‹ Œuvres de MassillonChapitre 40 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les préceptes que je vous prescris, disoit autrefois le Seigneur à son peuple, ne sont pas au-dessus de vos forces, ni inaccessibles à la portée de votre esprit : ce ne sont pas des secrets cachés dans le ciel? de sorte que vous puissiez dire: Mais qui de nous pourra s'élever jusque-là pour les découvrir et pour les comprendre? ni des connoissances qu'on ne trouve qu'au-delà des mers, de peur que vous ne me disiez : Comment pourrons-nous les traverser pour nous en instruire ? Ce sont des devoirs qui sont à votre portée, et tout proche de vous ; qui peuvent s'accomplir dans votre bouche et dans votre coeur : de sorte que vous n'avez plus d'excuse à ra'opposer, si vous vous dispensez de leur observance : Sedjuxta te estsermo, in orc tuo et in corde tuo, utfacias illum ( Deut., xxx, 14 ).

Or, ce que le Seigneur dit en général de tous les préceptes de sa loi sainte, qu'il n'en faut pas chercher laconnoissance hors de nous, et qu'ils s'accomplissent tous dans notre cœur et dans notre bouche; nous pouvons le dire plus particulièrement du précepte de la prière, qui est comme le premier et le plus nécessaire de tous.

Cependant, ce qu'on oppose le plus ordinairement dans le monde à ce devoir, c'est qu'on ne sait que dire à Dieu quand on vient se présenter à la prière, et que l'oraison est un secret où jusqu'ici on n'a pu rien comprendre. Je dis donc que ce prétexte prend sa source dans trois dispositions injustes s la première , c'est qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière : la seconde, c'est qu'on ne sent pas assez ses misères et ses besoins ; la troisième , c'est qu'on n'aime point son Dieu.

Je dis, premièrement, qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière. En effet, mes Frères, la prière n'est pas un effort de l'esprit, un arrangement d'idées, une pénétration profonde des mystères et des conseils de Dieu : c'est un simple mouvement du cœur ; c'est un gémissement de 1 ame vivement touchée à la vue de ses misères ; c'est un sentiment vif et secret de nos besoins et de notre foiblesse, et une humble confiance, qui l'expose à son Seigneur, pour en obtenir la délivrance et le remède. La prière ne suppose pas dans l'âme qui prie de grandes lumières, des connoissances rares , un esprit plus élevé et plus cultivé que celui des autres hommes: elle suppose seulement plus de foi, plus de componction, plus de désir d'être délivré de ses tentations et de ses misères. La prière n'est pas un secret ou une science qu'on apprenne des hommes ; un art et une méthode inconnue, sur laquelle il soit besoin de consulter des maîtres habiles pour en savoir les règles et les préceptes. Les moyens, les maximes qu'on a voulu nous donuer là-des-

sus en nos jours, sont ou des voies singulières qu'il ne faut jamais proposer pour modèle, ou les spéculations vaines d'un esprit oiseux, ou un fanatisme qui mène à tout, et qui, loin d'édifier l'Eglise, a mérité ses censures, a fourni aux impies des dérisions contre elle, et au monde de nouveaux prétextes de mépris et de dégoût de la prière. La prière est un devoir sur lequel nous naissons tous instruits : les règles de cette science divine ne sont écrites que dans nos cœurs; et l'Esprit de Dieu est le seul maître qui l'enseigne.

Une ame sainte et innocente, qui est pénétrée de la grandeur de Dieu, frappée de la terreur de ses jugements, touchée de ses miséricordes infinies ; qui ne sait presque que s'anéantir en sa présence, confesser dans la simplicité de son cœur ses bontés et ses merveilles, adorer les ordres de sa providence sur elle, accepter devant lui les croix et les peines, que la sagesse de ses conseils lui impose ; qui ne connolt pas de prière plus sublime, que de sentir devant Dieu toute la corruption de son cœur ; gémir sur sa dureté, et sur son opposition à tout bien ; lui demander avec une foi vive qu'il la convertisse, qu'il détruise en elle cet homme de péché , qui, malgré ses plus fermes résolutions, lui fait faire tous les jours tant de faux pas dans les voies de Dieu ; une ame de ce caractère est mille fois plus instruite sur la science de la prière , que les maîtres et les docteurs eux-mêmes, et peut dire avec le prophète : Super omnes docentes me intellexi (Ps. cxvin, 99). Elle parle à son Dieu comme un ami à son ami ; elle s'afflige de lui avoir déplu : elle se reproche de n'avoir pas encore la force de renoncer à tout pour lui plaire : elle ne s'élève pas dans la sublimité de ses pensées ; elle laisse parler son cœur, elle s'abandonne à toute sa tendresse devant l'objet qu'elle aime uniquement. Dans le temps même que son esprit s'égare, son cœur veille et parle pour elle ; ses dégoûts mêmes deviennent une prière par les sentiments qui se forment alors dans son cœur : elle s'attendrit ; elle soupire ; elle se déplaît : elle est à charge à ellemême; elle sent la pesanteur de ses liens ; elle se ranime comme pour s'en dégager et les rompre ; elle renouvelle mille fois ses protestations de fidélité ; elle rougit et se confond de promettre toujours, et de se retrouver toujours infidèle : voilà tout le secret et toute la science de sa prière. Et qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute ame fidèle?

Qui avoit instruit à prier notre pauvre femme chananéenne : une étrangère, une fille de Tyr et de Sidon, qui ignoroit les merveilles de la loi, et les oracles des prophètes; qui n'avoit pas encore entendu de la bouche du Sauveur les paroles de la vie éternelle; qui etoit encore assise dans les ténèbres de l'ignorance et de la mort? elle prie cependant : elle ne s'adresse pas aux apôtres , pour apprendre deux les règles de la prière ; son amour, sa confiance, le désir d'être exaucée, lui apprennent à prier : son cœur touché fait tout le mérite et toute la sublimité de sa prière.

