PREMIÈRE PARTIE
Si les hommes avoient seulement de la majesté de Dieu , l'idée que la foi devroit leur en donner, il seroit inutile de venir ici justifier sa loi, et prouver que tout ce qui l'offense, ne peut être léger. La sainteté et l'excellence de sa nature , opposée à la profondeur de notre néant , donne aux outrages que nous lui faisons , quelque légers qu'ils nous paroissent , une énormité qui nous est inconnue , mais toujours qui croîtà proportion de notre bassesse, et de la grandeur de l'Etre que nous offensons. Aussi, mes Frères , lorsqu'un royaume frappé de plaies , des murmuratcurs engloutis , des téméraires dévorés par le feu du ciel , et mille punitions soudaines et éclatantes, servoient comme d'appareil auprès d'un peuple charnel à la majesté du Dieu d'Abraham ; sa loi paroissoit terrible et vénérable dans ses plus légères circonstances. Un peu de bois secrètement amassé pour secourir sa propre indigence, étoit un violement du sabbat, et une prévarication digne de mort : une jalousie naissante , un seul murmure étoit puni de lèpre dans la sœur même du conducteur d'Israël, et vous rendoit anathème au reste du peuple : une simple défiance dans les plus cruelles perplexités, vous fermoit l'entrée de la terre de Chanaan , et ne laissoit à Moïse même que la triste consolation de mourir après l'avoir saluée de loin : enfin, un léger butin réservé des dépouilles de Jéricho, livroit l'armée du Seigneur en proie aux nations, et vous rendoit coupable d'un crime qui ne pouvoit plus être expié que dans votre sang.
Et certes , mes Frères , si nous ne considérions que la grandeur de l'Etre suprême ; ce qui lui déplaît , ce qui l'offense , pourroit-il jamais paroi tre léger? Si Dieu n'écoutoit que le soin de sa gloire, et ce qu'exige son infinie majesté , outragée par la créature ; toutes les fois que méprisant ses commandements , nous lui désobéissons , même dans les choses les moins considérables , que n'aurions-nous pas à craindre? Ce n'est pas que je veuille ici confondre les fautes vénielles avec les fautes mortelles ; la différence est bien grande : les premières ne nous privent pas de l'amour de Dieu , quoiqu'elles l'affoiblissent ; les autres bannissent la charité de notre cœur : les premières ne font que contrister l'Esprit saint dans nos âmes; les autres l'y éteignent tout-à-fait: mais, néanmoins , toute infidélité , quelque légère qu'elle puisse être, est, en un sens très véritable, une préférence injuste que nous faisons de la vile créature au Créateur.
En violant la loi de Dieu dans les points les moins essentiels , il est vrai de dire en un sens , que nous préférons le plaisir injuste, qui nous revient de cette légère transgression , à la loi de Dieu, à Dieu lui-même qui nous la défend : or la préférence de la créature à Dieu, dans quelque circonstance que ce soit , quelque petite qu'elle soit , n'est-elle pas un outrage que nous lui faisons? et un outrage jait à un Etre si grand, si saint, si digne de nos hommages, pourra-t-il jamais être regardé comme une bagatelle, surtout si nous faisons attention que nous sommes dans l'impossibilité de trouver dans notre propre fonds, de quoi expier une seule de ces fautes, et qu'elles ne peuvent être lavées que dans le sang du Fils de Dieu?
Mais ce n'est pas à ces considérations que je prétends m'arrêter aujourd'hui ; je ne veux point prendre hors de vous-même le danger de cet état qui vous paroît si sûr ; et pour ne laisser ici aucune évasion à l'erreur que je combats, je veux les considérer, ces fautes, dans la disposition même de votre cœur, d'où elles partent; et voici toutes les réflexions qui m'ont paru décisives sur cette vérité si importante : je vais vous les proposer simplement et sans art ; écoutez-les attentivement, je vous prie.
Premièrement , dès là que vous ne vous disputez plus ces infidélités légères, et que vous vous faites comme un état de la simple exemption du crime, c'est-à-dire de la tiédeur et de la négligence; dès lors vous renoncez au désir de votre perfection ; vous n'êtes plus contristé des foiblesscs et des chutes qui vous retardent sur votre route; vous ne vous proposez plus d'avancer pour atteindre à ce point où Dieu vous demande, et vers lequel sa grâce ne cesse de vous pousser en secret. Cependant il vous est ordonné d'être parfait, pareeque le Père céleste, que vous servez, est parfait. Je dis ordonné ; car quoique le degré de perfection ne soit pas renfermé dans le précepte, tendre à la perfection, travaillera la perfection est néanmoins un commandement et un devoir indispensable à tout chrétien. Donc dès-là que vous vous bornez à ce que vous jugez l'essentiel de la loi ; que vous vous permettez toutes les transgressions légères qui ne donnent pas la mort à l'ame , vous ne songez plus à devenir parfait : vous laissez là cet ouvrage auquel Jésus-Christ vous a ordonné de travailler. Or, je vous le demande , cette disposition toute seule, qui n'est autre chose qu'un mépris formel, une transgression certaine de ce grand commandement qui vous oblige d'être parfait, c'est-à-dire, de travailler à le devenir; est-elle une preuve que votre amc soit vivante aux yeux de Dieu? et ne doitelle pas au moins vous inspirer des doutes sur votre état ?
Secondement , cette attention toute seule que vous apportez â examiner si une offense est vénielle , ou si elle va plus loin ; à disputer au Seigneur tout ce que vous pouvez lui refuser sans crime ; à n'étudier la loi que pour connoîlre jusqu'à quel point il vous est permis de la Yioler : cette seule attention, dis-je, ne peut partir
que d'un fonds d'amour-propre ; d'un fonds où la foi et la charité sont au moins bien languissantes ; d'un fonds ennemi de la croix de Jésus-Christ ; d'un fonds où l'esprit de Dieu ne paroi t pas régner : car il n'est que les enfants prodigues qui chicanent ainsi avec le Père céleste, qui veuillent user de leurs droits à la rigueur, et prendre tout ce qui leur appartient ; il n'est que les vierges folles qui attendent ainsi l'extrémité pour, obéir à l'époux.
