‹ Œuvres de MassillonChapitre 46 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le monde , dit saint Augustin , est plus dangereux lorsqu'il nous rit , que lorsqu'il nous maltraite ; et les faveurs qui nous le rendent aimable sont plus à craindre, que les rebuts qui nous forcent à le mépriser : Periculosior est blandus quàm molestus {Epist., cxliv). En effet, soit que nous considérions les prospérités temporelles par

l'impression qu'elles font sur le cœur pour le corrompre , ou par les facilités qu'elles ménagent aux passions , lorsque le cœur est déjà corrompu ; vous conviendrez que le salut est si difficile dans cet état de félicité et d'abondauce, que l'ame juste doit regarder les prospérités temporelles , comme des présents que Dieu fait d'ordinaire aux hommes dans sa colère.

Je dis , soit que vous les considériez par les impressions qu'elles font sur le cœur pour le corrompre ; car, premièrement , une ame chrétienne doit vivre étrangère sur la terre : son origine , dit Tertullien ( Apolog. ) , sa demeure , son espérance , sa noblesse , sa couronne , sont dans le ciel : son cœur doit être où est son trésor. Si elle cesse de soupirer un moment vers sa patrie , elle cesse d'appartenir au siècle à venir et à l'Église des premiers nés : si elle se plaît dans son exil, elle n'est plus digne de l'héritage. Son désir fait ici-bas toute sa piété : son inquiétude, tout son mérite : sa consolation , elle ne doit la trouver que dans son espérance.

Or cette disposition , si essentielle à la foi , s'efface par la première impression que la prospérité fait sur le cœur , qui est une impression d'attachement à la terre. Et certes, on comprend comment une ame affligée peui vivre étrangère dans ce monde. Hélas ! quelle raison auroit-elle de s'attacher à des créatures qui l'ont abandonnée ? Il ne lui en coûte pas beaucoup de retirer ses affections d'un monde qui a retiré d'elle ses faveurs, et de se regarder comme étrangère dans un lieu où elle ne possède rien. Au contraire, les vues de la fôl sont alors ses plus douces pensées : rien ne console plus solidement ses malheurs , que de pouvoir se dire à elle-même, que ce monde n'est pas sa patrie : q ïon ne l'a dépouillée que de ce qu'il ne lui étoit pas permis d'aimer ; que les biens véritables du fidèle sont intérieurs , et ne sauroient lui être ravis malgré lui ; que la perte de la grâce est la seule qu'une ame chrétienne puisse faire; que peu importe de perdre ou de posséder ce qu'on ne peut conserver toujours ; et que nous étant défendu de fixer notre cœur à la terre , la situation qui nous y attache le moins doit nous paroître la plus souhaitable.

Mais ces sentiments que tout inspire dans l'affliction, tout les effacedans la prospérité. Car, mes Frères, qu'il est difficile de se déplaire dans un lieu où tout nous rit ; de regarder comme un exil , une terre de délices ; de n'être pas de ce monde , lorsque le monde ne paroit être que pour nous ; de ne pas fixer son tabernacle où l'on se trouve si bien ; de gémir , comme le prophète , sur la durée de son pèlerinage, quand on n'en ressent , ni les travaux , ni les amertumes ; et de marcher sans cesse vers la patrie, tandis qu'on trouve sur le chemin tant d'attraits propres à nous arrêter ! L'insensé de 1 Evangile, se voyant dans l'abondance pour une longue suite d'années, convioit son ame à se reposer : Anima, requiesce (Luc, xn, 19 ). Won ame, reposez- vous. C'est la première impression que la pros-

périté fit sur son cœur : elle l'attacha à la terre , et lui fit cherche! un injuste repos dans les créatures.

Or , si vous me demandez en quoi consiste le crime de cette disposition (car à la cour , encore plus qu'ailleurs , où l'on ne connoît de la religion que la surface, ces grandes vérités ne paroissent que des spéculations de nul usage) ; si vous me le demandez, dis-je , le voici : C'est-à-dire que , dès lors , dit saint Augustin , si vos desirs régloient votre destinée, vous vous immortaliseriez sur la terre; vous accepteriez , comme une grâce , le privilège de pouvoir vivre éternellement éloigné de Dieu dans l'usage des biens et des plaisirs sensibles: c'est-à-dire que, si le monde pouvoit être votre Dieu, votre récompense, votre demeure éternelle , vous ne vous aviseriez jamais d'en demander d'autre: c'est-à-dire que, si l'on vous permettoit d'opter de la terre , ou du ciel ; du siècle à venir , ou du présent ; de Dieu , ou de la créature ; le choix seroit bientôt fait ; et ce qui est visible , préféré à ce que la foi seule vous découvre : c'est à-dire , en un mot , que vous n'êtes plus chrétien ; car un chrétien est un enfant des promesses , un homme du siècle avenir, un citoyen du ciel, une portion du Christ, qui attend sans cesse sa réunion avec ce corps mystique , qui se forme et s'achève chaque jour , et n'aura sa perfection et sa plénitude que dans l'éternité : et nonseulement vos désirs ne sont que sur la terre ; mais l'attente même des Justes , le règne de Jésus-Christ , vous paroît la plus triste et la plus affreuse de toutes les pensées.

Je sais que cette injuste disposition est cachée au fond de l'ame , et qu'on ne s'en aperçoit pas soi-même. Cependant c'est elle qui forme tous vos désirs , qui règle toutes vos démarches , qui décide de tous vos penchants ; c'est le ressort principal qui donne le mouvement à tout le corps de vos œuvres extérieures : elle établit au milieu de votre cœur un état de péché , et de ces péchés qui , n étant marqués par aucun acte sensible et particulier, et ne consistant que dans un dérèglement habituel de votre amour, ne sont iamais connus, jamais expiés; par conséquent, jamais remis : de ces péchés qui , n'étant , pour ainsi dire , que le fond de votre volonté, sont la source de tous les autres, et ne paroissent jamais eux-mêmes ; de ces péchés , enfin , compatibles avec la probité , la régularité des mœurs, la pratique de certains devoirs de religion , avec une tendresse même de conscience ; en un mot , avec tout ce qui peut nous faire absoudre par le monde , dans le temps que nous sommes condamnés aux yeux de Dieu.

Et ne nous dites pas que ce sont là des raffinements, et que l'amour du bien-être étant né avec nous, s'il y a du crime , c'est d'en abuser, et non pas de l'aimer. Mais est-ce un raffinement , que de venir vous annoncer que vous êtes nés pour le ciel , que la terre est pour vous une demeure étrangère , un lieu de malédiction , d'où les enfants de Dieu doivent sans cesse souhaiter de sortir, et

que quiconque ne sent pas la tristesse de vivre éloigné de sa patrie, perd le droit et le privilège de citoyen des saints? Est-ce un raffinement de vous dire , que faire de ce monde une cité permanente, c'est vivre comme les païens qui n'ont point d'espérance ; que de n'être occupé que d'une fortune périssable , c'est avoir renoncé à la foi ; et que faire du salut et de l'éternité l'affaire la moins sérieuse de toutes celles qui vous occupent, c'est être déjà jugé? Si ce sont là des raffinements , l'Évangile , cette philosophie si sage , si simple, si admirée même des païens, n'est donc plus qu'un vain système d'un esprit oiseux ; et c'est au monde réprouvé à nous fournir un langage plus sensé et des instructions plus solides, pour annoncer les voies du salut.

Première impression que la prospérité fait sur le cœur, une impression d'attachement à la terre. La seconde , c'est l'amour excessif de nous-mêmes. La foi nous apprend que nous sommes haïssables : car il n'est rien d'aimable que l'ordre , et nous en sommes sortis ; il n'est rien d'aimable que la vérité et la justice, et nous eo sommes déchus ; il n'est rien d'aimable que l'ouvrage de Dieu , et nous sommes l'ouvage du péché. JNous devons donc nous haïr nousmêmes : autrement nous serons injustes , nous contredirons même les plus vifs sentiments de notre conscience. Car au fond , nous avons beau nous éblouir par les hommages qu'on nous rend , nous sentons bien que nous ne sommes point dignes d'être aimés. Hélas ! il est tant de moments où nous sommes à charge à nous-mêmes , où tout nous déplaît en nous, où tout ce que nous pouvons faire est de nous souffrir, où nous avons besoin de diversions et d'amusements , qui nous détournent de la vue intérieure et humiliante de nos propres défauts , et nous empêchent de retomber sur nousmêmes ! Le monde appelle cet état ennui; mais cet ennui, c'est l'homme montré à lui-même , et qui ne peut soutenir un instant la vue de sa propre misère : marque infailible que nous sommes haïssables , et que c'est un désordre de s'aimer ; j'entends de s'aimer pécheur, et dans la corruption de la nature.

Or toute votre vie , vous que ce discours regarde , est une re cherche éternelle de vous-même; et de là tout ce qui plaît , tout ce qui flatte, tout ce qui nourrit la Yie des sens, devient un besoin dont vous ne pouvez plus vous passer : de là , les plus saintes lois de l'Eglise ne sont plus comptées pour rien, dès qu'il faudroit prendre tant soi peu sur soi pour les observer ; de là vous vous établissez comme le centre des créatures qui vous environnent : on diroit que tout est fait pour vous, que, tout vit pour vous, que tout subsiste pour vous ; que tout le reste n'est rien que par rapport a vous, que le monde entier doit se bouleverser, ou pour vous mena ger un plaisir, ou pour vous sauver la plus légère peine : de là tout ce qui vous approche n'est attentif qu'à s'accommoder à vos désirs, suivre vos caprices , entrer dans le plan de votre amour- propre : M. I ~"* 26

on étudie vos goûts , on devine vos penchants , on ne s'insinue dans votre bienveillance qu'à la faveur de vos faiblesses : rien ne vous gêne rien ne vous contredit ; vos inclinations décident toujours de tout ce qui vous regarde, on prévient même vos souhaits. Je ne sais si vous nous accuserez encore ici de raffiner ; mais je sais que s'il y a encore une divinité pour vous, ce ne peut être que vous-même. Car, je vous demande , qu'ont fait de plus les grands saints pour Dieu , que ce que vous faites pour vous-même? 11 a été le seul objet et le seul point de vue de toutes leurs actions ; ne l'êtes-vous pas vous-même des vôtres? Ils n'ont vécu que pour lui ; pour qui vivezvous que pour vous-même ? Ils n'ont compté pour rien tout ce qui ne se rapportoit pas à lui j comptez-vous pour beaucoup ce qui ne vous regarde pas? Poussez le parallèle, et vous verrez que vous êtes plus encore votre idole et votre divinité , que le Seigneur n'est le Dieu de ceux qui l'aiment et qui l'invoquent. Mes Frères , on a horreur des grands crimes, et on ne compte pour rien de vivre sans culte , sans amour pour Dieu ; de ne le mettre pour rien dans le détail de sa vie ; c'est-à-dire de vivre comme si nous n'étions sur la terre que pour nous , et que nous dussions borner nos affections, nos craintes, nos désirs, nos espérances , à nous-mêmes.

La troisième impression que fait la prospérité est relèvement du cœur : je ne parle pas de cet orgueil grossier et déclaré , qui faisoit dire à un prince de Babylone : Je monterai, j'élèverai mon trône au-dessus des nuées , et je deviendrai semblable au Très- Haut. Je parle d'un sentiment plus à portée du cœur de l'homme , et presque inséparable de la grandeur. Je sais qu'il est des personnes , qui , ou cultivées par l'éducation , ou redevables à la nature d'un caractère doux et facile , ou enfln , qui voulant paroître , par un raffinement d'orgueil , au-dessus même de leur élévation , savent en dépouiller tout le faste, se rendre accessibles, et aplanir par leur humanité toutes les voies à ceux qui les approchent. Mais ce n'est pas dans la ûerté que je mets le danger de la prospérité , le ridicule de ce vice suffit presque tout seul pour en corriger.

C'est dans un certain sentiment avantageux de soi-même , qui accoutume l'ame à se regarder, comme élevée par ses propres dons, au-dessus de tous ceux que son rang et sa prospérité laissent audessous d'elle. C'est dans une secrète erreur de vanité , qui fait que nous confondons notre fortune avec nous-mêmes , que nous faisons entrer la naissance, la grandeur, les titres, les dignités , les biens, dans l'idée de ce que nous sommes; et que de tous ces avantages, qui sont au dehors de nous, et qui par conséquent ne nous appartiennent pas , nous nous formons une grandeur imaginaire , que nous prenons pour nous-mêmes ; enfin une erreur qui nous persuade que nous sommes aux yeux de Dieu , et dans l'ordre de sa provideno , des créatures privilégiées, et aussi distinguées que devant les hommes et dans l'ordre extérieur de la société. Leur prospo

rite, dit le Prophète , les affranchit des travaux et des misères communes au reste des hommes ; et voilà pourquoi un orgueil secret

s'est emparé de leur cœur : In labore homlnum non sunt ideo

tenuit eos superbla ( Ps. lxxii , 5 , 6 ). Aussi le premier avis que l' Apotre recommande à Timothée de donner aux grands du monde , est de ne point s'élever : Non sublime sapere (Tim., vi , 17).

