‹ Œuvres de MassillonChapitre 51 sur 88 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

La sainteté est la vocation générale de tous les tidèles ; et le Seigneur nous a tous appelés , pour parler avec 1 Apôtre , aOn que nous sojons saints et purs en sa présence. Néanmoins , la voie pour arriver à ce terme heureux n'est pas la même pour tous les hommes : celte vie est une terre étrangère , où se sont form. es des routes différentes et infinies, par lesquelles, comme des voyageurs, nous marchons tous vers la céleste patrie ; mais par lesquelles nous ne marchons sûrement, que lorsque la main de Dieu elle-même nous y a placés.

En effet , mes Frères, la raison et la foi nous défendent également de penser que le Seigneur après nous avoir appelés à la lumière de l'Évangile, en nous faisant naî.re de parents fidèles, n'ait plus voulu se mêler, pour ainsi dire, de notre sort; et que sans rien déterminer sur le genre de vie , et sur 1 état dans lequel il vouloit que nous opérassions notre salut, il nous ait tellement laissés entre les mains de notre conseil , qu'il s'en soit remis à notre seul caprice, sur un choix si décisif pour notre éternité.

Je dis la raison : car ce seroit se figurer, comme ces philosophes insensés , une divinité indolente , qui laisse au hasard et à 1 aventurc le soin des choses d'ici-bas ; qui ne tient plus entre ses mains les destinées des hommes; qui suit le cours des révolutions humaines , sans leur donner elle-même de mouvement -, qui est entraînée par l'impulsion bizarre et fortuite qui fait mouvoir ce grand univers, sans la former ni la conduire, et qui est l'esclave plutôt que la modératrice des événements : ce seroit lui oter cette providence attentive, et cette sagesse universelle, qui dispose de tout depuis une extrémité de la terre jusqu'à l'autre, avec poids , avec nombre, avec mesure; qui forme cette harmonie et cet arrangement admirable , où l'on est forcé de reconnoitre un Etre suprême et intelligent , lequel , par des voies inexplicables , conduit tous les autres êtres à leur fin : ce seroit , en un mot , ou nous donner uu univers et des hommes sans Dieu, ou nous donner un Dieu plus foibie et plus méprisable que l'homme.

Je dis la foi car si l'élection des Justes n'est que la préparation

éternelle des moyens qui doivent infailliblement les délivrer, le choix d'un état de vie étant sans doute le principal , il a dû être renfermé dans cette volonté miséricordieuse, qui leur a préparé des voies sûres de salut ; et , d'un autre côté , la destinée des méchants devant servir aussi dans les desseins de Dieu , par mille rapports secrets , au salut des Justes, elle a dû entrer dans le plan éternel de leur justification, et n'être pas moins arrêtée dès le commencement, que la condition même des élus. Il demeu e donc établi , qu'avant que nous fussions nés, le Seigneur a voit tracé à chacun de nous le plan de nos destinées, et , pour ainsi dire , le chemin de notre éternité ; et que parmi cette multiplicité de voies, qui forment les diverses conditions de la société, il n'en est qu'une qui soit la nôtre , et par où Dieu ait voulu nous conduire au salut.

Il n'est que trop certain cependant, que la voie que nous nous choisissons la plupart n'est point celle que Dieu nous avoit d'abord choisie; et que de toutes les circonstances de la vie, le choix d'un état est celle où la méprise est plus ordinaire. Vous en conviendrez aisément, mes Frères, si vous voulez faire attention à la nature de ce choix , et aux circonstances essentielles qui doivent l'accompagner. Premièrement, les passious et les préjugés y rendent les méprises très ordinaires ; on ne peut donc s'y conduire avec trop de circonspection et de maturité. Secondement , ce choix dépend des desseins de Dieu sur nous ; ce n'est donc pas l'ordre de la nature , qui doit en décider. Troisièmement le bonheur et le repos même de notre vie y est attaché, il faut donc y consulter plus son goût que celui des autres , et n'y faire entrer pour rien le respect humain Enfin , c'est la voie unique de salut pour nous ; il faut doue être surtout attentif, en le choisissant , aux facilités et aux avantages qui peuvent nous en revenir par rapport à nos intérêts éternels. Or, mes Frères , où sont ceux qui dans le choix d'un état de vie observent toutes ces conditions? ei de la concluez si les méprises n'y sont pas ordinaires. L'imprudence, la coutume, le respect humain, la cupidité, sont les grands ressorts qui donnent le premier branle aux diverses destinées des hommes; et si nous voulons remonter jusques aux premières vues qui présidèrent à notre vocation , il n'est peut-être personne ici , qui n'en trouvât le principe dans quelqu'une de ces sources empoisonnées.