Et certes , si pour prier il falloit s'élever à ces étaU sublimes d'oraison, où Dieu élève quelques âmes saintes, s'il falloit être ravi comme Paul jusque dans îe.ciel, pour y entendre ces secrets ineffables que Dieu ne découvre point à l'homme, et qu'il n'est pas permis à l'homme lui-même de révéler; ou comme Moïse, sur la montagne sainte , être placé sur une nuée de gloire, et voir Dieu face à face : c'est-à-dire, s'il falloit être arrivé à ce degré d'union intime avec leSeigneur,où l'ame, comme si elleétoit déjà dépouillée de son corps, s'élève jusque dans le sein de Dieu même; contemple à loisir ses perfections infinies; oublie, pour ainsi dire, ses membres qui sont sur la terre ; n'est plus troublée, ni même divertie, par les fantômes des sens ; est fixée et comme absorbée dans la contemplation des merveilles et des grandeurs de Dieu : et, participant déjà à son éternité, ne compteroit un siècle entier passé dans cet état heureux, quecommeun instant court et rapide; si , dis-je, pour prier, il falloit être favorisé de ces dons rares et excellents de l'Esprit saint , vous pourriez nous dire, comme ces nouveaux fidèles dont parle saint Paul, que vous ne les avez pas reçus et que vous ignorez même quel est l'Esprit qui les communique.

Mais la prière n'est pas un don particulier réservé à certaines unes privilégiées ; c'est un devoir commun imposé à tout fidèle : ce n'est pas seulement une vertu de perfection, et réservée à certaines âmes plus pures et plus saintes ; c'est une vertu indispensable , comme la charité ; nécessaire aux parfaits comme aux imparfaits ; à la portée des savants comme des ignorants , ordonnée aux simples comme aux plus éclairés : c'est la vertu de tous les hommes ; c'est la science de tout fidèle; c'est la perfection de toute créature. Tout ce qui a un cœur et qui peut aimer l'Auteur de son être ; tout ce qui a une raison capable deconnoîtrelenéant de la créature et la grandeur de Dieu, doit savoir l'adorer, lui rendre grâces, recourir à lui ; l'apaiser, lorsqu'il est irrité ; l'appeler, lorsqu'il est éloigné ; le remercier, lorsqu'il favorise ; s'humilier, lorsqu'il frappe ; lui exposer des besoins , ou lui demander des grâces.

Aussi, lorsque les disciples demandent à Jésus-Christ qu'il leur apprenne à prier : Doce nos orare (Luc, n, 1) ; il ne leur découvre pas la hauteur, la sublimité, la profondeur des mystères de Dieu : il leur apprend seulement que pour prier, il faut regarder Dieu comme un père tendre, bienfaisant, attentif; s'adresser à lui avec une familiarité respectueuse, avec une confiance mêlée de crainte et d'amour; lui parler le langage de notre foiblesse et de nos misères; ne prendre des expressions que dans notre cœur ; ne vouloir pas nous élever jusqu'à lui, mais le rapprocher plutôt de nous ; lui exposer nos besoins ; implorer son secours ; souhaiter que tous les hommes J'adorent et le bénissent ; qu'il vienne établir son règne dans tous les cœurs ; que le ciel et la terre soient soumis à ses volontés saintes; que les pécheurs rentrent dans les voies de la justice; que les infidèles

346 JEUDI DE LA PREMIÈRE SEMAINE, arrivent à la connoissance de la vérité ; qu'il nous remette nos offenses ; qu'il nous préserve de nos tentations ; qu'il tende la main à notre foiblesse ; qu'il nous délivre de nos misères. Tout est simple, mais tout est grand dans cette divine prière : elle rappelle l'homme à lui-même ; et pour en suivre le modèle , il ne faut que sentir ses besoins, et en souhaiter la délivrance.

Et voilà pourquoi j'ai dit que la seconde disposition injuste, d'où par toit le prétexte fondé sur ce qu'on ne sait pas prier , est qu'on ne sent pas assez les besoins infinis de son ame. Car , je vous prie , mes Frères, faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison ; à un homme pressé de la faim , à solliciter la nourriture ; à un infortuné battu de la tempête et sur le point d'un triste naufrage, à implorer du secours? Hélas ! la nécessité toute seule ne fournit-elle pas alors des expressions? ne trouve-t-on pas dans le lentiment tout seul des maux qu'on endure, cette éloquence vive, ves mouvements persuasifs , ces remontrances pressantes qui en /)llicitent le remède? un cœur qui souffre a-t-il besoin de maître A)ur savoir comment il faut se plaindre ? Tout parle en lui ; tout exprime sa douleur ; tout annonce sa peine; tout sollicite son soulagement : son silence même est éloquent.

Vous-même , qui vous plaignez que vous ne savez comment vous y prendre pour prier : dans vos afflictions temporelles , dès qu'une infirmité fâcheuse menace votre vie, qu'un événement inattendu met vos biens et votre fortune en péril ; qu'une mort prochaine est sur le point de vous enlever une personne , ou chère ou nécessaire : alors vous levez les mains au ciel ; vous y faites monter des gémissements et des prières ; vous vous adressez au Dieu qui frappe et qui guérit ; vous savez prier alors : vous n'allez pas chercher hors de votre cœur des leçons et des règles, pour apprendre à lui exposer votre peine ; ni consulter des maîtres habiles, pour savoir ce qu'il faut lui dire : vous n'avez besoin que de votre douleur ; vos maux tout seuls ont su vous instruire.

Ah ! mes Frères, si nous sentions les misères de notre ame, comme nous sentons celles de notre corps ; si notre salut éternel nous intéressoit autant qu'une fortune de boue , ou une santé fragile et périssable , nous serions habiles dans l'art divin de la prière ; nous ne nous plaindrions pas que nous n'avons rien à dire en la présence d'un Dieu à qui nous avons tant à demander ; il ne faudroit pas donner la gène à notre esprit, pour trouver de quoi nous entretenir avec lui ; nos maux parleroient tout seuls; notre cœur s'échapperoit malgré nous-mêmes en de saintes effusions, comme celui de la mère de Samuel devant l'arche du Seigneur ; nous ne serions plus maîtres de notre douleur et de nos larmes : et la plus sûre marque que nous n'avons point de foi, et que nous ne nous connoissons pas nousmêmes, c'est que nous ne savons que dire au Seigneur dans l'intervalle dune courte prière.

