TROISIÈME PARTIE
Toutes les autres dispositions dont nous venons de parler ne sont que les préparations extérieures de la pénitence : la douleur en est lame et la vérité. La vertu du sacrement peut suppléer à la confession extérieure de nos fautes , lorsque des obstacles involontaires nous en ôtent le pouvoir ; mais elle ne peut suppléer au sentiment intérieur qui les déteste, parceque c'est lui qui forme le pénitent : tout le reste peut être remplacé par la douleur ; la douleur ne peut être remplacée que par elle-même.
Cependant rien de plus rare parmi les pécheurs, qui viennent s'avouer coupables au tribunal, que cette douleur de pénitence, à laquelle seule la rémission des péchés est promise ; et c'est ici cette troisième sorte de malades, dont parle aujourd'hui l'Evangéliste , qui ne reçurent pas de Jésus-Christ le bienfait inestimable de la guérison : aridorum^ ceux qui avoient les membres secs ; c'est-à-dire ceux qui portent au tribunal un cœur sec, une ame insensible; et qui, après avoir senti les impressions les plus vives et les plus extrêmes des passions , ne trouvent en eux aucun sentiment pour la pénitence.
Or , comme l'illusion est ici dangereuse , et que chacun se flatte de porter au tribunal cette douleur qui suffit pour la justification du pécheur, il importe d'établir en quoi elle consiste.
Premièrement, cette douleur est un mouvement de la grâce et non de la nature : il faut que le trouble qui naît de l'horreur de nos crimes soit une opération invisible de l'Esprit de Dieu, dit le dernier concile, qui nous porte à détester tout ce qui a pu lui déplaire; qu'il soit une vue de foi qui nous découvre dans le péché, et l'outrage qu'il fait à Dieu, et les malheurs où il précipite l'homme; qu'il soit enfin un commencement de nouvel amour, qui ne nous rende le crime odieux, que parcequ' il commence à nous faire aimer le Seigneur, source de toute justice : première condition marquée dans notre Evangile. Il falloit que l'ange du Seigneur descendit, et troublât l'eau , afin que les malades fussent guéris : Angélus autem Domini descendebat... et movebatur aqua ( Joan., v, 4). Il faut que l'Esprit de Dieu descende dans nos cœurs pour y opérer des agitations salutaires : tout autre trouble seroit un trouble humain et inutile aux malades.
Or le trouble que la plupart des pécheurs portent au tribunal est un trouble d'amour-propre, et auquel l'Esprit de Dieu n'a point
de part. Les uns prennent pour la douleur de la pénitence, ces alarmes secrètes que l'orgueil oppose toujours à la déclaration de nos crimes ; ce poids d'iniquités qui fatigue le cœur, auquel il en coûte tant de s'avouer coupable ; ces déchirements cruels, que les œuvres de ténèbres, sur le point de se manifester et d'éclore, font sentir à la conscience pécheresse , semblables à des serpents, qui ne sauroient sortir sans déchirer le sein qui les a enfantés ; en un mot, ces inquiétudes d'une mauvaise honte, qui ne trouve d'odieux dans le crime, que la peine de l'avouer. Ils confondent leur orgueil avec leur repentir; l'opposition qu'ils ont à l'humiliation de la pénitence, avec le repentir sincère qui y dispose ; la haine de la confession , avec la douleur de leurs crimes : ils ne sont qu'orgueilleux et confus, et ils croient être touchés et pénitents.