Troisièmement, en effet, cette disposition qui fait qu on se permet tout ce qu'on ne croit pas digne d'une peine éternelle , est la disposition d'un esclave et d'un mercenaire; c'est-à-dire, que si l'on pouvoit se promettre une pareille indulgence pour la transgression des points essentiels de la loi , on les violeroit avec autant de facilité , qu'on viole les moindres ; c'est-à-dire, que lorsqu'on est fidèle au commandement, ce n'est pas la justice que l'on aime , c'est la peine que l'on craint ; ce n'est pas le Seigneur qu'on se propose, c'est soi-même : car tandis que sa gloire seule y est intéressée , et qu'il ne doit nous revenir aucun dommage de nos infidélités , ah ! nous ne craignons plus de lui déplaire : nous excusons même ces fautes en disant qu'elles ne donnent pas la mort à l'ame ; c'està-dire, qu'elles ne font que déplaire à Dieu, sans nous mériter une peine éternelle : ce qui le regarde ne nous touche pas ; son honneur n'entre pour rien dans le discernement que nous faisons des actions permises et défendues : c'est notre pur intérêt qui règle là-dessus notre fidélité. Or, je vous demande, est-ce là la situation d'une ame qui aime encore ? et comment appeler une disposition si injurieuse à Dieu? peut-on ne pas craindre qu'elle ne soit criminelle ? Lâchante, que vous croyez pourtant avoir, cherche-t-elle ainsi ses propres intérêts ? Ah ! quand on aime véritablement , tout ce qui déplaît à ce qu'on aime , nous touche : on ne s'avise pas de peser jusques à quel degré on peut lui déplaire sans mériter ses châtiments , pour prendre là- dessus ses mesures , et l'offenser dès lors qu'il n'y aura plus de supplice à craindre : cette supputation part d'un cœur qui n'aime point du tout. Vous voudriez savoir si ce jeu, ce spectacle , cette liberté, ce discours qui nuit à la réputation de votre frère, ces plaisirs, ce luxe , cette omission , cette inutilité dévie est une offense vénielle ou mortelle. Yous savez qu'elle déplaît au Seigneur; car ce point n'est pas douteux; et cela ne vous suffit pas pour vous l'interdire : et vous voudriez savoir encore si elle lui déplaît jusques à mériter une peine éternelle? et tout votre soin est d'éclaircir si c'est un crime digne de l'enfer? Eh! vous voyez bien , mon cher Auditeur, que cette recherche n'aboutit plus qu'à vous-même ; que votre disposition va à ne compter pour rien le péché, en tant qu'il est offense de Dieu, et qu'il lui déplaît (motif essentiel cependant qui loit vous le rendre haïssable) ; que vous ne servez pas le Seigneur dans la sincérité et dans la justice ; que votre piété n'est qu'un na- 'ose s'exposer aux menaces l< . ribles de la foi ;
que vous ressemblez à ce serviteur infidèle, qui avoit caché son talent, parceque le maître étoit austère, mais qui hors de là l'eût dissipé en folles dépenses 5 et que dans la préparation du cœur à laquelle seule le Seigneur regarde, vous êtes peut-être un enfant de mort et un transgresseur déclaré de la loi.
En quatrième lieu, cet état de relâchement et d'infidélité, sans avoir même égard aux dispositions qui vous y ont conduit, cet état en lui-même est un état fort douteux, dont nul docteur ne voudroit vous garantir la sûreté; et qur du moins est plus voisin du crime , que de la vertu. En effet, qui peut vous assurer que dans ces recherches secrètes et éternelles de vous-même ; dans cette mollesse de mœurs qui fait tout le fond de votre vie ; dans cette attention à vous ménager tout ce qui flatte vos sens ; à éloigner tout ce qui vous gêne, même aux dépens de vos moindres obligations , l'amour-propre n'y est pas entré jusqu'à ce point fatal qui suffit pour le faire dominer dans un cœur et en bannir la charité ? Qui pourroit vous dire si dans ces pensées , où votre esprit oiseux a rappelé mille fois des objets ou des événements périlleux à la pudeur, votre lenteur à les combattre n'a pas été criminelle ; et si les efforts que vous avez faits ite n'ont pas été un artiflee de lamour-propre , qui a voulu vous déguiser à vous-même votre crime, et vous calmer sur la comance que vous lui aviez déjà accordée? Qui oseroit décider, si dans ces aigreurs et dans ces refroidissements secrets sur lesquels vous ne vous gênez que foiblement , et souvent par bienséance plus par piété, vous vous en êtes toujours tenu à ce pas glissant, au cela duquel se trouve la haine et la mort de Famé? Qui sait si dans îa sensibilité qui accompagne d'ordinaire vos afflictions, vos contretemps et vos pertes, ce que vous appelez sentiments inévitables à la nature, ne sont pas un dérèglement de votre cœur, unaffoîblissement criminel de la foi, et une révolte centre la Providence? si dans tous ces soins , où l'on vous voit descendre pour ménager les intérêts de voire fortune, pour relever les grâces d'une vaine beauté, il n'y entre pas autant de vivacité qu'il en faut pour former le crime , ou de l'avarice , ou de l'ambition , ou de la volupté ? si dans l'usage de vos sens , et dans cette délicatesse qui ne se refuse rien, et qui ne cherche qu'à réveiller le goût par de nouveaux artifices, le plaisir que vous goûtez au delà delà nécessité n'est pas le vice d'intempérance ?
Grand Dieu ! qui a bien compris les progrès et les diminutions insensibles de votre grâce dans les âmes? quia bien discerné ces bornes fatales qui séparent dans un cœ:;r la vie de la mort , et la lumière des ténèbres ? comme disoit le saint homme Job. Un peu -, ou un peu moins de complaisances; un mouvement du r plus délibéré ou plus prompt ; un acte de la volonté plus vé, ou plus imparfait ; une omission où il entre plus ou moins de mépris ; une pensée arrivée seulement jusques au degré qui
précède le crime, ou poussée un peu au delà ; ah ! ce sont des abîmes sur lesquels l'homme peu instruit ne peut que trembler, et dont vous réservez la manifestation au jour terrible de vos vengeances. Cependant, mon cher Auditeur, vous êtes tranquille dans un état où il n'est pas une seule de vos actions, qui , à votre insu, ne puisse être un crime devant Dieu.