D'ailleurs , au dehors tout fortifie dans les grands cette dangereuse impression : les vices sont applaudis , la médiocrité des talents cachée sous l'artiûce des louanges , leur orgueil justifié par les noms pompeux de grandeur d'ame et d'élévation de sentiments : tout s'étudie, tout s'empresse à leur persuader qu'ils sont pétris d'une autre boue que les autres hommes. ISous-mêmes , nous , ministres de la vérité, et dont les lèvres en sont les dépositaires sacrés , nous donnons aux plus légères vertus des grands des éloges que la religion désavoue ; et sous prétexte d'animer de foibles commencements de piété , nous les corrompons dans leur source. Tel est le malheur des grands ; tout est attentif, ou à leur déguiser leurs vices, ou à leur faire perdre le mérite de leurs vertus.

Or, quand même on pourroit se défendre de ce que l«îs louanges ont de plus injuste et de plus grossier, il se forme néanmoins, de tous ces discours empoisonnés , je ne sais quel sentiment de propre estime qui ne s'efface plus , et qui corrompt le cœur pour toujours. Hérode, au milieu des acclamations d'un peuple insensé , ne se croit pas sans doute un dieu descendu sur la terre pour parler aux nommes ; la louange étoit trop grossière pour être persuadée : il écoute cependant avec complaisance des applaudissements qui semblent lui déférer des honneurs divins , qui le traitent de dieu et d'immortel ; son cœur en est touché , si sa raison n'en est pas gâtée : il ne rejette pas , comme des blasphèmes , des titres et des éloges qui ne sont dus qu'au seul Roi immortel des siècles ; et les vers qui le dévorent sur l'heure nous laissent comprendre quel fut l'excès de son impie vanité, puisqu'elle mérita d'être punie d'un si affreux supplice.

Voilà les premiers dangers de la prospérité , tirés des impressions qu'elle fait sur le cœur pour le corrompre ; mais les facilités qu'eiie fournit aux passions , lorsque le cœur est déjà corrompu , me pa roissent bien plus à craindre. Renouvelez, je vous prie, votre attention.

Car, en premier lieu, de l'attachement aux choses d'ici-bas, comme duuc source funeste, naissent ces désirs inûnis et insatiables, dont parle saint Paul, qui tuent lame : c'est-à-dire que vous regardez la terre comme votre patrie ; vous ne cherchez plus qu a vous y agrandir, qu'à y occuper une plus grande place; vous voudriez seul pouvoir l'occuper tout entière. Vous ajoutez , dit un pr<> phète , l'héritage de vos voisins à celui de vos pères ; vous passer les bornes que la modération de vos ancêtres avoit si sagement mises

à vos biens et à votre fortune ; vous appelez les terres de vos noms i il semble que l'univers entier ne pourra plus suffire à l'étendue de vos projets. Vous forcez souvent un Naboth de vous céder son champ et la succession innocente de ses pères ; tout ce qui vous accommode vous appartient déjà; vous faites des droits les plus douteux des droits incontestables, et forcez l'équité de plier sous la puissance. Les dignités que votre opulence vous permet d'acquérir vous conviennent toujours : vous ne faites pas attention, si la médiocrité de vos talents vous en rend incapable, si le public en souffrira , mais seulement si vous assurez à vos enfants une fortune plus durable; ce n'est plus la vocation du ciel, qui décide de leur destinée , ce sont vos intérêts temporels : l'Église est obligée de recevoir, des mains de votre cupidité, des sacrifices qu'elle déteste ; vous transportez dans le champ du Seigneur tout ce qui occupe inutilement la terre dans le vôtre ; pour ne pas partager vos biens, et pour soutenir le vain honneur de votre nom , vous déchirez et vous déshonorez l'héritage de Jésus-( Ihrist; vous placez dans le sanctuaire des vases de rebut et d'ignominie ; vous achetez quelquefois même le don de Dieu ; et comme cette mère de Michas , dont il est parlé dans l'Ecriture , vous employez vos grands biens à ériger à un enfant, dans votre maison même, un nouveau sacerdoce et un nouveau temple Une fortune plus médiocre , en vous laissant plus de modération , vous eût laissé plus d'innocence. Et ne croyez pas que je parle ici de cette opulence cimentée du sang des peuples, de ces hommes nouveaux à qui nous voyons étaler sans pudeur, dans la magnificence de leurs palais, les dépouilles des villes et des provinces : ce n'est pas à nos discours à réformer ces abus ; c'est à la sévérité des lois, et à la juste indignation de l'autorité publique. Vous-mêmes qui m'écoutez , mes Frères , vous en faites le sujet le plus ordinaire de vos dérisions et de vos censures : vous souffrez impatiemment que des hommes sortis, pour ainsi dire, delà terre, osent disputer avec vous de faste et de magnificence ; parer leur roture et leur obscurité , de vos grands noms , et insulter même , par des profusions insensées , à la misère publique dont ils ont été les artisans barbares : vous sentez toute l'horreur d'une prospérité née de l'injustice , et vous ne connoissez pas les dangers de celle que la naissance donne. Toute la différence que j'y trouve, c'est que Tune commence et l'autre finit toujours par le crime ; c'est que le» uns jouissent d'un bien injustement acquis, et que les autres abusent d'une fortune légitime.

En effet , en second lieu , de l'attachement à son propre corps , seconde impression de la prospérité , naissent toutes ces passions d'ignominie, qui déshonorent le temple de Dieu en nous. Or qui ne sait que la prospérité fraie mille voies à ce vice honteux? Car jtf ne vous dis pas que la seule mollesse, inséparable de l'abondance , est un acheminement presque infaillible à la licence des mœurs , el

qu'une tic tout oiseuse, telle qu'on la mène dans l'opulence, touche de près à la dissolution. Eh ! où naissent les monstres et les passions exécrables , que dans les palais des grands? Les vices communs ne plaisent plus; et pour réveiller ces âmes voluptueuses , il faut que des excès bizarres et une affreuse distinction d'énormité donnent à l'iniquité de nouveaux charmes. Lisez les divines Ecritures : de là vient la chute de David , les égarements insensés de Salomon , les voluptés démesurées de Balthazar , le scandale de la cour d'Hérode.

Je ne vous dis pas encore que souvent l'ame est redevable de son innocence à la difficulté de la transgression , qu'on n'aime pas les plaisirs qui coûtent trop, que les obstacles qu'une fortune médiocre met à nos désirs font souvent prendre un parti généreux au fidèle, et l'attachent au devoir par des liens plus saints et plus durables; mais que , pour les grands , leurs désirs deviennent la seule règle de leurs passions, la volonté n'a plus d'autre frein qu'elle-même, les plaisirs ne coûtent plus que la seule peine d'êlre désirés. A peine David eut souhaité de boire de l'eau de la citerne de Bethléem , que , malgré toutes les difficultés qui sembloient rendre son désir inutile, trois jeunes Hébreux percent l'armée ennemie, et, à travers mille dangers , viennent mettre à ses pieds une eau qui étoit le prix de leur sang et le péril de leur ame : tout est facile aux passions des grands. Hélas ! le crime plaît avec toutes ses contradictions et ses peines : quels attraits n'aura-t-il donc pas , lorsque tout en aplanit les voies , et qu'il n'en coûte plus au cœur que pour s'en défendre!

Enfin , je n'ajoute pas qu'une vertu commune , et quelquefois même l'indolence, suffisent pour nous éloigner de chercher les occasions du désordre, mais que la vertu même des saints ne suffit pas pour se défendre des occasions qui nous cherchent : or elles naissent, ces occasions , sous les pas des grands et des heureux du monde; leurs regards trouvent partout des écueils, tout veut plaire, tout s'étudie à corrompre le cœur, tout fait gloire de l'avoir corrompu : le crime s'offre à eux , accompagne de tous les attraits les plus propres à le rendre aimable , de tous les artifices que la corruption a pu inventer, ou pour prévenir les dégoûts , ou pour amuser l'inconstance, ou pour justifier la passion. Des conseillers d'iniquité , des ministres de la volupté, dont la prospérité est toujours environnée , cherchent à plaire en flattant la passion du maître, en deviennent les apologistes impies , en adoucissent l'horreur, en illustrent la honte et la bassesse , en réveillent le désir. A peine Sara eut paru dans les royaumes de Pharaon et d'Abimélcch, que les courtisans , connoissant la honteuse fragilité de leurs maîtres, viennent leur vanter sa beauté, enflamment leur passion , et leur inspirent des désirs injustes. Dans une situation si périlleuse, o mon Dieu ! le Juste lui-même tomberoit ; et comment peut-il arriver qu'une ame déjà amollie par la prospérité se soutienne?

Enfin, de l'orgueil, dernière impression de la prospérité, naissent les désirs ambitieux , les concurrences , les perfidies, les haines, les vengeances , toutes passions que la prospérité favorise : L'orgueil de ceux qui vous haïssent, 6 mon Dieu ! dit le Prophète, monte toujours (Ps. lxxiii , 23). Les biens, le rang, la naissance font comme une loi de l'ambition : il seroit honteux d'être né quelque chose , et de ne point penser à s'élever ; savoir se borner, se trouver heureux dans son ètàt, est une philosophie qui déshonore, et que le monde traite de pusillanimité ou de singularité bizarre. Or, dès que vous supposez l'ambition maîtresse d'un cœur jusqu'à un certain point, il n'est plus rien d'injuste et de lâche même, qu'on n'en doive attendre : il faut détruire vos concurrents, s'élever sur les débris de la religion et de la conscience, être double , dissimulé, perfide, tout, hormis chrétien : il faut se réjouir des infortunes d'autrui lorsqu'elles nous élèvent ; s'affliger de leur élévation qui nous recule ; haïr tout ce qui s'oppose à nos prétentions, entrer dans les passions de ceux à qui nous avons intérêt de plaire; décrier la vertu même et le mérite qui nous devient un obstacle ; sacrifier l'intérêt public à nos intérêts personnels ; et faire de notre fortune , notre religion et notre dieu. Voilà les premiers dangers de la prospérité : elle inspire les passions en corrompant le cœur ; elle les favorise lorsqu'elle Ta déjà corrompu.

Mais quel fruit retirer de ces grandes vérités? Faut-il donc renoncer aux biens et aux titres que nous tenons de nos ancêtres , et sortir d'un état où la Providence nous a fait naître? Non, mes Frères; mais c'est de nous dire, premièrement, à nous-mêmes que pour posséder tout ce qui peut servir à la félicité des sens, il ne nous est pas plus permis pour cela de les satisfaire ; que ce n'est pas le degré de notre fortune, mais celui de notre innocence, qui doit décider de nos droits sur les plaisirs les plus permis ; que le pécheur, quelque élevé qu'il puisse être , n'a plus de partage que les larmes et la violence; que ses crimes lui ont rendu inutiles presque tous les avantages de son abondance ; et que son élévation , loin d'adoucir sa pénitence , en fait une nouvelle difficulté.

C'est, en second lieu, de comprendre que tout ce qui ne nous élève qu'aux yeux des hommes , n'ajoute rien à ce que nous sommes en effet devant Dieu ; que nos vertus seront à ses yeux nos seuls titres; et que tout ce faste, et toutes ces dignités qui nous environnent, ensevelis avec nous dans le tombeau, nous serons effrayés de ne retrouver que nous-mêmes devant son tribunal redoutable.

C'est , enfin , de regarder les royaumes du monde et toute leur gloire , comme un spectacle que le tentateur ne montre jamais que de loin : Os tendit ei omnia régna mundi, et gloriam eorum (Matth., iv, 8) ; c'est là le point de vue séduisant ; c'est de cetéloignement seulement , que tout ce vain amas de gloire et de grandeur veut imposer aux sens et à la raison : à peine y touchez-vous,

que le charme cesse ; l'objet change de face , et vous n'y trouvez plus rien de ce que l'erreur de l'imagination vous avoit promis. lie toutes les fortunes et les grandeurs qu'on se propose ici-bas , il n'est que le désir et l'espérance qui flatte et qui enivre. Il est doux d'espérer : voilà le seul plaisir que l'homme puisse ici-bas se promettre. Dès que tous vos désirs sont accomplis , et que vous n'avez plus rien à prétendre, ou vous êtes malheureux, ou de nouveaux désirs et des espérances nouvelles viennent encore vous amuser et vous séduire : il faut que l'erreur de l'avenir nous soutienne ; le présent, quel qu'il puisse être, n'est jamais rien pour nous. Aussi le tentateur nous laisse toujours quelque chose à espérer • Hœc omnia tibi dabo (Mattb., v, 9 ) ; c'est là son artifice ; il nous montre toujours de loin des objets qui irritent nos passions ; il sait bien que le seul secret de tromper les hommes n'est pas de contenter leurs désirs , mais de leur en inspirer : voilà pourquoi vous devriez être encore plus désabusés du monde , vous , mes Frères , que ceux qui naissent dans une fortune médiocre. Moins vous êtes heureux dans votre élévation, plus vous devez sentir le vide de tout ce qui fait l'agitation et l'empressement des autres hommes. Comme vous jouissez de tout ce que les autres désirent , il reste au tentateur moins de pièges pour vous surprendre. Ce devroit être là un des privilèges de la grandeur et de la prospérité, de vous faire comprendre que le monde entier n'est rien pour l'homme; que toute la £ loire de la terre peut enivrer le cœur pour un moment , mais ne sauroit le remplir ; que nous sommes nés pour le ciel ; que ce n'est pas l'élévation, mais l'innocence du cœur , qui fait les véritables plaisirs de l'homme sur la terre ; que si nous plaignons tout bas l'erreur de ceux qui, nés au-dessous de nous, nous regardent comme heureux, nous devons plaindre notre propre aveuglement, de croire trouver une félicité plus solide dans des distinctions élevées au-dessus de la nôtre ; que tous les hommes s'abusent ainsi , faute de connottre l'état où ils ne se trouvent point , et qu'il n'y auroit qu'à les rapprocher les uns des autres pour les détromper.

