PREMIÈRE PARTIE
Comme l'action de grâces est le devoir le plus essentiel de la créature envers le Créateur, et l'hommage dont le souverain bienfaiteur des hommes paroît le plus jaloux, l'ingratitude est le vice le plus injuste, et dont sa bonté est d'ordinaire le plus blessée. Or, mon cher Auditeur, si, après vous être relevé dans ce saint temps par la grâce des sacrements, vous allez retomber encore et rentrer dans vos anciens égarements, non-seulement vous êtes un ingrat, mais vous êtes un ingrat dans les circonstances les plus odieuses; et je vous prie de les remarquer avec moi.
En premier lieu, plus le bienfait dont on vous avoit favorisé étoit grand, plus l'ingratitude qui le fait oublier est noire. Or, mon cher Auditeur, quel bienfait plus signalé que celui de votre délivrance, lorsque frappé de l'horreur de vos crimes, vous êtes venu les déceler au pied des autels, et promettre à Dieu une vie plus retirée? Rappelez-vous l'état déplorable d'où la grâce vint vous tirer. Vous étiez un enfant de colère , un membre de l'Antéchrist , un monstre d'iniquité : vous étiez chargé de mille anathèmes qui dévoient vous rendre éternellement ennemi de Dieu : vous n'aviez plus de part à l'espérance des chrétiens : vous étiez déjà jugé, et votre condamnation étoit certaine. Votre malheur pouvoit-il être plus terrible? Mais opposez à cet état déplorable, la situation où la grâce des sacrements vous a établi : vous êtes devenu l'enfant de Dieu , l'héritier du ciel et des promesses futures , le membre vivant de Jésus-Christ : votre ame, embellie de justice, est devenue la demeure de 1 Esprit saint : vous avez reçu la charité, ce don qui ne passera pas, ce don plus estimable que toutes les grandeurs de la terre, ce don avec lequel vous avez tous les autres dons , et sans lequel , quand vous seriez sur le trône, vous n'êtes rien vous-même. Que peut-on ajouter à la magnificence de ce bienfait? Une vie entière de reconnoissance pourroit-elle assez le payer? Ah! les saints, dans le séjour de la gloire , en rendront d'éternelles actions de grâces , et l'éternité elle-même b'ur parottra courte pour un hommage si juste et si consolant.
Et vous, mon cher Auditeur, à peine mettez- vous quelque intervalle entre le bienfait et l'ingratitude! Une faveur qui ne subsiste plus réveille moins la reconnoissance, il est vrai; et l'éloignement du bienfait peut quelquefois faire oublier le bienfaiteur. Mais ici les dons de la grâce sont encore vivants dans votre ame ; vous ne les éteindrez qu'avec votre infidélité : ces dons sont même éternels par leur nature ; et vous auriez pu les conserver toujours, si vous saviez ronnoîlre le don de Dieu, et ne pas détruire ce que sa main miséricordieuse vient d'édifier en vous.
Mais quand la grandeur du bienfait ne vous rendroit pas le plus ingrat de tous les pécheurs , rappelez en second lieu la manière dont il vous a été accordé. Dans quel péril étiez-vous, ame inûdèle, lorsque Dieu vous a touchée? Hélas! vous le savez, dans le fond de l'abîme et de la dissolution, prête à tomber dans le dernier degré d'insensibilité, d'où il n'est plus de retour ; et vous périssiez peutêtre sans ressource, s'il vous eût, dans cette conjoncture , refusé sa grâce. Quel temps a-t-il choisi pour vous l'accorder? Ah! la cir constance peut-être du crime même ; c'a été un retour vif sur l'infamie et la courte durée du plaisir que vous veniez de préférer à votre Dieu : dans ce moment affreux où il devoit lancer sur vous tous ses foudres , il n'a fait pleuvoir sur votre ame qu'une rosée de grâce. Est-il rien de si touchant que le bienfait d'un ennemi , dans le temps même qu'on l'outrage ? Que se passoit-ildans votre cœur , lorsqu'il a daigné vous regarder avec des yeux de miséricorde ? Etiez-vous fort heureux dans vos plaisirs, et en état de vous passer de lui : livré à ces dégoûts amers qui suivent les passions ; abandonné des créatures que vous aviez préférées au Créateur ; lassé des plaisirs, et ne trouvant plus que d'affreux remords dans le crime? C'a été dans cet état, où, délaissé des faux dieux en qui vous aviez mis votre espérance, il s'est senti ému de tendresse pour vous ; il vous a visité dans votre affliction ; il est devenu votre consolateur, et il a été l'ami de votre adversité. Ah! pouvoit-il choisir des circonstances plus tendres pour vous faire estimer son bienfait, et vous intéressera une reconnoissance et à une fidélité éternelle ! Et cependant à la première lueur de fortune ou de plaisirs que le monde va faire briller à vos yeux, vous retournerez sous ses étendards ; vous oublierez le bienfait et votre bienfaiteur lui-même; vous lui ferez comprendre que vous ne vous êtes adressé à lui , que lorsque le monde ne vouloit pas de vous , et le chasserez encore indignement de votre ame. Fut-il ingratitude plus digne de tous les supplices '
Je ne parle pas, en troisième lieu, du grand nombre de crimes que le Seigneur vous a pardonnes. Quelle conscience êtes-vous venu présenter au sacré tribunal? Vous en avez vu frémir d'horreur le ministre de Jésus-Christ ; et vous-même n'avez pu, sans pâlir à ses pieds de saisissement et de confusion , en soutenir le spectacle. Depuis si long-temps , vos jours et vos moments n'étoient plus marqués
que par les chutes les plus honteuses : cependant le Seigneur n'a pas voulu supputer avec vous. Mille ans ne sont qu'un jour à ses yeux, dit le prophète; et des millions de péchés, dont vous étiez coupable, n'ont plus été devant lui que comme un seul péché qu'il vous a remis à l'instant : dès lors toutes vos fautes ont été comme si elles n'avoient jamais été ; sa bonté les a scellées dans un sac, et jetées au fond de la mer; il les a effacées du livre de mort, où elles étoient gravées en caractères immortels. Plus il avoit oublié d'offenses, ah! plus sans doute vous deviez conserver le souvenir de sa bonté , et en éviter de nouvelles ; mais vous allez retomber. Eh ! qu'allez-vous faire, mon Frère! Comme votre ingratitude ne sauroit être plus odieuse , les suites de votre faute ne pourroient être plus funestes ; vous allez faire comme revivre par ce retour tous vos anciens désordres ; vous allez ratifier par ce nouveau péché tous vos péchés d'autrefois. Ah ! il en étoit de vos crimes passés , avant le moment fatal qui vous verra retomber, comme de ces ossements secs et arides dont le prophète Ezéchiel vit les plaines de Babylone couvertes. Le champ de votre ame étoit couvert de ces tristes débris, et de ces restes inanimés de vos anciens désordres ; ils étoient morts aux yeux de Lieu : sa grâce toute-puissante avoit donné le coup fatal à tous ces monstres : ils dormoient dans votre cœur d'un sommeil éternel : mais le consentement ingrat que vous allez donner à une nouvelle offense va être le signal funeste qui les rappellera tous à la vie. A ce souffle de mort sorti du fond de votre corruption, vous les sentirez tous se ranimer au dedans de vous, et reprendre leur force et leur vigueur première : Insuffla super interfectos istos, et revivis cant (Ezech., xxxvn, 9). Une armée de monstres va ressusciter dans votre cœur, ces os arides vont redevenir desennemis furieux, puissants , formidables ; et le champ de votre ame va en être encore couvert, désolé et ravagé comme autrefois : Steteruntque super pedes suos exercitus grandis nimis valde (ld., v, 10). Grand Dieu ! quelle est donc la malignité d'une seule offense, de redonner, pour ainsi dire, lame et la vie à ce quin'étoit plus, et de vous faire presque révoquer vos grâces?