Ah ! c'est pour cela que les plus grands Saints , auxquels la conscience ne reproche rien; qui châtient leur corps et le réduisent en servitude ; ces hommes toujours attentifs sur eux-mêmes ; toujours en garde contre le péché ; qui s'abstiennent même des œuvres les plus permises, de peur de scandaliser leurs frères ; qui opèrent leur salut dans une crainte et un tremblement continuel, ne savent cependant s'ils sont dignes d'amour ou de haine , s'ils portent encore au fond de leur cœur le trésor invisible de la charité , où s'ils l'ont perdu. Et vous , mon cher Auditeur, dans des mœurs toutes sensuelles ; vous qui vous permettez tous les jours, de propos délibéré , des infidélités sur la malice desquelles vous ignorez le jugement que Dieu porte ; vous qui ne prenez aucun soin de conserver le trésor de la grâce , et qui vivez content au milieu des périls, où il est presque impossible de ne pas la perdre ; vous qui éprouvez tous les jours ces moments douteux des passions , où , malgré toute votre indulgence pour vous-même , vous avez tant de peine à démêler si le consentement n'a pas suivi le plaisir, et si vous vous en êtes tenu à ce degré périlleux qui sépare l'offense vénielle de la mortelle ; vous dont toutes les actions sont presque douteuses ; qui êtes toujours à vous demander si vous n'avez pas été trop loin ; qui portez des embarras et des regrets sur la conscience que vous n'éclaircissez jamais à fond : vous qui flottez éternellement entre le crime et les pures fautes, et qui tout au plus pouvez dire, comme David, que vous n'êtes jamais séparé que d'un petit degré de la mort : Uno tantum gradu , ego morsque dividimur (1. Reg., xx, 3) : vous malgré tant de justes sujets de crainte, vous croiriez conserver encore la charité , et vous vous calmeriez sur vos infidélités visibles et journalières , par une prétendue habitude invisible de justice, dont vous ne voyez au dehors que des marques équivoques? Jugez vous-même si votre confiance est bien fondée : je ne veux ici que vous seul pour arbitre : Vos ipsi judicate quod dico (1. Cor., xv, 18).
Cinquièmement , quoiqu'il soit vrai que tous les péchés ne sont pas des péchés à la mort, comme dit saint Jean , et que la morale chrétienne reconnoisse des fautes qui ne font que contrisler l'Esprit saint , et d'autres qui le bannissent tout-à-fait de l'ame , néanmoins les règles qu'elle nous fournit pour les distinguer, ne sauroient être ni sûres , ni universelles , du moment qu'on les applique : il s'y trouve toujours , par rapport à nous, des circonstances qui leur font changer de nature. C'est donc la disposition du
cœur, qui décide de la mesure et de la qualité de nos fautes : souvent ce qui n'est que fragilité ou surprise dans le Juste, est malice et corruption dans le pécheur. En voulez-vous des exemples : Saùl , malgré les ordres du Seigneur, épargne le roi d'Amalec , et ce qu'il y a de plus précieux dans les dépouilles de ce prince infidèle : la faute ne paroît pas considérable ; mais comme elle part d'un fonds d'orgueil, de révolte et de vaine complaisance en sa victoire, cette démarche commence sa réprobation, et l'Esprit de Dieu se retire de lui : Josué, au contraire, épargne les Gabaonites que le Seigneur lui avoit ordonné d'exterminer ; il ne va pas le consulter devant l'arche avant de faire alliance avec ces imposteurs : mais comme cette infidélité est plutôt une surprise qu'une désobéissance ; et que cette faute part d'un cœur encore soumis, religieux, fidèle; elle est légère aux yeux de Dieu, et le pardon suit de près l'offense.
Or, mon cher Auditeur, si ce principe est incontestable, sur quoi vous fondez- vous, lorsque vous regardez vos infidélités comme des fautes légères? connoissez-vous toute la corruption de votre cœur, d'où elles partent ? Dieu la connoit, lui qui en est le scrutateur et le juge , et dont les yeux sont bien différents de ceux de l'homme. Mais, s'il est permis de juger avant le temps, dites-nous si ce fonds d'indolence et de langueur habituelle qui est en vous ; de persévérance volontaire dans un état qui déplaît à Dieu ; de mépris délibéré des devoirs que vous ne croyez pas essentiels ; d'attention à ne rien faire pour le Seigneur, que lorsqu'il ouvre l'enfer sous vos pieds : dites-nous si tout cela doit former à ses yeux un état fort digne d'un chrétien ; et si les fautes qui partent d un principe si corrompu, peuvent être devant lui fort légères et dignes d'indulgence ? Mon Dieu , que vous nous découvrirez de choses nouvelles, lorsque vous viendrez juger les justices, et manifester les secrets des cœurs!
Sixièmement , ce qui doit encore plus vous faire trembler sur votre état de tiédeur et d'indolence, c'est que je ne vois rien en vous qui puisse même vous faire présumer que vous conservez encore cette grâce sanctifiante sur laquelle vous comptez tant, pareeque vous vous abstenez des crimes grossiers : car lorsque la charité est encore dans le cœur, elle se manifeste toujours par quelques signes ; c'est un arbre dont la racine est cachée dans l'ame , mais qu'on peut connoitre par ses fruits. Or, en premier lieu, le caractère de la charité, c'est de grossir nos fautes à nos propres yeux, dit saint Bernard : elle augmente , elle exagère tout : sed aggravât, sed exaggerat universa; elle nous fait regarder comme des crimes, des actions qui devant Dieu ne sont que de pures foiblesses : ce sont là de ces pieuses erreurs de la grâce qui ont leur source dans les lumières mtknes de la foi ; c'est ainsi que les Justes se regardent toujours comme des pécheurs indignes des miséricordes du Sei-
çneur, et se mettent dans leur esprit, au-dessous de tous leurs frères. Et cependant , mon cher Auditeur, c'est cette prétendue charité que vous croyez conserver encore au milieu de votre tiédeur et de toutes vos infidélités , qui vous les fait paroître légères ; c'est parecque vous croyez qu'au fond vous aimez encore le Seigneur, et ne voudriez pas l'offenser dans les points essentiels , que ces fautes journalières vous trouvent si peu sensible 9 que vous dites de vous-même qu'à la vérité vous n'êtes pas un Saint, mais qu'aussi vous n'êtes pas bien mauvais : c'est votre charité elle-même qui vous rassure , qui diminue vos fautes à vos yeux , qui vous calme , qui vous endort. Eh! diles-moi, je vous prie, si ce n'est pas là une contradiction? si la charité se dément ainsi elle-même, et si vous devez beaucoup compter sur un amour qui ressemble si fort à la haine ?