C'est ainsi , ô mon Dieu ! que , par une providence miséricordieuse, vous avez voulu que les dangers de chaque état pussent devenir des moyens et des ressources de salut , à l'ame fidèle qui s'y trouve engagée j et que , pour rendre tous les hommes inexcusables, vous avez permis que vos serviteurs se soient sanctifiés au milieu des mêmes écucils qui voient périr tant d'ames mondaines. Voilà les sentiments de la foi sur les prospérités temporelles. Vous venez de voir qu'elles sont des occasions de péché , il faut vous montrer qu'elles sont encore des obstacles de pénitence.

SECONDE PARTIE

Un état où les grâces spéciales sont plus rares , où la cupidité met dans le cœur des obstacles infinis aux saintes inspirations , où les difficultés de salut même extérieures sont d'une nature à n'être d'ordinaire surmontées que par des coups singuliers de la grâce; un état tel que je viens de le dépeindre , est sans doute un grand obstacle à la pénitence. Or voilà les trois raisons qui établissent ma seconde proposition sur le danger des prospérités temporelles. Encore un moment d'attention , s'il vous plaît.

Je dis , premièrement , que les prospérités temporelles sont de grands obstacles de conversion, parceque les grâces spéciales y sont plus rares. En effet, ouvrez les livres saints; que voit-on de plus souvent répété dans les divines Ecritures que cette terrible vérité? Partout le Seigneur n'aime à s'entretenir qu'avec les simples et les petits , et il regarde de loin ceux que leur naissance et leur orgueil élève au-dessus des autres : partout l'arc des puissants est brisé, et les foibles sont revêtus de force : partout il laisse sécher l'herbe qui croît au-dessus des toits; et pour être plus élevée, elle n'en est pas plus favorisée des rosées de la grâce, tandis qu'il revêt de beauté le lis qui croît dans les plus profondes vallées, au milieu même des épines : partout il brise les cèdres du Liban qui paroissoient en sûreté ; et l'arbre planté sur le bord des eaux porte du fruit en son temps : partout en Jésus-Christ , c'est-à-dire parmi ses disciples, on ne compte pas beaucoup de nobles et de puissants : les figures et les maximes des livres saints, tout y établit la vérité dont je parle. Ce n'est pas qu'en Dieu il y ait acception de personnes : je l'ai d^ja dit, la grâce chrétienne embrasse tous les états ; le Seigneur ne manque jamais à sa créature; et sans compter les exemples augustes que nous avons devant les yeux , les David , les Ezéchias , les Esther, les Judith , les saint Louis, prouvent que, dans l'élévation, on peut être encore plus riche des dons de la grâce , que des biens de la fortune.

Mais, en premier lieu , l'ordre de la Providence semble demander qu il y ait une espèce de compensation dans cette inégalité de fortunes et de conditions répandue parmi les hommes ; et que dans la confusion où tout paroît ici-bas , où le pécheur est presque toujours élevé en honneur , tandis que le Juste gémit dans l'obscurité et dans l'indigence, la foi y puisse découvrir un ordre secret, et une manière d'égalité qui justifie dans l'esprit du fidèle la providence de Dieu et la sagesse de ses conseils dans la dispensation des choses hu rnaines. Or le secret terrible de cette divine compensation consiste en ce que les richesses de la grâce sont comme l'héritage et la portion du pauvre et de l'affligé; tandis que l'homme heureux jouit des faveurs de la terre , comme de sa récompense et de son partage : c'est-à-dire que l'innocence, la pudeur, la droiture, la sim-

plicité , la crainte du Seigneur, sont réservées aux âmes obscures , tandis que les titres , les dignités , les grandeurs humaines , sont abandonnés aux puissants et aux heureux du monde. C'est ainsi que tout est disposé dans l'univers avec une économie digne de l'Auteur de la nature et de la grâce : c'est ainsi que l'abondance des uns est établie pour suppléer à la nécessité des autres ; que le riche doit faire part de ses biens à l'indigent, et le pauvre secourir le puissant de ses bénédictions spirituelles , et offrir pour lui le sacrifice de ses prières et de ses souffrances.

Aussi, mes Frères, on trouve tous les jours des âmes simples, nées dans l'ëtat le plus vil et le plus obscur, favorisées des dons les plus extraordinaires , d'une innocence que rien n'égale , d'une foi que rien ne peut ébranler, d'une délicatesse de conscience que la seule apparence du mal blesse , d'une élévation de prière qui surprend ceux à qui elles confient avec simplicité les opérations de la grâce sur leur ame ; tandis que souvent les premières vérités de la religion sont à peine connues de ceux qui habitent les palais des rois ; tandis qu'on voit tous les jours des personnes d'un certain rang vieillir sans aucun sentiment de foi et de piété; avoir, dans la défaillance de l'âge , le même goût pour le monde, la même ivresse pour la cour, pour la faveur, pour les plaisirs , la même sensibilité pour le plus léger refroidissement du maître, que dans l'âge le plus vif et le plus florissant ; faire quelquefois des efforts pour commencer une vie chrétienne, et trouver en elles un fonds de répugnance et de dégoût, qui leur rend insipide et insoutenable tout ce qui a rapport au salut.

Tellea été dans tous les temps laconduite delà sxnro : ln« ^r^nds dons ont toujours été réservés aux personnes les plus v uco actou la chair : les puissants du monde sont moins propres aux desseins de Dieu; et si sa sagesse s'en sert quelquefois, elle se sert de leurs passions , ou pour châtier l'orgueil des pécheurs, ou pour exercer la foi des Justes.

En second lieu , les grâces sont moins abondantes dans la prospérité; parceque les faveurs temporelles sont des récompenses vaines, dit saint Augustin , que la justice de Dieu accorde d'ordinaire à quelques vertus naturelles des pécheurs, pour avoir plus de droit de les exclure à jamais des promesses de la grâce. Vous êtes peut-être, par les suites d'un naturel heureux, sincère, affable, religieux dans vos paroles, équitable dans vos jugements, ami fidèle, maître généreux, ennemi de la violence et de l'injustice: ces vertus destituées de toute charité , l'ouvrage seul de la nature, et inutiles pour le monde à venir, sont utiles pour le monde présent. Par-là se maintient la paix des états, le repos des familles, la bonne foi des commerces, l'ordre de la société. Dieu prend donc dans le monde même de quoi récompenser des vertus toutes mondaines : il ménage des faveurs temporelles à des Justes temporels, pour ainsi

dire ; car, sous ce juge équitable , nulle vertu n'est sans récompense, comme nul crime sans châtiment. Mais ces récompenses sont terribles aux yeux de la foi : ce sont comme des exclusions de la grâce qui fait les saints , et des présents que Dieu dispense dans sa colère.

Je sais que cette règle n'est pas universelle, et que le Juste voit quelquefois la paix dans sa vertu , et V abondance dans ses maisons (Ps. cxxi, 7) ; mais ces exceptions, toujours rares, ne doivent rassurer personne : et vous surtout, si vous ne faites point d'autre usage de la prospérité que de la faire servir à la facilité de vos sens, et à vivre dans la mollesse et l'oubli de Dieu, vous avez grand sujet de trembler et de vous dire sans cesse à vous-même : Peut-être je reçois ma récompense dans ce monde : je ne sens rien de vif pour le salut ; nulle impression de grâce qui me conduise à une démarche solide de pénitence : l'affaire de l'éternité est de toutes les affaires celle qui m'intéresse et me touche le moins : je trouve en moi de la vivacité pour mes amis, pour la faveur, pour la fortune, pour l'établissement et l'élévation de ma maison, pour le service du prince et la gloire de la nation, et nul sentiment pour mon salut éternel : et le cœur ne me dit rien pour les devoirs de la religion et pour le service du maître des rois de la terre. Grand Dieu! m'auriez-vous abandonné au-dedans, tandis qu'au-dehors vous me comblez de vos faveurs? Eh ! frappez -moi plutôt ici -bas; et réservez-moi vos dons pour une vie plus durable. Si la situation où la naissance m'a placé est un obstacle à mon salut, dégradez-m'en, 6 mon Dieu ! et laissez-moi retomber dans la poussière d'où je suis sorti : la place qui m'approchera le plus près de vous sera toujours la plus souhaitable pour moi ; et le fumier même où Job étoit assis me paroitroit préférable au trône, s'il falloity descendre pour vous plaire. Voilà les dispositions où vous devez entrer.

Enfin, les grâces sont moins abondantes dans la prospérité, parceque souvent cet état n'est pas celui que Dieu nousavoit préparé dans sa miséricorde, et qu'il n'a permis que nous y fussions placés, que pour s'accommoder à la dépravation de nos désirs. Au lieu de lui demander sa grâce, l'affaiblissement de nos passions et les dons du siècle à venir, notre cœur n'a jamais fait monter vers lui des vœux et des souhaits que pour la terre, pour les biens et la gloire que le monde estime. Le Seigneur, attentif à ce qui se passe dans nos cœurs, et indigné de n'y trouver rien pour lui, s'est accommodé à nos souhaits : il nous a punis en les favorisant, dit saint Augustin : il est devenu un Dieu cruel en devenant propice : il nous a ouvert les voies les plus heureuses pour réussir : il a écarté tous les obstacles qui pouvoient s'opposer à nos desseins ambitieux : il a rassemblé les circonstances les plus inespérées pour nous conduire au terme de nos désirs : il nous a, pour ainsi dire, portés lui-même sur ses ailes au haut de la roue , si rapidement nous y sommes montés. Cependant ses premiers desseins sur vous vous préparoient la voie

des dégoûts et des disgrâces comme la plus sûre pour votre saint, et la plus convenable à la fragilité de votre cœur et au caractère de vos penchants; vous l'avez forcé, si je l'ose dire, de changer cet ordre : il a été obligé d'entrer dans vos projets, au lieu que vous auriez dû suivre les siens. Mais la peine de ce renversement est que votre prospérité n'étant pas son ouvrage , il ne s'y intéresse point : il vous livre à tous les périls d'un état où il ne vous a placé que pour punir la cupidité qui vous l'a fait souhaiter : il vous laisse entre les mains de vos passions, dans des voies que vos passions toutes seules se sont frayées : vous êtes à son égard comme cet enfant prodigue, qui l'avez contraint de vous départir des biens que sa sagesse ne vous avoit pas destinés, et qu'il laisse enfin errer loin de lui au gré de ses désirs déréglés , sans entrer pour vous dans les attentions et la tendresse d'un père. Si votre élévation étoit son ouvrage, les écueils qui en sont inséparables se changeroient pour vous en moyens de salut : mais dès qu'elle est l'ouvrage de vos passions , les moyens mêmes de salut qu'on peut y trouver vont devenir pour vous des écueils.

Il est donc certain que la prospérité est un obstacle à la pénitence, parceque les grâces qui forment le repentir y sont plus rares. Mais de plus je dis , en second lieu , que la prospérité est un obstacle à la pénitence, parcequ'elle met dans le cœur des oppositions infinies aux grâces de conversion que Dieu pourroit accorder aux grands et aux heureux du monde ; seconde raison : et voici les motifs sur lesquels elle est fondée.

Premièrement, je pourrois vous faire remarquer qu'un des moyens les plus efficaces dont Dieu se sert pour ramener un pécheur à lui, est l'instruction et le zèle des ministres de la pénitence qui lui parlent au tribunal dans toute la sincérité de Dieu. Or, soit que par une opposition naturelle à la vérité, les personnes élevées n'aiment pas à l'entendre, soit que , par une foiblesse indigne de la sainteté et de l'autorité du sacerdoce , on craigne de la leur dire , il est certain que les grands et les puissants trouvent rarement de ces hommes fidèles à leur ministère, et en qui la parole du Seigneur ne soit point liée, lorsqu'il s'agit d'entrer en jugement avec leur conscience. Les Nathan et les Jean-Baptiste ne sont pas de tous les siècles. La présence seule des grands de la terre affaiblit la vérité dans nos bouches . on craint ceux qu'on devroit instruire ; on respecte leurs passions comme leur rang et leurs titres : le juge tremble devant le coupable : celui qui va prononcer l'arrêt semble l'attendre lui-même du criminel qu'il doit condamner; et pourvu qu'on n'applaudisse pas à leurs crimes , on s'applaudît presque d'avoir eu le courage de les tolérer. Les ministres même les mieux intentionnés se persuadent qu'il faut ici de la complaisance : on a recours à des ménagements qui blessent le devoir ; on accommode la règle aux personnes , loin de juger les personnes par la règle ; on place des exceptions où i) auroit

fallu ne mettre que la loi. * insi la vérité n'est jamais montrée aut grands, que sous le voile des adoucissements et des mesures ; et il est rare qu'ils fassent pénitence, parcequ'il est rare qu'ils soient instruits. C'est la plainte que faisoit autrefois Jerémie : Prophetœ tui viderunt libifalsa et stulta, nec aperiebant iniquitatem luani , ut te ad pœnitentiam provocarent (Thren., ii, 14).