Ce n'est pas, mes Frères, que les dons de Dieu ne soient sans repentir, et qu'un péché pardonné puisse jamais être imputé (Rom., xi, 29). Mais la malice delà rechute est telle, que, premièrement, l'acte par lequel vous retombez est comme un nouveau consentement donné à tous vos premiers vices; vous rétractez vos larmes et votre douleur ; vous vous repentez de vous être repenti ; vous dites à Dieu dans la préparation de votre cœur : Seigneur, oubliez mes larmes et mes protestations ; je les ai oubliées moi-même : je vous rends le pardon que vous m'aviez accordé ; reprenez vos grâces et vos bienfaits, je vais reprendre mes voies anciennes: et Dieu, qui juge de l'homme par la situation de son cœur, commence à vous imputer ce que vous cessez de haïr «t de pleurer veus-même. Secon-
dément, la malice de la rechute est telle, qu'elle réveille et reproduit , pour ainsi dire , en vous toute la corruption que vos anciens désordres avoient mise dans votre cœur, et qu'elle vous rend toute seule autant de foiblesses , autant d'insensibilité pour le salut , autant d'éloignement de Dieu, autant de rapidité pour lemal, que tous vos crimes passés ensemble avoient pu vous en inspirer : troisièmement enfin , qu'elle ajoute à ce/ premier état de corruption où vous étiez , la circonstance d'une nouvelle chute ; c'est-à-dire , un nouveau degré si monstrueux de misère et de foiblesse, que mille crimes réitérés, avant votre réconciliation et votre rechute, ne vous auroient pas mené plus loin , ni enfoncé plus avant dans l'abîme déplorable. Voilà les horreurs de l'ingratitude et les suites terribles d'une seule faute.
En second lieu , à l'ingratitude , le pécheur qui retombe ajoute la perfidie : il viole une foi donnée au Dieu terrible , et donnée dans le lieu saint à la face des autels? et dont tous les esprits célestes ont été spectateurs ; une alliance scellée de tout ce que la religion a de plus sacré et de plus auguste, confirmée par le sang de l'agneau et par les solennités les plus irrévocables : il trahit des promesses jurées entre les mains d'un ministre de la réconciliation , qui les avoit reçues au nom de Jésus-Christ. Ce n'éloient point ici de ces serments dont la précipitation peut excuser le violement; il les avoit faits avec maturité, et après s'être même long-temps défendu contre la grâce qui les demandoitdelui. Et après l'appareil auguste qui vient d'accompagner cette grande action, après avoir juré une fidélité éternelle à son Dieu au pied des autels, à la face du ciel et de la terre : il viole sa foi, il manque à sa promesse. Eh ! vous vous piquez de fidélité envers les créatures, mon cher Auditeur ; vous êtes religieux dans vos paroles , et vous voulez qu'on vous croie tel : et envers votre Dieu , vous ne rougissez pas d'être perfide ? el la probité et la bonne foi , en traitant avec votre Père et votre Seigneur, ne vous paroît pas une vertu si estimable? et vous ne trouvez rien de noir à être si souvent lâche, infidèle et sans honneur à ses yeux? Ah ! il se plaignoit autrefois dans son prophète , que le pécheur ne le distinguoit point de l'homme : Existimasti, inique, quod ero tui similis (Ps. xlix, 21) ; mais c'est tout ce que je vous demande aujourd'hui : traitez avec lui comme vous traitez avec les hommes ; çt faites- vous du moins une gloire d'être dans la relgion comme vous êtes dans la société, franc, sincère, fidèle, incapable de trahir votre foi, et de violer la religion de vos promesses. Est-ce pour les hommes seulement que vous avez reçu du ciel un cœur noble , généreux bien fait, incapable d'une lâcheté ? pourquoi n'en ferez-vous point d'usage pour celui qui vous l'a donné? Et vous surtout qui m'écoutez , mon cher Auditeur, votre perfidie est d'autant plus criminelle que vos promesses de fidélité ont été accompagnées de plus de marques de douleur et de bonne foi : car souffrez que je vous rappelle ici ces
moments heureux, où, louché de repentir, vous êtes venu répandre l'amertume de votre cœur au pied des tribunaux sacrés. Que de soupirs ! que de regrets sincères sur le passé ! que de protestations tendres d'une éternelle fidélité pour l'avenir! De quel air touchant vous plaigniez-vous à Dieu de l'avoir connu si tard ! Combien de fois lui avez-vous redit au sortir des pieds du prêtre, et après vous être déchargé du fardeau de vos crimes , que ce moment de pénitence étoil le plus doux et le plus heureux de votre vie; et qu'au fond, vous n'aviez jamais été tranquille sans lui ? Infidèle! et après tout ce tendre appareil de réconciliation, vous allez de nouveau lui déclarer la guerre ; vous allez oublier des promesses que vos larmes et vos soupirs tout seuls auroient dû rendre sacrées , quand le respect dû au maître à qui vous les aviez faites n'auroil pas suffi pour vous empêcher de les violer ! Ah! les pierres de ce temple, quiont été les té moins de vos soupirs et de vos protestations, s'élèveront contre vous devant le Seigneur, dit un prophète; ces tribunaux sacrés qui viennent d'être les dépositaires de vos serments, de vos larmes, et de vos crimes, paroîtront un jour en présence de l'univers assemblé: Lapis de pariete clamabit; et lîgnum , quod inlra juncturam œdificiorum est, respondebit ( Habac, ii, 11). Vous y reconnoîtrez, gravés en caractères immortels, vos larmes, vos soupirs, vos protestations , vos promesses de fidélité ; et l'on vous condamnera par votre propre bouche.