Ce n'est pas que la même grâce qui opère le repentir, n'opère aussi une confusion salutaire, et qu'il n'y ait une honte qui conduit au salut, comme dit l'Esprit saint. Détournez de moi vos regards , ô mon Dieu, disoit un roi pénitent; je ne puis plus soutenir devant vous toute la confusion dont mes crimes me couvrent : Et confusio faciei meœ cooperuit me (Ps. xliii, 16). Mais cette honte formée par la douleur ne trouve son motif que dans la douleur même. Ce n'est pas le jugement du ministre de la confession, qui la produit dans notre ame ; c'est l'œil de Dieu qui la voit, et qui connoît toute l'ignominie de son état : elle ne compteroit même le mépris de tous les hommes pour rien, si elle avoit le Seigneur tout seul pour témoin de son innocence : au contraire, quand elle seroit seule sur la terre, ou cachée dans les plus profonds abîmes, les regards de Dieu seul sur ses souillures la couvriroient de la même confusion ; et partout où elle porteroit devant lui ses plaies, elle y porteroit ses troubles et sa honte. Les inquiétudes secrètes et honteuses de l'orgueil ne sont donc pas les troubles salutaires de la pénitence
Il en est d'autres qui prennent la douleur qui forme le repentir, pour ce trouble qui naît de la crainte toute seule des peines éternelles : ce trouble, qui, ouvrant l'enfer et tous ses tourments au pécheur, ne lui découvre rien de plus odieux dans l'iniquité, que la punition dont elle est suivie : ce trouble, qui n'est lui-même qu'un désir que le crime pût être impuni ; qui arrête l'action , dit saint Augustin, sans changer la volonté; qui nous rend timides, sans nous rendre pénitents ; qui nous fait craindre le châtiment, sans nous faire haïr l'offense ; et qui ne compteroit pour rien d'outrager son Dieu, si la perte de son amour devoit borner toute son infortune.
Je sais que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse ; qu'il est utile de percer souvent, des yeux de la foi , ces abîmes de feu et ces ténèbres éternelles où il y aura des pleurs et (1rs grincements de dents, et de descendre tout vivants dans l'enfer, pour faire de ce souvenir salutaire un frein à nos passions indomp-
tées. Je sais que cette crainte est un don de l'Esprit saint, et mon dessein n'est pas d'ôter aux pécheurs un moyen de salut, et un motif de componction que Jésus-Christ leur propose, que l'Eglise leur recommande, que les saints ont eu sans cesse devant les yeux, et dont nous nous servons tous les jours dans ces chaires chrétiennes, pour troubler la fausse paix des âmes criminelles. En effet, ô mon Dieu ! si avec tous vos foudres et vos flammes vengeresses, l'iniquité ne laisse pas de prévaloir sur la terre ; si malgré l'enfer et ses ardeurs éternelles que votre justice a préparées aux pécheurs , toute chair ne laisse pas de corrompre sa voie, resteroit-il encore quelque foi parmi les hommes, si nous venions imprudemment leur faire un point de vertu de fermer les yeux à ces spectacles terribles ; ou si nous leur faisions un vice, du motif le plus commun et le plu* ordinaire de la piété? Il est peu de ces âmes nobles et sublimes, que l'amour et la reconnoissancc toute seule attachent à votre service : c'est la sagesse des parfaits; mais les foibles ont besoin d'indulgence, et vous voulez que notre intérêt même entre toujours pour beaucoup dans notre fidélité.
Ce n'est donc pas la crainte des tourments destinés à l'impie que ;e veux exclure de la véritable pénitence : elle en est la préparation, quoiqu'elle n'en soit pas l'ame et le fonds ; car l'amour tout seul , qui a fait les pécheurs , peut former des pénitents : l'amour tout seul , qui a ravi notre cœur à Dieu , peut le lui rendre : l'amour tout seul , qui faisoit tout le dérèglement de notre volonté , peut y rétablir l'ordre et faire notre justice , et vous ne sauriez vous réconcilier avec Dieu , si vous ne commencez du moins à l'aimer plus que les vaines créatures qui vous avoient éloigné de lui , et si la vertu du sacrement , jointe à cet amour encore foible , ne le perfectionne et n'opère en vous la véritable justification : ce n'est pas , dis-je, la crainte des peines que je veux ici exclure de la pénitence ; c'est cette disposition criminelle où se trouvent la plupart des pécheurs qui approchent du tribunal , lesquels , sans un enfer et ses tourments , vivroient comme des athées , sans foi , sans conscience , sans sacrements; lesquels ne connoissent de la religion que ses menaces, et qui , dans le secret de leur cœur, sont fâchés que Dieu soit juste, et qu'il ait attaché aux plaisirs les plus honteux de? flammes éternelles.
Et ne croyez pas que ce soit ici une disposition rare ou chimérique; rien n'est plus réel et plus commun. La crainte fait presque toute notre religion ; c'est la pensée seule des peines à venir qui peuple les tribunaux de la pénitence : nous y faisons divorce pour un moment avec nos passions ; et nous nous en séparons , comme on quitte des objets encore chers mais funestes. Semblables à la femme de Loin, nous ne haïssons pas Sodome; nous n'en craignons que les flammes : nous nous en séparons à regret ; et notre cœur y tient encore , tandis que la crainte toute seule du danger nous en éloigne.