Mais je veux qu'ils trouvent des ministres fidèles, et qui ne connoissent personne selon la chair; car il est encore des prophètes dans Israël: la grâce de la pénitence est une grâce de docilité et de soumission ; il faut se livrer sans réserve à la main qui nous guide , assujettir son humeur à des conseils utiles, et savoir marcher par des routes qu'on n'auroit pas soi-même choisies. Or, vous qui êtes accoutumée voir tous ceux qui vous environnent déférer à vos sentiments, respecter vos erreurs, et applaudir même à vos caprices, vous ne pourrez plus vous résoudre à ne vous conduire que par les impressions d'un guide éclairé; vous voudrez le ramener à vous, au lieu d'aller à lui, et par lui à la vérité : vous exigerez des égards où vous n'auriez dû attendre que des censures : vous entreprendrez d imposer des lois, où vous auriez dû vous soumettre à celles qu'on vous impose. Naaman, élevé aux premières places d'une cour superbe, n'écoutequ'avec dérision les sages conseils du prophète Elisée, et prend pour une simplicité le remède que l'homme de Dieu lui prescrit, et la sainte autorité de son ministère. On veut être grand où il ne faudrait être que pénitent.

Nouvelle raison. On porte au tribunal un goût de raffinement et de fausse élévation d'esprit, toujours opposé à la grâce de la pénitence , qui est une graee de simplicité d'enfance chrétienne. Si le ministre saint ne parle pas le langage du monde ; s'il n'entre pas dans les préjugés attachés au rang et à la naissance ; s'il vous annonce les mêmes vérités qu'au commun des fidèles ; s'il vous prescrit les mêmes devoirs; s'il vous prédit les mêmes malheurs et les mêmes peines ; s'il trouve dans vos passions la même énormité ; s'il vous conseille les mêmes remèdes : vous traitez son zèle de simplicité ; ses lumières ne sont plus pour vous qu'une ignorance du monde et de ses usages: vous le croyez moins propre à conduire au salut les personnes d'un certain rang : il semble qu il y a un autre Evangile pour vous que pour le peuple ; qu'en Jésus-Christ il y a distinction de Grec et de Barbare, de noble et de roturier ; et que , pour vous guider dans les voies du salut , il faut une autre science que la science d<5s saints.

La grâce de la pénitence trouve donc des obstacles infinis dans le cœur dos grands et des heureux du monde ; mais elle en tro ve encore de plus insurmontables au-dehors et dans les suites, pour ainsi dire, de la prospérité : dernière raison.

Car je ne vous dis pas , premièrement , qu'un cœur heureux par 'abondance ne cherche plus rien hors de lui : rien ne réveille plus

son amour pour le bien véritable, parceque cet amour est comme endormi et rassasié par les biens apparents. Il faut à la grâce des pertes, des dégoûts, des afflictions ; elle ne peut presque rien sur les âmes heureuses. Le riche de l'Evangile, de quoi s'occupe-t-il dans son abondance (Loc , xii , 18, 19) ? d'abattre ses greniers, d'en rebâtir de nouveaux; ensuite de se reposer, manger, boire, faire bonne chère : il ne pense point à Dieu. On n'a recours au Seigneur que lorsqu'on ne se suffit plus à soi-même ; on ne cherche le repos dans l'auteur de son être , que lorsqu'on ne le trouve plus dans les créatures. Adonias n'embrasse l'autel, que lorsqu'il voit sa mort résolue Manassès n'invoque le Dieu de ses pères, que dans l'horreur de sa prison et sous la pesanteur de ses chaînes. L'enfant prodigue ne pense à revenir dans la maison paternelle , que lorsqu'il commence à sentir les rigueurs de la faim. Vous-même qui m'écoulez, dans les moments où Dieu vous a affligé , vous vous êtes adressé à lui ; vous avez ouvert les yeux sur l'abus de ce monde misérable : mais le retour de la faveur et de la prospérité a rappelé dans votre esprit des images plus douces et plus riantes; et vous vous êtes rendu au monde , des que le monde a voulu revenir à vous : vous vous seriez sauvé par la voie des dégoûts et des afflictions ; vous périrez dans la prospérité.

Mais que seroit-ce si j'examinois ici l'abus que vous avez fait de vos places et de vos dignités, dont vous rendrez un compte rigoureux au tribunal de Jésus-Christ , et qui vous engage en des réparations infinies, sans lesquelles votre pénitence sera toujours fausse et rép ouvée de Dieu ! Quels nouveaux abîmes ! si la brièveté d'un discours permettoit de les approfondir. Si vous avez été un des chefs des armées d'Israël , que de licence , que de déprédations , que de violences , que de malheurs publics et particuliers Dieu mettra un jour sur votre compte ! Si vos places vous ont mis à la tête des peuples et des affaires publiques, que de personnes indignes favorisées ! que d'événements publics et funestes ont peut-être trouvé leur source , ou dans vos jalousies secrètes, ou dans vos intérêts personnels ! que de complaisances injustes que la faveur, l'amitié , le sang , et peut-être des attachements criminels , ont obtenues de vous ! que d'abus ou tolérés par votre négligence , ou autorisés par vos exemples ! que de plaintes mal écoutées ! que d'oppressions dissimulées , ou pour éviter l'embarras de les approfondir, ou pour soutenir vos choix, et ne pas dévoiler l'iniquité des subalternes qui eu étoient les auteurs, et qui vous dévoient leur fortune et leur place! Où sont les grands qui fassent entrer ces détails et cette multitude innombrable de crimes étrangers, dans les réparations de leur pénitence?

Enfin , je ne dis rien des obstacles extérieurs que la prospérité y met. La retraite vous seroit nécessaire; votre rang et vos emploii vous engagent dans le tumulte du monde et des affaires : les ma-

U* DEl \ ÈME DIMANCHE DE CA!

ser\*eot le seul remède qui pourrait expier vos i ksdelkaiessesde ratiredoeatx-o. oq le» htm i hmi de

la faite des honneurs serrirv à expiation aux excès passés de Totre ambition , et votre oum. il faut aspirer à de nouvelles grâces : les

1 enflure de Totre cœur: et il faut que tous

quon tous honore aux jeux des hommes, de votredignîté nr souffre des mépris qu'on aurait pour votre la prière soutiendrait TOsfbinlB désirs de pénitence ; et de Totre fortune , ou ne tous en laissent pas le kâsn ont fait perdre l usage : la prospérité tous arait aplani tous les chemins du crime: eDe Tousftrme toutes les Toies de la pénitence.

Aussi . mes Frères, la pénitence des grands et des puissants est d'ordinaire si imparfaite : on reçoit tout ce qu'ils veulent les plus foi Mes efforts sont publies comme des vertus ont- il> fait quelque légère démarche pour sortir de qu'on leur donne tons les doges dus à «ne vertu on les loue des maux qu ils ne font pas, plutôt que de ceux qu'ils réparent : on leur compte tout : un discours, un desù\ un sentiment : les signes de la pieté passent pour la piété ellemême: et n'être plus pécheur est pour eux la plus sublime de toutes les verte

Mais devant vous . ô mon Dieu ! oà les titres et le rang n'ajoutent rien à nos œurres, tous ne jugez de notre pénitence que par les crimes que nous avons à expier, et non pas par le rang foi lui donne do prix devant les hommes; et tout ce que Félévalion ajoute à nos dfmiuhi r de pénitence, c'est que , nous laissant pins déplaisirs et pins de crimes a réparer, elle en exige de plus se tètes. Il est vrai encore que la pénitence des personnes éleTées consiste pins en des oeuvres extérieures et éclatantes, que dans les actes pénibles et secrets de la foi et de la piété. Ils favorisent le culte et la . ils protègent les gens de bien ; ils entrent dans les ceuTres : Us soutiennent les asiles publics de la m

cette vie de foi, de violence , de renoncement .

qui fait comme le fond de la pi'nifcnci et

ils ne la connotssent pas -. ils

te dcfkutnt pas pénitents : ils sont

ils ne sont pas plus rigoureux envers

Ht leur autorité pour soutenir le bien , mais ils

le faire: ils serrent aux desseins de Dieu sur

ise en soutenant les entreprises qui le glorifient, mats ib

satisfoot pas à sa justice en expiant les crimes qui loot outragé:

mu mot, fis serrent a a saint des autres, et rarement ib se sauvent

La fille de Pharaon favorise le peuple de Dieu qu'on

elle emploie ses biens et sou

DANGER DES PROSPERITES 1 LMPORELLES. ^15

autorité à l'e-dueatiou du conducteur d'Israël, qui doit un jour délivrer ses frères, elle l'adopte et le met au nombre de ses propres enfants: mais m vertu ne va pas pins loin . contente de ia>oriser le peuple de Dieu, elle n'en imite pas la foi et l'innocence; et pour être la protectrice de Moïse, elle n'eu est pas moins 1 esclave des vanités et des coutumes d'Egypte. Tels sont les dangers de la prospérité ; elle facilite toutes les passions, elle met des obstacles infinis à la pénitence.

Or voici le fruit de ce discours. Etes-vous ne dans l'élévation et dans l'abondance . pensez que les faveurs temporelles : . » promises aux chrétiens . et que si la Providence les a répandues sur vons, ce n'est que pour vous ménager et le mérite de les mépriser. et des occasions d'exercer la miséricorde, eu donnant libéralement ce que vous avez reçu gratuitement : que \\ d ou la

bassesse du chrétien est dans l'innocence ou dans !e dt r-, » :e.. ut de ses penchants; et que le pécheur est la plus vile, la p u> eprisable et la derme: e des créatures devant Dieu : pensez que les dangers croissant avec la fortune, vous besoin de plus de vigilance, de plus de prière, de plus de précaution que ceux qui naissent dans la foule; et que vous périrez avec des vertus médiocres, qui n OQS aureient sauvé dans l'obscurité : pensez que > otre eh \ ation ne vous donne aucun privilège sur les lois de l'Evangile ; et qu'où exigera de vous jusqu'à la dernière obole, comme du plus vil de tous les esclaves: pensez enfin que tous les objets agréables que la prospérité rassemble autour de vous, ne don ent être pour vous que des occasions continuelles de renoncement : que ce sont pour >ous des pièges et des tentations plutôt que des avantages . et que si vous ne souffrez pas de toute votre prospérité . vous en jouis>ez et n'êtes plus dans l'ordre de Dieu.

Etes-vous afflige par des pertes et par des disgrâces . souTeaetvous que les recompenses temporelles ne sont pas dignes de ceux qui servent le Roi immortel des siècles .■ souve: -• as qu'il est heureux de perdre ce qu'il n'est pas penv. - . et qu'en seroit

oblige de mépriser si ou le possedoit encore : souvenez-u vus . .: :. que les afflictions ont toujours ete le sceau et la recompe: >. Justes . qu'on ne peut aller à la gloire des Saints que par le? croix que moins ou a eu de 1 - ition en cette v ie . plus on est en droit tendre dans 1 autre ; et qu'au lit de la mort > ous ne voudriei pas changer nos afflictions et vos peines passées, court' tous les sceptres et toutes les couronnes de la terre. Méditez ces ventes solantes ; et dans quelque situation que la P.owdeuce nous ait place, heureux ou afflige, dans la faveur ou dans la disgr.

I 1 teUes V \iusi soit- il.

UMfeoi du iroisittne dhnaacto après la l\iu<v»

ki($ LUNDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE.

SERMON

SUR L'iMPÉNITENCE FINALE.

tgo vado , et quœrelis me, et in peccalo vestro moriemin:. Je m'en rais , et vous me chercherez, et yous mourrez dans votre péché.

(JEAN, VIII, 2t.)

Si vous n'avez pas frémi, mes Frères, en m'entendant prononcer ces paroles , les plus terribles sans doute qu'on lise dans nos divines Ecritures , je ne vois plus de vérité dans la religion capable de vous toucher. Pour moi , je vous avoue que j'en suis frappé de terreur; et il me semble, qu'en exposant de si formidables menaces, il faudroit plutôt prendre des précautions pour prévenir les frayeurs excessives qu'elles pourroient jeter dans les esprits, que pour réveiller l'attention et la crainte,

En effet, ce n'est pas des calamités publiques; vos villes démolies, vos femmes et vos enfants menés en servitude, et l'héritage du Seigneur en proie à des nations barbares et infidèles, que Jésus-Christ vous annonce aujourd'hui ; ni tant d'autres menaces que les Israélites, au pied du mont Sinaï, ne purent entendre sans être renversés de terreur, et sans craindre de mourir, si le Seigneur ne cessoit de leur parler.

Ce t l'abandon de Dieu, et l'impénitence au lit de la mort, qu'on vous annonce; des efforts pour retourner au Seigneur en cette dernière heure, inutiles et rejetés ; la réprobation consommée en ce moment fatal; et une ame depuis long-temps infidèle à la grâce, menée enfin captive par son péché : Quœretisme, etinpeccato vestro moriemini.

C est la destinée déplorable de tant de fidèles , ou qui méprisent les voies du salut, ou qui ne se proposent d'y entrer qu'à la d» rnière heure : c'est celle de la plupart des pécheurs qui m'écoutent : c'est la vôtre, mon cher Auditeur, si vous différez de vous convertir au Seigneur : Ils en va, et vous le chercherez, et vous mourrez dans votre péché.

