‹ Œuvres de MassillonChapitre 50 sur 88 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Il est vrai que les livres saints ne promettent que des persécutions à quiconque voudra vivre dans la piété qui est selon Jésus- Christ ; et à Dieu ne plaise que je vienne ici contredire le langage de la foi , et ôter à la vertu un caractère si divin , et si consolant même pour les Justes ! Mais ce nV«M pa« fffajônrs pn Tnppri«ant les

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gens de bien , que le monde les persécute , dit saint Augustin ; c'est en leur présentant des attraits capables de séduire leur innocence ; c'est en autorisant des scandales qui peuvent ébranler leur foi, ou du moins qui font gémir leur piété : car il est des persécutions de plus d'une sorte , et les mépris et les opprobres ne sont ni la plus dangereuse, ni la plus commune.

Ce n'est point là , en effet , mes Frères , l'écueil le plus à craindre aujourd'hui pour la vertu : ce monde ennemi de Jésus-Christ ; ce monde qui ne connoît pas Dieu ; ce monde qui appelle bien un mal, et le mal un bien ; ce monde , tout monde qu'il est , respecte encore la vertu ; envie quelquefois le bonheur de la vertu ; cherche souvent un asile et une consolation auprès des sectateurs de la vertu; rend môme des honneurs publics à la vertu.

Et certes , il ne faut pas croire que l'erreur et le désordre aient tellement prévalu sur la terre , qu'il n'y ait encore dans les hommes des restes de droiture , et des étincelles de vérité : les pécheurs les plus déplorés trouvent encore en eux des sentiments de justice et de raison , qui, malgré leur propre dépravation, prennent les intérêts de la vertu , et les forcent de respecter ce qu'ils ne peuvent encore aimer. Il y a je ne sais quels traits divins imprimés sur le front du Juste, qui font qu'on ne peut lui refuser des hommages secrets: c'est comme un spectacle de religion qu'on ne regarde qu'avec une espèce de culte ; une arche du Seigneur et la demeure de sa gloire r qui, même au milieu desPhilistins, conserve sa terreur et sa majesté.

Plus même une ame mondaine est esclave de ses passions , plus elle estime en secret le Juste , qui sait les mépriser : elle sent dans sa propre foiblesse tout le mérite delà vertu. Plus l'ascendant de la volupté l'entraîne , plus elle comprend que rien n'approche de la grandeur et de la force d'une ame qui peut résister à ce charme impérieux : toutes ses chutes sont pour elle des leçons honorables au Juste ; et elle apprend à estimer la piété , par les violences dont elle sent qu'il faut être capable pour vivre selon Dieu. Ainsi une ame ûdèle lui paroît un spectacle mille fois plus digne d'admiration, que tous ceux que le monde admire : elle voit que le bonheur ou la témérité peuvent former des conquérants ; que la naissance ou le hasard donnent les sceptres elles couronnes; que les grands hommes doivent souvent ce nom , ou aux conjonctures de leur siècle , ou au caprice et aux adulations des peuples ; que les honneurs et les dignités ne sont pas toujours le fruit de la réputation et du mérite ; qu'enfin, des talents heureux et cultivés par le travail et l'application , peuvent atteindre aux divers genres de gloire que le monde donne ; et qu'il n'y a rien dont chacun ne trouve en soi les dispositions , et comme les premières ébauches : mais que la vertu toute seule est un mérite que rien ne peut partager avec le Juste; un mérite que tout contredit au dedans de nous, et dont chacun ne trouve en soi que les oppositions et les répugnances. C'est ainsi que le vice

îuî-nicine conduit à honorer la vertu, et que les ténèbres rendent témoignage à la lumière.

Mais non-seulement le monde ne méprise pas les serviteurs de Jésus-Christ , le monde lui-même les appelle heureux , envie leur destinée , et convient qu'ils ont choisi le meilleur parti. Oui , mon cher Auditeur, vous croyez peut-être que les pécheurs , esclaves de leurs passions, sont toujours enivrés du charme des sens, et de leur trompeuse félicité : vous croyez que l'illusion dure toujours , et que toute leur vie est un songe ; vous vous trompez. Au milieu même ' de leurs faux plaisirs , ils regardent le Juste avec des yeux d'envie ; ils opposent la paix de sa conscience aux troubles cruels qui les déchirent ; les consolations qu'il goûte dans la vertu, aux vives amertumes que le monde mêle toujours à leurs passions ; le doux loisir et la tranquillité de sa retraite , aux mouvements éternels de leurs prétentions et de leurs espérances; ses jours pleins de bonnes oeuvres, et toujours occupés pour le salut, au vide et à l'ennui de leurs inutilités et de leurs journées : ce parallèle, si triste pour eux, les fait soupirer en secret ; ils sentent tout le dégoût de leur état, et tout le bonheur de la condition du Juste. Eh ! pourquoi craindriez-vous donc de paroître serviteur de Jésus-Christ, devant des pécheurs qui souhaiteront de devenir semblables à vous, dès que vous aurez cessé de leur ressembler ?