Vous avez sans doute frémi , mon cher Auditeur, toutes les fois que racontant l'histoire des souffrances du Sauveur, on vous a parlé de la perfidie du disciple qui le livra ; le nom de ce monstre n'est jamais venu frapper vos oreilles qu'avec de nouvelles horreurs : mais votre rechute après les gémissements de la pénitence me paroît bien plus noire ; car nous ne lisons pas du moins que Judas eût fait à Jésus-Christ de grandes protestations de fidélité. L'Evangileen rapporte de presque tousles autres disciples. Allons et mourons avec lui (Joan., ii, 16), disoit Thomas. Seigneur, montrez-nous votre Père, et cela nous suffit (Id. xiv, 8), ainsi par loit Philippe. Quand tous les autres vous abandonner oient , disoit Pierre, je ne vous abandonnerais pas (Matth. , xxvi, 33). Judas seul ne parle nulle part ; et du moins par ce silence affecté et par cette froide indifférence, il nous prépare comme de loin à sa perfidie. Mais vous, mon cher Auditeur, ah! vous avez amusé Jésus- Christ par tous les dehors de la plus fervente fidélité; vous l'avez appelé votre bien-aimé, comme l'épouse ; votre libérateur, comme la fidèle Sion; votre portion, votre héritage, le Dieu de votre cœur, comme un roi pénitent: et cependant ce ne dévoient être là que les préludes de votre perfidie. Ah! que vous êtes devenue vile et méprisable à ses yeux, ame infidèle, en revenant à vos premières voies! Quam vilis facta es ni mis , iterans vias tuas (Jerem. , II. 30)! v » i
En troisième lieu, à l'ingratitude et à la perfidie, ajoulezencore le mépris. Si je rétablis ce que j'avois détruit, dit saint Paul, je me déclare prévaricateur ( Galat. , n , 18) : c'est-à-dire, transgresseur affecte de la loi. Vous ne retournez à Satan qu'après avoir goûté et examiné tout ce qu'il y a d'avantageux dans le service de Jésus-Christ; qu'après avoir comparé la douceur et la gloire de son joug, à la honte et à la servitude du péché. Le parallèle fait, les avantages des deux côtés balancés, le ciel mis en comparaison avec la terre, l'iniquité avec la justice, les plaisirs des sens avec ceux de la grâce, Jésus-Christ avec Belial , vous allez vous déclarer pour ce dernier ; vous allez prononcer, qu'il est plus grand , plus aimable , plus digne d'ô're servi que votre Dieu. 0 Dieu , quel outrage fait à votre gloire! vous que tout partage même blesse, vous que toute égalité même d'amour et d hommages insulte !
En effet, mes Frères, tout ce qui peut rendre un mépris criminel se trouve dans celui-ci. Ce ne sera pas un choix aveugle , et qui puisse trouver son excuse dans l'ignorance : vous avez vu , vous avez connu, vous avez essayé des deux partis. Ce ne sera pas un choix indifférent, et où l'on puisse alléguer la surprise : ah! vous étiez instruit, et de votre propre foiblessc et du péril des occasions, et une malheureuse expérience ne vous a voit rendu que trop habile là-dessus. EnGn ce ne sera point un choix tranquille, sans remords , sans le cri secret de la conscience, comme lorsque vous tombiez avant votre pénitence. Ah! vous frémirez avant que de passer outre ; votre cœur s'y refusera presque lui-même ; le souvenir de la grâce que vous aviez reçue dans votre réconciliation , et que vous aurez indignement profanée, ne se présentera à vous qu'avec mille frayeurs secrètes.
Et c'est ce que saint Cyprien reprochoit autrefois aux fidèles qui avoient eu le malheur de retomber dans l'idolâtrie durant la persécution. Avant votre régénération en Jésus-Christ, mes chers Frères, leur disoit-il , vous offensiez un Dieu que vous n'aviez jamais connu; vous adoriez vos idoles sans remords; et cette funeste sécurité pouvoit diminuer aux yeux de Dieu l'horreur de vos hommages : mais lorsqu'ébranlés par les menaces du tyran , vous avez été conduits au Capitole , et qu'il a fallu approcher de l'autel sacrilège: Quando ad Capitolium ventumest (Cvpr. de Laps. ) ; ah! frappés du souvenir de la grâce , qui depuis peu vous avoit appelés à la lumière de l'Evangile , et retirés des dérèglements de vos premières mœurs ; saisis de lenormité d'une apostasie qui alloit rendre inutiles tous les travaux de votre pénitence , et tous les dons que vous aviez reçus avec la foi en Jésus-Christ ; vos pas ont commencé à chanceler, labavit gressus ; vos regards, à se troubler, caligavit asjjectus; vos entrailles, à se soulever, tremuerunt visecra; vos mains, à rct mber sous leur propre poids, et à se refuser au détestable ministère des encensements, bracchia conciderunt ; votre
330 MERCREDI DE LA PREMIÈRE SEMAIiNE. langue tremblante , sur le point de renoncer à Jésus-Christ , s'est, arrêtée et n'a prononcé qu'avec peine les paroles de blasphème , lino-ua hœsit; en un mot, on vous a vus approcher de l'autel , où l'on vous conduisoit pour immoler aux idoles, tremblants, abattus, comme si l'on vous y eût conduits pour y être immolés vous* mêmes : Ara illa quo moriturus accessit , rogus Mi fuit. Telle sera votre perplexité, ame infldèle qui m'écoutez, sur le point d'une rechute. Et , reprend saint Cyprien , malgré ces lumières vives qui vousdécouvroient l'horreur de votre apostasie, vous vous êtes prosternés devant l'idole ; et vous avez déclaré , à la face du ciel et de la terre , que Jésus-Christ étoit un imposteur, et que vous n'aviez rien de commun avec lui. Ah! mes Frères, continuoit cet éloquent évêque , et je pourrois vous le dire à mon tour, que n'aviez-vous été jusqu'ici dans les ténèbres de votre première ignorance! pourquoi avez- vous connu le Seigneur de gloire? il vous auroit été bien plus avantageux de n'être jamais entrés dans les voies de la justice , que de retourner en arrière après les avoir connues. Pourquoi vous avons-nous découvert nous-mêmes la vanité des idoles ? vous ne seriez que des aveugles , et vous êtes des contempteurs de Jésus-Christ ; vous ne seriez que des adorateurs insensés du démon, et vous êtes des blasphémateurs affectés du Dieu véritable.
Mais en quoi , mes Frères , le mépris du pécheur, qui va retomber, me paroît-il laisser moins d'espérance de pardon? c'est qu'une rechute si prompte et si soudaine est une marque presque infaillible du peu de sincérité des démarches qu'il vient de faire pour se réconcilier avec Dieu ; c'est une preuve presque certaine qu'il n'a donné à Jésus Christ le baiser de paix que pour le trahir; en un mot, qu'il n'a reçu les sacrements que pour les profaner. En effet , mes Frères, se repentir, et retomber aussitôt ; venir se purifier, et se souiller encore de nouveau: est-ce être pénitent, ou plutôt n'est-ce pas être moqueur? Or il y a quelque chose de si insultant pour Dieu, qu'une vile créature s'humilie extérieurement devant lui , qu'elle lui demande grâce, qu'elle lui fasse des protestations réitérées de fidélité, et qu'en même temps elle l'outrage dans son cœur ; elle lui préfère les objets les plus indignes ; elle le renonce pour son Seigneur et pour son Maître ; en un mot, elle dément tout haut ce qu'elle dit tout bas ; qu'après un tel outrage, le sein de la miséricorde divine doit lui être fermé pour toujours.
Mais, dira-t-on, est-ce que la rechute n'est jamais précédée d'une conversion sincère? Je sais, mes Frères, que le sacrement de pénitence ne fixe pas l'instabilité du cœur humain; qu'il ne déracine pas ce fonds de corruption que la seule immortalité absorbera , comme disoit saint Paul ; et je ne prétends point dire ici absolument qu'on ait profané la pénitence , dès qu'on redevient pécheur après avoir clé pénitent. Mais, en premier lieu, lorsqu'on est sorti venta-
Moment justifié du pied des autels, et que la grâce sanctifiante, qui suit le sacrement, a créé dans l'homme un cœur nouveau , on ne passe pas dans un instant d'un état de justice à un état de péché. La grâce de la sanctification laisse dans l'ame des penchants et des impressions durables, comme l'habitude du vice. On peut retomber, je l'avoue: mais ce n'est qu'après une suite de jours et d'années; après que le temps a insensiblement affoibli la charité; après que mille infidélités secrètes ont préparé l'ame à une chute nouvelle , 5t disposé l'esprit de Dieu à l'abandonner. Or voyez, mon cher Auditeur, si c'est là l'image de vos rechutes, et si la grâce du sacrement conduit votre innocence fort loin.