Et premièrement , mes Frères, est-il de circonstance dans toute la vie, où la maturité . le conseil , les attentions fussent plus nécessaires, que dans le choix dont nous parlons? Quelle connoissance n'y faudroit-il pas avoir de soi-même, de peur que nos inclinations ne vinssent ensuite à désavouer notre démarche ! quelles prières ferventes et continuelles ne devroient pas précéder cette grande action , afin que le Seigneur daignât nous découvrir ses voies ! quelle innocence de mœurs ne devroit pas nous y préparer, pour disposer le ciel , par ces saintes prémices de notre vie, à nous placer lut-

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même dans la route , qui seule peut terminer heureusement le rate de notre carrière !

Cependant on se détermine d'ordinaire dans un âge, où à peine la raison peut connoître , loin qu'elle soit capable de choisir. Une démarche où la circonspection la plus attentive devroit encore craindre de se méprendre, est toujours l'ouvrage des amusements et des goûts puérils de l'enfance : à peine commence-t-on à bégayer, qu'on décide déjà de l'affaire la plus sérieuse de la vie ; et ces paroles irrévocables qui prononcent sur notre destinée , sont les premières qu'on nous apprend à former, avant même qu'on nous ait appris à les entendre. On accoutume de loin notre esprit naissant à ces images suggérées : le choix d'un état n'est plus qu'une impression portée de l'enfance : ainsi , avant que nos penchants soient déreloppés , et que nous sachions ce que nous sommes , nous nous formons des engagements éternels , et arrêtons ce que nous devons être pour toujours.

Si l'on attend un âge plus avancé pour se choisir un état, les attentions n'en sont pas pour cela plus sérieuses : c'est le hasard et l'occasion, qui en décident d'ordinaire. Une dignité sacrée, à laquelle on ne s'attendoit point , nous dépouille à l'instant de l'ignominie du siècle, et nous place dans le lieu saint. La mort d'un aine change nos vues, nous rengage dans le monde , d'où nous venions de sortir ; et notre vocation à l'autel expire , à mesure que nous voyons reyivre de nouvelles espérances pour la terre. Un simple dépit est souvent toute la raison qui nous arrache brusquement au siècle, et nous précipite dans la retraite. Une liaison d'amitié nous fait suivre la fortune et la destinée d'un ami. Enfin , de tous les choix , il n'en est point où la prudence chrétienne ait moins de part, qu'à celui d'un état de vie : et voilà pourquoi il n'en est point où la méprise soit plus ordinaire. Car comment voulez-vous ne pas vous méprendre dans un choix si grave et si décisif pour vous , auquel vous apportez moins de précautions , qu'à toutes les démarches les moins importantes de votre vie? et comment connoîtrez-vous les desseins de Dieu sur votre destinée , si vous ne daignez pas même le consulter, et si vous ne le mettez pour rien dans celle que vous vous formez à vous-même?