L'esprit de la véritable piété est plus rare qu'on ne pense-, tous les dehors du culte ne roulent presque que sur de fausses vertus : nous ne comptons pour offenses de Dieu que celles qui sont suivies d'une punition éternelle ; celles qui se bornent à lui déplaire , nous ne les comptons pour rien ; et si nous voulons sonder nous-mêmes notre cœur, nous sentirons que nul principe d'amour et de grâce ne nous fait agir, et que l'enfer est la seule divinité que nous craignons.
Mais comme la méprise est ici aisée, si vous me demandez à quelles marques on peut discerner ce trouble heureux qui forme les vrais pénitents, de cette honte d'orgueil, ou de cette crainte toute mercenaire qui ne forme que des esclaves , je dis , en second lieu , que la douleur de la pénitence renferme une résolution réelle et sincère de finir nos désordres , et de commencer une vie sainte et chrétienne : c'est ce qui nous est figuré dans la guérison de notre paralytique. Souhaitez-vous d'être guéri? lui demande Jésus-Christ : Fis sanus fieri ( Joan., v, 6)? Il paroissoit sans doute fort inutile de le demander à un malheureux qui gémissoit sous le poids de ses maux ; et l'on ne pouvoit douter que trente-huit années d'infirmité ne lui fissent souhaiter vivement sa délivrance. Mais Jésus- Christ vouloit nous apprendre par-là, que le pécheur, comme ce paralytique, sincèrement touché de ses maux , doit en venant se présenter au tribunal pouvoir se rendre ce témoignage à lui-même, que, réellement et de bonne foi , il veut être guéri ; c'est-à-dire renoncer à ses passions invétérées , et prendre le parti de la piété.
Or, je vous demande, mon cher Auditeur, lorsque vous venez aux pieds du prêtre, êtes- vous de bonne foi dans cette résolution? Fis sanus fieri? Pouvez- vous vous rendre ce témoignage à vous-même, que vous voulez rompre sincèrement tous les liens qui vous attachent encore au monde et à vos plaisirs criminels , et vous ranger avec ce petit nombre d'ames fidèles de votre rang et de votre état , qui , après avoir quelque temps vécu , comme vous , au gré de leurs passions , sont revenues à Dieu , et opèrent leur salut dans la pratique solide et constante des vertus chrétiennes? Commencez-vous à vous faire un plan de nouvelle vie? Ne comptez- vous pas encore sur les mêmes mœurs, sur les mêmes plaisirs, sur les mêmes liaisons après la confession? Ne vous dites-vous pas à vous-même en secret, pour vous calmer sur cette fausse démarche de pénitence, qu'un jour viendra enûn , que vous vous confesserez pour vous convertir tout de bon , et rompre pour toujours avec le monde? et ne distinguezvous pas en vous-même cette confession que vous allez faire , de la conversion que Dieu demande de vous? Vis sanus fieri? je vous le
demande.
Prenez garae qu'on ne vous demande pas, si, en venant vous présenter au tribunal, vous formez de ces propos vagues et indéterminés de conversion qui n'ont jamais de suite, et qu'on ne forme que pour s'étourdir sur la profanation du sacrement, et se dire à
soi-même qu'on évite le sacrilège ; de ces propos , dont on sent soimême la fausseté , qui ne satisfont pas la conscience inquiète , et qui laissent au fond du cœur, non-seulement la volonté réelle du vice, mais le sentiment secret qu'on ne veut pas encore y renoncer. Eh ! que voit-on autour de nos tribunaux , que des pécheurs de ce caractère?