D'ailleurs , la charité est humble , timide , défiante , sans cesse agitée par ces pieuses perplexités qui la laissent dans le doute sur son état ; toujours alarmée par ces délicatesses de la grâce , qui la font trembler sur chaque action ; qui lui font de l'incertitude où elles la jettent, une espèce de martyre d'amour qui la purifie : elle opère son salut avec crainte et tremblement : cette voie a été dans tous les temps la voie des Justes. Or la charité sur laquelle vous comptez, est tranquille , indolente, présomptueuse : c'est elle qui calme vos frayeurs ; qui bannit de votre cœur toutes ces alarmes toujours inséparables de la piété ; qui vous établit dans un état de paix et de confiance ; qui vous fait dire , comme à cet évêque de l'Apocalypse : Je suis riche ; je n'ai besoin de personne. Ah ! mon cher Auditeur, la charité est-elle si différente d'elle-même? il faut que l'une des deux soit fausse, ou celle que vous croyez avoir, ou celle dont les Justes, dans tous les siècles, ont été jusqu'ici favorisés. Or, je vous demande, décidez vous-même sur laquelle de3 deux ce terrible soupçon doit tomber
Enfin , la charité opère partout où elle est : elle ne peut être oiseuse, disent les Saints ; c'est un feu céleste dont rien ne peut empêcher l'activité : il peut être , à la vérité , quelquefois couvert, et comme ralenti parla multitude de nos foiblesses ; mais tandis qu'il n'est pas encore éteint, ah! il en sort toujours quelques étincelles, des vœux , des soupirs , des» efforts , des œuvres : les sacrements la renouvellent ; les mystères saints la raniment ; les prières la réveillent ; les lectures pieuses , les instructions de salut, les spectacles de religion, les saintes inspirations, tout la rallume lorsqu'elle n'est pas encore éteinte. Il est écrit, au second livre des Machabées, que le feu sacré que les Juifs avoient caché pendant la captivité dans les entrailles de la. terre, se trouva au retour couvert d'une mousse épaisse , et parut comme éteint aux enfants des prêtres, qui le retrouvèrent sous la conduite de Néhémias. Mais comme ce n'étoit que la surface seule qui éloit couverte . et qu'au dedans ce
fen sacré conservoit encore toute sa vertu ; à peine l' eut-on exposé aux rayons du soleil , à peine le ciel eut-il lancé dessus quelques traits de lumière , qu'on le vit se rallumer à l'instant, et offrir aux yeux le spectacle presque d'un grand inc : Utque tempus af-
fiat qub sol rcfulsit , accensus est iguis magnus , iia ut omîtes mirarentur (2. Mac h. , i , 22). Ah ! voilà , mon cher Auditeur, l'image de la tiédeur d'une ame véritablement juste : voilà ce qui devroit vous arriver, si la multitude de vos infidélités, si la longueur de votre captivité , et la durée de vos chaînes n'a voient fait que couvrir et ralentir en vous le feu sacré de la charité sans l'éteindre ; voilà , dis-je, ce qui devroit vous arriver lorsque vous approchez des sacrements , lorsque vous venez entendre la parole de salut ; lorsque Jésus-Christ , le soleil de justice , lance sur vous quelques traits célestes de sa grâce. On devroit alors voir tout votre cœur se rallumer ; votre ferveur se renouveler ; votre charité vous embraser : vous devriez alors être tout de feu dans la pratique de vos obligations : accensus est ignis magnus^ ita ut omnes mirarentur. Et cependant rien ne vous ranime ; les sacrements que vous fréquentez vous laissent toute votre tiédeur ; la parole de l'Evangile que vous entendez , tombe sur votre cœur , comme- sur une terre aride où elle produit quelques vains désirs, et est en même temps étouffée ; les mouvements de salut que la grâce opère au dedans de vous , n'ont jamais de suites pour le renouvellement de vos mœurs, et expirent presque en naissant: vous traînez partout la même indolence et la môme langueur : vous sortez du pied des autels aussi froid que vous y êtes venu : on ne voit plus en vous ces renouvellements de zèle et de ferveur si familiers aux Justes , et dont ils prennent les motifs dans leurs propres chutes : ce que vous étiez hier, vous Têtes aujourd'hui ; mêmes inGdélités et mêmes foiblesses : vous n'avancez pas d'un seul degré dans la voie du salut ; et tout le feu du ciel ne sauroit rallumer cette prétendue charité , cachée au fond de votre cœur, sur laquelle vous vous rassurez. Ah ! mon cher Auditeur, que je crains qu'elle ne soit éteinte , et que vous ne soyez mort aux yeux du Seigneur ! Je ne veux point ici troubler votre conscience : mais je vous dis que votre état n'est point sûr; je vous dis seulement que si Ton en juge par les règles de la foi , il est plus vraisemblable que vous êtes dans /a disgrâce et dans la haine de Dieu.
Hèlas! peut-être le guide spirituel de votre conscience, à qui vous ne venez redire sans cesse que de légères infirmités, et qui ne sauroit voir la corruption du cœur d'où elles partent ; peut-être rue persuadé que vous dormez, que vous vous relâchez seulement , il se contente d'animer votre vigilance, et de réveiller votre ferveur ; il pense de vous ce que les disciples disent aujourd'hui de Lazare : Si dormit, s ah us erit (Joan., xi, 12) ; qu'au fond, ce sommei], ces chutes légères, cette tiédeur, ne vous conduiront pas à la raort3
et ne vous excluront pas du salut. Mais Jésus-Christ qui vous voit tel que vous êtes; Jésus-Christ qui ne juge pas comme l'homme ; Jésus-Christ déclare que vous êtes mort déjà depuis long-temps à ses yeux : Tiuic Jésus dixit eis manifeste : Lazarus mordais est (Joan., xi, 14). Cette vérité vous surprend, mes Frères; mais je serois bien plus surpris si le contraire arrivoit : car si vous voulez faire attention, en second lieu, aux suites que traînent infailliblement après soi la tiédeur et l'habitude dans les fautes légères, vous conviendrez que quand même il seroit douteux, si vous conservez encore la charité, ou si vous l'avez perdue, il est certain que vous ne sauriez la conserver long-temps en cet état : dernière réflexion.