Et c'est ici où vous êtes inexcusables , vous , mes Frères , que la Providence a placés à la têle d'une famille. Accoutumez- vous vos enfants , dans un âge tendre , à faire tous les jours au Seigneur cette prière du prophète : Seigneur, montrez-nous vos voies, et découvreznous les sentiers par vu vous voulez nous conduire (Ps xxiv, 4) ? Priez-vous sans cesse vous-mêmes , afin que le ciel s'explique sur leur destinée ? et lui dites- vous , comme autrefois les Apôtres : Seigneur, vous qui connoissez le cœur de tous les hommes , apprenez-nous lequel de ces enfants vous avez choisi : Ostende quem ele~ fris ( Acr., i , 24) ? Occupez- vous leur raison naissante de l'impor-

tâoce de ce choix? leur faite*- vous assez entendre que de là dépend le nœud de leur salut éternel ; et que les précautions ne sauroient être excessives dans une démarche où les fautes sont irréparables ? leur apprenez-vous à juger de la vocation du ciel, non parles usages insensés du monde , mais par les règles de la foi ; par un goût qu'on a porté, comme en naissant , pour un état , et qui semble ne pouvoir venir que du maître de la nature ; par les talents qui semblent nous y destiner ; par les impressions de la grâce , qui ne cesse de nous y convier en secret ; par la pureté des motifs qui nous y déterminent ; par le caractère de nos penchants, qui nous en diminuent les dangers ; et enûn , par le conseil de ceux à qui nous confions notre conscience, et qui, connoissant le fond de notre ame , sont plus à portée de connoîlre les routes qui nous sont propres ? Où sont les parents que des soins si chrétiens et si indispensables occupent ? Hélas ! on n'a garde de donner à des enfants des instructions dont on seroit fâché qu'ils Gssent usage ; on les éloigne même des personnes et des lieux où ils pourroient les recevoir ; on leur exagère tous les jours les inconvénients d'un état où l'intérêt d'une maison ne les demande pas ; ou leur enfle les avantages et les agréments de celui auquel on les destine ; et l'on ne se sert que de leurs passions , pour leur inspirer un choix qui doit les conduire à les combattre.

Seconde source de nos méprises dans le choix d'un état de vie . ce choix qui dépend uniquement des desseins de Dieu sur nous, c'est Tordre de la nature tout seul qui d'ordinaire en décide. On n'attend point d'autre marque de vocation que le rang de la naissance,ou la situation de la fortune : on se persuade que Dieu a tracé dans ces événements purement humains, le plan de nos destinées éternelles , qu'être né le premier dans une famille, c'est être choisi du ciel pour succéder aux titres et aux dignités de nos ancêtres ; que n'avoir que le second rang dans la maison de son père, c'est un droit qui nous ouvre la porte de la maison du Seigneur ; qu'un grand nom et une fortune médiocre sont un engagement inévitable à choisir Jésus- Christ pour son époux.

J'avoue que la sagesse de Dieu se sert quelquefois de ces signes humains pour nous montrer de loin et accomplir en nous ses desseins de miséricorde ; que les circonstances de la naissance , du nom, de la fortune, peuvent être des ménagements adorables que sa bonté nous préparoi t depuis le commencement des siècles , pour nous fa~ ciliter le choix de l'état auquel il nous destinoit , et que souvent notre situation temporelle est la première grâce qui nous prépare l'éternité : mais cette règle n'est ni sûre , ni universelle. Souvent un Jacob est appelé aux bénédictions d un premier né, tandis qu'Esaû n'a que le moindre partage. Souvent un David, le dernier de sa famille , est oint de Fonction sainte et établi roi d'Israël , tandis que ses frères , avec des qualités plus estimables aux yeux du monde, lont laissés dans une condition obscure et privée. Souvent un Aaroo,

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malgré son aînesse , est appelé au sacerdoce, et Moïse , son cadet , est établi du ciel chef des armées du beigneur. Eh ! qu'a de commun la vocation toute gratuite du ciel , avec le cours inévitable d'une descendance charnelle? quel rapport entre les intérêts de la cupidité et les mystères incompréhensibles de la grâce? Dieu a-l-il assujetti ses desseins éternels de miséricorde à la bizarrerie des arrangements humains? Les talents propres d'un état sont-ils toujours attachés à un certain rang dans les familles? le goût qui nous en inspire le choix vient-il avec l'ordre delà naissance? et la nature a-t-elle formé le cœur d'un puîné, plus pur, plus disposé à remplir les devoirs saints et sublimes du sacerdoce, que celui de ses frères ? Vous n'êtes pas, 6 mon Dieu ! dans vos choix le fauteur ou l'esclave des vues et des cupidités humaines , un Dieu de chair et de sang, et vous n'agissez pas comme l'homme.