Et certes , mes Frères , se peut-il faire que dans la misérable condition de cette vie humaine , environnés , comme nous sommes , de tant de périls; pétris nous-mêmes de tant de foiblesses ; sur le point à tous moments d'être séduits par les objets de la vanité, corrompus par les illusions des sens , entraînés par la force des exemples ; en proie à la tyrannie de nos penchants , à l'empire de notre chair , à l'inconstance de notre cœur, aux inégalités de notre raison, aux caprices de notre imagination , aux variations éternelles de notre humeur; abattus parles disgrâces, enflés par la prospérité; amollis par l'abondance, aigris par la nécessité ; emportés par les coutumes, ébranlés par les événements ; flattés par les louanges , révoltés par 3es mépris; toujours en balance entre nos passions et nos devoirs, entre nous-mêmes et la loi de Dieu : se peut-il faire que dans une situation si déplorable, nous soyons en peine , que demander au Seigneur , que lui dire , lorsque nous venons à paroitre en sa présence? 0 mon Dieu! pourquoi l'homme n'est-il donc moins misérable? ou que ne connoît-il mieux ses misères!

Ah! si vous nous disiez, mon cher Auditeur, que dans la prière yous ne savez par où commencer : si vous nous disiez que vos besoins sont infinis ; vos misères et vos passions si multipliées , que vous n'auriez jamais fait, si vous vouliez les exposer toutes au Seigneur : si vous nous disiez, que plus vous approfondissez votre cœur, plus vos plaies se développent, plus vous découvrez en«»vous de corruption et de désordre ; et que , désespérant de pouvoir raconter au Seigneur le détail infini de vos foiblesses, vous lui présentez votre cœur tout entier ; vous laissez parler vos maux pour vous-même; vous faites de votre humiliation et de votre silence, tout l'art de votre prière, et que pour avoir trop à lui dire , vous ne lui dites rien : si vous parliez ce langage , vous parleriez le langage de la foi, le langage d'un roi pénitent, qui n'osant plus à la vue de ses chutes parler à son Dieu dans la prière, disoit : Seigneur, je me suis tu en votre présence ; mon humiliation et ma confusion ont parle pour moi : Obmutui, et hiwiiliatus sum (Ps. xxxvm , 3). Et alors , dans ce silence de honte et de componction, la douleur de mes crimes s'est renouvelée : Et dolor meus renovatus est. Mon cœur , pénétré de mes ingratitudes et de vos miséricordes, s'est senti enflammé d'un nouvel amour pour vous : Concaluit cor meum intrà me, et in meditatione meâ exardescet ignis (Ibid., 4). Et tout ce que j'ai pu vous dire , ô mon Dieu ! dans la profonde humiliation ou me tenoit devant vous la vue de mes misères , c'est que tout homme n'est qu'un abîme de foi blesse, de corruption, de vanité et de mensonge : Locutus sum inlinguâmed. Verumlamen universel vanitat, omnis homo vivais (Ibid., 5, 6). Voilà le silence de componction que forme devant Dieu la véritable prière.

Mais de vous venir plaindre que vous n'avez plus rien à dire quand vous voulez prier : eh quoi ! mon cher Auditeur, vos crimes

3fr8 JEUDI DE LA PREMIERE SEMAINE.

passés du moins , lorsque vous venez vous présenter devant Dieu , ne vous offrent-ils rien à craindre de ses jugements, ou à demander à sa miséricorde? Quoi ! toute votre vie a été peut-être un abîme de désordre ; vous avez abusé de tout , de la grâce , de vos talents , de votre raison, de vos biens, de vos dignités, de toutes les créatures ; vous avez passé la plus belle partie de vos jours dans l'oubli de Dieu, dans l'égarement du monde et des passions ; vous avez avili votre cœur par des attachements injustes , souillé votre corps , révolté vos sens, déréglé votre imagination, affoibli vos lumières, éteint même ce que des inclinations naturelles avoient mis d'heureux en votre ame: et ce souvenir ne vous fournit rien devant Dieu? et il ne vous inspire pas comment il faut recourir à lui pour obtenir le pardon de tant de crimes ? et vous n'avez rien à dire à un Dieu que vous avez si long-temps outragé! 0 homme! il faut donc, ou que votre salut soit sans ressource , ou que vous ayez d'autres ressources pour l'obtenir, que celles de la clémence et de la miséricorde divine.

Mais je vais plus loin , mon cher Auditeur. Si vous menez une vie chrétienne ; si, revenu du monde et des plaisirs, vous êtes enfin entré dans les voies du salut , vous êtes encore plus injuste de vous plaindre que vous ne trouvez rien à dire au Seigneur dans vos prières ! Quoi ! la grâce singulière qu'il vous a faite d'ouvrir vos yeux , de vous désabuser du monde , de vous retirer du fond de l'abîme; ce bienfait si rare et refusé à tant de pécheurs, ne formet-il aucun sentiment de reconnoissance dans votre cœur quand vous êtes à ses pieds ? ce souvenir peut-il vous laisser froid et insensible ? la présence de votre bienfaiteur ne réveille-t-elle en vous rien de tendre , vous qui vous piquez de n'avoir jamais oublié un bienfait , et qui faites tant valoir la tendresse et l'excès de votre gratitude envers les créatures ?