SECONDE PARTIE
-Celui qui méprise les petites choses, dit l'Esprit saint, tombera peu à peu dans les grandes ; c'est une des plus incontestables maximes de la religion. Mépriser les petits devoirs, c'est-à-dire les violer de propos délibéré ; en faire un plan et un état de conduite (car si vous y manquiez quelquefois, seulement par fragilité, ou par surprise, c'est la destinée de tous les Justes, et ce discours ne vous regarderoit pas ; mais les mépriser dans le sens que je viens de l'expliquer, dans ce sens qui convient à toutes les âmes tièdes et infidèles), c'est une voie qui aboutit toujours au crime. Renouvelez votre attention ; et voici les motifs sur lesquels je fonde la vérité de cette maxime
Premièrement, cette voie aboutit tôt ou tard au crime ; pareeque Dieu se retire de l'ame tiède et infidèle. En effet, mes Frères, l'innocence même des plus justes a besoin d'un secours continuel de la grâce : si le Seigneur cesse un moment de veiller sur eux , d'être attentif aux dangers qui les environnent , de les garder comme la prunelle de son œil, de les couvrir de son bouclier, ils deviennent la proie du lion rugissant qui tourne sans cesse autour d'eux pour les dévorer.
La fidélité du Juste est donc le fruit des secours journaliers de la grâce ; mais elle en est aussi le principe : c'est la grâce qui attire la fidélité du Juste ; mais c'est la fidélité du Juste qui opère la grâce dans son ame. Si vous cessez de correspondre, elle s'arrête : si vous n'offrez plus de vaisseau vide pour la recevoir , cette huile céleste ne coule plus : si vous manquez de faire valoir le talent, on vous Tôle : si vous négligez de cultiver l'arbre, il sèche peu à peu, et on le maudit : si vous vous refroidissez, Dieu se refroidit à son tour ; si vous vous bornez à son égard à ces devoirs indispensables que vous ne sauriez lui refuser sans encourir des peines éternelles, il se borne aussi pour vous à ces secours généraux avec lesquels vous n'irez pas loin , avec lesquels vous ne serez jamais fidèle dans la tentation : il se retire de vous à proportion que vous vous retirez
de lui ; et votre fidélité à le servir est la mesure de celle qu'il apporte à vous protéger.
Eh! de quoi vous plaindriez- vous, ame infidèle, lorsqu'il en use de la sorte ? entrez en jugement avec votre Seigneur, et voyez si sa conduite n'est pas juste. Vous n'êtes plus attentive à lui plaire ; il ne lest plus à vous favoriser : vous négligez mille occasions où vous pouviez lui donner des marques de votre fidélité ; il laisse passer toutes celles où il pourroit vous en donner de sa bienveillance : vous chicanez avec votre Dieu, si j'ose parler ainsi; vous lui disputez tout ce que vous ne croyez pas lui devoir ; toute votre attention est de prescrire des bornes au droit qu'il a* sur votre cœur ; vous lui dites, comme il disoit lui-même à ce serviteur : Prenez ce qui vous appartient ; n'êtes-vous pas convenu du prix avec moi? ne m'en demandez pas davantage : Toile quod tuum est; nonne ex denario convenisti mecum (jVIatth., xx, 13, 14)? Rien détendre, rien de fervent ne vous échappe ; vous supputez tout ce que vous lui donnez , comme si vous craigniez d'aller trop loin ; et il suppute à son tour avec vous, et il est attentif à vous refuser ces grâces spéciales qu'il vous accordoit auparavant. Trouve-t-on mauvais qu'un souverain, dans la distribution de ses faveurs, partage mieux ceux de ses sujets qui s'appliquent avec plus de soin et de vigilance à le servir? Eh! que serviroit donc la fidélité du Juste, s'il ne devoit avoir aucun avantage sur le pécheur? quel seroit le centuple promis dès cette vie au serviteur vigilant, si le maître ne le distinguoit pas dans le partage de ses grâces , du serviteur inutile ! Vous êtes trop juste, Seigneur, et vos jugements sont trop équitables.
Or que conclure de là, mes Frères? le voici : Que cet état d'infidélité habituelle éloignant de l'ame toutes les grâces de protection ; tout ce que vous vous permettez de léger contre quelque précepte , vous prive des secours destinés pour en faciliter l'accomplissement, lorsque la circonstance du précepte arrive. Yous n'avez pris aucun soin d'éviter ces entretiens , ces libertés , ces regards , ces lectures qui pouvoient vous conduire à la perte de la pudeur, pareeque vous n'y voyiez rien de criminel , et ne croyiez pas qu'on pût vous les interdire ; vous avez éloigné de vous les grâces attachées à la conservation de cette vertu : et dans une occasion essentielle où il s'agira de la conserver, ou de la perdre tout-à-fait; comme vous n'aurez plus à opposer au danger que votre propre foiblesse, vous périrez. Car, quelle autre destinée pourriez- vous vous promettre? les Justes , dans ces occasions périlleuses , environnés des secours d'en-haut, succombent quelquefois; du moins ils ont de la peine à sortir vainqueurs, et flottent long-temps entre la victoire et la défaite : jugez si vous devez vous promettre un heureux succès, vous qui n'apportez à ce combat que vos propres forces; c'est-à-dire mille acheminements secrets au crime dans lequel l'ennemi s'efforce M. I. 49
de vous entraîner ; et si le Seigneur ne combattant plus pour vous, a vous pouvez manquer de devenir sa proie !
Secondement , cette voie de tiédeur et d'infidélité aboutit tôt ou tard au crime; parceque non-seulement ces fautes légères vous privent des secours actuels nécessaires à la conservation de la justice : mais , par une suite infaillible , elles ralentissent encore la charité qui est au dedans de vous ; elles minent peu à peu cette habitude de sainteté, et font enfin écrouler tout l'édifice chrétien : ce sont des ronces multipliées, qui peu à peu couvrent enfin tout le champ , et étouffent la bonne semence.