En second lieu , outre la grâce sanctifiante, vous recevez encore dans le sacrement des grâces de conversion , qui sont les suites de la première; des secours qui ont dû vous faciliter la pratique de vos devoirs , vous donner de nouvelles forces contre le vice , et vous soutenir dans les occasions : et cependant vous vous retrouvez le même au sortir du tribunal. On voit, dans les mêmes circonstances, les mêmes chutes : la présence d'un objet triomphoit de votre faiblesse; elle en triomphe encore : une occasion injuste de gain séduisoit votre avarice; elle la séduit encore : une complaisance vous rendoit infidèle à votre devoir ; elle vous le rend encore. On ne voit pas que vous évitiez ces entretiens , ces lieux , ces assemblées, ces plaisirs qui sont pourtant de toutes vos confessions : vous n'en cultivez pas moins des liaisons toujours fatales à votre innocence : vous n'en rabattez rien d'un jeu qui est devenu la plus importante occupation de votre vie : vous n'en retranchez rien à des dépenses dont des créanciers, des domestiques et les pauvres eux-mêmes souffrent; rien à un sommeil , où, dans l'inutilité de vos pensées et dans la mollesse de votre lit, vous laissez reposer votre imagination sur des images toujours dangereuses à votre ame ; rien à une vie inutile qui vous damne. On ne voit ni précautions pour l'avenir, ni mesures pour le passé : les macérations, les veilles , et tout l'appareil de la pénitence, vous ne les connoissez même pas : la prière, le recueillement , la retraite, et tous ces secours si nécessaires à la piété , vous les négligez : en un mot , vous êtes encore le même ; et le pénitent en vous ressemble parfaitement au pécheur. Ah ! ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avoit chassé le démon de votre cœur: si cela étoit, dit Jésus-Christ dans l'Evangile, le royaume de Dieu seroit établi au-dedans de vous : Si in digito Dei ejicio dœmonia , profecto pervenit in vos regnum Dei ( Luc. , xi , 20). Quand vous avez guéri une ame, ô mon Dieu! il paroit que votre main toute-puissante s'en est mêlée : vos miracles et les transformations de votre grâce , sont durables; et ne ressemblent point à ces prestiges des imposteurs, qui échappent à la vue au moment même qu'on les voit paroitre.
La pénitence véritable , mes Frères, est un nouvel état du cœur
qui change nos actions, et corrige nos penchants. C'est un nouveau goût qui nous rend le péché amer, et le don céleste agréable ; c'est un nouvel amour qui nous fait aimer ce que nous avions méprisé , et mépriser ce que nous avions aimé : c'est une douleur efficace qui renonce en effet au péché ; une douleur juste qui le punit ; une douleur surnaturelle qui le déteste dans l'idée que Dieu lui-même en a ; enfin , une douleur prudente qui n'a jamais pris assez de mesures pour l'éviter. Jugez sur cette peinture, vous qui retombez sans cesse, si vos pénitences sont véritables, et si vous sortez du tribunal profanateur ou pénitent.
Je n'oscrois le dire , mes Frères , si les Saints ne l'a voient dit avant moi : ils ont tous regardé la pénitence de ces pécheurs qui retombent sans cesse , comme des dérisions publiques des sacrements ; comme des attentais semblables à ceux des infidèles qui venoient dans nos temples fouler aux pieds les mystères saints, ou qui sur des théâtres infâmes en exposoient la véritable représentation aux railleries des spectateurs. Aussi, de leur temps, un fidèle qui, après s'être purifié dans les exercices laborieux delà pénitence publique, rctomboit une seconde fois , n'étoit plus admis au nombre des pénitents publics. Ce n'est pas qu'on désespérât de son salut : mais outre qu'on craignoit que le remède , devenu trop commun , ne devînt méprisable 5 ah î on supposoit qu'un fidèle qui , après les pleurs et les travaux de la première pénitence relomboit encore , n'a voit été qu'un imposteur, un fantôme de pénitent, et qu'ainsi c'étoit exposer le sang de Jésus-Christ , que de l'offrir à un pécheur qui avoit pu en abuser. Il n'étoit pas jusques aux figures de la loi , qui n'annonçassent celte terrible vérité Celui dont la lèpre , après avoir été une fois guérie , repoussoit encore, étoit obligé de venir reparoître devant le grand-prêtre qui l'a voit guéri , et on le déclaroit immonde pour le reste de ses jours , c'est-à-dire anathème , séparé de l'autel et des sacrifices, et du commerce de ses frères : Immunditiœ condemnabitur ( Levit. , xm, 8).
Mon Dieu ! et on usoit de celle sévérité après une seule rechute! on se déficit d'une pénitence qui avoit pu être suivie d'une seconde infidélité: eh! jugez, mes chers Auditeurs, ce que les Saints auroient pensé des vôtres , et ce que l'Église en pense encore aujourd hui ; jugez des plaintes que vous faites quelquefois contre les ministres des sacrements, qui, vous retrouvant toujours infidèles, n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves , de peur de jeter le Saint aux chiens. Ah ! je sais que nous ne devons point aggraver le joug ; qu'on n'est pas moins maudit de Dieu lorsqu'on ajoute un seul iota à sa loi par un excès de rigueur, que lorsqu'on l'en retranche par une lâcheté criminelle; et qu'il ne faut pas fournir aux pécheurs, par une ostentation de sévérité , des prétextes de s'éloigner des choses saintes. Mais faut-il ouvrir à l'instant les trésors d'j sanctuaire à des profanes qui les ont mille fois souillés?
faut-il confier sans précaution le sang de Jésus-Christ à des perGdes qui l'ont mille fois livré? faut-il ajouter foi à des promesses si souvent violées? Ne devons-nous pas quelquefois, comme Élie, fermer le ciel sur des adorateurs de Baal qui boitent des deux côtés, et qui , en venant invoquer le Seigneur dans une solennité , vont encore au sortir de là sacrifier à l'idole? Ne faut-il pas, comme Elisée, savoir arrêter quelquefois l'huile de la grâce et la vertu des sacrements , lorsqu'on ne nous présente que des vases pleins , je veux dire des cœurs toujours prévenus des mêmes passions? Eh ! que fe rions-nous , en vous accordant un pardon que Dieu vous refuse , que multiplier vos crimes et vous charger d'une nouvelle malédiction ? Ah ! plût au ciel , ame infidèle qui m'écoutez , que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos rechutes honteuses, et que vos dérèglements n'eussent point rencontré un asile dans l'indulgence même du sanctuaire : on ne vous verroit plus dans les mêmes misères et dans les mêmes foiblesses depuis tant d'années que vous venez vous en accuser. Vous ne seriez plus couverte de cette lèpre que vous avez presque portée dès l'enfance , si , comme la sœur de Moïse, vous eussiez trouvé un législateur sage et sévère , qui , sans égard au rang que vous tenez dans votre peuple, sans acquiescer à la chair et au sang, vous eût séparée du tabernacle saint et du camp du Seigneur , jusqu'à ce que votre humiliation et votre douleur vous eussent disposée à recevoir la guérison , et à venir présenter vos offrandes avec le reste des fidèles. Une seule confession faite à un prêtre saint et éclairé vous auroit renouvelée : et vous voilà encore la même , après tant de sacrements et de démarches inutiles de pénitence.