Peut-être ils regardent avec des yeux de mépris tous les talents mondains dont vous vous faites honneur, et sur lesquels vous croyez mériter leur estime : peut-être ils vous donnent du ridicule par les mêmes endroits par où vous vous flattez de leur plaire : peut-être la ressemblance de leurs passions diminue à leurs yeux le mérite des vôtres : la jalousie vous dispute une vaine beauté ; la fierté , votre naissance l'ambition , votre valeur et vos services ; l'orgueil , vos talents et votre suffisance. Devenez homme de bien : la piété ne fait point de jaloux ; le monde , qui n'aspire pas à ce genre de mérite, ne vous en disputera pas la réputation ; et peut-être qu'avec celuilà, il vous rendra tous les autres qu'il vous refuse injustement : la piété attirera de nouvelles attentions à votre naissance, à vos services , à vos talents, aux agréments de votre personne ; et le monde ne commencera à estimer en vous tous ces vains avantages , que lorsque vous aurez commencé à les mépriser vous-même pour Jésus-Christ.

On dira qu'il est beau à votre âge , avec tous les talents propre* au monde, un nom illustre et de grands biens, d'avoir fait le sacrifice. Je ne vous dis pas que le monde ait raison de faire tant valoir le mérite de ce renoncement. Car, ô mon Dieu ! mît-on à vos pieds des sceptres et des couronnes , et toute la gloire du monde ; à quoi renonce-t-on, qu'à des songes agréables, et qu'à des chagrins réels ? que vous sacrifie-t-on qui puisse être comparé au trésor de la justice dont vous enrichissez l'amc fidèle, et à la gloire qu'elle a de

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vous servir? Mais le monde , injuste estimateur des choses du ciel, ne laissera pas d'admirer el de faire valoir le courage de ce sacrifice ; et loin de redouter ses censures, vous gémirez en secret de l'injustice de ses louanges; et vengeant la gloire du Seigneur contre les applaudissements injurieux des hommes , vous lui direz dans un profoud sentiment de votre néant et de sa grandeur : Qu'ai-je quitté pour vous, ô mou Dieu! que vous ne m'ayez rendu au centuple?

Mais ce qui me paroît encore de plus honorable à la vertu , c'est t que non-seulement le monde envie la destinée des gens de bien ; 1 mais il ne cherche et il ne trouve d'ordinaire de consolation que dans leur fidélité et dans leur droiture. Et certes, vous-même, mon cher Auditeur, dans vos afflictions et dans ces conjonctures amèrcs, où une fortune et un crédit absolument renversés ne laissent presque plus espérer de ressources; dans ces tristes situations, où la présence de vos amis de plaisir vous devenoit insupportable, et où peut-être aussi en étiez- vous abandonné ; où avez- vous trouvé plus de consolation , que dans les entreliens d'un ami saint et ûdèle ? N'est-ce pas lui, dit saint Augustin, qui a pleuré avec vous, qui a versé de l'huile sur vos plaies, qui a ramené insensiblement votre cœur aigri aux ordres de la Providence; qui vous a souleuu dans votre accablement, et qui est devenu comme le dépositaire de toute votre douleur en deveuant le confident de vos peines ? JN avez vous pas éprouvé que les gens de bien tout seuls savent être amis véritables, et qu'eux seuls sont capables de partager les disgrâces de leurs amis sans refroidissement, et leur prospérité sans envie?

Oui , mes Frères, c'est auprès des Justes que les mondains vont se consoler tous les jours des perfidies du monde et des caprices de la fortune : c'est là qu ils vont se délasser de l'ennui des plaisirs , de la gêne des assujettissements et des bienséances, de l'agitation des espérances et des projets : c'est là qu'ils vont respirer cet air de candeur, de bonne foi, de vérité qu'on ne trouve pas dans le monde : c'est dans leur sein qu ils vont verser les plus secrets mouvements de leur cœur, les intérêts de leur fortune , les mesures cachées de leurs projets, les mystères de leurs espérances , et qu'ils avouent après cela que les hommes sont bien insensés de tant s'agiter ; et que le monde est bien peu de chose : c'est là qu'ils ne craignent point , comme on craint toujours ailleurs, de se confier à un ennemi , à un concurrent , à un traître : c'est là que leur cœur se répand , qu'il se repose, qu'il s'épargne la fatigue des précautions et des défiances t et qu'il a le plaisir de se montrer et de ne point craindre.