On vous a dit que ces fautes , quelle que soit leur quantité, ne peuvent jamais d'elles-mêmes monter à ce point fatal qui fait le crime, et éteint tout-à-fait la grâce. Mais que veut-on dire par là ? qu'elles n'épuisent pas toute la vigueur de l'ame , qu'elles n'affoiblissent pas toutes ses puissances spirituelles , qu'elles ne ralentissent pas sa foi, qu'elles n'attiédissent pas son espérance , qu'elles n'introduisent pas jusque dans le fond de son être des semences de corruption , qui dans leur temps produiront des fruits de mort ; qu'elles ne font pas au cœur de ces plaies dangereuses qui attirent de leur côté les attaques de Satan, et lui montrent le chemin de la victoire; et enfin, qu'elles ne ressemblent pas à ces symptômes fréquents qui tôt ou tard finissent par la mort? Que veut-on dire par là ? que la charité semblable à un feu sacré ne s'use pas , et ne se consomme pas elle-même, lorsqu'on ne prend aucun soin de la nourrir et de l'entretenir? que toutes ces infidélités faisant croître l'homme de péché en nous, il ne s'ensuit pas nécessairement que Jésus-Christ y diminue? qu'elles ne contristent pas l'Esprit saint dans notre cœur ; qu'elles ne lui ôtent pas tout ce qui pouvoit lui rendre la demeure de notre ame agréable ; qu'elles ne changent pas notre maison intérieure , où il avoit cru trouver ses délices, en un triste exil, où il n'est plus qu'à regret, où il pousse sans cesse des gémissements ineffables sur les malheurs qui nous menacent ; où il ne semble plus rester que pour méditer une retraite , et où tout le convie à s'en retourner dans le sein de Dieu, et à céder sa place aux esprits impurs qui s'en sont déjà rendus les maîtres? Prétendon donner atteinte aux plus incontestables vérités de la religion, en établissant cette règle de doctrine? Non certes, mes Frères; car en Jésus-Christ il n'y a pas oui et non : il n'est que l'iniquité et le mensonge qui se détruisent et se contredisent eux-mêmes.
Troisièmement, cet état d'infidélité et de tiédeur conduit tôt ou tard à la mort, parcequ'ii fait prendre tous les jours de nouvelles forces à la concupiscence : car à mesure que vous favorisez l'amour-propre , en ne lui refusant aucun des adoucissements que vous pouvez lui permettre sans crime, vous l'accoutumez peu à peu à ne pouvoir plus se passer de tout ce qui le flatte ; vous fortifiez toutes les inclinations corrompues de votre ame ; vous mettez
en vons de nouveaux obstacles à l'accomplissement de tous les préceptes ; vous vous rendez la loi de Dieu pins pénible, non-seulement parcequ'il faut l'accomplir et porter le joug sans cette onction qui l'adoucit , et qui n'est la récompense que de la fidélité ; mais encore parceque vous avez laissé croître tous ics penchants qui s'opposent en vous à la loi de Dieu : de sorte qu'accomplir le précepte dans la circonstance où la loi vous y oblige, est pour vous une montagne qu'il faut franchir ; une eau rapide qu'il faut remonter malgré la pente qui vous rentraine ; un lion furieux qu'il faut apprivoiser tout à coup lorsque sa proie est présente ; en un mot , une entreprise à laquelle toutes vos inclinations se refusent , et opposent de nouvelles difficultés. Ainsi tout ce que vous vous êtes permis de malignités enveloppées, de traits mordants, de censures, de railleries, de légers mépris, de fiers refroidissements contre votre frère , par les suites d'une antipathie naturelle que vous n'avez jamais pris soin de réprimer, s'il vient à vous faire un affront éclatant, vous rendront la loi du pardon impossible. Ainsi cette vivacité sur votre gloire, ces empressements à être distingué du côté de l'estime, ces soins à ménager là-dessus les jugements des hommes, l'emporteront sur la vérité et sur la justice dans une occasion où vous ne pourrez plus sauver votre réputation sans noircir celle de votre prochain. Ainsi cet usage de mensonge et de duplicité, dans les points indifférents, dès que vous serez intéressé à n'être pas sincère , ne vous laissera pas presque la liberté de vous déclarer pour la vérité , et de lui sacrifier même vos intérêts. Ainsi ces complaisances douteuses que vous avez pour cette personne , ces commencements de passion que vous négligez , vous mettront hors d'état de résister lorsqu'il s'agira d'aller plus loin : la corruption , fortifiée par toute la suite de vos démarches passées, l'emportera sur vos réflexions ; vous n'en serez plus maître ; votre cœur se refusera à votre fierté, à votre gloire, à vous-même. Car, mes Frères, os n'est pas longtemps fidèle, dès qu'il en coûte tant pour l'être.
Au lieu que celui qui travaille sans cesse à affaiblir les mouvements de la cupidité , souffre moins quand il faut la soumettre à la loi ; il trouve un cœur docile , et une volonté déjà préparée par un long exercice de violence : tant de victoires légères dans des combats où il ne s'agissoit que de la gloire, lui facilitent celles qu'il remporte lorsqu'il s'agit du salut ; tous ces petits peuples, qu'il avoit domptés sur son chemin, Fa voient si fort accoutumé à vaincre, qu'à sa seule approche, Jéricho tombe sans qu'il lui en coûte ni peine, ni danger ; et pour le dire sans figure , une longue pratique d'abnégation dans les plus légères occasions l'a si saintement familiarisé avec la violence chrétienne , que dans la circonstance du précepte, ah! il lui en coûteroit presque plus pour être infidèle; il faudroit plus prendre sur lui-même , que pour accomplir la loi.
Quatrièmement , non-seulement le précepte devient plus difficile
à l'ame tiède et infidèle ; mais encore le crime s'aplanit, et elle n'y trouve pas plus de difficulté, qu'à une simple infidélité : nouvelle raison qui prouve toujours que cet état ne tarde pas de conduire au péché, qui tue l'ame. En effet , le cœur par ces offenses légères multipliées, arrivant enfin comme par autant de démarches insensibles jusqu'à ces bornes périlleuses qui ne séparent plus que d'un point la vie et la mort , franchit ce dernier pas sans presque s'en apercevoir : comme il lui restoit peu de chemin à faire , et qu'il n'a pas eu besoin, pour ainsi dire, d'un nouvel effort , il croit n'avoir pas été plus loin que les autres fois : il avoit mis au dedans de lui des dispositions si voisines du crime, qu'il enfante le péché sans douleur, sans peine , sans aucun mouvement marqué , sans connoître lui-même le fruit cfe mort qu'il produit. Et voilà ce qui rend , mes Frères, l'état dont je parle encore plus terrible , c'est que d'ordinaire on y meurt à la grâce sans le savoir ; on devient ennemi de Dieu , qu'on vit encore avec lui comme un ami et un enfant ; on est dans le commerce des choses saintes , et on a perdu cette foi qui les rend utiles ; on se lave sans cesse dans le bain de la pénitence , et on s'y salit de plus en plus : on se présente encore à la table du Père céleste ; on use encore de tous les privilèges des Justes , et on n'est plus qu'un téméraire profanateur, et il nous a depuis longtemps rejetés de sa bouche, comme une boisson tiède et dégoûtante. Grand Dieu ! aussi que de faux Justes seront surpris, lorsque vous viendrez manifester les secrets des cœurs et les conseils des consciences ! que de brebis étrangères qui vivoient en sûreté dans votre bercail, et qui se nourrissoient de vos pâturages, seront rangées parmi les boucs! et que les ténèbres qui nous cachent ici-bas l'état de notre ame devroient bien alarmer notre foi et ranimer notre vigilance ! que nous devons craindre de n'être semblables à l'infortuné Aman , lequel n'étant point informé de sa disgrâce , vint hardiment se présenter à la table du prince, et voulut user de tous les droits d'un favori, lui dont le supplice étoit déjà conclu !
