‹ Œuvres de MassillonChapitre 83 sur 88 · SUR LE PETIT KOMBRE DES ELUS · texte numérisé non relu

SUR LE PETIT KOMBRE DES ELUS

PROPOSITION ET DIVISION. Quelles sont les causes du petit nombre des élus P II y en a

trois principales qui vont faire tout le plan de ce discours.

Ire PARTIE. La première cause du petit nombre des élus, c' que le ciel n'est ouvert qu'aux innocents , ou aux pénitents. Il n'y a que ces deux voies de salut : or de quel côté êtes-vous ?

1° Êtes-vous innocent? Dans ces temps heureux où l'Eglise n'étoit qu'une assemblée des saints, il étoit rare de trouver des fidèles qui, après avoir été régénérés dans le sacrement de baptême, retombassent dans le dérèglement de leurs premières mœurs. Mais depuis que le monde devenu chrétien a porté avec lui dans l'Eglise sa corruption et ses maximes, nous nous égarons presque tous dés le sein de nos mères ; la terre, comme dit un Prophète, est infectée par la corruption de ceux qui l'habitent ; la ville est une Ninive pécheresse ; la cour est Iecentre de toutes les passions humaines; le sel même de la terre s'est affadi. Voilà donc déjaune voie de salut fermée presqu'à tous les hommes ; tous se sont égarés : l'âge a peut-être calmé les passions dans plusieurs; un coup de la grâce a peut-être changé leur cœur : mais quelle a été leur jeunesse ? Il ne reste donc plus qu'une ressource, c'est la pénitence ; or

2° Êtes-vous pénitent? Mais où sont-ils , les pénitents? forment-ils dans 1 Eglise un peuple nombreux? la parole de saint Ambroise, qu'il y a encore plus d'innocents que de pénitents, est terrible. Pour comprendre combien les vrais pénitents sont rares, examinons ce que c'est qu'un pénitent : un pénitent, disoit autrefois Tertullien , c'est un fidèle qui sent , tous les moments de la vie , le malheur qu'il a eu de perdre et d'oublier autrefois son Dieu , qui a sans cesse son péché devant les yeux, et qui croit ne devoir plus vivre que pour s'en punir, etc. Voilà en abrégé ce que c'est qu'un pénitent: or, encore une fois, où sont parmi nous les pénitents de ce caractère? Les siècles de nos pères en voyoient encore aux portes de nos temples, qui, quoique moins coupables que nous, passoient cependant les années entières dans l'exercice des jeûnes, des macérations, des prières, et dans des épreuves si laborieuses, que les pécheurs les plus scandaleux ne voudroient pas les soutenir aujourd'hui un seul jour : ainsi, si l'on voyoit encore des pécheurs dans ces temps heureux, le spectacle de leur pénitence édifioit bien plus l'assemblée des fidèles, que leurs chutes ne l'avoient scandalisée. Mais aujourd'hui, regardez autour de Vous ; je ne dis pas que vous jugiez vos frères ; mais examinez quelles sont les mœurs de tous ceux qui vous environnent ; ils sont pécheurs, ils en conviendroient ; et vous ^'êtespas innocent, et yous en convenez vous-même : or sont-ils pénitent», et l'é-

tes-vous ? L'âge, les emplois, etc., vous ont dégoûté des créatures ; mais tous n'en êtes pas plus vif pour votre Dieu : vous êtes devenu plus exact à remplir vos devoirs publics et particuliers; mais vous n'êtes pas pénitent : vous avez cessé vos désordres ; mais vous ne les avez pas expiés : car montrez-moi seulement dans vos mœurs des traces légères de pénitence; il n'y en a point : cependant cet état si dangereux n'a rien qui vous alarme ; des péchés qui n'ont jamais été purifiés par une sincère péj nitence, ni par conséquent remis devant Dieu, sont à vos yeux comme s'ils n'étoient plus, et vous mourrez tranquille dans votre impéDitence. Après cela, vous prétendez au salut ! mais sur quel titre? dire que vous êtes innocent devant Dieu, votre conscience rendroit témoignage contre vous-même; vouloir nous persuader que vous êtes pénitent, vous n'oseriez, et vous vous condamneriez par votre propre bouche : vous n'êtes donc pas du petit nombre des élus.

IIe PARTIE. La seconde cause du petit nombre des élus, c'est que les lois sur lesquelles les hommes se gouvernent, les maximes qui sont devenues les règles de la multitude, sont des maximes incompatibles avec le salut.

Par exemple, en matière de dépense et de profusio n, rien n'est blâmable et excessif selon monde, que ce qui peut aboutir à déranger la fortune et altérer les affaires; cependant quoi de plus opposé aux règles de la modération chrétienne? C'est un usage reçu, que l'ordre de la naissance ou les intérêts de la fortune , décident toujours de nos destinées , et règlent le choix du siècle ou de l'Eglise ; l'usage veut que les jeune personnes du sexe soient instruites de bonne heure de tous les arts propres à réussir et à plaire : étes-vous né avec un nom, il faut parvenir à force d'intrigues , de bassesses et de dépenses , et faire votre idole de la fortune ; êtesvous jeune, c'est la saison des plaisirs, etc. Voilà la doctrine du monde. Or qui vous autorise à des maximes si peu chrétiennes? est-ce l'Évangile de Jésus-Christ ? est-ce la doctrine des saints ? sont-ce les lois de l'Église ? point du tout, c'est l'usage : voilà tout ce que vous avez à nous opposer ; comme si l'usage pouvoit prescrire contre les régies que Jésus-Christ nous a laissées , et auxquelles ni les temps ni les siècles ne sauroient jamais rien changer : mais vous ne pensez pas que ce que vous appelez aujourd'hui usage étoient des singularités monstrueuses, avant que les mœurs des chrétiens eussent dégénéré ; que nous serons jugés sur l'Evangile, et non sur les opinions des hommes.