Et voilà d'où viennent, en dernier lieu, les honneurs publics que le monde lui-même rend à la vertu : on y voit tous les jours des personnes d'une destinée obscure, mais ennoblies des dons de la grâce, s'y attirer des égards et des distinctions , que la naissance et les dignités ne donnent point : on y a vu des serviteurs de Jésus- Clirisl . vils selon le siècle, devenir les arbitres des princes et des

RESPECT HUMAIN. tl*

peuples, et s'attirer, parla seule réputation de leur vertu, des hommages où la vanité la plus emportée n'osa jamais prétendre. L'Orient vit autrefois le solitaire Antoine, à peine connu dans sa latrie, remplir tout l'univers du bruit de son nom; et les Césars s'estimer plus glorieux d'avoir reçu une lettre de 1 homme de Dieu ( ue d'avoir conquis tout lYmpire Jehu, roi d'Israël, en une cérémonie solennelle , fait monter dans son char le saint homme Jo nadab , et la majesté royale ne rougit point de voir à ses côtés la simplicité d un prophète. Daniel , un des enfants de la captivité , reçoit pourtant dans le palais d'un roi infidèle , et dans un empire où il éloit captif, les honneurs de la pourpre et de l'anneau d'or. La cour la plus dissolue de la Palestine ne put refuser des honneurs publics à l'austérité de Jean-Baptiste; et Hérode souffrit avec respect la sainte liberté du précurseur, avant que sa foiblesse en eût fait un martyr. O homme! vous rougissez de la vertu : mais c'est elle, dit l'Esprit de Dieu, qui vous rendra illustre parmi les peuples, qui vous fera honorer des sages et des vieillards, qui vous attirera de la considération en la présence des princes, et qui, de plus, rendra la mémoire de votre nom immortelle dans le souvenir de la postérité : Habebo propter liane claritatem ad turbas, et honorem apud seniores ;. .. et in conspectu potenlium admirabilis ero;... et memoriam œternam, his qui post me futuri sunt , relinquam (Sap., viii, 10, 11, 13).

Prenez garde seulement de ne rien mêler de foible et d'humain à la piété : ne portez pas à la vertu les restes de l'humeur, des passions et des foiblesses de l'homme; car voilà ce qui lui attire d'ordinaire, de la part du monde, des dérisions et des censures. Et après cela , si vous avez quelque chose à craindre , craignez plutôt qu'on ne donne à de légères démarches de conversion tous les éloges d'une parfaite pénitence : craignez plutôt que le monde ne vous couronne avant que vous ayez légitimement combattu : craignez plutôt que l'erreur publique ne vous fasse oublier la vérité de votre misère, et qu'à force d'entendre louer de foibles commencements de piété, vous ne rappeliez plus des crimes qu'une vie entière de larmes pourroit à peine effacer; voilà où est le danger. Tremblez que l'estime injuste des hommes ne soit une punition de Dieu sur vous , lequel ménage peut-être cette récompense vaine à quelques vertus naturelles que vous avez, pour punir plus à loisir, quand il viendra jujjer les justices, l'orgueil secret qui les corrompt : il est tant de faux jusies, qui reçoivent ainsi leur récompense sur la terre! tout est à craindre pour une vertu foible et naissante quand elle est trop applaudie : on croit être au bout de la carrière , qu'on n'y a pas encore fait le premier pas; et le monde, qui nous a voit séduits autrefois en diminuant à nos yeux nos vices, nous séduit encore en nous exagérant nos vertus.

Pour éviter ce malheur, regardez les hommes comme s'ils M u 21)