Mais, que dis-je, la même ? Àh ! vous y avez ajouté des désordres qui n'ont jamais été pardonnes , pareeque vous ne vous en êtes jamais repentie comme il faut; vous y avez encore ajouté la circon stance affreuse d'un grand nombre de sacrilèges. Mais il eût donc mieux valu , me direz-vous , demeurer toujours endurcie dans mon habitude , et ne faire jamais d'efforts pour en sortir ? Sans doute , il eût mieux valu demeurer pécheur, que* venir profaner le sang de Jésus- Christ. Mais n'aviez-vous point d'autres moyens pour éviter le sacrilège? ne pouviez- vous pas vous disposer par une sincère pénitence à approcher dignement de l'autel? est-ce une alternative inévitable, ou d'abuser des choses saintes, ou de s'en éloigner? Ah! ce ne sont pas les remèdes divins qu'il faut fuir; ce sont les passions qu'il faut vaincre : ce n'est pas en devenant impie, qu'il faut éviter les profanations; c'est en usant avec piété des grâces de l'Eglise : ce n'est point en secouant le joug , qu'il faut devenir meilleur ; c'est en observant la loi avec les dispositions avec lesquelles elle veut être observée : ce n'est point en disant avec l'impie : Puisque la loi est une occasion de chute , pourquoi me condamne-t-on lorsque je ne l'observe Das? mais c'est en disant avec une ame
touchée ( Cant., c. v, 3) : J'ai lavé mes pieds, comment les salirois-je encore ? vous avez brisé mes liens, Seigneur; on ne me verra plus en resserrer les funestes nœuds : vous m'avez retiré des portes de l'enfer ; je n'y descendrai plus , de peur que mon dernier état ne soit pire que le premier. En effet, mes Frères, non-seulement la rechute est un vice que rien n'excuse, à cause de l'ingratitude, de la perfidie et du mépris qu'elle renferme : c'est encore un vice dont le pécheur a tout à craindre , à cause de l'impénitence et de Fétat tranquille de crime où elle le conduit tôt ou tard.
SECONDE PARTIE
Rien n'est si vrai , mes Frères , que les rechutes unissent enûn par un état fixe et tranquille de crime ; et vous n'en douterez plus, si vous voulez faire avec moi trois réflexions , qui sont les preuves incontestables de cette grande vérité. La première, que les ressources de salut , qui opèrent d'ordinaire la conversion des autres pécheurs , deviennent inutiles à celui qui retombe. La seconde, que, supposé même qu'il pût en faire usage , Dieu se lasse de les lui accorder. La troisième, que la bonté même de Dieu ne se lassant pas, la malignité particulière du péché de rechute , jointe au caractère du cœur humain, doit nécessairement conduire le pécheur à l'endurcissement. Renouvelez, je vous prie, votre attention.
En premier lieu, les voies ordinaires dont Dieu se sert pour convertir un pécheur sont les nouvelles lumières dont il le favorise. Une ame est éclairée comme par un rayon soudain sorti du sein de Dieu même, sur ses devoirs, sur ses infidélités, sur la vanité des choses d'ici-bas , sur la réalité des biens à venir ; alors le pécheur , surpris , s'indigne de la grossièreté de ses erreurs passées , et suit la vérité qui se présente. Mais à votre égard, mon cher Auditeur, vous qui, après avoir été touché de Dieu dans ce saint temps , reviendrez à vos premières voies , cette ressource de salut est désormais inutile. Car, je vous demande, que pourront la voix de Dieu et les vérités de la foi vous découvrir de nouveau? vous avez vu clair dans les maximes saintes, dans les illusions du monde , dans les vérités terribles d'un avenir ; ce ne sont plus là pour vous de nouvelles lumières, vous n'en serez plus ébloui, frappé, renversé; et du moins elles ont perdu pour vous la surprise , et l'effet de la nouveauté si heureux dans les autres pécheurs. Et certes , que vous apprendroient-cllcs? Que le monde est un abus? vous le disiez vous-même dans vos moments de componction. Que Dieu seul mérite d'être servi? vous le protestiez il n'y a qu'un jour au pied de ces autels. Que le salut doit être la grande affaire du chrétien ? vous en conveniez devant Jésus-Christ. Que le péché est le seul malheur qui puisse arriver à l'homme? vous étiez surpris de l'avoir jusque-là ignoré , si vivement vous le voyiez alors. Ou'a donc de nouveau Dieu même
à vous apprendre ? Il peut encore vous éclairer ; je le sais : mais semblable à un homme qui marche en plein midi , vous ne ferez pas même attention à cette nouvelle lumière ; vous vous êtes familiarisé, et avec elle et avec vos passions ; vous avez réconcilié dans votre cœur la clarté et les ténèbres. Ah ! auparavant un seul rayon de grâce, une seule vérité montrée , eût gagné votre cœur : aujourd'hui les lumières les plus vives ne feront plus d'impression sur un esprit accoutumé à voir. La première fois que les Israélites virent durant la nuit la colonne lumineuse qui dcvoit les précéder , la nouveauté du spectacle les frappa : ils craignirent la majesté du Dieu qui résidoit au milieu d'eux ; la terreur , l'admiration , le respect les rendit dociles aux ordres de Moïse. Mais quand ils furent une fois retombés dans leurs murmures ; ah ! cette lumière céleste eut beaureparoîlre, ce ne fut plus pour eux qu'un spectacle ordinaire qui ne changea rien à leurs mœurs. Et voilà l'effet que produiront sur vous les vérités du salut , et les lumières du ciel désormais accoutumées.
Une seconde ressource de salut pour les autres pécheurs, c'est le goût de la grâce j c'est une nouvelle consolation qui suit les commencements de la justice, un attrait divin qui emporte le cœur. Mais vous, ame inûdèle, qui avez éprouvé ces saintes impressions, qui avez dit au Seigneur , comme cet Apôtre : Seigneur , il fait bon ici avec vous ; que pourra vous offrir de doux une nouvelle et sainte vie, que vous n'ayez déjà goûté? Un seul devoir de piété accompli avec onction , un seul sentiment tendre de salut , triomphent souvent de la dureté d'un pécheur : mais pour vous , ah ! vous vous êtes fait uu cœur accoutumé à sentir , à soupirer , à gémir ; et après cela , à retomber : vous avez une de ces âmes tendres , nées avec quelques sentiments de religion , qui sont touchées de tout , et qui ne le sont jamais comme il faut. Ce n'est pas l'endurcissement qui vous damnera ; c'est une sensibilité de conscience qui vous amuse, et ne vous corrige point. Si vous aviez un cœur de pierre comme ces pécheurs tranquilles, endurcis, un coup de la grâce pourroit du moins le frapper , le briser , l'amollir ; mais vous avez un cœur tout de cire, dit le prophète , sur lequel les dernières impressions sont toujours les plus vives; facile à émouvoir, difficile à Axer, vif dans un moment de grâce , plus vif encore dans un moment de plaisir. Ah ! mon cher Auditeur, si vous saviez quel est le danger de votre état et qu'il y a peu à espérer pour votre salut, vous frémiriez. Je ne veux pas vous jeter dans le désespoir ; mais je vous dis en tremblant moi-même , que les conversions des âmes qui vous ressemblent sont très rares , et presque impossibles : l'arrêt de Jésus-Christ là-dessus est terrible. Celui , dit-il, qui, après avoir mis la main à la charrue, regarde derrière lui, n'est point propre au royaume de Dieu : Non est aptus regno Dei ( Luc, ix, 62 ). Jésus- Christ ne dit pas, il perd le droit qu'il avoit au royaume de Dieu il se met en danger d'en être exclu pour toujours : non ; mais il
n'est poiut propre ; non est aptus : c'est-à-dire, ses inclinations, son fonds , le caractère particulier de son cœur, le rendent inhabile au salut. Quand on dit qu'un homme n'est point propre aux sciences, à lépée , à la robe; c'est-à-dire , qu'il a apporté en naissant des défauts incompatibles avec les fonctions de cet é(at, et que certainement il n'y réussiroit pas. Et voilà ce que dit Jésus-Christ du pécheur de rechute par rapport au salut : Que de tous les caractères, il n'en est point de moins propre au royaume de Dieu : non est aptus ^egno Dei.
