Jonathas et tout le peuple juif à ceux de Sparte, parce qu'ayant entre nos mains les livres saints qui nous tiennent lieu de consolation , nous pouvons nous passer du Secours des hommes : Nos, ckm nullo horum indigeremus, habenUs êOldtio sanctes libres qui sunt in manibus nostris (1 Macs. , xii, 9).

Et savez-vo^s, mes Frères, qui sont ces hommes qui parlent delà sorte? ce sont les restes infortunés dV la cruauté d'Antiochus, errant ilans les montagnes delà Judée, dépouillés de leurs biens et de leurs fortunes, < hassés de Jérusalem et du temple, où 1 abomination des idoles» a voit succédé au sacriûce du Dieu saint; et, à peine sortis d'un état si affligeant, ils n'ont besoin de rien, parcequ'ils ont entre les mains les livres saints : Nos, càmnullo horumindigeremus, habentes wlatio sanctos libros qui sunt in manibus nostris. Et dans une extrémité si nouvelle, environnés de toutes parts de nations ennemies, n'ayant plus au milieu de leur armée ni l'Arche d'Israël, ni le Tabernacle saint ; répandant encore des larmes sur la mort récente de l'invincible Judas, qui éloit le salut du peuple et la terreur des incirconcis ; ayant vu égorger à leurs yeux leurs femmes et leurs enfants; eux-mêmes t<>us les jours sur le point de succomber ou à la perfidie de leurs faux frères, ou aux embûches de leurs ennemis, le livre de la loi t< »ut seul suffît pour les co. soler et pour les défendre; et ils croient pouvoir se passer d'un secours qu'une anciennealliance leur donnoit droit d'implorer : Nos, citm nullo liorum indigeremus^ habentessolatio sanctos Libros qui sunt in manibus nostris.

Je ne suis plus surpris après cela, mes Frères, si les premiers disciples de l'Evangileoublioieut dans la consolation des Écritures toute la fureur des persécutions, et si, n'ayant pu é résoudre à perdre de vue durant leur vie ce livre divin, ils vouloient encore qu'après leur mort le même tombeau qui les enfermoit l'enfermât aussi, comme pour y servir de garant à leurs cendres de l'immorlalilé qu'il leur avoit promise, et pour le présenter, ce semble, à Jésus-Christ, au jour de la révélation, comme le litre sacré qui leur donnoit droit aux bien» célestes et aux promesses faites aux justes.

Telles sont les consolations des âmes fidèles sur la terre. Qu'il est donc terrible, mes Frères, de vivre loin de Dieu sous la tyrannie du péché! toujours aux prises avec soi-même; sans aucune joie véritable dans le cœur; sans goût souvent pour les plaisirs comme pour la vertu ; odieux aux hommes pour la bassesse de nos passions, insupportables à nous-mêmes par la bizarrerie de nos désirs ; détestés de Dieu par les horreurs de notre conscience : sans la douceur des sacrements, puisque nos crimes nous en éloignent; sans la consolation des livres saints, puisque nous n'y trouvons que des anathèmes et des menaces ; sans la ressource de la prière, puisqu'une vie toute dissolue ou nous en interdit la liberté, ou nous en fait perdre l'usage! Qu'est-ce donc que le pécheur, que le rebut du ciel et de la terre?

Aussi, mes Frères, savez- vous quels seront les regrets des réprouvés, au grand jour où il sera rendu à chacun selon ses œuvres? Vous croyez peut être qu'ils regretteront leur félicité passée, et qu'ils diront : I\os beaux jmirs se sont écoulés; et le monde, où nous avions passé de si doux moments, n'est plus : la durée de nos plaisirs o imité celle des songes ; noire bonheur a fini, et nos supplices vont

commencer. Vous vous trompe* , ce ne sera pas là leur langage. Écoutez comme ils parlent dans la Sagesse , et comme l'Esprit de Dieu nous assure qu'ils parleront un jour : Nous n'avions jamais goûté de joie véritable dans le crime, diront-ils ; nous y avions toujours marché par des voies tristes et difficiles : hélas! et ce n'est là cependant que le commencement de nos malheurs et de nos peines: A mbulavimus vias difficiles (Sap., v, 7)j nous nous sommes lassés dans les voies de l'iniquité ; nos passions ont toujours été mille fois plus pénibles pour nous que n'eussent pu être les vertus les plus austères; et il nous en a plus coûté pour nous perdre, qu'il ne nous en eût coûté pour nous sauver, et mériter démonter aujourd'hui avec les élus dans le séjour de l'immortalité : Lassati sumus in vid iniquitatis et perditionis (Sap., v, 7); insensés, d'à voir acheté, par univie triste et malheureuse, des malheurs qui ne doivent plus finir : Nos insens ati (Sap., v, 4)!

Voulez- vous donc vivre heureux sur la terre, mon cher auditeur, vivez chrétiennement. La piété est utile à tout. L'innocence du cœur est la source des vrais plaisirs. Tournez-vous de tous les côtés; il n'est point de paix pour l'impie, dit l'Esprit de Dieu. Essayez de tous les plaisirs, ils ne guériront pas ce fonds d'ennuis et de tristesse que vous traînez partout avec vous. Ne regardez donc plus la destinée des gens de bien comme une destinée triste et désagréable : ne jugez pas de leur bonheur par des apparences qui vous trompent. Vous voyez couler leurs larmes; mais vous ne voyez pas la main invisible qui les essuie : vous voyez gémir leur chair sous le joug de la pénitence ; mais vous ne voyez pas l'onction de la grâce qui l'adoucit : vous voyez des mœurs tristes et austères ; mais vous ne voyez pas une conscience toujours joyeuse et tranquille. Us sont semblables à l'Arche d'Israël dans le désert, elle ne paroissoit revêtue que de peaux d'animaux ; les apparences en sont viles ou rebutantes : c'est la condition de ce triste désert. Mais si vous pouviez entrer dans leur cœur, dans ce sanctuaire divin, que de nouvelles merveilles s'y offriroient à vos yeux.! Vous le trouveriez revêtu d'or pur : vous y verriez la gloire du Dieu qui le remplit : vous y admireriez la douceur des parfums et la ferveur des prières qui montent sans cesse vers le Seigneur : le feu sacré qui ne s'éteint jamais sur cet autel ; ce silence, cette paix, cette majesté qui y régnent ; et le Seigneur lui-même qui l'a choisi pour son séjour, et qui en fait ses plus chères délices.

Que leur destinée vous touche d'une sainte émulation! Il ne tient qu'à vous de leur ressembler ! Ils ont été peut-être autrefois les complices de vos plaisirs : pourquoi ne pourriez- vous pas devenir l'imitateur de leur pénitence? Etablissez enfin une paix solide dans votre cœur ; commencez à vous lasser de vous-même. Jusqu'ici vous n'avez vécu qu'à demi ; car ce n'est pas vivre que de ne pouvoir vivre en paix avec soi. Revenez à votre Dieu, qui vous rappelle ctqui vous attend ; bannissez l'iniquité de votre ame : vous en bannirez la source de vos M I -

peines ; vous jouirez de la paix de l'innocence , vous vivrez heureux sur la terre; et ce bonheur temporel ne sera que le commencement d'un bonheur qui ue unira plus. Ainsi soie-il

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