D'ailleurs, si tous sentez ces penchants infinis, qui, malgré votre changement de vie, s'opposent encore en vous à la loi de Dieu; cette peine que vous avez encore à faire le bien; cette pente malheureuse que vous trouvez encore en vous pour faire le mal ; ces désirs d'une vertu plus parfaite, qui n'ont jamais de suite ; ces résolutions qui vous retrouvent toujours infidèle; ces occasions où vous vous retrouvez toujours le même ; ces devoirs auxquels votre cœur offre toujours la même répugnance ; en un mot , si vous sentez ce fonds inépuisable de foiblesse et de corruption, qui vous reste encore après votre conversion , et qui alarme si fort votre vertu , non-seulement vous aurez de quoi parler au Seigneur dans la prière , mais toute votre vie sera une prière continuelle. Tous les périls qui menaceront votre foiblesse, tous les événements qui ébranleront votre foi , tous les objets qui réveilleront les plaies anciennes de votre rœur, (nus les mouvements secrets qui vous avertiront quel'homme de péché vit toujours en vous , vous feront soupirer eu secret vers

celui de qui vous en attendez la délivrance. Vous prierez en tout lieu , comme dit l'Apôtre : tout vous rappellera à Dieu , parceque tout vous fournira des retours chrétiens sur vous-même.

D'ailleurs , mon cher Auditeur, quand vos propres misères ne pourroient pas remplir le vide de vos prières , occupez-vous-y des maux de l'Eglise ; des dissensions des pasteurs ; de l'esprit de schisme et de révolte qui semble se former dans le sanctuaire ; du relâchement des fidèles ; de la dépravation des mœurs ; du triste progrès de l'incrédulité ; de l'extinction de la foi parmi les hommes. Gémissez sur les scandales dont vous êtes tous les jours témoin ; plaignez-vous au Seigneur , comme le prophète , que tous l'ont abandonné ; que chacun cherche ses propres intérêts ; que le sel même de la terre s'est affadi ; et que la piété est devenue un gain. Demandez au Seigneur, pour la consommation de ses élus, et pour l'accomplissement de ses desseins sur son Eglise , des princes religieux , des pasteurs fidèles, des docteurs humbles et éclairés, des guides instruits et désintéressés , des solitaires fervents , des vierges pures et édifiantes •. la paix des Eglises ; l'extirpation des erreurs ; le retour de tant de peuples que l'esprit de l'hérésie a séduits , et qui ont substitué des doctrines nouvelles à la religion de leurs pères.

Que dirai -je encore ? Demandez-lui la conversion de vos proches, de vos amis , de vos ennemis , de vos protecteurs , de vos maîtres ; la conversion de ces âmes à qui vous avez été vous-même un sujet de chute et de scandale ; de celles que vous avez vous-même autrefois éloignées de la piété, par vos dérisions et par vos censures ; de celles qui ne doivent peut-être qu'à l'impiété de vos discours passés leur irréligion et leur libertinage ; de celles dont vos exemples ou vos sollicitations ont autrefois , ou perverti la vertu , ou séduit la foiblesse. Est-ce que ces grands objets, si tristes, si intéressants, ne sauroient fournir un moment d'attention à votre esprit , ou quelque sensibilité à votre cœur ? Tout ce qui vous environne vous apprend à prier ; tous les objets , tous les événements que vous voyez autour de vous , vous ménagent des occasions nouvelles de vous élever à Dieu : le monde, la retraite ; la cour, la ville; les justes , les pécheurs ; les événements publics et domestiques ; le malheur des uns , ou la prospérité des autres ; tout ce qui s'offre à vos yeux vous fournit des sujets de gémissement, de prières , d'actions de grâces. Tout instruit votre foi , tout excite votre zèle; tout contriste votre piété ; tout rappelle votre reconnoissance : et au milieu de tant de sujets de prier, vous ne savez comment fournir à un instant de prière ? et entouré de tant d'occasions de vous élever à Dieu , vous n'avez plus rien à dire , quand vous venez paroître en sa présence? Ah ! mes Frères , que Dieu est loin d'un cœur qui a tant de peine à s'entretenir avec lui, et qu'on aime peu un maître et un ami, à qui on ne trouve jamais rien à dire !

Et voilà la dernière et la principale raison qui fait que nous

sommes inhabiles à la prière. On ne sait point prier et parler à son Dieu, parcequ'on ne l'aime pas. Quand on aime, le cœur sait bientôt comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime ; il ne va pas chercher bien loin ce qu'il doit dire hélas .' il ne sauroit même dire tout ce qu'il sent. Rétablissons Tordre dans notre cœur, mes Frères ; substituons Dieu à la place du inonde : alors notre cœur ne se trouvera plus étranger devant le Seigneur. C'est le dérèglement de nos affections tout seul , qui fait notre incapacité de prier : on ne sait pas demander des biens éternels que l'on n'aime pas ; on ne sait pas méditer des vérités que l'on ne goûte pas ; on n'a rien à dire à un Dieu que l'on ne connoit presque pas ; on ignore comment solliciter des grâces que l'on ne souhaite pas : on ne sait pas faire instance pour obtenir la délivrance des passions que l'on ne hait pas : en un mot, la prière est le langage de l'amour ; et nous ne savons pas prier, parceque nous ne savons pas aimer.

Mais dépend-il de nous, me direz-vous, d'avoir le goût delà prière? et comment prier avec des dégoûts et des égarements d'esprit, dont on n'est pas le maître, et qui la rendent insoutenable? Second prétexte tiré des dégoûts et des difficultés de la prière.

SECONDE PARTIE

Un des plus grands désordres du péché est sans doute cet éloignement et ce dégoût naturel que nous avons de la prière. L'homme innocent auroit fait toutes ses délices de s'entretenir avec son Dieu : toutes les créatures auroient été comme un livre ouvert , où il auroit sans cesse médité ses œuvres et ses merveilles : les impressions des sens , soumises à sa raison , n'auroienl jamais pu le distraire malgré lui de la douceur et de la familiarité de sa divine présence : toute sa vie eût été une contemplation continuelle de la vérité ; et il n'eût été heureux dans son innocence, que parceque le Seigneur se seroit sans cesse communiqué à lui , et qu'il ne l'eût jamais perdu de vue.