n'étoieot pas : agissez sous les yeux de Dieu seul ; laissez entre ses mains les intérêts de la vertu ; remettez-vous-en à lui sur les suites que votre changement de vie aura dans le monde ; s'il permet que cette démarche vous attire des louanges et des applaudissements , il saura bien, au milieu de ces vaines acclamations, vous faire sentir votre néant et votre profonde misère. Paul , dans le temps même que tout un peuple, frappé de sa vertu , le prend pour une divinité, et veut lui offrir des sacrifices ; Paul, reçu des fidèles comme un ange de Dieu; Paul, au milieu de tant de gloire, sent au dedans l'aiguillon honteux de Satan qui l'humilie ; et la main de Dieu qui l'élève, prend plaisir, ce semble , de l'abattre, de peur qu'il ne s'élève lui-même, et d'écrire sur son cœur sa propre faiblesse. Mais s'il permet que les dérisions et les censures soient le partage de votre vertu , ah ! il saura bien vous dédommager, par des consolations secrètes , de toutes ces amertumes humaines , et soutenir son ouvrage contre le déchaînement et les vains efforts d'un monde profane. On nous méprise, disoit autrefois l'Apôtre ; nous sommes foulés aux pieds comme de la boue ; mais nous ne sommes point abattus : on nous regarde comme le rebut du monde ; mais nous nous réjouissons dans ces tribulations et dans ces opprobres, pareeque nous sentons au dedans de nous les consolations ineffables de celui qui ne manque jamais de consoler ceux qui souffrent pour son nom. Remettez- vous-en donc à sa sagesse, encore une fois, pour les suites de votre nouvelle vie; mais commencez toujours à le servir : rompez enfin des chaînes dont vous ne pouvez plus traîner le poids honteux : secouez un joug qui vous accable : osez mépriser les jugements d'un monde dont vous méprisez déjà les plaisirs : et ne faites pas à la grandeur de Dieu l'outrage de le craindre moins que le monde ; à votre propre raison , celui de compter pour beaucoup les jugements du monde; et enfin à la vertu, l'injustice de la croire toujours méprisée dans le monde. Et vous , ô mon Dieu ! achevez d'éclairer ces âmes foibles qui commencent à vous connoître : fortifiez leurs volontés timides el chancelantes : vainquez encore une fois le monde dans leur cœur : apprenez-leur que vos jugements seuls sont à craindre ; que les mépris et les censures des nommes ne font que donner un nouvel éclat et ajouter un nouveau mérite aux actions que votre sagesse approuve ; et que les œuvres de la piété étant vos dons , ne peuvent avoir de récompense digne d'elles que vous-même. Ainsi soit- il.

LA VOCATION. tft<

SERMON

àUR LA VOCATION.

Tune accessit ad Jesum mater filiorum Zebedœt ycum Jiliis suis ; et ait ilti : Die ut sedeant hi duo jilii mei , unus ad dexteram tuam , et unus ad sinistram , in regno tuo.

Alors la mère des enfants de Zébédée s'approcha de Jésus avec ses deux fils , et lui dit : Ordonnez que mes deux fils que voici soient assis dan? votre royaume , l'un à votre droite , et l'autre à votre gauche.

(Matth., xx, 20, 21. )

Qu'il est rare , mes Frères, que la uature s'accorde avec la grâce, et que les vues de la foi servent de règle aux projets et aux désirs d'une tendresse tout humaine! Cette mère ne demande pour ses enfants qu'une gloire et une grandeur temporelle : elle ne paroit ravie de les voir attachés à Jésus-Christ, que dans l'espérance de les voir un jour assis dans les premières places d'un royaume terrestre : elle leur fait une destinée au gré de ses souhaits, sans consulter si les conseils éternels s'ajustent avec la témérité de ses espérances : elle ne consulte que l'excès d'une tendresse maternelle ; et sans se mettre en peine si l'élévation où elle veut placer ses enfants est la situation que Jésus-Christ leur destine, elle les élève et les fait asseoir de ses propres mains sur des trônes imaginaires, et usurpe les droits de Dieu, seul arbitre de la destinée des hommes.

Oui , mes Frères , Dieu seul qui voit nos cœurs , et qui a marqué dès le commencement la voie par où il vouloit nous conduire, peut nous en inspirer le choix : à lui seul il appartient de nous appeler à l'état où il nous a préparé dans ses conseils éternels des moyens de salut : lui seul doit être consulté dans une affaire où lui seul peut nous éclairer et nous conduire. Les usages, les passions, les circonstances du bien, du rang, de la naissance, qui ont d'ordinaire la meilleure part au choix d'un état de vie , sont des guides trompeurs , qui nous font presque toujours prendre le change. Or, comme se tromper ici est de toutes les méprises la plus irréparable ; je veux aujourd'hui vous exposer les règles de la foi sur un point si important de la doctrine chrétienne.

Il est vrai que la plupart de ceux qui m' écoutent , sont déjà entrés dans des engagements qui ne leur permettent plus de choisir , mais il ne sera pas inutile de leur découvrir dans le défaut de vocation, la première source de leurs infidélités aux devoirs de leur état, ou afin qu'ils rectifient par des larmes abondantes l'imprudence de leur choix, ou que, respectant l'ordre de Dieu dans la

diversité des voies qu'il a marquées aux hommes, ils ne s'érigent pas en arbitres de la destinée de ceux à qui ils ont donné la vie, mais dont le sort n'en est pas moins entre les mains du Seigneur. Yoici donc tout le sujet de ce discours. Le choix d un état est , de toutes les circonstances de la vie, celle où la méprise est plus ordinaire : le choix d'un étal est , de toutes les circonstances de la vie , celle où la méprise est le plus à craindre. La rareté d une vocation véritable, les périls d'une fausse vocation : c'est sur quoi j'ai à vous instruire. Implorons, etc. Ave, Maria.

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