Je vous demande si , en venant confesser vos fautes, vous voulez vous convertir d'une volonté forte , pleine , sincère ; qui ne forme pas des propos vagues et éloignés de changement , mais qui répand déjà des larmes de pénitence? je vous le demande avec Jésus-Christ • Vis sanusfieri? La conscience ne sauroit ici se faire illusion à ellemême; on sent bien si le propos d'une nouvelle vie est sincère. Les préludes d'une conversion et d'un renouvellement entier de mœurs ont je ne sais quoi de si vif et de si marqué, qu'il se fait d'abord sentir, et ne laisse rien d'équivoque : des larmes , des combats , des agitations , des vues nouvelles, des démarches sérieuses et pénibles ; que sais-je ? quelque chose qu'on n'avoit pas encore senti , et que ceux qui nous fréquentent n'avoient pas encore vu ; un appareil qui annonce un peu plus que le fruit d'une confession ordinaire : ce sont là de ces travaux de l'enfantement, qui ne ressemblent qu'à eux-mêmes : Ibi dolores ut parturientis ( Ps. xlvii, 7 ). On ne sauroit y prendre le change , et il n'est que des douleurs d'un certain caractère , qui annoncent la naissance du nouvel homme dans nos cœurs.
Rappelez les conversions des pécheresses, des Paul, des Augustin, voyez ce qui se passoit en eux dans ces moments heureux qui précédèrent leur changement ; quels troubles ! quelles perplexités ! quels combats ! quels efforts héroïques sur eux-mêmes! quelles démarches nouvelles ! quelles larmes ! quels transports d'amour et de componction ! c'est au milieu de tant d'agitations que se consomme l'ouvrage de la conversion ; une démarche froide et tranquille n'a rien qui l'annonce et qui lui ressemble : c'est au milieu de ces troubles, de ces vents impétueux , pour ainsi dire , que l'Esprit de Dieu descend dans un cœur pénitent, comme il descendit autrefois dans le cénacle, et y vient porter la paix et la grâce -, et c'est ici où l'on peut dire qu'on entend sa voix lorsqu'il arrive , et qu'on sait où il va et d'où il vient. C'est à vous à nous dire si vous reconnoissez à ces traits la douleur qui jusqu'ici vous a préparés au sacrement de la pénitence.
Et ne nous dites pas que cette douleur, cachée au fond de l'âme , n'est pas toujours sensible au cœur pénitent : un changement de vie porte si fort sur tous nos penchants, prend sa source dans un nouvel amour si vif, qu'il n'est pas possible qu'il soit dans le cœur à l'insu de notre cœur même. Mais, enfin, je le veux pour des cœurs d'un certain caractère, nés froids, tranquilles, insensibles; qui peuvent se briser, mais qui ne sauroient s'attendrir. Mais vous, pourvu d'un
cœur naturellement si tendre, et si capable d'être touché; vous qui avez poussé la sensibilité dans les passions déplorables jusqu'à l'emportement; vous qui nous vantez tant la bonté et la tendresse de votre cœur, vous n'en manqueriez que pour votre Dieu ? la douleur du péché seroit la seule qui vous trouveroit froid et insensible? les larmes, les sentiments, les vivacités, qui sont si fort de votre caractère, ne le seroient pas de celui de votre pénitence? Illusion, mon cher Auditeur ! Si vous n'êtes pas vif dans la douleur de votre repentir, comme vous l'avez été dans vos désordres, c'est que vous étiez pécheur de bonne foi, et que vous n'êtes qu'un faux pénitent.
Enfin, non-seulement la douleur de la pénitence est une résolution réelle et sincère de changer de vie, mais encore une attention actuelle , qui prend d'abord des mesures solides de changement. Or la principale est le choix d'un ministre fidèle qui coopère avec Jésus-Christ à la guérison de votre ame : choix difficile, mais le plus important que vous ferez jamais, puisqu'il s'agit du salut, et que ce qui décide toujours de notre salut, c'est le choix de celui à qui nous allons confier les secrets de notre conscience : c'est la suite de notre Evangile qui nous fournit cette dernière réflexion. Seigneur, dit le paralytique à Jésus-Christ, je n'ai point d'homme qui me jette dans la piscine lorsque l'eau est troublée : Domine , hominem non habeo (Joan., V, 7).
Or, avant que de venir vous présenter à la pénitence, vous adressez-vous à Jésus-Christ, afin qu'il vous aide dans un choix si essentiel, et qu'il vous suscite un guide fidèle, qui vous conduise sûrement dans la voie du salut? Cherchez-vous vous-même un homme rempli de l'Esprit de Dieu , qui sache vous jeter à propos dans la piscine, et cultiver les premiers sentiments de grâce que vous portez au tribunal ?