Il faut donc que l'homme soit bien corrompu, et que le péché ait fait en nous d'étranges changements, pour nous faire une peine de ce qui devroit être notre félicité. Il n'est que trop vrai cependant , que nous portons presque tous dans le fond de notre nature ce dégoût et cet éloignement de la prière; et que c'est le prétexte le plus universel qu'on oppose à l'accomplissement de ce devoir si essentiel à la piété chrétienne Les personnes mêmes à qui la pratique de la vertu devroit avoir rendu l'usage de la prière plus doux et plus familier, se plaignent tous les jours des dégoûts et des égarements éternels qu'elles éprouvent dans ce saint exercice ; de sorte que le regardant, ou comme un devoir onéreux , ou comme une gêne inutile, elles en abrègent les moments, et croient être quittes d'un

joug et d'un assujettissement , quand elles voient flnir ce temps d'ennui et de contrainte.

Or je dis que rien n'est plus injuste que de s'éloigner de la prière, à cause des dégoûts et des égarements d'esprit qui nous la rendent pénible et désagréable , parceque ces dégoûts et ces égarements prennent leur source , premièrement , ou dans notre tiédeur et nos infidélités ; secondement , ou dans le peu d'usage que nous avons de la prière-, troisièmement enfin, ou dans la sagesse de Dieu même qui nous éprouve , et qui veut purifier notre cœur, en nous refusant pour quelque temps les consolations sensibles de la prière.

Oui , mes Frères , la première source et la plus commune des dégoûts et des aridités de nos prières , c'est la tiédeur et l'infidélité de notre vie. C'est en effet une injustice , de prétendre que nous puissions porter à la prière un esprit serein et tranquille , une imagination calme et libre de tous les vains fantômes qui l'agitent ; un cœur touché et disposé à goûter la présence de son Dieu ; tandis que toute notre vie, quoique d'ailleurs vertueuse aux yeux des hommes, sera une dissipation éternelle ; que nous vivrons au milieu des objets les plus propres à remuer l'imagination , à faire en nous de ces impressions vives qui ne s'effacent plus ; en un mot , que nous conserverons dans notre cœur mille attachements injustes , qui ne nous paroissent pas absolument criminels , mais qui nous troublent , nous partagent , nous occupent , et qui affoiblissent en nous , ou même qui nous ôtent tout à fait le goût de Dieu et des choses éternelles

Hélas ; mes Frères , si les âmes les plus retirées et les plus saintes ; si des solitaires pénitents ; si un Antoine au fond des déserts ; si un Jérôme , exténué par des macérations continuelles et par des études laborieuses ; si un Benoît , purifié par une longue retraite et par une vie toute céleste, trouvoient encore, dans le seul souvenir de leurs mœurs passées , des images fâcheuses qui venoient , jusque dans le fond de leurs solitudes , troubler la douceur ou la tranquillité de leurs prières \ prétendons-nous que dans une vie régulière , je le veux , mais toute pleine d'agitations, d'occasions qui nous entraînent , d'objets qui nous dissipent , de tentations qui nous troublent, de discours qui nous ébranlent, de plaisirs qui nous amollissent , de craintes ou d'espérances qui nous agitent; nous nous trouverons tout d'un coup dans la prière, de nouveaux hommes, purifiés de toutes ces images qui veinnent de souiller notre esprit , libres de tous ces attachements qui viennent de partager et corrompre peut-être notre cœur, calmés de toutes ces agitations qui viennent de faire sur notre ame des impressions si violentes et si dangereuses; et qu'oubliant pour un moment le monde entier et tous ces vains objets que nous venons de laisser, et que nous portons encore tous dans notre souvenir et dans notre cœur, nous nous trouverons tout d'un coup élevés devant Dieu à

la méditation des choses célestes, pénétrés de l'amour des biens éternels , pleins de componction pour mille infidélités que nous aimons encore , et d'une tranquillité d'esprit et de cœur que la retraite la plus profonde et le détachement le plus rigoureux ne donnent pas quelquefois eux-mêmes. Ah! mes Frères , que nous sommes injustes , et que les plaintes que nous faisons sans cesse contre les devoirs de la piété se tourneront un jour en de terribles reproches contre nous-mêmes !

Et pour approfondir encore cette vérité et entrer dans un détail qui vous la rende plus sensible ; vous vous plaignez, premièrement, que votre esprit , incapable d'un instant d'attention dans la prière, s'y égare sans cesse et vous échappe malgré vous-même. Mais comment voulez-vous l'y trouver attentif et recueilli , si tout ce que vous faites le distrait et le dissipe ; si , dans le détail de la conduite, vous ne vous rappelez jamais à vous-même , si vous ne vous accoutumez point à ce recueillement intérieur, à cette vie de foi , qui j au milieu même des dissipations du monde, trouve des sources de réflexions saintes? Pour trouver un esprit recueilli dans la prière , il faut l'y porter ; il faut que le commerce même des pécheurs , lorsqu'on est obligé de vivre au milieu d'eux ; que la vue de leurs passions, de leurs inquiétudes de leurs craintes, de leurs espérances , de leurs joies, de leurs chagrins , de leur misère, fournisse à notre foi des réflexions et des retours vers Dieu , qui nous préparent au recueillement et à la tranquillité de la prière. Alors , au sortir même du monde et des conversations mondaines, où le devoir tout seul vous aura engagé , vous n'aurez pas de peine à vous aller recueillir devant Dieu , et d'oublier à ses pieds les vaines agitations dont vous venez d'être témoin. Au contraire, les vues de la foi que vous y aurez conservées ; l'aveuglement des mondains oue vous y aurez déploré en secret ^ vous fera trouver de nouvelles douleurs aux pieds de Jésus-Christ : vous vous y délasserez avec consolation de l'ennui des dissipations et des inutilités mondaines : vous y gémirez avec un nouveau goût sur la folie des hommes, qui courent avec tant de fureur après la fumée , après uu bonheur qui les fuit et qu'ils ne trouvent jamais, parceque le monde , où ils le cherchent , ne sauroit le donner •. vous y remercierez plus vivement le Seigneur de vous avoir éclairé et discerné avec tant de bonté , malgré vos crimes , de cette multitude qui doit périr : vous y verrez , comme dans un nouveau jour, le bonheur des âmes qui le servent , et qui , détrompées de la vanité , ne vivent plus que pour la vérité.