Mais on ne peut pas, direz-vous, en une famille nombreuse, tout établir dans le monde. Eh ! quoi, mes Frères, pour ne pas partager vos biens, vous sacrifiez vos enfants, et le fruit de vos entrailles? Mais, ajoutez-vous, il seroit désagréable de les voir traîner leur nom, et prendre des partis peu convenables à leur naissance. Mais faut-il qu'ils soient , ou grands selon le monde, ou réprouvés devant Dieu? n'y a-t-il pour eux que ces deux destinées? et une fortune médiocre paroît-elle plus affreuse à vos yeux que leur infortune éternelle? Mais ils seroient malheureux dans le monde. Vous ne comptez donc pour rien qu'ils le soient dans l'éternité? on n'est nialheureux que lorsqu'on n'est point à sa place. Mais c'est ainsi que les maisons tombent. Vous vous trompez, mes Frères, c'est ainsi qu'elles prospèrent. Dieu regarde avec des yeux bien plus favorables ces familles heureuses, où chacun est à la plate que lui-même a voit marquée. Le vieillard Jacob voit en mourant la grandeur future de ses enfants, pareequ'en leur prédisant des destinées différentes, il ne leur prédit que les desseins de Dieu sur eux. La prospérité des maisons n'est pas toujours dans la fortune, mais dans le caractère et dans la vertu de ceux qui les soutiennent : Si le Seigneur n'édifie lui-même la maison, en vain travaille celui qui s'efforce de l'élever ( Ps. cxxvi, 1). Aussi leur décadence, leurs calamités, sont comme une malédiction que Dieu a toujours attachée au crime des vocations forcées. On sacrifie des cadets infortunés à la grandeur d'un aîné : les débauches Tépuisent ; il meurt sans postérité; et son nom s'éteint avec lui, et avec le sacerdoce forcé de ses frères. Que de maisons illustres tombées dans l'oubli subsisteroient encore aujourd'hui, si ces sacrifices de l'ambition et delà cupidité n'en avoient sapé les fondements, et enseveli leur nom et toute leur grandeur sous leurs ruines ! Laissez vos enfants sous la main de Dieu, mes Frères ; il n'est pour nous de situation sûre, et pour le monde et pour l'éternité, que celle où il nous a placés lui-môme.

Et voici la troisième source de nos méprises dans le choix d'un

état de vie : le choix d'un état est pour nous Tunique voie du salut que Dieu nous a préparée ; on ne doit donc , en choisissant , être principalement attentif qu'aux avantages qui peuvent nous en revenir par rapport à notre salut éternel : c'est-à-dire que de toutes les voies, la religion et la raison veulent que nous choisissions celle qui, eu égard au caractère de nos penchants et de nos faiblesses, nous fournira plus de moyens de salut.

Ce n'est pas qu'il faille se retirer dans des solitudes, se dérober à ces emplois qui maintiennent la tranquillité des peuples et le bonheur des empires , se refuser aux besoins de l'état, négliger ces professions publiques , qui fournissent aux besoins de la société, et qui en font l'ordre et l'harmonie ; fuir, comme un écueil, le lien sacré du mariage, que la religion appelle saint et honorable , sous prétexte qu'il y a des états plus sûrs pour le salut : le silence, la retraite, l'austérité même des cloîtres, n'est pas la profession la plus sûre pour tous les hommes : vous y trouverez plus d'écueils, qu'au milieu du monde , si vous n'y êtes point appelé : ce n'est pas l'état , c'est la vocation du ciel, qui fait la sûreté. Lolh est fidèle au milieu de Sodome, où le Seigneur l'a* voit placé pour confondre, par l'exemple d'un Juste , les dérèglements d'une ville criminelle ; et il tombe sur la montagne où ils'étoit arrêté, contre Tordre de l'ange qui vouloit le mener plus loin. La retraite sera pour vous un écueil, si l'Esprit de Dieu ne vous y a pas conduit ; et la cour, un lieu de grâce et de santification, si Tordre du ciel vous y appelle.