Un homme éclairé , qui puisse juger de la lèpre , connoître les plaies de votre cœur, et ne pas se tromper dans l'application des remèdes ?
Un homme expérimenté, qui sache discerner les voies de la grâce dans votre ame , conduire les opérations de Dieu en elle , ne pas trop presser les âmes que l'Esprit saint ne pousse que lentement; ne pas arrêter celles qui sont portées, pour ainsi dire, sur les ailes de la grâce, et suivre l'Esprit de Dieu sans le prévenir?
Un homme accoutumé à parler à Dieu dans la prière, à étudier au pied de la croix la science du salut, et dont les paroles, pleines de cet esprit et de ce feu qu'il a puisé devant le Seigneur, portent ensuite l'onction de la grâce jusqu'au fond de votre ame tout ouverte dans ces moments, et sur laquelle les vérités les plus simples font alors tant d'impression?
Un homme désintéressé, qui n'examine pas si vous êtes grand selon le monde, mais si vous êtes pécheur devant Dieu -, que vos vices touchent plus que vos titres; et qui ne proportionne pas l'in-
diligence on la sévérité de ses sentences à l'élévation ou à l'obscurité des pécheurs , mais au caractère de leurs crimes?
Un homme zélé , que rien ne puisse faire départir des intérêts de . la vérité et des règles saintes de son ministère ; et qui , sans faire ostentation de sévérité , ne cherche pas à se faire honneur des excès et des singularités outrées de ses pénitents , mais à faire honneur à la grâce et à !a religion , en leur inspirant cette sobre sagesse qui remplit avec dignité les devoirs de son état , et qui , en condamnant le monde, s'attire l'estime et le respect du monde même?
Enfin , un homme charitable , qui sache mêler l'huile de la douceur avec le vin de la force ; qui n'aigrisse pas les plaies par d'excessives rigueurs , mais qui ramène les malades par des condescendances nécessaires $ qui ne soit pas toujours juge , mais qui se souvienne quelquefois qu'il est père ; qui sache changer sa voix , comme l'Apôtre , se faire tout à tous , et prendre toutes les formes pour former Jésus-Christ dans un cœur?
Est-ce un guide de ce caractère que vous cherchez ? Les plus inconnus sont toujours pour vous les plus propr es ; les plus indulgents, les plus habiles : les premiers que le hasard vous offre, vous leur ouvrez indiscrètement les plaies de votre cœur. Vous prenez, comme ce Michas dont il est parlé au livre des Juges , le premier lévite qui se présente ; vous lui dites : Tenez-moi lieu de père et de prêtre ( Jodic, xvn , 10 ). Vous mettez peut-être à prix ses soins et son ministère , et le rendez le ministre et le fauteur, comme cet Israélite, des dieux et des idoles que vous avez élevés dans votre maison, et auxquels vous avez prostitué votre cœur. Et si vous usez en ceci de quelque circonspection et de quelque recherche, c'est pour éviter ceux qu'une réputation d'exactitude et d'intégrité rend redoutables à vos passions, et auxquels on ne s'adresse que lorsqu'on veut sincèrement se convertir et servir Dieu. Ainsi le choix tout seul que vous faites du juge de votre conscience est une preuve décisive que vous ne voulez pas changer de vie ; que vous allez profaner le sacrement, et vous souiller où vous auriez dû vous purifier de vos souillures.