Un impudique peut être touché; et David Gt pénitence de son adultère. Un impie peut être frappé de Dieu, et sentir le poids de la majesté qu'il a voit blasphémée ; et Manassès dans les chaînes adore le Dieu dé ses pères dont il avoit renversé les autels ; un publicain peut renoncer à ses injustices ; et Zachée, après avoir restitué ce qu'il avoit ravi, répand libéralement son propre bien dans le sein des pauvres. Les personnes engagées dans le monde et dans les plaisirs peuvent tout à coup être éclairées; et Madeleine, aux pieds de Jésus-Christ, pleure des péchés que son amour efface encore plus heureusement que ses larmes. Mais un Achab, qui, averti par Ëlie, tantôt se couvre de cendre et de cilice, puis retourne à Béthel sacrifier à Baal, et revient encore, et au prophète et à ses faux dieux : mais un Scdéeias, qui, touché de temps en temps des remontrances de Jérémie, l'envoie chercher en secret, le consulte sur la volonté du Seigneur, elau sortir de là retombe dans son aveuglement, fait jeter le prophète dans une fosse, et le rappelle ensuite pour le consulter encore et l'outrager le lendemain ; mais un Saiil , qui , tantôt touché de 1 innocence de David : Vous êtes plus juste que moi, lui ditil, et un moment après le cherche encore pour le perdre : ah! on ne lit nulle part qu'ils aient fait pénitence, et l'Écriture nous les présente partout comme des princes réprouvés et haïs de Dieu.
D'où vient cela, mes Frères? c'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr, qui sait prendre son parti ; une fermeté de raison capable d'une résolution ; et qui, la droite voie une fois connue, y entre et ne s'en détourne pas aisément : elle suppose une ame forte, qui peut être au-dessus d'un dégoût, d'un obstacle, d'un péril, de sa propre foiblesse : une ame généreuse, qui sait mépriser un plaisir; sensée, qui ne se conduit, ni par goût, ni par sentiment, ni par caprice, mais par des règles de foi et de prudence : en un mot, pour former une ame chrétienne, il fautquelque chose de grand, d'élevé, de solide, et qui soit au-dessus des foiblesses vulgaires. Or vos rechutes ne partent que d'une inégalité de raison, qui ne sait pas se déterminer; dune foiblesse de cœur, qui plie au premier obstacle; d'une inconstance d'esprit qui flotte toujours, pour qui la nouveauté a des charmes inévitables; qui s'ennuie bientôt d'un même parti de vie, et qui n'est ingénieux qu'à se justifier à soi-même ses changements, Vous paroissez sensé aux yeux des hommes, parecque
la vanité soutient vos démarches extérieures; mais jugez de vousmême par rapport à Dieu, par votre conduite intérieure et cachée : vous êtes le plus léger de tous les hommes : vous êtes une de ces nuées sans eau, que les vents agitent à leur gré , dit saint Jude [Ep. Jdd., 12 et 13 ) ; un de ces astres errants , qui n'ont jamais de route assurée ; une 'mer inconstante et orageuse, qui , après avoir jeté des cadavres hors de son sein, s'enfle encore et va les reprendre sur les mêmes bords où elle venoit de les laisser : Fluctusferi maris, de spumantessuas confusiones. Mais que prétends-je ici, mon cher Auditeur, en vous prouvant que vous n'êtes point propre au royaume de Dieu ? vous décourager ? vous dissuader de travailler à votre salut ? à Dieu ne plaise ; mais vous faire trembler sur des rechutes qui sont comme le triste préjugé de votre réprobation.
Je n'ajoute pas ici que la ressource des sacrements , si utile aux autres pécheurs, est inutile aux pécheurs dont je parle: c'est une vérité déjà démontrée. Nos soins dans le tribunal sont souvent heureux sur des âmes criminelles, qui jusque-là avoient vécu dans un oubli entier de Dieu. Mais vous, mon cher Auditeur, vous n'y apportez que des larmes instruites à mentir, comme dit un Père, et des vices déjà mille fois détestés : vous traînez le poids de vos crimes de tribunal en tribunal : on vous voit, à chaque nouvelle rechute, chercher un nouveau confesseur, pour vous épargner la honte qui accompagneroit l'aveu des mêmes foiblesses ; et vous faites gémir les ministres du Seigneur, que vous n'êtes venu, ce semble, instruire de vos honteuses fragilités, que pour leur laisser, en les abandonnant ensuite, plus de loisir de les déplorer devant Dieu. Quelle ressource de salut peut-il donc vous rester? La connoissance de vos devoirs ? personne ne les connoît mieux que vous. Le goût de îa piété et les sentiments de la grâce? jamais cœur n'y fut plus sensible que le vôtre. L'usage des sacrements? ah ! vos maux sont ac coutumes désormais à ces divins remèdes. Grand Dieu , qui connoissez ceux qui vous appartiennent , et qui les avez marqués sur le front d'un sceau ineffaçable , comptez-vous dans ce nombre beaucoup de ces âmes dont je parle? Tremblez donc , mon Frère , si vous êtes sage ; et demeurez ferme dans la voie sainte , si la grâce des sacrements vous y a établi , de peur que le Seigneur ne se retire de vous , et que vous ne retombiez enfin pour ne plus vous relever.
Seconde réflexion qui prouve que les rechutes finissent tôt ou tard par un état fixe et tranquille de crime. Dieu se lasse de suivre les pas d'un pécheur qui retombe sans cesse, et de lui tendre si souvent une main favorable : cette sensibilité qui vous reste encore pour les vérités du salut s'éteindra ; ces retours qui ne peuvent vous laisser tranquille dansle crime se calmeront; ces grâces qui vous rappellent encore quelquefois ne seront plus accordées. Je le disois il y a peu de temps, rien n'éloigne Dieu d'une ame, comme lorsque le pécheur prend plaisir de réparer sans cesse l'ouvrage du démon , et d'édifier M. 1. 22
tous les jours de nouveau ce que la grâce venoit de détruire en lui. 11 est écrit dans les livres saints, que celui qui voulut relever les murs de Jéricho , que le Seigneur avoit démolis au seul bruit des trompettes des prêtres de Juda , fut frappé d'une malédiction éternelle. Ah! quand une fois la parole retentissante de 1 Evangile, figurée par les trompettes de Juda, dans la bouche des ministres saints , a détruit dans un cœur la criminelle Jéricho que le démon y avoit élevée , la miséricorde de Dieu s'indigne que le pécheur ingrat ose la relever sur ses propres ruines , et une malédiction terrible est d'ordinaire la peine de cet attentat.