\ous vous plaignez, secondement, que votre cœur insensible dans la prière n'y sent rien de vif pour son Dieu , et ne trouve en lui qu'un dégoût affreux qui la lui rend insupportable.

Mais comment voulez-vous que votre cœur, tout occupé des choses de la torro, ploin d'attachements injustes, de goût pour le

monde, d'amour de vous-même, de projets d'élévation , de désirs peut-être de plaire; comment voulez- vous qu'un cœur prévenu de tant d affections terrestres trouve encore en lui quelque sensibilité pour les choses du ciel ? Tout y est rempli , occupé parles créatures ; où voulez-vous que Dieu trouve sa place? on ne sauroit goûter en même temps Dieu et le monde. Aussi , dès que les Israélites, après avoir passé le Jourdain, eurent goûté des fruits de la terre; la manne, dit T Ecriture , cessa de tomber, comme s'ils n'avoient pu participer en même temps à cette nourriture du ciel et à celle de la terre : Defecitque manna posta uàm comederunt defrugibus terrœ (Jos., v, 12).

L'amour du monde , dit saint Augustin , comme une fièvre dangereuse, répand sur le cœur une amertume universelle qui nous rend insipides et dégoûtants les biens invisibles et éternels. Ainsi vous ne portez jamais à la prière qu'un dégoût insurmontable : ah ! c'est une marque que votre cœur est malade ; qu'une Cèvre secrète , et inconnue peut-être à vous-même , le fait languir, le mine et le dégoûte-, qu'un amour étranger l'occupe. Remontez à la source de vos dégoûts |>our Dieu et pour tout ce qui a rapport à lui , et voyez si vous ne la trouverez pas dans les attachements injustes de votre cœur : voyez si vous ne tenez pas encore trop vous-même aux soins de la parure, à l'amour de votre personne , à des amitiés frivoles , à des animosités dangereuses , à des envies secrètes, à des désirs d'élévation, à tout ce qui vous environne ; voilà la source du mal : appliquez-y le remède ; prenez chaque jour quelque chose sur vous-même ; travaille! sérieusement à purifier votre cœur : vous goûterez alors les douceurs et les consolations de la prière ; alors le monde n'occupant plus vos affections, vous trouverez Dieu plus aimable : on aime bientôt vivement ce qu'on aime uniquement.

Et certes, rendez gloire ici à la vérité : n'est-il pas vrai que les jours où vous avez vécu avec plus d'attention sur vous-même; les jours où vous avez fait au Seigneur quelques sacrifices de vos goûts, de votre paresse, de votre humeur, de vos aversions, n'est-il pas vrai que ces jours-là vous avez prié avec plus de paix , plus de consolation , plus de joie? On retrouve avec bien plus de plaisir les yeux d'un maître à qui l'on vient de donner des marques éclatantes de fidélité; au lieu qu'on souffre devant lui , quand on sent qu'il a mille justes reproches à nous faire : on s'y déplaît, on y est contraint et ^èné ; on se cache devant lui , comme le premier pécheur ; on ne lui parle plus avec cette effusion de cœur et celte confiance qu'inspire une conscience pure , et qui n'a rien à se reprocher, et l'on compte les moments où l'on est obligé de soutenir la contrainte et l'ennui de sa divine présence.

Aussi, lorsque Jésus-Christ nous ordonne de prier, il commence par nous ordonner de veiller : Fîgilate et orate (Matth., xxvi , 41 ). 11 veut nous faire entendre par -là , que la vigilance est la seule pré- Al I

paration à la prière ; que pour aimer à prier, il faut veiller ; et que les goûts et les consolations ne sont accordées dans la prière, qu'au recueillement et aux sacrifices de la vigilance : Figilate et orate. Je sais que si vous ne priez pas , vous ne sauriez veiller sur vous et vivre saintement ; mais je sais aussi que si vous ne vivez pas avec cette vigilance, qui fait vivre saintement, vous ne sauriez jamais prier avec goût et avec consolation. La prière nous obtient la grâce de la vigilance , il est vrai , mais il est encore plus vrai que la vigilance seule peut nous attirer le don et l'usage de la prière : Figilate et orate.

Et de là , mes Frères , il est aisé de conclure , que quand la vie du monde , même la plus innocente ; c'est-à-dire , quand les plaisirs , les jeux éternels 3 les dissipations , les amusements des théâtres, que vous appelez innocents , n'auroient point d'autre inconvénient que de vous rendre inhabiles à la prière : quand cette vie du monde , que vous justifiez tant, n'auroit rien de plus criminel, que de vous dégoûter de la prière , de dessécher votre cœur, de dissiper votre imagination , d'affoiblir votre foi , et de laisser le trouble et l'agitation dans votre esprit : quand nous ne jugerions de la sûreté de cet état , que par ce que vous nous dites tous les jours vous-mêmes, que vous ne savez comment vous y prendre pour prier, et que la prière est pour vous d'un dégoût et d'un ennui que vous ne pouvez soutenir; je dis que pour cela seul , la vie du monde la plus innocente , est une vie de péché et de réprobation , une vie pour laquelle il n'y a point de salut. Carie salut n'est promis qu'à la prière ; le salut n'est possible que par le secours de ia prière ; le salut n'est accordé qu'à la persévérance de la prière : donc toute vie qui met un obstacle essentiel à la prière ne doit rien prétendre au salut. Or, qu'une vie de dissipation , de jeu , de plaisir, de spectacle mette un obstacle essentiel à la prière ; qu'elle mette dans notre cœur, dans notre imagination, dans nos sens, un dégoût invincible pour la prière, une dissipation incompatible avec l'esprit de prière ; vous le savez ; vous vous en plaignez tous les jours ; vous vous servez même de ce prétexte pour ne pas prier : et de là concluez qu'il n'y a point de salut pour la vie du monde même la plus innocente ; puisque partout où la prière est impossible, le salut l'est aussi. Première raison des dégoûts et des égarements de nos prières; la tiédeur et l'infidélité le notre vie.