Voilà , mes Frères, les sources les plus ordinaires de l'inutilité du sacrement de la pénitence : on manque de lumière dans l'examen ; de sincérité dans la manifestation ; de douleur dans le repentir : et voilà pourquoi les conversions sont aujourd'hui si rares au tribunal; voilà pourquoi, parmi cette multitude infinie d'aveugles, de boiteux et de ceux qui avoient les membres secs, à peine Jésus-Christ en trouve-t-il un seul, dit saint Augustin, qui mérite d'être guéri : Tôt jacebant , et unus sanatus est. Les cinq portiques delà piscine , selon ce Père, figuroient les cinq livres de Moïse, qui découvroient les maux, mais qui ne les guérissoient pas : Sedilli œgros prodebant, languidosnonsanabant. Mais, hélas! nous pourrions le direaujourd'hui avec plus de raison de la piscine des chrétiens, et des por-
tiques mystérieux qui environnent le bain de la pénitence : ils ne servent plus qu'à nous découvrir les maux ; les guérisons n'y sont plus en usage : Sed Mi œgros prodebant, languidos non sanabant : nous y voyons aborder une multitude de pécheurs, nous n'en voyons presque pas sortir de pénitents : on nous y expose des plaies; et le bain sacré n'en voit presque jamais de fermées : il nous fait connoître les malades, mais il n'en est plus le remède : Sed Mi œgros prodebant, languidos non sanabant. Et si j'osois l'ajouter ici; comme la loi de Moïse, en découvrant les péchés, les multiplia, et ne servit qu'à faire des prévaricateurs; hélas ! ce remède divin, loin de guérir les maux de l'Eglise, les a augmentés, pour ainsi dire, a donné lieu à des profanations, loin de rétablir la piété, et a fait des sacrilèges , où il auroit dû faire des pénitents : Sed Mi œgros prodebant, languidos non sanabant.
Rentrons ici en nous-mêmes , mes Frères, et en ce jour surtout, consacré à la conversion des grands pécheurs par la guérison d'un malade désespéré ; en ce jour, où les prières mêmes de l'Eglise sollicitent auprès du Seigneur ses miséricordes pour les âmes les plus déplorées ; rappelez ici devant Dieu toute la suite de vos années, et Yhistoire secrète de votre conscience. Repassez sur ce nombre infini le confessions, toujours réitérées, et toujours inutiles, et qui sans doute , devant le tribunal de Jésus-Christ , feront le plus terrible sujet de votre condamnation. Dites-vous à vous-mêmes : Quelles ont été jusqu'ici mes voies, et la monstrueuse conduite de ma vie ! mes passions d'aujourd'hui sont des plaies de l'enfance, et qui ont vieilli avec moi : ce que je suis encore , voluptueux , emporté , dissolu, je Vétois déjà dès la première saison de ma vie : ma destinée m'a fait éprouver des situations différentes au dehors ; mais ma passion honteuse m'a suivi partout, et partout elle a été la même : ma vie n'est qu'un seul crime diversifié, sous des circonstances et des situations dissemblables : Un jour a instruit Vautre jour, et une nuit a montré sa science funeste à Vautre nuit ( Ps. xvm, 5) : du plus loin qu'il m'est permis de rappeler l'histoire de mes années, j'y trouve déjà les ébauches et les naissances de mes passions ; et les commen céments de ma vie ne s'offrent à moi qu'avec les prémices des crimes dont je suis encore coupable.
Cependant , ô mon Dieu ! votre colère n'a pas encore éclaté sur moi ; et du haut de votre justice , vous me voyez errer depuis si long-temps dans des voies criminelles, sans m'a voir frappé de mort, et fait périr, comme tant d'autres, au milieu de ma course ! Ah ! ce n'est pas sans quelque dessein de miséricorde sur moi que vous avez prolongé mes jours , et différé jusqu'ici votre vengeance ; vous ne m'auriez pas délivré de tant de périls qui ont mille fois menacé ma vie, si vous n'aviez voulu faire paroitre en moi quelque jour les richesses de votre grâce.
Grand Dieu ! je commence à ne plus aimer mes maux ; achevez
votre ouvrage, et faites que j'en aime le remède. L'état de ma conscience me trouble ; la corruption et le désordre de ma vie me couvrent de honte ; les remords du crime me tyrannisent, et répandent l'amertume sur tous mes jours : achevez, grand Dieu ! de rompre des liens déjà à demi brisés ; donnez le dernier coup à ma volonté rebelle ; soutenez ma foiblesse dans un combat où vous m'avez vu tant de fois succomber ; ne vous éloignez pas de moi , et faites que je ne retrouve le calme et la tranquillité que j'.ai perdus qu'en vous devenant à jamais fidèle. Ainsi soie-il.