Ce que je veux donc dire ici, c'est que l'affaire principale étant d'arriver au terme heureux , il seroit insensé de ne donner la préférence au sentier qu'on choisit, que par ce qu'il peut offrir de plus brillant et de plus agréable, plutôt que par les secours et les faci lités que nous y trouverons de fournir heureusement la carrière. Or, sur ce principe, quede vocations défectueuses! Car, remontons à la source : d'où vient que cet homme est entré dans la robe ? c'est qu'il a cru mieux faire son chemin par la voie de la magistrature, que par celle des emplois militaires. D'où vient qu'un autre a suivi la roule des armes? c'est que son nom et les services de ses ancêtres lui permeltoient d aspirer à tout, au lieu qu'un autre parti l'eût laissé dans l'obscurité d'une vie privée. Pourquoi celui-ci paie-t-il de tous ses biens une charge qui l'approche de la personne du prince? c'est que sous les yeux du maître, on est plus près delà source des grâces. Quels sont les motifs qui conduisent cet autre à l'autel saint? que vient-il chercher dans l'Eglise? ses trésors, ou ses fonctions ? ses honneurs, ou ses ministères? l'éclat du sanctuaire, ou le Dieu qu'on y adore? Il apporte pour toute marque de vocation à un ministère d'humilité , des vues d'élévation et de gloire ; à un ministère de travail et de sollicitude , des espérances de repos et de mollesse ; à un ministère de désintéressement, de modestie et de charité , des projets de luxe, de profusion et d'abondance; et comme cet infidèle

Héliodore, il ne vient dans le temple , que parcequ'il a toujours oui dire qu'il y trouveroit des richesses immenses , et les dépouilles saintes des peuples.

C'est la cupidité toute seule qui fait d'ordinaire la diversité de aos destinées : car, outre que l'Esprit de Dieu ne peut être auteur de ces motifs humains , un choix qui est l'ouvrage de la cupidité ne peut qu'être favorable à la cupidité. Ce sont des vues de fortune, d'élévation , de plaisir qui vous ont frayé la route par où vous marchez : vous y trouverez donc des occasions d'orgueil, d'ambition, de mollesse, de volupté d'autant plus inévitables pour vous, que votre choix déclare vos penchants infortunés pour ces vices. Vous serez donc un mondain voluptueux, un courtisan ambitieux, un homme de guerre impie , un magistrat injuste, un ministre corrompu, puisque vous n'avez choisi le monde que pour ses plaisirs ; la cour, que pour la faveur; les armes, que pour la licence; la robe, que pour une vaine distinction ; l'autel, que pour les honneurs et les richesses du sanctuaire. Dieu punira même le dérèglement de votre choix , en y favorisant les passions qui vous l'ont inspiré : vous serez placé sur les premiers tribunaux de la justice ; vous parviendrez à la faveur du prince ; vous serez distingué par tous les honneurs militaires; vous serez élevé sur le trône du sanctuaire. Mais ces faveurs temporelles seront des dons que Dieu vous fera dans sa colère ; et comme elles ont été l'ouvrage de votre cupidité , elles en seront les instruments et la plus juste peine.

Mais, si ce n'est pas un goût déréglé qui doit décider du choix d'un état , ce n'est pas aussi un respect humain qui force le goût et les inclinations les plus innocentes, les plus naturelles que nous avions portées en naissant , et qui ne pouvoient venir que du maître même de la nature ; dernière source de nos méprises dans le choix d'un état de vie.