En cinquième lieu , mes Frères , pour achever de vous convaincre que cet état , où l'on ne se propose que de ne pas transgresser mortellement les préceptes, conduit infailliblement au crime : remarquez , s'il vous plaît , que la nature du cœur humain est telle qu'il reste toujours au-dessous de ce qu'il se propose ; pareeque l'esprit qui promet est prompt, et que la chair qui exécute est foible. Le Juste prend son essor pour arriver à la plus haute perfection , et il demeure dans un degré inférieur : nous-mêmes, mille fois dans des moments de zèle et de ferveur, nous avons pris des résolutions vives de retraite, de détachements, de pénitence; et l'exécution a toujours diminué beaucoup l'ardeur des projets : il faut beaucoup entreprendre pour exécuter peu; se promettre à soimême de grandes choses pour en venir aux médiocres, et viser bien &aut pour atteindre du moins au milieu. Or, vous ne vous pro-
posez que d'éviter les crimes, vous visez précisément à ce point audessous duquel est la mort et la prévarication : vous resterez audessous ; vous ne viendrez jamais à bout d'observer les commandements : il falloit vous proposer quelque chose de plus élevé pour en venir là. L'expérience là-dessus est décisive, et la raison n'en est pas difficile ; c'est que nos résolutions dans la préparation du cœur et dans la pratique ne se ressemblent pas : tandis qu'elles sont encore dans la préparation du cœur, qui se les propose , rien ne les contredit , rien ne les arrête ; elles ne trouvent point d'obstacles à combattre, point de difficultés à surmonter, et là, elles ne perdent rien de leur ferveur et de leur perfection ; mais dès qu'il s'agit d'exécuter, et qu'elles paroissent au dehors , ah ! les inclinations de la chair les ralentissent ; les ennemis de notre salut les traversent ; les hommes, ou les ébranlent par leur séduction , ou les font échouer par leur malice ; en un mot , elles perdent toujours sur le chemin la moitié de leur force , et on est heureux quand il en échappe encore quelque chose , et qu'à travers tous ces périls , on peut du moins sauver quelques débris du naufrage.
Or, concluez de là , mon cher Auditeur, ce que vous devez vous promettre , vous qui ne vous proposez que de ne pas transgresser ouvertement les préceptes, et qui ne voulez pas monter plus haut : vous n'arriverez jamais à ce point ; vous succomberez dans toutes les occasions ; vous vous trouverez toujours fort au-dessous de vos projets. Aspirez à la fidélité , à la ferveur, à la vigilance, à la perfection de votre état : Jésus-Christ ne vous a point laissé d'autres moyens pour accomplir les commandements ; et vouloir les observer sans cela , c'est entreprendre d'aller à la fin , sans passer par la voie oui seule peut y conduire.
Mais à quoi bon tant de raisons ? Qu'opposerez- vous à l'expérience de tous les siècles, à la vôtre même, mon cher Auditeur? faut-il tant de preuves , où vos propres malheurs vous ont si tristement instruit ? Souvenez-vous d'où vous êtes tombé , comme le disoit autrefois l'Esprit de Dieu à cet évêque de l'Apocalypse : Memor esto unde excideris (Apoc. , u, 5) ; remontez à la première origine de vos désordres, vous la trouverez dans les infidélités les plus légères : un sentiment de plaisir négligemment rejeté , une occasion de péril trop fréquentée ; une liberté douteuse trop souvent prise ; des pratiques de piété omises : la source en est presque imperceptible ; le fleuve, qui en est sorti, a inondé toute la terre de votre cœur: ce fut d'abord ce petit nuage que vit Élie, et qui depuis a couvert tout le ciel de votre ame : ce fut cette pierre légère que Daniel vit descendre de la montagne , et qui , devenue ensuite uuc masse énorme, a renversé et brisé l'image de Dieu en vous : c'étoit un petit grain de sénevé , qui depuis a crû comme un grand arbre , et poussé tant de fruits de mort : ce fut un peu de levain , qui depuis a aigri toute la pâte : Memor esto unde excideris
Vous n'auriez jamais cru en venir où vous en êtes : vous regardiez tout ce qu'on disoitlà-dessus, dans la chaire chrétienne, comme des prédictions qui ne dévoient pas tomber sur vous : vous auriez répondu de vous-même pour de certaines actions sur lesquelles au jourd'hui vous ne sentez presque plus de remords : Memoresto undï excideris. Souvenez-vous d'où vous êtes tombé : levez la tête , et considérez la profondeur de cet abîme : ce sont des infidélités légères qui vous y ont conduit , comme par degrés ; des démarches insensibles qui vous ont mené si loin : souvenez-vous d'où vous êtes tombé , encore une fois ; et n'appelez plus léger ce qui a pu vous conduire au fond du précipice.
C'est l'artifice du démon , mon cher Auditeur ; il ne propose jamais le crime du premier coup. Voyez comme il s'y prend quand il veut tenter le Sauveur du monde : il commence par lui proposer de changer les pierres en pain . c'est-à-dire , de relâcher un peu de l'austérité de son jeûne ; de se jeter du haut du temple, c'est-à-dire de s'exposer témérairement au péril , sur une fausse confiance en la protection du Seigneur : avant que d'oser lui proposer de se prosterner devant lui et de l'adorer. Ce seroit effaroucher sa proie • il connoît trop les routes par où il peut entrer dans le cœur humain ; il sait qu'il faut rassurer peu à peu la conscience timide contre l'horreur de l'iniquité, et ne proposer d'abord que des fins honnêtes, et certaines bornes dans le plaisir : il n'attaque pas d'abord en lion ; c'est un serpent : il ne vous mène pas droit au vice , il vous y conduit par des détours.