Respondens Petrus , dixit adJesum : Domine , bonum est nos hic esse. Pierre dit à Jésus : Seigneur, nous sommes bien ici. ( Matth- , xvii, i. )
D'où vient que l'Evangile remarque que Pierre ne sa voit ce qu'il disoit, lorsqu'il exhortoit son divin Maître à fixer sa demeure sur le Thabor ? C'est que ce n'est pas connoitre le christianisme, que de vouloir jouir du repos et de la félicité avant le travail et les souffrances. Il falloit que le Christ souffrit, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire ; telle a été la voie du chef, telle doit être la voie des membres : il faut que les chrétiens souffrent ici-bas, s'ils veulent qu'il partage un jour sa gloire avec eux ; point d'autre porte que les souffrances , qui puisse nous introduire dans ce séjour de délices qui nous est promis.
Voilà pourquoi la religion ne semble avoir des anathèmes que pour ceux qui reçoivent leur consolation en cette vie. Partout, malheur à ceux qui rient, et qui sont rassasiés : partout, les promesses consolantes ne sont faites qu'à ceux qui souffrent ici-bas : partout, le monde présent est livré aux impies, comme leur possession et leur héritage: partout, la récompense des saints sur la terre, sont les larmes et les afflictions : partout enfin, leur royaume n'est pas de ce monde.
Ce n'est pas que le salut ne soit possible à tous les états, ou que la religion condamme les distinctions de la naissance, de la fortune, du rang, de l'autorité, établies de Dieu même, et si nécessaires à la subordination des peuples et à la tranquillité des empires. Les rois furent appelés, comme les pasteurs, à l'étable de Bethléem. L'Église eut d'abord des fidèles dans la maison de César, Qui de Cœsaris domo sunt (Philip., iv, 22), comme sous la tente do Simon le corroycur. La cour ,1 eu de tout temps ses âmes choisies, comme le
cloître ; et nous voyons ici le trône encore plus respectable par la piété, que par la puissance et la majesté, du souverain qui le remplit. Les favears temporelles sont en elles-mêmes l'ouvrage du Créateur : et dans Tordre de sa sagesse, elles doivent être des moyens de salut, et non pas des instruments de perdition et de vice.
Cependant la corruption les a tirées de leur usage naturel: elle a fait servir les dons de Dieu à l'injustice ; et comme le serpent laisse un venin dangereux sur les fruits dont il a goûté, le premier pécheur, en usant contre l'ordre de Dieu des biens de la terre, les infecta, et en fit, pour ainsi dire, un poison mortel à toute sa postérité. Les dangers de l'abondance ne sont donc pas une suite de l'institution de la nature, mais du désordre du péché. L'homme étoit né pour être heureux ; la terre n'avoit reçu la fécondité que pour fournir à ses innocentes délices : mais l'homme abusa des bienfaits de Dieu ; dès lors tout plaisir lui fut ici-bas comme interdit ; parceque la joie ne convient qu'à l'innocence , et que d'ailleurs il est plus facile à la cupidité de s'en abstenir que d'en user sans excès ; et comme tout est pur à ceux qui sont purs, tout devient souillé à celui qui l'étoit déjà par sa transgression.
Voilà le fondement des maximes effrayantes de Jésus-Christ contre les heureux du siècle. Mais que puis-je me proposer en vous exposant le danger de cet état? Ce devroit être sans doute de consoler ceux que la Providence laisse ici-bas dans l'indigence et dans la misère ; mais cette instruction seroit ici déplacée , et ces sortes de malheureux n'habitent guère les cours des rois : c'est donc de faire sentir à ceux qu'on éloigne des grâces , qui se regardent comme malheureux, qui se plaignent sans cesse de l'injustice de leurs maîtres, et qui voient, avec une douleur amère, leurs concurrents élevés et comblés ; sorte de mécontents dont les cours ne manquent jamais : de leur faire , dis-je , sentir qu'ils ne connoissent pas le don de Dieu , et les marques signalées de miséricorde que sa bonté leur donne ; et d'apprendre à ceux à qui tout réussit, et qui semblent n'avoir plus rien à désirer sur la terre, que si leur état paroît digne d'envie, selon le monde, il est terrible aux yeux de la foi : premièrement , parceque les chutes y sont presque inévitables ; secondement , parceque la pénitence y est presque impossible. Tout y aide les passions : tout y éloigne les grâces ; et la foi n'y découvre que des occasions de péché , et des obstacles de conversion. Développons ces deux vérités importantes. Ave, Maria.