La seconde, c'est le peu d'usage que nous avons de la prière. Nous prions avec dégoût , pareeque nous prions rarement. Car, premièrement , c'est l'usage de la prière tout seul , qui calmera peu à peu votre esprit ; qui en bannira insensiblement les images du monde et de la vanité ; qui dissipera tous ces nuages qui forment les dégoûts et les égarements de vos prières. Secondement , il faut demander long-temps avant que d'obtenir, presser, soliciter, impor-

ner : les douceurs et les consolations delà prière sont le fruit et la

récompense de la prière môme. Troisièmement, il est nécessaire qu'il y ait de la familiarité, afin que le plaisir s'y trouve. Si vous priez rarement , le Seigneur sera toujours pour vous un Dieu étranger et inconnu , pour ainsi dire , devant qui vous serez dans une espèce de gêne et de contrainte ; avec qui vous n'aurez jamais ces effusions de cœur, cette douce confiance , celte sainte liberté que la familiarité toute seule donne , et qui fait tout le plaisir de ce divin commerce. Dieu veut être connu pour être aimé. Le monde perd à être approfondi , il n'a de riant que la surface et le premier coup d'oeil. Entrez plus avant ; ce n'est plus que vide, vanité, chagrin, agitation et misère. Mais le Seigneur, il faut le connoitre et le goûter à loisir, dit le prophète, pour sentir tout ce qu'il a d'aimable : Gustate, et videte quoniam suavis est Dominus (Ps xxxm, 9). Plus vous le connoissez, plus vous l'aimez; plus vous vous unissez à lui, plus vous sentez qu'il n'y a de véritable bonheur sur la terre, que celui de le connoitre et de l'aimer : Gustate , et videte quoniam suavis est Dominus.

C'est donc l'usage de la prière tout seul , qui peut nous rendre la prière aimable. Aussi nous voyons , que la plupart des personnes qui se plaignent des dégoûts et des égarements de leurs prières, prient rarement ; croient avoir satisfait à ce devoir essentiel , quand elles ont donné rapidement au Seigneur quelques moments de dissipation et de contrainte ; l'abandonnent au premier instant de dégoût ; ne font aucun effort pour y assujettir leur esprit ; et loin de regarder l'opposition invincible qu'elles ont à la prière, comme une raison qui la leur rend plus nécessaire, elles la regardent comme une excuse légitime qui les en dispense.

Mais comment, direz-vous, trouver le temps dans le monde de faire un usage si long et si fréquent delà prière? Vous ne trouvez pas le temps de prier, mon cher Auditeur? Mais pourquoi le temps vous est- il donné, que pour demander à Dieu qu'il oublie vos crimes, qu'il vous regarde avec des yeux de miséricorde , et qu'il vous mette un jour au nombre de ses saints? Vous n'avez pas le temps de prier ? Mais vous n'avez donc pas le temps d'être chrétien ? car un homme qui ne prie pas est un homme qui n'a point de Dieu , point de culte , point d'espérance. Vous n'avez pas le temps de prier? Mais la prière est le commencement de tout bien : si vous ne priez pas , vous n'avez pas encore fait une seule œuvre pour la vie éternelle. Ah! mes Frères, manquons-nous de temps pour solliciter les grâces de la terre , pour importuner le maître , pour obséder ceux qui sont en place , pour donner aux plaisirs ou à la paresse? Que de moments inutiles! que de jours ennuyeux et à charge , par la tristesse toute seule que l'oisiveté traîne après elle ! que de temps perdu à de vaines bienséances, à des entretiens oiseux , à des jeux interminables , à des assujettissements stériles , à courir après des chimères qui s'éloignent toujours plus de nous • Grand Dieu ! et l'on manque de temps pour vous de

mander le ciel, pour apaiser votre colère et attirer vos miséricordes éternelles ! Qu'on fait peu de cas de son salut , ô mon Dieu! quand on n'a pas le temps de demander à votre miséricorde qu'elle nous sauve! et qu'on est à plaindre de trouver tant de moments pour le monde , et de n'en pas trouver un seul pour l'éternité ! Seconde raison des dégoûts et des égarements de nos prières-, le peu d'usage de la prière même.

Il est vrai, mes Frères, que cette raison n'est pas si générale, qu'on ne voie souvent les âmes les plus fidèles à la prière éprouver constamment ces dégoûts et ces égarements dont je parle : mais je dis qu'alors ces dégoûts viennent de la sagesse de Dieu qui veut les puriûer, et qui ne les conduit par cette voie , que pour accomplir ses desseins éternels de miséricorde sur elles; dernière raison : qu'ainsi loin de se rebuter de ce que la prière leur offre de triste et de désagréable, elles doivent y persévérer avec plus de fidélité, que si le Seigneur y répandoit sur elles des consolations sensibles et abondantes.

Premièrement, parceque vous devez regarder ces dégoûts comme la juste peine de vos inûdéîités passées. N;est-il pas raisonnable que Dieu vous fasse expier les voluptés criminelles de votre vie mondaine, par les dégoûts et les amertumes de la piété? La foiblesse du tempérament ne vous permet peut-être pas de punir par des macérations corporelles , l'égarement de vos premières mœurs ; n'est-il pas juste que Dieu y supplée par les peines et les afflictions intérieures de l'esprit ? Youd riez-vous qu'il vous fit passer en un instant des plaisirs du monde à ceux de la grâce ; des viandes de l'Egypte au lait et au miel de la terre de promesse , sans vous avoir fait éprouver auparavant les aridités et les fatigues du désert ; et en un mot , qu'il ne châtiât , si j'ose parler ainsi , les délices du crime , que par celles de la vertu?

Secondement, vous vous êtes si long-temps refusé à Dieu, malgré les plus vives inspirations de sa grâce , qui vous rappeloient à la vérité et à la lumière; vous l'avez si long-temps laissé heurter à la porte de votre cœur, avant que de l'en rendre le maître ; vous avez tant disputé , combattu , balancé , différé, avant que de vous donner à lui : n'est-il pas juste qu'il vous laisse solliciter quelque temps , avant de se donner à vous avec toutes les consolations de sa tfrace? Les délais et les relardements du Seigneur sont la juste peine des vôlres.