Grand Dieu ! vous qui vîtes dans leur naissance les dérèglements des pécheurs qui m'écoutent , et qui depuis en avez remarqué tous les progrès , vous savez que la honte de cette fille chrétienne n'a commencé que par de légères complaisances et de vains projets d'une honnête amitié ; que les infidélités de cette personne engagée dans un lien honorable , n'étoient d'abord que de petits empressements pour plaire , et une secrète joie d'y avoir réussi : vous savez qu'une vainc démangeaison de tout savoir, et de décider sur tout ; des lectures pernicieuses à la foi , pas assez redoutées ; et une secrète envie de se distinguer du côté de l'esprit, ont conduit peu à peu cet incrédule au libertinage et à l'irréligion : vous savez que cet homme n'est dans le fond delà débauche et de l'endurcissement , que pour avoir étouffé d'abord mille remords sur certaines actions douteuses , et s'être fait de fausses maximes pour se calmer : vous savez enfin que cette ame , infidèle après une conversion d'éclat, n'a rendu sa première foi vaine , et n'est revenue à son vomissement, que pour avoir mêlé quelques adoucissements à sa ferveur, manqué aux précautions qu'elle s'étoit prescrites, et moins craint occasions dont votre esprit l'avoit tout à coup éloignée. [Non , mon cher Auditeur, les crimes ne sont jamais les coups ai du cœur. David fut indiscret et oiseux avant que d'être adul-
tère : Salomon se laissa amollir par les délices de la royauté , avant que de paroître sur les hauts lieux au milieu des femmes étrangères : Judas aima l'argent avant que de mettre à prix son Maître ; Pierre présuma avant que de le renoncer : Magdeleine , sans doute , voulut plaire avant que d'être la pécheresse de Jérusalem : et pour ne pas sortir de notre Evangile , Lazare fut languissant avant que d'exhaler l'infection et la puanteur dans le tombeau. Le vice a ses progrès comme la vertu : comme le jour instruit le jour, ainsi, dit le Prophète , la nuit donne de funestes leçons à la nuit ; et il n'y a pas loin entre les infidélités qui suspendent la grâce , qui fortifient les passions , qui nous rendent inutiles tous les secours de la piélé , et celles qui nous la font tout-à-fait perdre. Or, encore une fois, tout ce qui peut conduire au péché et à la mort ; que dis-je ? tout ce qui y mène infailliblement , peut-il passer pour léger dans l'esprit d'un chrétien encore touché du soin de son salut?
Mais après tout, mon cher Auditeur, quand même on vous accorderoit que ces infidélités sont légères : qu'auriez- vous avancé pour votre justification? ah! c'est pour cela même que vous êtes moins pardonnable , lorsque vous vous les permettez de propos délibéré : plus elles sont légères , moins il doit vous en coûter pour les éviter. Ah! si l'on vous demandoit des actions héroïques, il faudroit prendre sur vous-même , et vaincre ou périr : que pouvez vous donc alléguer ici pour vous défendre de la fidélité à vos plus légères obligations ? ne vous condamnez- vous pas vous-même par votre propre bouche? Lorsque Naaman, indigné de ce que le prophète ne lui ordonnoit , pour guérir de sa lèpre , que de s'aller baigner dans les eaux du Jourdain , se retiroit plein de mépris pour l'homme de Dieu , comme si sa guérison n'eût pu être le fruit d'un remède si facile ; ceux de sa suite le firent revenir de son courroux, en lui disant : Mais , Seigneur, si l'homme de Dieu vous avoit ordonné des choses difficiles , vous auriez dû lui obéir ; et pourquoi refuseriez -vous de vous soumettre à ses ordres , parcequ'il n'exige de vous, pour votre guérison, qu'une démarche aussi aisée que celle de vous aller baigner dans les eaux du Jourdain? Et si rem grandem dixisset libi propheta , certe facere débiteras ; quantb magis quia ruine dixit tibi : Lavare , et mundaberis (4. Reg., v, 13)! Vous avez abandonné votre patrie, vos dieux, vos enfants; vous vous êtes exposé aux périls d'un long voyage, vous en avez soutenu toutes les incommodités pour retrouver la santé que vous avez perdue; et pourquoi après tant de démarches pénibles refuseriezvous de tenter un expédient aussi aisé que celui que vous propose le proj hète?
Et voilà , mon cher Auditeur, ce que je vous dis en finissant ce discours : Vous avez abandonné le monde , et les idoles que vous ado riez autrefois : vous êtes revenu de si loin dans la voie de Dieu et dans le goût de la piété : vous avezroinmi tous les engagements des
passions les plus criminelles : vous avez soutenu les peines , les dégoûts , les travaux , les violences d'une conversion d'éclat , il ne vous reste plus qu'un pas à faire ; on ne vous demande plus qu'une légère attention sur vous-même : si les premiers sacrifices de vos passions criminelles n'étoient pas encore faits, et qu'on les exigeât de vous, vous ne balanceriez point , vous les feriez , quoi qu'il dût vous en coûter : Et si rem grandem tibi dixisset propheta , certefacere débiteras ; et maintenant qu'on ne vous demande que des sacrifices légers , que de simples purifications ; qu'on ne vous demande presque que les mêmes choses que vous faites , mais pratiquées avec plus de ferveur, plus de foi , plus de vigilance ; êtes-vous excusable de vous en dispenser? quantb magis quia dixit tibi: Lavare, et mundaberis. Pourquoi rendriez-vous tous vos premiers efforts inutiles par ces légères infidélités ? pourquoi auriez-vous renoncé au monde et aux plaisirs criminels , pour trouver dans la piété le même écueil que vous aviez cru éviter en sortant des voies de l'iniquité? et ne seriez-vous pas à plaindre , après avoir sacrifié à Dieu le principal , de vous perdre pour lui disputer encore mille petits sacrifices moins pénibles au cœur et à la nature ? quantb magis quia dixit tibi : Lavare, et mundaberis! Achevez, Seigneur, en nous ce que votre grâce y a commencé ; triomphez de notre langueur et de nos faiblesses , après avoir triomphé de nos crimes ; donnez nous un cœur fervent et fidèle , puisque vous nous avez ôté un cœur criminel et dissolu ; inspirez-nous cette bonne volonté qui fait les Justes , puisque vous avez éteint en nous cette volonté rebelle qui a fait les grands pécheurs ; ne laissez pas votre ouvrage imparfait ; et rendez-nous dignes de la récompense et delà vie immortelle qui n'est promise qu'à ceux qui auront été fidèles dans les petites choses comme dans les grandes. Ainsi soit-il.