Vous répondrez à cela que vous ne faites que ce que font tous les autres : et moi je vous réponds que c'est justement pour cela que vous vous damnez ; la voie qui conduit à la mort, c'est celle où marche le grand nombre. Ne vous conformez pas à ce siècle corrompu , vous dit 1 Écriture; or le siècle corrompu n'est pas le petit nom bre de Justes que vous n'imitez pas, c'est la multitude que vous suivez. Vous ne faites que ce que font les autres , vous aurez donc le même sort qu'eux; c'est parceque presque tous les hommes suivent les usages du monde, qu'il y en a si peu qui se sauvent. Au lieu donc de se rassurer sur ce qu'on ne fait que ce que font les autres, il faudroit au contraire se dire à soi-même : Il y a dans 1 Eglise deux voies , l'une large où passe presque tout le monde , et qui aboutit à la mort ; 1 autre étroite, où très peu de gens entrent , et qui conduit à la vie : de quel côté suis je ? suis-je avec le grand nombre, je ne suis donc pas dans la bonne voie. Voyez si Lolh se conformoit aux voies de Sodome , si Abraham vivoit comme ceux de son siècle, si Esther dans la cour d'Assuérus se conduisoit comme les autres femmes de ce prince ; enfin voyez si, dans tous les siècles, les saints ont ressemblé au reste des hommes.

Vous prétendez que ce sont là des singularités et des exceptions plutôt que des règles que tout le monde soit obligé de suivre : mais avons-nous donc un autre Evangile à suivre, d'autres devoirs à remplir, et d'autres promesses à espérer, que les saints? S'il est vrai qu'il y ait une voie plus commode pour arriver au ciel que celle que les saints ont prise, ils ne nous ont donc laissé que des exemples dangereux et inutiles; mais pouvons-nous le penser raisonnablement? Ne nous rassurons donc pas sur la multitude qui fait ce que nous faisons ; tout ce que nous en devons conclure , c'est que les complices de nos transgressions seront les compagnons de no» tre infortuue.

IIIe PARTIE. La troisième cause du petit nombre acs élus , c'est que les maxime* ef

les obligation.! les plus universellement ignorées ou rejetées sont les plus indispensables au salut.

1° Vous avez renoncé au monde dans votre baptême; et le monde auquel voua avez renoncé, c'est une société de pécheurs dont les désirs, les craintes, les espérances, les soins , les projets , les joies, les chagrins ne roulent plus que sur les biens et sur les maux de cette vie : voilà le monde que vous devez éviter, haïr, combattre par vos exemples, être ravi qu'il vous haïsse à son tour, qu'il contredise vos mœurs par les siennes. Or est-ce là votre situation par rapport au monde ? où sont ceux qui renoncent de bonne foi auxplaisirs, aux usages, aux maximes, aux espérances dumonde? tous l'ont promis ; qui le tient ?

2Q Vous avez renoncé à la chair dans votre baptême, c'est-à-dire yous vous êtes engagea la châtier, à la dompter, à la crucifier; ce n'est pas ici une perfection, c'est un vœu, c'est le premier do tous vos devoirs : or où sont les chrétiens qui là-dessus soient plus fidèles que vous 9

3° Vous avez dit anathème à Satan et à ses œuvres ; et quelles sont ses œuvres P celles qui composent presque le fil et comme toute la suite de votre vie ; les pompes , les jeux, les plaisirs, les spectacles, le mensonge, l'orgueil, les jalousies et les contentions : donc tout chrétien doit s'abstenir de toutes ces choses ; et il viole les vœux de son baptême, lorsqu'il y participe : ce sont là vos obligations les plus essentielles, et vous n'êtes point chrétien si vous ne les observez pas ; cependant qui les observe, qui les connoît seulement , qui s'avise de venir s'accuser au tribunal d'y avoir été infidèle ?

Si cela est ainsi, direz-vous, qui pourra donc se sauver ? peu de gens , mon cher Auditeur ; ce ne sera pas vous , du moins si vous ne changez ; ce ne seront pas ceux qui vous ressemblent ; ce ne sera pas la multitude. Qui pourra se sauver ? ce seront ceux qui vivent au milieu du monde, mais qui ne vivent pas comme le monde ; ce seront ceux qui ne se font pas une loi des usages insensés du monde , mais qui corrigent les usages par la loi de Dieu ; ce sera vous-même qui vous sauverez , si vous voulez suivre ces exemples : voilà les gens qui se sauveront. Or ces gens-là ne forment pas assurément le plus grand nombre. Mais que conclure de ces vérités , qu'il faut désespérer de son salut ? A Dieu ne plaise! le fruit de ce discours, doit être de nous détromper de cette erreur si universelle : qu'on peut faire ce que tous les autres font, et que l'usage est une voie sûre ; de nous convaincre que pour se sauver, il faut se distinguer des autres, être singulier, Yivre à part au milieu du monde, et ne pas ressembler à la foule.

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