Grand Dieu! mais que devient votre bonté , lorsque vous abandonnez le pécheur dans cette dernière heure? Ses pleurs , ses sanglots, sa bouche tremblante collée sur le signe sacré de son salut, ses promesses de pénitence, ne peuvent-elles plus alors fléchir votre clémence ? et devenez- vous un Dieu cruel pour l'homme que vous avez créé? Ne mettons point de bornes à ses miséricordes infinies, mes Frères ; il peut se laisser fléchir : mais vous ne le fléchirez

1MPÉN1TENCE FINALE. kil

pas ; et il vous avertit lui-même que vous ne devez pas vous y attendre : Je ni en vais , et vous me chercherez, et vous mourrez dans votre pèche. Il vous le dit à tous en général, à chacun de vous eu particulier, de quelque âge , de quelque sexe, de quelque rang que vous puissiez être.

Cette matière est trop effrayante pour y chercher un autre dessein , que celui que les paroles de Jésus-Christ elles-mêmes nous fournissent ; si vous attendez de vous convertir à la mort , vous mourrez dans votre péché : celte terrible vérité m'occupe tout entier; je vous la propose avec simplicité toute seule. Or, si vous différez jusque-là votre conversion, vous mourrez dans votre péché, parceque vous ne serez plus en état alors de chercher Dieu , et de retourner à lui : Qub ego vado , vos non potestis venire ( Joan., vin , 22) ; parceque, supposé même que vous soyez en état de le chercher, et que vous fassiez des efforts po r retourner à lui, vos efforts seront inutiles, et vous ne le trouverez pas: Quœretis me, et in peccato vestro moriemini. Première raison tirée du côté du pécheur, hors d'état, au lit de la mort, de chercher Dieu, et de retourner à lui. Seconde raison tirée du côté de Dieu irrité alors envers le pécheur, et qui ne recevra pas, ne regardera pas, méprisera même, les efforts que le pécheur mourant semblera faire pour le chercher et retourner à lui. C'est-à-dire, la pénitence au lit de la mort, presque toujours impossible: la pénitence au lit de la mort, presque toujours inutile. JNous avons besoin des lumières de l'Esprit saint, etc. Ave, Maria.

Si vous différez votre conversion à la mort , vous mourrez dans votre péché ; parcequ'alors vous ne serez plus en étal de chercher Jésus-Christ : Qub ego vado, vos non potestis venire. Première raison tirée du côté du pécheur mourant , hors d'état alors de chercher Jésus-Christ ; c'est-à-dire, la pénitence au lit de la mort , presque toujours impossible. Or, vous ne serez plus en état alors de chercher Jésus-Christ : parceque, ou le temps vous manquera; ou le temps vous étant accordé , l'accablement de vos maux ne vous le permettra pas; ou enGn, que vos maux vous le permettant, vos anciennes passions y mettront des obstacles , que vous ne serez plus en état alors de surmonter. Appliquez- vous , mes Frères, à ces vérités importantes.

Je dis donc , premièrement , que vous êtes imprudents de renvoyer l'affaire de votie salut à un temps que Dieu ne vous a point promis , et qu'il refuse tous les jours à des pécheurs moins coupables que vous. Car, mon cher Auditeur, qui vous a répondu que la mort viendra lentement, et qu'elle ne fondra pas inopinément sur vous, comme un vautour cruel sur une proie tranquille et inattentive? D'où avez-vous appris que le Seigneur vous avertira de M. 1. 27

kïê LUNDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE, loin; qu'il enverra toujours son ange pour vous préserver; cl qu'une chute soudaine, un naufrage imprévu, un édifice écroul ■ sous vos pieds, un coup conduit par le hasard , un lâche ennemi , un domestique infidèle, et tant d'autres accidents, ne couperont pas en un clin d'œil le fil de votre vie, et ne vous précipiteront pa» dans l'abîme au milieu de vos plus beaux jours? Qui peut vous garantir qu'une révolution subite d'humeurs ne vous fera pas expirer sur-le-chanp entre les bras de vos amis et de vos proches, sans mettre, entre une santé parfaite et le trépas, que le dernier soupir d'intervalle? Ces malheurs sont-ils impossibles? ces accidents sontils fort rares ? s'est-il passé une seule année, un seul jour presque , où Dieu ne vous ait averti par quelqu'un de ces grands exemples? les têtes les plus illustres en ont-elles été à couvert? Combien de fois vous est on venu annoncer avec alarme : Un tel vient d'expirer au sortir de table, du jeu , du crime quelquefois ! le ministre de Jésus- Christ s'est présenté ; mais on n'a pu tirer du mourant aucun signe. Quelle consternation alors ! quel retour sur vous-même ! quelles réflexions sur l'inconstance de la vie etde toutes les choses humaines ! quelles résolutions secrètes de prendre de loin vos mesures, de peur d'être surpris à votre tour ! Etiez-vous alors imprudent ou trop timide, de craindre? Combien de fois peut-être ces terribles accidents sont-ils arrivés à vos yeux ; et sans sortir de votre famille , n'avez vous pas eu là-dessus quelques leçons domestiques? Or , je vous demande, quels ont pu être les desseins de la miséricorde de Dieu , en vous ménageant des spectacles si effrayants? N'est-ce pas peut-être de vous avertir que votre fin seroit semblable? Que sais-je, si la disposition même de votre tempérament ne vous laisse rien à craindre là-dessus ; si vous ne portez pas déjà la mort dans le sein ; et si au premier jour votre fin soudaine et surprenante ne répandra pas le deuil parmi nous ; et ne fournira pas, à ceux qui m'écoutent , de grandes mais d'inutiles réflexions sur l'abus du monde et de ses espérances! Quel est donc votre aveuglement , mon cher Auditeur , de faire dépendre votre salut éternel de la chose du monde dont vous pouvei moins vous répondre ! Si vous comptiez sur le succès de quelque grande entreprise ; la sagesse de vos mesures, le secours de vos amis ou de vos sujets , votre rang , vos biens , votre crédit , votre puissance, pourroient vous en répondre : mais vous comptez sur le temps Eh ! qui peut être ici votre garant? de qui les jours et les années dépendent-ils ? qui est celui qui fait lever et coucher le soleil sur nos têtes? Commanderez-vous à cet astre, comme ce chef du peuple de Dieu, dcs'arrêter, de prolonger le jour de votre vie, pour vous laisser le loisir d'achever la victoire, et de dompter vos passions? les titres, le rang, la puissance, les sceptres eux-mêmes, nous donnent- ils droit sur un seul de nos moments? ceux qui commandent à la terre peuvent-ils répondre d'eux-mêmes pour l'instant qui suit ? n'est-( c pas ici où Dieu veut nous faire sentir qu'il est le maître , qu'il tient

nos destinées entre ses mains, et que nous sommes bien peu excusables de nous attacher avec tant d'ardeur à un monde auquel nous ne saurions jamais tenir que pour l'instant présent, qui n'est déjà plus.

O vous , mon Dieu , qui seul avez posé les bornes à la vie de chacun de nous ; vous qui , dès le commencement , avez compté mes jours comme mes cheveux ; vous qui présidâtes au moment de ma naissance, et qui dès lors marquâtes sur mon front celui de ma mort ; vous seul, Seigneur, qui avez écrit dans le livre éternel les jours de mon exil et de mon pèlerinage ; vous seul voyez si je suis encore loin de ma course ou si je touche déjà au terme fatal , audelà duquel sont la mort et le jugement!

Mais vous vous rassurez peut-être sur ce que ces exemples de mort imprévue sont rares, et que ce sont là de ces coups extraordinaires et uniques, qui ne tombent que sur un petit nombre de malheureux. Je pourrois vous redire que la justice de Dieu les rend tous les jours très communs, et que ce qui étoit rare dans les siècles qui nous ont précédés, est devenu un événement de tous les jours dans le nôtre. Mais je veux que ces terribles accidents ne tombent que sur un petit nombre de malheureux ; outre qu'il peut arriver que vous soyez de ce petit nombre , et que quand ce malheur ne devroit tomber que sur un seul de vos citoyens, vous ne seriez pas sage de ne pas le craindre : outre cela, je vous dis que le plus grand nombre est de ceux qui sont surpris ; que presque tous les pécheurs meurent lorsqu'ils croient la mort encore éloignée; que le jour du Seigneur vient toujours comme un voleur, et à l'heure qu'on y pense le moins. Je vous dis que le dernier moment qui termine nos jours n'est jamais le dernier dans notre esprit; que lorsqu'étendu sur 1p lit de votre douleur, la mort sera déjà à la porte, vous la croirez encore loin ; vous reculerez encore l'affaire de votre salut, et la proposition qu'on vous fera d'appeler un ministre de Jésus-Christ. Je vous dis qu'après même l'avoir appelé , vous regarderez son ministère plutôt comme une bienséance de maladie, que comme une nouvelle de mort; vous ne confesserez pas vos crimes, comme devant aller paroître devant Dieu pour en rendre compte; vous laisserez encore sur votre conscience mille choses douteuses, que vous réserverez toujours d'éclaircir à l'extrémité. Je vous dis qu'en expirant vous vous promettrez encore quelques jours de vie. Je vous dis que la plupart des morts sont soudaines; qu'il n'est presque point de pécheur qui meure en croyant mourir, à qui le temps ne soit refusé, et qui n'aille paroître devant Dieu, sans s'être préparé à ce compte redoutable. Rassurez-vous après cela sur le petit nombre.

Mais je veux que le temps vous soit accordé, et que les ministres du Seigneur aient le loisir de vous venir dire, comme autrefois un prophète au roi de Juda : Réglez votre maison , car vous mourrez

hW LUJNDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE.

( Is., xxxviii, 1 ). L'accabl ment où vous serez alors pourra-t-il vous permettre de chercher Jesus-Christ? Seconde réflexion. De quoi, ie vous prie, est capable alors une ame criminelle, toute plongée dans ses douleurs , uélaillantc sous le poids et la multitude de ses maux, et à qui il reste à peine encore assez de vie pour animer son cadavre? Quoi ! vous voulez qu'avec une raison, qui déjà s'enveloppe ; une langue , qui se lie et s'épaissit , une mémoire, qui se confond ; un cœur, qui s'éteint ; vous voulez que dans cet état un pécheur éclaircisse les abîmes de sa conscience ; vous voulez qu'il approfondisse ses sacrilèges, ses scandales, ses vengeances, ses restitutions, ce gouffre d'impuretés d'où il n'est jamais sorti, ces embarras sur lesquels il ne s'est jamais bien expliqué ; et, en un mot, qu'il entre dans des soins et dans un détail , à qui ïesprit le plus serein et la raison la plus entière pourroient à peine suffire? Vous voulez que cette ame déjà immobile, el liée des chaînes de la mort, sente l'horreur de ses iniquités passées; qu'elle pense sérieusement à implorer les miséricordes de son Dieu ; elle, dont les idées mourantes ne ressemblent plus qu'à des songes, et qui ne pense plus, que comme on pense en dormant?

Grand Dieu, vous qui , du haut de votre justice , êtes alors plus attentif que jamais aux mouvements secret» de cette ame infortunée, que se passe-t-il en ces derniers moments entre elle et vous? Qu'y découvrez-vous, qui puisse réparer une vit entière decrimes,et apaiser votre colère' Se tourne-t-elle seul» ment vers son Créateur? adore- t-elle en secret lauleur de ses bienfaits , et le vendeur de ses ingratitudes? s'anéantit-elle sous la main levée pour la frapper? se regarde-t-elle comme une victime destinée à des tourments éternels, si vous la jugez selon votre justice? fait elle monter vers vous, de l'abîme de sa douleur, les cris d'un repentir sincère? lui échappe-t-il seulement un désir, que vous daigniez regarder? loin de vous fléchir, peut-elle encore vous connoître? Kt que voyez-vous, grand Dieu! dans les tristes agitations qu'elle laisse paroître, que les derniers efforts d'une ame qui se défend contre le trépas , et d'une machine qui se dissout?

Répondez ici pour moi , vous, mes Frères, que la main du Seigneur a conduits quelquefois jusques aux portes du tombeau, et en a retirés depuis. Lorsqu 'étendu sur un lit de douleur, vous combattiez ainsi entre la vie et la mort, les soins de votre éternité vous occupoient- ils encore? Où étiez- vous alors ? quel usage faisiez-vous de votre raison ? que formiez-vous au dedans de vous, que des idées eonfuscs et mal liées, où vos maux avoient plus de part que votre salut ? que furent pour vous les derniers remèdes des mourantsque l'Eglise vous appliqua ? des songes , donl le souvenir même ne vous est pas demeuré. Vous seriez-vous trouvé plus prêt à pnroître devant Jésus-Christ , si cette maladie eûi Gni vos jours ? quelle ame seriez-vous allé présenter au pied du tribunal redoutable? qu'en

IMPÉNITENGË FINALE. 421

avez-vous dit vous-même depuis revenu en santé ? que c'est une folie d'attendre à l'extrémité ; quon n'est capable de rien alors, qu'il faut mettre ordre à sa conscience tandis qu'on se porte bien : vous l'avez dit; mais lavez-vous fait? ne vous laisserez-vous point une seconde fois surprendre ? ei le seul fruit que vous retirerez du bienfait qui prolongea vos jours, ne seront-ce point les crimes d'un? plus longue vie ?