Mais quand ces raisons seroient moins solides, que savez-vous si Dieu ne veut point vous rendre par-là cet exil , et l'éloignement où nous vivons de lui , plus haïssables , et vous faire soupirer plus ardemment après celle patrie éternelle, où la vérité, vue à découvert, nous paroîlra toujours aimable, parceque nous la verrons toujours telle qu'elle est? Que savez-vous s'il ne veut point par-là mmis inspirer plus de componction de vos crimes passés , en vous

faisant sentir à tous les moments l'opposition et le dégoût qu'ils ont laissés dans votre cœur pour la vérité et pour la justice ? Que savezvous enfin , si , par ces dégoûts , Dieu ne veut pas achever de purifier tout ce qu'il peut y avoir encore de trop humain dans votre piété ? s'il ne veut pas établir votre vertu sur la vérité qui est toujours la même, et non pas sur le goût qui change sans cesse ; sur les règles qui sont éternelles , et non pas sur les consolations qui sont passagères ; sur la foi qui sacrifie constamment les choses visibles aux invisibles, et non pas sur la sensibilité, qui laisse au monde le même empire presque qu'a la grâce sur notre cœur ? Une piété toute de goût ne va pas loin , si la vérité ne la soutient et ne l'affermit. Il est dangereux de faire dépendre sa fidélité des dispositions sensibles d'un cœur qui n'est jamais un instant le même , et sur qui tous les objets font des impressions nouvelles. Les devoirs qui ne plaisent que lorsqu'ils consolent , ne plaisent pas long- temps 5 et la vertu, qui n'est que dans le goût, ne sauroit se soutenir, parcequ'elle ne tient qu'à nous-mêmes.

Car après tout, si vous ne cherchez que Dieu tout seul dans vos prières : qu'il vous conduise par des dégoûts ou par des consolations, pourvu que la voie par où il vous mène vous conduise à lui ; comme elle est la plus sûre pour vous , elle doit vous paroître préférable à toutes les autres. Si vous ne priez, que pour attirer plus de secours du ciel sur vos besoins et sur vos faiblesses : la foi vous apprenant que la prière accompagnée même de ces dégoûts et de ces aridités obtient les mêmes grâces , produit les mêmes effets , et qu'elle est aussi agréable à Dieu , que celle où se trouvent des consolations plus sensibles ; que dis-je? qu'elle peut devenir même plus agréable au Seigneur par l'acceptation des peines que vous y souffrez ; la foi vous l'apprenant , vous devez être aussi fidèle à la prière , que si elle vous offroit des attraits sensibles. Autrement, ce ne seroit pas Dieu que vous chercheriez , mais vous-même ; ce ne seroient pas les biens éternels, mais des consolations vaines et passagères; ce ne seroient pas les remèdes de la foi , mais les appuis de votre imour-propre.

Ainsi, qui que vous soyez qui m'écoutez ici , imitez la femme chananéenne : soyez fidèle à la prière ; et , dans l'accomplissement de ce devoir, vous trouverez le secours et la félicité de tous les autres. Si vous êtes pécheur, priez : ce n'est que par-là que le publicain et la pécheresse de l'Evangile obtinrent des sentiments de componction , et la grâce d'une parfaite pénitence ; et la prière est la seule source et la seule voie de la justice. Si vous êtes juste, priez encore : la persévérance dans la foi et dans la piété n'est promise qu'à la prière; et ce n'est que par-là que Job, que David , queTobie, ont persévéré jusqu'à la fin. Si vous vivez au milieu des pécheurs, st que, le devoir ne vous permette pas de vous dérober au spectacle de leurs dérèglements et de leurs exemples, priez : plus les périls

sont grands, plus la prière devient nécessaire; et les trois enfants au milieu des flammes, et Jonas dans le sein d'un monstre , ne trouvèrent leur sûreté que dans la prière. Si les engagements de votre naissance ou de votre état vous attachent à la cour des rois, priez : Esther dans la cour d'Assuérus, Daniel dans celle de Darius, les prophètes dans les palais des rois d'Israël , ne durent qu'à la prière la vie et le salut. Si vous vivez dans la retraite, priez : la solitude elle-même devient un écueil , si l'entretien continuel avec le Seigneur ne nous défend contre nous-mêmes ; et Judith dans le secret de sa maison, et la veuve Anne dans le temple, et les Antoine au fond des déserts , ne trouvèrent que dans la prière le fruit et la sûreté de leur retraite. Si vous êtes établi dans l'Eglise pour instruire les peuples , priez : vos prières toutes seules feront toute la force et tout le succès de votre ministère ; et les apôtres ne convertirent l'univers, que pareequ'ils ne s'étoient réservé pour leur partage que la prière et la prédication de l'Evangile : Nos vero orationi,et ministerio verbi, instantes erimus (Act., vi,4). Enfin, qui que vous soyez encore une fois , dans la prospérité , ou dans l'indigence; dans la joie, ou dans l'affliction ; dans le trouble, ou dans la paix ; dans la ferveur, ou dans le découragement ; dans le désir, ou dans les voies de la justice ; avancé dans la vertu , ou encore dans les premières démarches de la pénkence ; priez : la prière est la sûreté de tous les états , la consolation de toutes les peines, le devoir de toutes les conditions, l'ame de la piété, le soutien de la foi, le grand fondement de la religion, et toute la religion ellemême. 0 mon Dieu ! répandez donc sur nous cet esprit de grâce et de prière , qui devoit être le caractère le plus marqué de votre Eglise, et le partage d'un peuple nouveau ; et purifiez nos cœurs et nos lèvres, afin que nous puissions vous offrir des louanges pures , des soupirs fervents, et des vœux dignes des biens éternels que vous avez promis si souvent à ceux qui vous les auront demandés comme il faut. Ainsi soit-il.

Page 1