Et au fond , quel sujet aurez-vous de vous plaindre, quand Dieu en usera envers vous avec cette juste sévérité ? N'est-il pas le maître de ses dons? Mais d'ailleurs , ne vous a-t-il pas attendu assez longtemps à pénitence? Quelles voies n'a-t-il pas tentées pour fixer les vicissitudes éternelles de votre cœur? les afflictions? il vous en a ménagé ; les maladies ? vous en avez été frappé ; la perfidie des personnes sur lesquelles vous comptiez? vous l'avez éprouvée; l'amertume des plaisirs ? il en a répandue pleines mains sur les vôtres; des lumières vives ? des remords cuisants ? hélas ! c'est d'où vous sont venus ces intervalles de pénitence qui ont partagé vos désordres. Eh ! ne faut-il donc pas enfin qu'il ait ses moments de justice , comme il a ses moments de miséricorde, et qu'après avoir attendu si long-temps avec bonté , si l'arbre cultivé , arrosé, portera enfin du fruit , il le maudisse enfin , retrouvant encore au retour tous ses soins inutiles ?
Mais quand même Dieu ne se retireroit pas du pécheur qui retombe, la malignité toute seule de la rechute et le caractère du cœur humain devroient conduire l'ame à l'état dont je parle. En effet , il en est des rechutes de l'ame comme de celles du corps : on vous l'a dit , et vous le savez ; elles finissent d'ordinaire par une extinction entière et irrévocable de la vie. La première fois qu'on tombe , on trouve encore des ressources dans la force de l'âge , dans la vigueur du tempérament ; et le retour est facile : mais à mesure que vous retombez, le corps s'use, la santé s'affoiblit , la nature succombe , et toute attaque presque devient mortelle. Ainsi dans la vie chrétienne, on se relève aisément d'une première chute: la toi , pas encore éteinte ; les inclinations de la grâce , encore sensibles ; la santé de l'ame , pas tout à fait affoiblie ; tout cela peut faciliter un retour au pécheur : mais vous retombez; ah ! les lumières peu à peu s'éteignent, la force de l'ame s'use , les dons de la grâce dépérissent ; et enfin , vous retombez si souvent, que vous retombez pour ne plus vous relever, et que l'ame demeure comme accablée sous le poids d'une dernière chute.
En voulez-vous voir dans les livres saints une image bien terrible et bien naturelle , et y lire la triste destinée d'une ame qui retombe ? Rappolez-vous l'histoire de l'idole de Daaoii • elle tombe devant
l'arche, les prêtres des Philistins effrayés accourent ; leurs soins celte fois sont heureux ; ils relèvent l'idole à l'instant, ses pieds, ses mains sont encore à leur place , et celte première chute ne l'a pas mise hors d'état d'être de nouveau placée sur l'autel. Mais Dagon retombe ; ah! les prêtres accourus à ce nouvel accident s'efforcent en vain de le relever : Dagon est tristement étendu par terre, immobile pour toujours à la place où il est tombé ; la tête et les deux mains séparées du tronc, ce n'est plus qu'une masse informe qui ne laisse aucun espoir qu'on puisse la relever, et une figure mutilée qui n'est plus propre qu'au feu : Porrb Dagon solus truncus remanserat in loco suo (1 Reg., v, 5).
Voilà , mon cher Auditeur , voilà votre histoire. Vos premières chutes n'a voient pas détruit et brisé, pour ainsi dire, en vous, l'image céleste du Créateur ; les puissances de votre ame étoient encore en état; vous n'étiez pas entièrement séparé de Jésus-Christ votre divin chef; et les soins de ses ministres vous eussent relevé et rétabli dans votre première place. Mais vous allez encore retomber ; ah ! l'image du Créateur va enfln se briser ; Jésus-Christ, votre divin chef, va se séparer de vous pour toujours ; vous tomberez pour ne plus vous relever; vous ne serez plus qu'un tronc informe, qu'on ne peut plus remettre à sa place, et dont la destinée ne peut plus être qu'un feu éternel : Porrb Dagon solus truncus remanserat in loco suo.
Ah ! mes Frères, tel est le caractère des rechutes ; la dernière ajoute toujours quelque chose à celle qui l'a précédée ; vous retombez toujours avecquelque nouvelle circonstanccqui vous renfonce d'un degré dans le précipice ; ce sont comme des plaies journalières qui en rouvrent une ancienne déjà fermée, en aigrissent le mal, et le rendent enfin incurable.
Ah ! c'est alors, mes Frères, que le démon est paisible possesseur d'une ame : In pace sunt ea quœ possidet (Luc, n, 21) ; outre qu'il y est rentré avec sept esprits encore plus méchants que lui, dilTEvangile , il est bien plus fort et plus en état de se maintenir dans sa nouvelle possession, que lorsqu'il en fut chassé la première fois, parcequ'il est plus instruit : il reconnoît les endroits de votre ame par où Jésus-Christ avoit accoutumé d'y rentrer, et de l'en chasser honteusement ; il a étudié les inclinations de votre cœur qui conser voient encore quelque intelligence avec la grâce; ah! c'est là qu'il se retranche, pour ainsi dire; ce sont là les avenues qu'il fortifie et qu'il rend inaccessibles. Ainsi vous étiez touchéautrefois à l'approche d'une solennité , vous ne le serez plus : une mort soudaine vous alarmoit ; vous la verrez sans y faire de réflexions : les discours de piété vous trouvoient toujours sensible ; on tonneroit que vous n'entendrez plus : ia seule présence d'un homme de bien faisoit naître en vous des désirs secrets de vertu ; vous serez le premier à parler avec dérision de la m nleté de ses exemples : vous aviez encore retenu certaines pratiques de piété qui réveilloient votre foi ; vous vivrez sans joug et sans règle :
H voilà comme votre dernier état deviendra pire que le premier. Vous iviez encore autrefois des jours marqués pour les sacrements; vous faisiez de temps en temps quelque effort pour rompre vos vicieuses inclinations : mais depuis que Dieu s'est retiré, et que l'esprit impur a rentré dans votre ame, vous entassez monstre sur monstre; pas le plus petit retour sur vous-même ; plus d'autres troubles, que ceux qui vous viendront de vos passions traversées ; plus d'autre crainte, que de manquer d'occasions de crime ; plus d'autre vicissitude dans votre cœur , que la naissance de quelque nouvelle passion ; plus <le dégoût, que pour la piété et la justice. Aussi nous voyons tous les jours qu'il n'est pas de pécheurs plus extrêmes dans leur désordre, que ceux qui, après avoir fait quelque temps profession de piété et suivi des routes saintes, se rengagent dans les plaisirs , et se rendent au monde et à ses charmes : il semble que Dieu , indigné de leur apostasie, maudit ces âmes inconstantes et légères; qu'il les frappe de vertige et d'aveuglement ; qu'il les livre à un sens réprouvé et à toute la corruption de leurs désirs : ce ne sont plus des pécheurs; ce sont des monstres sans foi, sans religion, sans pudeur, sans aucun frein qui les retienne : non , la piété ne dégénère jamais en vice médiocre. La manne, cette viande formée dans le ciel, lorsqu'elle venoit à se corrompre sur la terre , dit l'Ecriture , répandoit àl'entour une puanteur insupportable, et ce pain céleste n'étoit plus qu'un amas de vers et de pourriture : Scaterecœpit vermibus, atque computruit (Exod., xvi, 20 ) . Ah ! voilà le sort d'une ame, qui, élevée dans le ciel, par une sincère conversion , en tombe, pour ainsi dire, ï)ar un indigne retour, et vient se corrompre sur la terre : ce n'est plus qu'un spectacle d'horreur ; ce n'est plus qu'un sépulcre plein d'infection ; elle n'exhale plus qu'une odeur de mort fatale à tous ceux qui l'approchent ; et il n'est pas de corruption , dit un prophète , pire que la sienne : Corrumpetur putredine pessimâ (Mich. , ii, 10).