Mais ce qu'il y a ici encore de plus propre à nous faire adorer les jugements de Dieu sur les pécheurs qui diffèrent leur conversion à la mort, c'est que si sa miséricorde ménage alors quelques intervalles libres à un mourant, des moments si précieux, si décisifs pour son éternité, sont consumés à disposer d'une succession, et à régler une maison terrestre. Des proches, des enfants avides attendent, autour d'un lit, le moment où la raison du malade s'éclaircit, visent quelquefois, comme les enfants d'isaac, à surprendre un père mourant, et à se supplanter les uns les autres ; se hâtent de profiter du temps, pour lui faire dé< larer ses dernières intentions. On laisse à des intervalles moins heureux les soins de la conscience ; l'affaire de l'éternité ne va qu'après toutes les autres. Alors le ministre de Jésus-Christ est appelé ; car il faut attendre que le mourant ne le counoisse presque plus, afin qu il le voie approcher sans effroi : cependant le mal presse ; on ne peut plus exiger du pécheur un récit exact de ses désordres ; il faut se contenter de quelques termes vagues et mal suivis qu'on lui arrache. Mous lui faisons dire qu'il se repent; mais le lui faisons-nous sentir? Mous lui demandons quelque signe ; il lève des yeux mourants ; il s'efforce en vain de remuer une langue déjà immobile; il consent de la tête, nous croyons l'entendre; mais s'entend-il lui-môme? Le prêtre du Seigneur crie à haute voix : il lâche de faire retentir du moins à ses oreilles des paroles de salut, et le nom de son Sauveur répété mille fois avec effort ; mais le porte-t-il jusque dans son cœur? il s'arme du signe de notre rédemption ; il présente un Dieu mourant au pécheur qui expire; il l'applique sur sa bouche tremblante et livide; il lui fait lever vers cet objet consolant ses mains délai liantes, et ses yeux déjà à demi éteints ; mais le lui fait-il connoilre? La mort arrive; il expire. Grand Dieu ! que devient cette ame? que trouvet-elle au sortir de sa demeure terrestre, lorsqu'elle tombe entre les mains éternelles de votre vengeance? quelle surprise de se trouver, comme en s éveillant, au pied du Tribunal redoutable ; l'abime ouvert sous ses yeux ; et n'ayant mis entre une vie toute criminelle, et la sévérité de vos jugements, que la léthargie et les songes d'une courte maladie! A cela, mes Frères, que voulez- vous que j'ajoute, que la réflexion toute simple du prophète: Entendez ceci , vous qui oubliez Dieu pendant votre vie, de peur qu'il ne vous surprenne dans ce dernier moment , et que personne ne puisse plus alors vous

enlever de ses mains : Intelligitehœc, quiobUviscimini Deum, nêquando rapiat, et non sit qui eripiat (Ps. xux, 22 ) !

D'ailleurs , mes Frères , et cette dernière vérité n'est pas moins digne de votre attention ; promettez-vous , si vous voulez, de conserver jusqu'au dernier soupir, la raison aussi saine et aussi entière que vous l'avez aujourd'hui : ne comptez-vous pour rien les obstacles que vous trouverez alors dans votre propre cœur ? Croyezvous que des passions que vous nourrissez depuis l'enfance, qui sont devenues comme votre fonds et votre tempérament, tomberont, s'évanouiront en un instant ; qu'il se fera en vous un miracle soudain , et que vous serez changé tout d'un coup en un nouvel homme? Les maladies que la mort ne termine point opèrent-elles beaucoup de conversions? Voyez- vous beaucoup de pécheurs au sortir de ces extrémités, après les plus belles protestations, et les derniers remèdes de l'Eglise reçus avec componction apparente, mener une vie nouvelle? Qui peut mieux répondre là-dessus que vous-même? Vous avez été quelquefois jusques aux portes delà mort? vos maladies vous ont-elles converti ? vous croyiez être changé , vous en assuriez le ministre de la pénitence, et peut-être les spectateurs de vos maux; mais l'étiez- vous? le danger passé, la santé revenue, les passions n'ont-elles pas reparu, et ne vous étes-vous pas encore retrouvé le même ? Le cœur se fait-il en si peu de temps de nouveaux penchants, et comme un nouvel être?

Quoi , mon cher Auditeur ! après une vie entière de débauche , vous croyez que deux jours de maladie vous rendront chaste ? Ah ! Dieu permettra que le souvenir de vos plaisirs passés vous arrache peut-être encore mille complaisances criminelles au lit de la mort; peut-être aimerez-vous encore à voir avec des yeux mourants, peintes sur vos murs, les images funestes de vos anciens désordres ; peutêtre expirerez-vous ayant autour de votre lit l'objet infortuné qui corrompit votre cœur, et, malgré le scandale public, vous ne pourrez vous résoudre à vous en séparer, même à la mort. L'Esprit de Dieu l'a dit : Les os de l'impudique seront encore alors remplis des désordres de sa jeunesse, et ses vices dormiront avec lui dans la poussière du tombeau : Ossa ejus implebuntur vitiis adolescentice ejus, et cum eo in pulvere dormient (Job, xx, 11). Et notre siècle, et ceux de nos pères, n'ont-ils pas vu des monstres, qui, en expirant même, juroient une affreuse fidélité jusqu'au-delà du tombeau, à l'objet détestable de leur passion, et dont l'a me réprouvée ne sortoit de leur corps qu'avec des soupirs et des regrets de crime et de volupté? 0 Dieu ! que vous êtes terrible, quand vous livrez le pécheur à sa propre corruption !

Vous croyez qu'un homme qui n'a eu qu'un désir en vivant, et c'a été celui d'amasser du bien aux dépens des peuples, et par les ▼oies les plus injustes et les plus odieuses; vous croyez qu'alors il puisse consentir que des gains qu'il a toujours crus permis, de-

viennent criminels, et que des restitutions infinies remettent son nom et sa postérité dans la poussière, d'où il les a voit tirés? Ah! dit l'Esprit de Dieu, il vomira avec son ame les richesses qu'il avoit dévorées ; mais ce sera malgré lui : le Seigneur les arrachera de ses entrailles ; mais il n'en arrachera pas l'amour de son cœur : Divitias, quas devoravit, evomet, et de ventre illius extrahet eas Deus (Job, v, 15).

Vous croyez qu'un impie, qui a mis sa gloire dans sa confusion, et qui a mille fois profané la sainteté de nos mystères par des dérisions sacrilèges, deviendra fidèle et religieux au lit de la mort ? Eh ! peutêtre sefera-t-il honneur jusqu'à la fin, d'une force d'esprit qui flattera sa vanité ; peut-être voudra-t-il pa-roître au-dessus des frayeurs vulgaires, et regarder d'un œil tranquille et assuré l'incertitude d'un avenir ; peut-être laissera-t-il en mourant , aux spectateurs , le plaisir affreux d'un bon mot aux dépens de son salut éternel ; peutêtre aussi mourra-t-il en monstre et en désespéré.

Vous croyez qu'une femme mondaine , enivrée de sa figure, outrée dans ses plaisirs, attachée vivement au monde et à elle-même; vous croyez qu'elle verra alors sans regret la destruction de son cadavre, le monde et tous ses amusements s'évanouir et s'éloigner d'elle pour toujours? Ah ! Dieu permettra que les soins de sa beauté l'occupent encore au lit de la mort; qu'elle examine tous les jours les changements qu'une longue maladie aura faits sur son visage ; qu'elle écoute là-dessus avec complaisance tout ce que la flatterie voudra lui persuader ; qu'elle sente réveiller en expirant tout son amour pour le monde ; et qu'elle dise , comme cet infortuné roi d'Amalec : Est-ce ainsi que la cruelle mort m'enlève au milieu de mes plus beaux jours? Siccine séparât amara mors (1. Reg., xv, 32)?

Vous nous en avertissez , Seigneur, dans les livres saints ; leur fin sera semblable à leurs œuvres : Quorum finis erit secundum opéra ipsorum (2. Cor., xi, 15 ). Vous avez vécu impudique ; vous mourrez tel : vous avez vécu ambitieux ; vous mourrez sans que l'amour du monde et de ses vains honneurs meure dans votre cœur : vous avez vécu mollement, sans vice ni vertu ; vous mourrez lâchement et sans componction : vous avez vécu irrésolu, faisant sans cesse des projets de pénitence et ne les exécutant jamais ; vous mourrez plein de désirs et vide de bonnes œuvres : vous avez vécu inconstant, tantôt au monde, tantôt à Dieu; tantôt voluptueux , tantôt pénitent ; et vous laissant décider par votre goût, et par l'ascendant d'un caractère changeant et léger ; vous mourrez dans ces tristes alternatives, et vos larmes au lit de la mort ne seront que ce qu'elles avoient été pendant votre vie ; c'est-à-dire un repentir passager et superficiel ; des soupirs d'un cœur tendre et sensible, mais non pas d'un cœur pénitent ; en un mot, vous mourrez dans votre péché : In peccato vestro moriemini ; dans ce péché où vous croupissez depuis si long-temps ; dans ce péché qui est à vous plus

que tous les autres, parcequ'il domine dans vos mœurs cl dans votre tempérament; dansée péché qui est comme né avec vous, et dont une vie entière n'a pu vous corriger : Inpeccato vestro moriemim. Achab meurt impie, Jézabel voluptueuse, Saùl vindicatif, les enfants d'Héli sacrilèges, A bsalon rebelle, Balthazar efféminé, Hérode incestueux: toute l'Ecriture est remplie de pareils exemples ; tous les prophètes releutissent de ces menaces ; Jésus-Christ s'en explique aujourd'hui d'une manière à faire trembler les plus insensibles : l'expérience est ici terrible; vous-même dites tous les jours qu'on meurt tel qu'on a vécu. Eh! que faut-il donc encore, mon cher Auditeur, pour vous faire prendre dès à présent la résolution de travailler à votre salut, et de ne pas renvoyer à la fin une affaire qu'on ne sauroit jamais trop tôt commencer ; et d'autant plus qu'elle est toujours manquée, lorsqu'elle est différée? Opérez donc le bien tandis que Dieu vous eu laisse le temps. N'apportez pas à la mort des désirs, mais des fruits de pénitence. Cherchez Jésus-Christ tandis qu'on peut le trouver : car si vous renvoyez votre conversion à la un, non-seulement vous ne pourrez plus le chercher ; mais quand vous le pourriez, vous ne le chercherez pas ; et quand vous le chercheriez , vous ne le trouverez pas : Quce relis me, et non invenietis, et in peccalo vestro moriemini. Dernière vérité encore plus terrible, renfermée en deux réflexions qui vont prouver, que la pénitence est presque toujours inutile au lit de la mort.

SECONDE PARTIE

Si vous renvovez votre conversion à la mort, vous mourrez dans votre péché : pareeque quand vous pourriez alors chercher Jésus- Christ, vous ne le chercherez pas ; et quand vous le chercheriez, vous ne le trouverez pas

Je dis, premièrement, que vous ne chercherez pas alors Jésus- Christ ; parcequ'il se sera éloigné de vous, et qu'il vous aura abandonné : Ego vado, et in peccato vestro moriemini. Première raison. Le pécheur au lit de la mort abandonné de Dieu.

En effet, c'est une vérité du salut, que le Seigneur met des bornes à sa patience , au-delà desquelles il ne va jamais ; et que comme il a établi un temps pour se souvenir du pécheur, selon l'expression de Job, il en a aussi marqué un autre pour l'oublier. Il y a dans les trésors de sa miséricorde certain nombre de faveurs spéciales destinées à chacun de nous en particulier, lesquelles, une fois taries par une longue suite d'infidélités , sont le signal de son indifférence et de sa fureur; et ne laissent plus à ceux qui en ont abusé, ou que ces secours ordinaires et presque toujours inutiles de la grâce, ou que ces ressources uniques tirées de sa toute-puissance, dont l'ordre de sa sagesse et de ses conseils éternels ne lui permet pas de se servir. Ainsi lorsque les abominations de Sodome furent montées à leur comble, et que le nombre de dix justes arrêté dans l'ordre éternel

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de ses conseils ne s'y trouva plus , Abraham eut beau lever les mains vers lui , le Seigneur ne put se laisser fléchir, et il fit pleuvoir du haut du ciel sa fureur et son feu sur ces villes criminelles.

Je sais que tout le temps de la vie présente est un temps de salut etdepropitiation ; que nous pouvons toujours retourner à Dieu ; qu'à quelque heureque le pécheur se converlisse au Seigneur, leS« igneur se convertit à lui ; et que tandis que le serpent d'airain est élevé, il n'est point de plaie qui soit incurable : c'est une vérité de la foi : mais je sais aussi, que chaque grâce spéciale dont vous abusez peut être la dernière de votre vie ; que Dieu se lasse ; que les bornes de sa bonté ne sont pas les mêmes pour tous les hommes ; qu'après avoir pardonné trois péchés à Damas, il n'en pardonna pas un quatrième; qu'un seul crime quelquefois consomme la réprobation d'un pécheur : je sais qu'il est terrible dans ses conseils sur les enfants des hommes (Ps. lxv, 5); que l'on ne connoît pas la puissance de sa colère, et que jamais personne na pu compter sa fureur et son indignation (Ps. lxxxix, 11, 12).