En effet, comme de ce choix dépend tout le repos et le bonheur de notre vie, les complaisances qui coûtent au cœur y sont dangereuses : les déterminations où le respect et la crainte de ceux de qui nous dépendons ont plus de part que nos propres penchants, traînent toujours après elles le repentir et l'amertume ; et tout ce qui s'y décide sans nous et comme malgré nous, ne peut tarder d'être désavoué de nous-mêmes.

Or n'est-ce pas ce funeste respect humain qui préside presque toujours à la décision de nos destinées, et qui nous force à des choix que tous nos penchants désavouent ? Tel prend le parti des armes, et suit une roule, d'où mille raisons de tempérament, de goût, de conscience, d'intérêt même l'éloignent , parceque né avec un nom, il n'oseroit se borner aux soins domestiques, et que le monde regarderoit ce repos comme une indigne lâcheté. Tel préfère un célibat dangereux à un établissement qui le dégraderoit dans le monde , et aime mieux s'exposer à toutes les suites de sa fragilité ,

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que déshonorer son nom par une alliance inégale. Telle, sans aucun attrait pour la retraite , se consacre au Seigneur par pure fierté , pareeque , n'ayant pas de quoi soutenir son nom et s'établir convenablement dans le monde, un asile saint lui paroît plus honorable aux yeux des hommes qu'une fortune obscure et rampante.

Personne presque ne prend dans son propre cœur la décision de sa destinée. Si Ton est maître de son sort, c'est la crainte du monde et de ses jugements qui en décide : en un âge tendre , on regarde comme une loi la volonté de ceux de qui l'on tient la vie : on n'ose produire des désirs qui contrediroient leurs desseins : on étouffe des répugnances qui deviendroient bientôt des crimes. Des parents barbares et inhumains , pour élever un seul de leurs enfants plus haut que ses ancêtres , et en faire l'idole de leur vanité , ne comptent pour rien de sacrifier tous les autres et de les précipiter dans l'abîme : ils arrachent du monde des enfants à qui l'autorité seule tient lieu d'attrait et de vocation pour la retraite : ils conduisent à l'autel des victimes infortunées qui vont s'y immoler à la cupidité de leurs pères , plutôt qu'à la grandeur du Dieu qu'on y adore : ils donnent à l'Eglise des ministres que l'Eglise n'appelle point, et qui n'acceptent le saint ministère que comme un joug odieux qu'une injuste loi leur impose: enfin, pourvu que ce qui paroît d'une famille éclate , brille , et fasse honneur dans le monde , on ne se met point en peine que des ténèbres sacrées cachent les chagrins, les dégoûts, les larmes, le désespoir de ce qui ne paroît qu'aux yeux de Dieu. O mon Dieu ! que la présence de ces malheureuses victimes sera terrible au jour de vos vengeances pour ces parents dénaturés , et que le malheur de leur destinée sollicitera puissamment votre justice à venger leur sang contre les auteurs de leur être , et de leur éternelle infortune! C'est ainsi que l'imprudence, l'ordre de la naissance, la cupidité , les égards humains, décident de la destinée de presque tous les nommes : et de là tant de mécontentements dans tous les états , tant de regrets dans les mariages , tant de troubles et de divorces dans les familles, tant de murmures et de chagrins à la cour, tant de dégoûts dans le service, tant de révoltes, d'ennui , d'amertume dans les cloîtres. De là chacun se plaint de sa condition, et envie celle d'autrui : la femme du monde regarde l'épouse de Jésus-Christ comme heureuse ; l'épouse de Jésus-Christ insensée ne forme des désirs que pour ressembler à la femme du monde : le courtisan soupire après la tranquillité d'une vie privée; l'homme privé ne voit de bonheur que dans la vie de la cour. De là enfin nul n'est heureux dans le monde , pareeque nul presque n'y est à sa place. Mais si , de toutes les circonstances de la vie , le choix d'un état est celle où la méprise est dIus ordinaire , c'est aussi celle où la méprise est le plus à craindre.

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