Recueillons, mon cher Auditeur, avant que de finir, toutes ces ve rites importantes : en voici le fruit. Etes-vous debout , prenez garde de ne pas retomber ; souvenez-vous que vous portez le trésor de la grâce recouvrée dans un vaisseau de terre; fuyez l'apparence du mal ; priez beaucoup; défiez-vous de vous-même; apprenez dans vos chutes passées le moyen de les éviter, et tirez le bien du mal à l'exemple de Dieu même : quand on a été pécheur, le retour au vice est si aisé et le pas si glissant, que les précautions , pour éviter ce malheur, ne sauroient être excessives. Mais vivez-vous encore dans ces alternatives de grâce et de péché , ah ! déclarez-vous enfin ; c'est assez balancer entre le ciel et la terre. Si Baal est dieu , adorez-le tout seul, à la bonne heure; mais si le Seigneur est le Dieu véritable, n'adorez plus que lui seul aussi. Pourquoi ces efforts pour revenir à lui, et ces foiblesses qui vous en séparent? pourquoi ces Tentions journalières du crime et de la vertu dans votre cœur?
pourquoi ces plaisirs et ces larmes ? Ah ! ou essuyez vos larmes pour toujours , et recevez votre consolation en ce monde ; ou n'y poursuivez plus d'autres plaisirs que ceux de la grâce et de l'innocence : fixez-vous enfin. Je ne parle ici que pour l'intérêt même de votre repos. Quelle vie pénible, que ces vicissitudes éternelles de vice et de vertu ; vous le savez : éternellement combattu , et par ces troubles amers qui vous rappellent à l'innocence, et par ces penchants infortunés qui vous rentraînent dans le crime ; toujours occupé , ou à pleurer vos foiblesses, ou à surmonter des remords; jamais heureux , soit dans le vice où vous ne trouvez point de paix , soit dans la vertu où vous ne pouvez vous faire une situation durable ! Ayez donc pitié de votreame, mon cher Auditeur, établissez enfin une paix solide dans votre conscience ; profitez de ces traits de miséricorde que Dieu lance encore sur votre cœur : peut-être touchez-vous à cette dernière rechute qui doit enfin terminer, par le prix de l'endurcissement, toutes les ingratitudes de votre vie, et que, comme un arbre mort, vous allez rester pour toujours sur le côté que vous tomberez. Fixez donc dans le bien toutes les agitations de votre ame; afin que, fondé et enraciné dans la charité, vous ne soyez plus un homme temporel, et que vous puissiez un jour aller recueillir dans le ciel la couronne d'immortalité destinée à ceux qui persévèrent jusqu'à la fin.
Ainsi soit-il.
SERMON
Miserere mei , Domine, FM David.
Soigneur, Fils de David , ayez pitié de moi. v JVUtth. , xv, 22. )
Tel est le gémissement d'une ame touchée de ses misères , et qui s'adresse au souverain médecin , dans la miséricorde duquel tout seul elle espère en trouver le remède. G'étoit autrefois la prière d'une femme chananéenne, qui vouloit obtenir du Fils de David la guérison de sa fille. Persuadée de sa puissance , et attendant tout de sa bonté pour les malheureux , elle ne connoît pas de moyen plus sûr de se le rendre propice, que le cri de sa douleur, et le simple récit de son infortune. Et c'est le modèle de prière que l'Eglise nous propose aujourd'hui, pour nous animer et nous apprendre à prier; c'est-à-dire, nous rendre plus aimable et plus familier ce devoir, le plus essentiel à la piété chrétienne.
Car, mes Frères, prier, c'est la condition de l'homme ; c'est !e premier devoir de l'homme, c'est l'unique ressource de l'homme \
c'esttoutc la consolation de l'homme ; c'est toutl'hommc, pour parler le langage de l'Esprit saint.
Oui, mes Frères, si le monde entier, au milieu duquel nous vivons , n'est qu'une tentation continuelle ; si toutes les situations où nous nous trouvons, et tous les objets qui nous environnent, paraissent d'accord avec notre corruption, ou pour nous affoiblir, ou pour nous séduire ; si les richesses nous corrompent, l'indigence nous aigrit, la prospérité nous élève , l'affliction nous abat , les affaires nous dissipent, le repos nous amollit, les sciences nous enflent, l'ignorance nous égare , les commerces nous répandent trop au-dehors, la solitude nous laisse trop à nous-mêmes, les plaisirs nous séduisent , les œuvres saintes nous enorgueillissent , la santé réveille les passions , la maladie nourrit, ou la tiédeur, ou les murmures; en un mot, si, depuis la chute de la nature, tout ce qui est en nous ou autour de nous est pour nous un nouveau péril : dans une situation si déplorable , ô mon Dieu ! quel espoir de salut pourroil-il encore rester à l'homme, si, du fond de sa misère il ne faisoit monter sans cesse des gémissements vers le trône de votre miséricorde , afin que vous daigniez vous-même venir à son secours , mettre un frein à ses passions indomptées , éclairer ses erreurs , soutenir sa foiblesse , adoucir ses tentations , abréger les heures du combat , et le relever de ses chutes ?
Le chrétien est donc un homme de prière : son origine , sa situation, sa nature , ses besoins , sa demeure, tout l'avertit qu'il faut prier. L'Eglise elle-même, où la grâce de la regénération l'a incorporé , ici-bas étrangère , y est toujours gémissante et plaintive : elle ne reconnoît ses enfants que par les soupirs qu'ils poussent sans cesse vers leur patrie ; et le chrétien qui ne prie pas se retranche lui-même de l'assemblée des saints, et est pire qu'un infidèle.
D'où vient donc , mes Frères , qu'un devoir si essentiel , et si consolant même, pour l'homme, est aujourd'hui si négligé? D'où \ ient qu'on le regarde, ou comme un devoir triste et ennuyeux , ou comme le partage seulement des âmes retirées ; de sorte que nos instructions sur la prière n'intéressent presque pas ceux qui nous écoulent , persuadés qu'elles conviennent plus au cloître qu'à la cour?
D'où vient cet abus , mes Frères, et cet oubli si universel de la prière dans le monde? De deux prétextes que je veux aujourd'hui combattre: premièrement, on ne prie pas, pareequ'on ne sait pas prier, dit-on, et qu'on y perd son temps; secondement, on ne prie pas , pareequ'on se plaint qu'on ne trouve dans la prière que des égarements d'esprit qui la rendent insipide et insoutenable. Premier prétexte tiré de l'ignorance où l'on est sur la manière dont il faut prirr. Second prétexte pris dans les dégoûts et les difficultés de la prièrr. 11 fa ut donc, premièrement, vous apprendre à prier, puisque
roos ne le savez pas. Il faut, en second lieu, vous faciliter l'usage delà prière, puisque vous v trouvez tant de peine et de difficulté. Implorons, elc