Cette vérité si terrible et si incontestable supposée , tirons-en d'abord une conséquence qui ne l'est pas moins. Si l'Ecriture de toutes parts nous annonce que Dieu se retire quelquefois d'une amc infidèle; et qu'après avoir pris long-temps un soin inutile de Babylone, il se venge enfin en l'abandonnant à elle même; certes il n'est point de circonstance où cette sévérité soit plus juste et mieux placée qu'au lit de la mort : c'est alors que Dieu doit à sa justice l'abandon du pécheur. Car, dites-moi , mes Frères, si après un petit nombre d'inspiralions négligées, Dieu laisse quelquefois une ame à elle-même, que pourrez-vous vous promettre dans ce dernier moment, vous surtout qui ne compterez plus alors vos jours que par l'abus de ses grâces ; vous qui depuis le matin de votre vie jusqu'à cette dernière heure, aurez toujours été agité par des remords cruels et inutiles sur votre état; vous qui aurez peut-être poussé l' impénitence et l'ingratitude, jusques à avoir mille fois envié le sort des compagnons de vos désordres, en qui vous remarquiez une conscience tranquille dans le crime, et un cœur endurci contre toutes les terreurs de la religion ; vous qui aurez refusé ses miséricordes, aussi long- temps que vous aurez pu goûter le fruit de vos infidélités ; vous, en un mot , qu'il avoit préparé à cet abandon par des avis réitérés sur sa dureté envers les pécheurs qui diffèrent leur conversion jusqu'à ce dernier moment ? Vous voudriez qu'alors le Dieu juste et terrible vous regardât avec des yeux de bonté ; qu'il se souvînt de vous dans le temps de votre affliction, c'est-a dire, dans la seule circonstance que sa colère attendoit depuis si longtemps pour se venger, et pour punir l'abus indigne que vous avez toujours fait de sa grâce!

Mais, ô mon Dieu! où seroit donc cette justice qui trempe ses flèches dans le sang du pécheur, qui insulte aux larmes de l'impie

mourant, et qui se console dans sa vengeance? et que deviendraient donc ces menaces si effrayantes, et toujours suivies de leur effet, que vous nous avez laissées dans vos livres saints? et quand est-ce donc que Dieu se vengeroit, mes Frères , s'il ne se vengeoit point alors? La patience qui lui fait supporter le pécheur durant la santé serait-elle si terrible, comme il nous l'assure lui-même dans les divines Ecritures, si elle devoit se terminer par un acte de clémence? seroit-il si sévère lorsqu'il tarde de punir j si , en dissimulant ses offenses , il ne lui préparoit pas un affreux endurcissement à la fin?

Mais , mon cher Auditeur, quand la justice de Dieu ne s'opposeroit pas à sa clémence dans ce dernier moment ; la nature toute seule de la grâce que vous vous promettrez alors, ne vous permettrait pas de l'attendre. Car non-seulement vous vous promettez la grâce de la conversion, c'est-à-dire, cette grâce qui change le cœur, mais vous vous promettez encore la grâce qui nous fait mourir dans la sainteté et dans la justice ; la grâce qui consomme la sanctification d'une ame ; la grâce de la persévérance finale : mais c'est la grâce des seuls élus ; c'est le plus grand de tous les dons ; c'est la consommation de toutes les grâces ; c'est le dernier trait de la bienveillance de Dieu sur une ame ; c'est le fruit d'une vie entière d'innocence et de piété ; c'est la couronne réservée à ceux qui ont légitimement combattu. Dieu ne doit à la rigueur cette faveur inestimable à personne ; il la refuse quelquefois à ceux mêmes qui ont marché long- temps devant lui dans la justice et dans la sainteté ; et la fin déplorable de Salomon est un exemple qui fera trembler les Justes de tous les siècles. Et vous présumez que le plus signalé de tous les bienfaits sera le prix de la plus ingrate de toutes les vies? et vous osez vous flatter qu'on ne refusera pas alors à un pécheur invétéré, toujours averti et toujours infidèle, une grâce qu'on n'accorde pas toujours à ceux qui ont été long-temps justes ? et vous vous promettez que le Seigneur mettra le comble à ses miséricordes , lorsque vous l'aurez mis vous-même à vos crimes ? O mon Dieu ! se peut-il qu'un espoir si insensé abuse presque tous les hommes? et vos serviteurs qui crucifient tous les jours leur chair pour obtenir ce don précieux, et qui tremblent sans cesse dans la crainte qu'il leur soit refusé, sont-ils eux-mêmes dans l'illusion ; ou le pécheur, qui, continuant à vous outrager, compte tranquillement sur ce grand don , et n'offre pour l'obtenir que ses crimes, et la présomption de l'avoir attendu ?

Oui , mon cher Auditeur , quand même Dieu accorderait quelquefois cette grande miséricorde au lit de la mort à une ame qui aurait jusque-là différé de se convertir, je dis qu'il ne vous l'accordera jamais à vous qui ne différez votre conversion , que pareeque vous vous y attendez. En effet, il pourrait arriver qu'un pécheur , qui durant ses désordres n'aurait jamais eu de retour sur lui-même et sur son salut , et qui aurait vécu sans aucun sentiment de foi et

IMPÉNITENCE FINALE. 4â7

sans aucun remords de ses crimes , revînt à lui dans ce moment terrible , fût effrayé de son insensibilité passée, levât an ciel des yeux baignés de larmes , et un cœur nouvellement attendri ; et que le Seigneur, du haut de ses miséricordes, jetât des regards propices sur un aveugle , qui commenceroit alors seulement à ouvrir les yeux à la lumière. Si la grâce de la pénitence est jamais accordée à la fin , il semble qu'elle pourroit l'être à un pécheur de ce caractère. Mais vous qui faites de cette espérance l'affreux motif de vos dérèglements ; vous qui ne différez de vous convertir , que parceque vous croyez que vous serez assez à temps au lit de la mort de vous donner à Dieu , et qu'il ne rejettera pas alors voire repentir ; vous qui prenez dans sa miséricorde même de nouveaux sujets de Fou* trager ; pécheur indigne alors des regards d'un Dieu même qui ne sauroit pas s'irriter ; d'un Dieu même qui ne seroit que clément sans être juste ; d'un Dieu même qui ne vous auroit pas déclaré qu'alors il vous abandonnera : quelle ressource pourroit-il vous rester? Quand une vie entière de crime n'éloigneroit pas alors de vous cette grâce signalée que vous attendez , la témérité toute seule qui vous la fait espérer vous en rendroit indigne. Rien ne met un chaos plus immense entre l'ame criminelle et la miséricorde de Dieu , que de marquer des jours et des moments à sa grâce , et à son Esprit qui souffle où il veut, et quand il veut. Et qui êtes- vous donc, comme le disoit autrefois Judith à ceux de Béthulie qui avoient marqué un jour pour se rendre à Holopherne, si le Seigneur ne venoit les délivrer ; qui êtes- vous pour prescrire ainsi un terme à la miséricorde du Seigneur , et pour lui marquer des jours et des moments selon votre caprice : Qui estis vos, qui posais tis tempus miserationis Domini; et in arbitrium vestrum , diem constituistis ei ( Judith, viii, 11 , 13 ) ?

A des vérités si terribles , vous opposez sans doute en secret ce faux espoir : que ces menaces générales ne tomberont pas sur vous en particulier. Mais, je vous demande, quels sont les pécheurs menacés dans les livres saints de l'abandon de Dieu au lit de la mort? Ne sont-ce pas les pécheurs qui vous ressemblent? Que trouvezvous en vous qui puisse vous flatter que Dieu tiendra alors à votre égard une conduite particulière? Votre vie passée? Ah! ce sera bien assez que Dieu veuille l'oublier. Ces désirs de conversion que vous formez tous les jours? mais c'est ce qui achèvera de vous rendre inexcusable. Ce bon naturel qui vous fait pencher, comme malgré vous, du côté delà vertu? mais c'est une grâce dont Dieu alors vous demandera compte. L'espéranee que vous avez toujours eue en sa miséricorde pour ce dernier moment ? vous venez de voir que ce sera le plus grand de tous vos crimes. Tout ce que je trouve ici de particulier pour vous , c'est que vous serez plus indigne des miséricordes du Seigneur qu'aucun autre pécheur ; et que le Dieu juste aura des raisons de refus contre vous , qu'il n'aura pas conte?

t28 LUNDI DE LA DEUXIEME SEMAINE.

la plupart des âmes impénitentes. Sur quoi pouvez- vous donc vous rassurer encore, mes Frères? Sur la bonté de Dieu sans doute , qui ne veut pas la mort du pécheur? Sa bonté? mais vous la regardez donc comme une foiblesse et une imbécillité, qui n'auroit pas assez de sentiments pour être blessée des plus grands outrages? Sa bonté? mais c'est parcequ'il est bon , qu'il doit abandonner le pécheur au lit de la mort. Sa bonté ne lui permet pas d'accorder alors des grâces qui seroient des écueils pour les autres hommes : sa bonté ne veut pas tendre des pièges à la fausse confiance des pécheurs, en ouvrant ses entrailles dans ce dernier moment aux cris d'une ame infidèle : c'est un trait de bonté d'ôler à nos passions des prétextes d'erreur et d'impénitence; et de ne pas faire du salut d'un seul la perle de plusieurs. Ainsi vous comptez sur sa bonté; et c'est sa bonté même qui demande votre punition, etqui doit vous faire tout craindre.

Ici , mes Frères , je ne vous demande qu'une réflexion. Il n'est personne qui , pendant sa vie, ne fasse mille fois la résolution de changer ; il n'est personne presque qui ne meure avant de l'avoir exécutée. Les plus déréglés même souhaitent de finir saintement : tous, comme Balaam, veulent mourir de la mort des Justes; personne ne veut vivre comme eux. On meurt en désirant ; ainsi avonsnous vu mourir nos proches, nos amis, nos maîtres: après leur mort même, pour nous consoler de leur perte, nous avons rappelé ces projets chimériques de conversion, dont ils nous avoient quelquefois entretenus pendant leur vie: lléloit dans le dessein de se convertir, dit-on ; il en parloil tous les jours : et là-dessus, on se calme sur sa destinée ; on augure favorablement de son salut. Grand Dieu ! et c'est uniquement ce qui me fait trembler sur le sort de celte ame! c'est ce qui me fait tout craindre de la sévérité de vos jugements sur elle! Eh ! que fait-on en rappelant ses désirs de pénitence formés tant de fois . sans succès, que rappeler le souvenir de vos grâces toujours méprisées? on espère pour son salut , sur ce qui a sans doute fait le plus terrible sujet de sa condamnation: on se flatte que vous l'aurez regardée avec des yeux de pitié dans ce dernier moment , parceque vous ne vous lassiez pas de l'avertir lorsqu'elle étoit encore sur la terre ; et sans doute , vous ne l'avez abandonnée à la mort que parceque vous l'aviez trop souvent visitée en vain durant les jours de sa vie mortelle. O vaines conjectures des hommes! Que vos pensées, ô mon Dieu î sont différentes des nôtres, et vos jugements peu conformes à l'illusion de nos espérances !

Mais du moins, direz-vous, on voit tous les jours des pécheurs, lesquels , après une vie entière de désordre , donnent à la mort des marques si vives et si éclatantes de repentir, qu'on ne peut pas douter que le Seigneur ne se laisse toucher à leurs larmes , et que leurs regrets n'effacent toutes leurs infidélités passées. A cette er-

reur qui endort tant d'âmes impénitentes, Jésus-Christ répond pour moi , qu'on le cherchera alors, mais qu'on ne le trouvera pas* c'est-à-dire, que les marques même les plus touchantes de repentir que vous pourrez donner alors seront rejetées ; que vous chercherez Jésus-Christ, et que vous mourrez dans votre péché. Dernière vérité plus terrible encore que toutes les autres , et qui ne laisse plus de ressource dont puisse se flatter le pécheur impénitent : Quœretis nie , et in ptecato vestro moriemini.

J'avoue ici, mes Frères, lorsque je considère cette étonnante vérité ; et que je vois d'un côté le pécheur mourant chercher son Dieu, et lever vers lui ses mains suppliantes ■ et de l'autre , le Dieu vengeur s'éloigner de lui , et fermer ses oreilles aux cris de sa douleur , et à toutes les marques de sa pénitence ; j'avoue, dis-je , que c'est ici où le Seigneur me paroît ce Dieu lerriblequi n'a pas besoin de l'homme : je mets devant mes yeux la sévérité de ses jugements; et je me sens saisi d'une secrète horreur : mais quelque terrible que paroisse alors sa conduite, elle est juste, et il ne peut pas en user autrement envers le pécheur.

Ce n'est pas qu'un seul instant de pénitence véritable ne puisse effacer les crimes d'une vie entière ; mais Dieu rejette alors la pénitence du pécheur mourant , pareequ elle est fausse. Elle est fausse, premièrement, parcequ'elle n'est pas libre; cest la suite de la dure nécessité où il se voit réduit, plutôt que le fruit de la grâce et d'un véritable repentir. Car, je vous prie ; mon cher Auditeur ; après avoir poussé jusqu'au bout la revolle contre votre Dieu , et fait du dernier jour de votre santé le dernier jour de vos crimes; vous remettez les armes, et vous demandez grâce, lorsque vous vous sentez terrassé, et que le Dieu vengeur a le glaive levé sur vous : vous levez les yeux au ciel , où vous n'aviez pas encore jeté un seul regard , lorsque la terre commence à manquer sous vos pieds • vous détestez des plaisirs infâmes, lorsque votre cadavre tombe en pièces, et qu'il ne vous fait sentir rien de plus vif que sa puanteur : vous laissez tomber vos richesses sur les pauvres , lorsque vos mains défaillantes tombent elles-mêmes , et ne peuvent plus les retenir : vous laissez en mourant des instructions touchantes à des enfants et à des domestiques, que vous ne pouvez plus scandaliser par vos exemples : en un mot , vous vous repentez lorsqu'il ne vous est plus permis de continuer d'être coupable. La conjoncture toute seule ne rend -elle pas vos larmes suspectes? N'est-il pas vrai même que Dieu juge alors avec équité de votre pénitence en la rejetant ? S il prolongeoit encore vos jours, ne prolongera z-vous pas aussi vos crimes? Si l'on venoit vous assurer de sa part que cette infirmité n'ira point à la mort, prendriez-vous tant de mesures pour le fléchir ? Tandis que vos maux n'étoient pas encore tout-à-fait déclarés, et qu'il vous restoit quelque espérance de vie , aviez-vous voulu entendre à ap-

peler le ministre de Jésus-Christ? avoit-on osé seulement vous le proposer? Que donniez- vous à connoître par-là, sinon que vous quittiez le crime avec autant de regret que la vie ; et que vous ne vouliez pas risquer , pour ainsi dire , de vous donner à votre Dieu , sans avoir été bien assuré auparavant que vous ne pouviez plus être au monde ?

Seconde raison. La pénitence du pécheur à la mort est presque toujours fausse, parceque sa douleur n'est plus qu'une crainte toute naturelle, que lui inspire alors l'horreur du tombeau, et l'image plus vive que jamais des peines éternelles. Il pleure : mais ce sont des larmes qu'il donne à ses malheurs , et non pas à ses crimes. Il crie : mais ce n'est pas un retour amoureux vers son Père j c'est une prière intéressée qu'il fait à son Juge. Il déteste ses égarements : mais ce n'est pas qu'il sente l'injure qu'ils ont faite à son Dieu ; il ne sent que les maux où ils vont le précipiter lui -même. Lui seul est l'objet de sa douleur, la fin de ses supplications , le motif de sa pénitence : il n'avoit compté pour rien le Seigneur dans ses plaisirs ; il ne le compte pour rien dans son repentir. Ah ! s'il étoit assuré qu'il n'y a rien à craindre au-delà de la mort, et que l'enfer est un songe , l'horreur de ses fautes s'effaceroit bientôt de son esprit ; et l'on auroit bientôt tari ses pleurs , si Ton pouvoit calmer ses craintes.

Aussi , vous qui sondez les cœurs , grand Dieu ! et qui ne jugez pas sur les apparences , je ne vous en imposerai point alors par quelques larmes trompeuses, si je renvoie jusque-là mon repentir : mes larmes seront les larmes d'Ésaii et d'Antiochus , des larmes stériles et réprouvées : je ne paroîtrai à vos yeux , que comme un criminel qui tremble à la vue de son supplice , et non pas comme un pénitent sincère , qui se confond au souvenir de ses péchés : vous verrez la racine de mes honteuses passions encore vivante au fond de mon ame : je serai encore à vos yeux impudique, mondain , voluptueux , ambitieux , vindicatif : mes frayeurs ne seront plus que les suites de cette mollesse excessive, qui m'a toujours inspiré tant d'horreur pour les plus légères souffrances : à mesure que j aurai été plus sensuel, plus idolâtre de mon corps , je serai alors plus vif dans mes craintes, plus foible dans mes alarmes, plus éloquent dans mes accusations; et quel égard pourrez- vous avoir à des larmes, grand Dieu! qui couleront de la même source , d'où avoient coulé tous mes crimes ?

Ainsi, mon cher Auditeur, vous lèverez alors la voix au ciel, de l'abîme de vos maux, et le Dieu juste se rira de vos clameurs : Ego quoque in mteritu vesiro ridebo (Prov., i, 26) ; vous pleurerez , et du haut de sa justice il insultera à vos larmes : et subsannaboi vous vous frapperez la poitrine , et votre cœur ne s'amollira point • vous lui promettrez plus de fidélité , s'il prolonge vos jours ; et il regardera vos promesses avec dérision , parcequ'il verra

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dans la corruption de votre cœur , qu'en prolongeant vos jours , il ne feroit que prolonger vos crimes : vous exhorterez les spectateurs de votre mort à s'instruire sur voire exemple , et à servir Dieu durantla santé; et le Seigneur vous répondra en secret : Pourquoi te mêles-tu de raconter mes j ustices (Ps. xlix, 16)? Vous lui direz à lui-même : Seigneur, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur ; et il vous répondra que vous êtes déjà jugé. Vous lui direz . O Dieu plein de bonté ! vous n'êtes venu que pour sauver les pécheurs; et il vous répondra qu'il n'y a point de salut pour l impie Vous lui direz : O Sauveur des hommes ! je ne mets ma confiance que dans vos miséricordes infinies ; et il vous répondra , que l'espérance du pécheur périra avec lui. Vous lui direz : O divin Pasteur de nos âmes ! vous ne rejetez pas les brebis égarées , qui reviennent à vous ; et il vous répondra , qu'i7 y a un temps de pardonner et un temps de punir. Vous lui direz : O Jésus ! je remets mon ame entre vos mains ; et il vous répondra , qu'elle ne lui appartient point , et qu'il ne la reçoit que pour en faire la victime éternelle de sa justice : et vos gémissements infructueux , et vos supplications inutiles , ne seront plus qu'un doux spectacle pour sa fureur et pour sa vengeance : Consolabor, et vindicabor (Is., i, 24). Ah î c'est alors, qu'au lieu que jusque-là on n'avoit cherché dans un confesseur qu'une dangereuse complaisance , ou plutôt qu'on n'en avoit jamais pris qu'au hasard ; c'est alors qu'un pécheur, semblable à Saûl , le jour qui précéda sa funeste mort, se voyant environné de périls dont il ne peut plus se défendre ; c'est alors, dis-je, qu'un pécheur , comme ce prince réprouvé , fait sortir un autre Samuel du tombeau ; appelle du fond de sa retraite quelque homme de Dieu , le plus connu , le plus éclairé , le plus respecté par son zèle et par ses talents; et qu'il lui dit, comme ce roi infortuné : Je suis dans des peines mortelles : Coarctor nimis ( 1 Reg., xxviii ,15). Je vous ai donc fait appeler pour savoir de vous ce que j'ai à faire dans l'extrémité où je me trouve : Vocavi ergo te, ut ostenderes mihi quidfaciam (Ibid.). Mais quelle seroit alors la réponse de l'homme de Dieu , s'il lui étoit permis de répondre ce que la religion l'oblige de penser? Pourquoi venez-vous troubler le repos de mon tombeau? lui répondroit-il comme Samuel à Saul; et m'avezvous obligé à sortir de ma retraite pour paroître en ce lieu? Quare inquietasti me ut suscitarer (Ibid.)? Il n'est plus temps de recourir au Seigneur ; à quoi bon me consulter, puisqu'il vous a abandonné? Quid interrogas me, ciim Dominus recesserit à te? Vous mourrez, et la justice de Dieu va accomplir sur vous ce qu'on vous avoit tant de fois prédit par ses ordres. Faciet enim tibi Dominus sicut locutus est in manu meâ (Ibid., v, 17). Voilà ce que pense alors le ministre du Seigneur. Il vous exhorte à ne pas désespérer; mais il n'espère pas beaucoup lui-même : il vous parle des miséricordes du Seigneur ; mais il adore en secret les ordres terribles de sa jus-

tice sur vous: il vous ouvre le sein do la gloire, pour réveiller votre espérance; mais il voit l'abîme déjà ouvert sous vos pieds : il vous montre votre Sauveur expirant sur la croix; mais il n'ose vous dire que ce n'est plus un trône de grâce pour vous, mais un tribunal sévère d'où se prononce votre sentence : il diminue à vos yeux , par de saints artifices de charité , l'horreur de vos crimes , pour ne pas vous jeter dans le désespoir; mais il sait bien que le Seigneur a son poids et sa mesure , et qu'il n'appartient pas à l'homme d'en rabattre : il vous répète, pour vous rassurer contre une vie entière de désordre, qu'il ne faut qu'un moment à la grâce pour sauver le pécheur; et qu'un seul sentiment de douleur sincère supplée à de longues années de vertu , et peut consommer la sanctification; mais il n'ignore pas que ce sont là de ces prodiges, de ces coups uniques de la grâce, sur lesquels il est terrible d'être obligé de compter pour son salut ; et que la suite ordinaire et comme infaillible d'une vie pécheresse, c'est la mort dans le péché.

Souffrez ici , mes Frères , que je vous demande encore une réflexion, qui va finir ces vérités effrayantes. Que pouvez-vous souhaiter de plus favorable pour vous à la mort, que d avoir le temps et d'être en état de chercher Jésus-Christ ; que de le chercher en effet , et de lui offrir des larmes de douleur et de pénitence? c'est tout ce que vous pouvez vous promettre de plus favorable pour ce dernier moment. Et cependant (celle vérité me fait trembler) , cependant, que vous permet Jésus-Christ d'espérer de vos recherches mêmes et de vos larmes, si vous le renvoyez jusque-là? Vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché : Quœritis me, et in peccato vestro moriemini. Consolez- vous après cela, mes Frères, sur les marques de repentir que vos amis et vos proches donnent dans ce dernier moment : calmez-vous durant la vie sur vos désordres, en vous flattant qu'une fin semblable à la leur pourra les expier : dites d un pécheur invétéré, que le spectacle des jugements de Dieu a effrayé alors , que Dieu lui a fait la grâce de finir chrétiennement ; que si sa vie n a voit pas été trop régulière, sa mort a été très édifiante ; qu'on seroil trop heureux de mourir comme lui , et qu'il ne faut pas douter que le Seigneur ne lui ait pardonné ! Je ne veux point ici mettre des bornes à vos miséricordes , ô mon Dieu! mais, mes Frères, il a cherché Jésus-Christ; l'a-t-il trouvé? il a gémi , il a prié; mais a-t-il été exaucé? il a pris entre ses mains Jésus-Christ crucifié ; il a arrosé ses pieds sacrés de ses larmes , comme la pécheresse de l'Evangile ; mais lui a-t-on dit comme à elle : Vos pèches vous sont remis (Luc, vu, 48)? 11 lui a recommandé d'une voix mourante, comme le larron sur la croix, de se souvenir de lui dans son royaume, mais a-t-il entendu ces douces paroles . aujourd'hui vous serez avec moi dans le ciel ( ld., xxiu , 43) ? Vous l'espérez ; mais vous ne le savez pas. Et moi , tout ce que je sais, c'est qu'alors on cherche Jésus-Christ, qu'on ne le trouve pas , el qu'on

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meurt dans son péché : tout ce que je sais , c'est que les sacrements du salut , appliqués alors sur un pécheur, consomment peut-être sa réprobation ; et que la dernière des grâces de l'Eglise est souvent le dernier de ses sacrilèges : tout ce que je sais , c'est que tous les Pères qui ont parlé de la pénitence des mourants, en ont parlé en des termes qui font trembler : tout ce que je sais , c'est que votre justice , ô mon Dieu ! permet souvent que des pécheurs fameux par une vie entière de débauche , se frappent la poitrine au lit de la mort, empruntent les expressions les plus vives de la douleur et du repentir, et meurent aux yeux de tout un royaume, dans des sentiments extérieurs de conversion ; que votre justice , toujours terrible dans ses conseils , le permet, pour endormir, si j'ose parler ainsi, par ces exemples, la fausse confiance des pécheurs impénitents. Ce sont des punitions, grand Dieu! que votre justice exerce sur les passions humaines : vous vous servez de la fausse pénitence des uns , pour préparer des châtiments à l'impénitence des autres; et vous punissez les pécheurs par les pécheurs mêmes. Tout ce que je sais, c'est quecVstune vérité delà foi, que le nombre de ceux qui se sauvent est petit; et cependant, si les marques de repentir, que donnent les pécheurs au lit de la mort , partoient d'un cœur véritablement pénitent, et suffisoient pour le salut, il n'y auroit presque point de pécheur qui ne fût sauvé ; puisque si vous en exceptez quelque impie, qui pousse jusqu'à ce dernier moment son affreuse insensibilité, et qui meurt sans vouloir entendre parler du Dieu qui va le juger, et qu'un siècle voit à peine une fois , tous les autres pécheurs meurent en se frappant la poitrine, en implorant les miséricordes du Seigneur, et qu'ainsi , contre la parole de Jésus Christ, le plus grand nombre seroit de ceux qui se sauvent. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut faire pénitence, tandis que Dieu nous en donne le temps ; et qu'au lit de la mort, où vous ne serez plus eu état de le chercher, ou même quand vous le chercheriez , vous ne le trouverez pas : et par conséquent , si vous différez votre pénitence à la mort , vous mourrez dans votre péché , pareeque la pénitence alors est presque toujours impossible, ou presque toujours inutile. Plaise à Jésus-Christ, mes Frères, que ces menaces ne vous regardent pas , et que , dans le dernier moment , votre mort , semblable à celle des Justes, soit un passage à la bienheureuse immortalité! Ainsi soit- il.

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