‹ Œuvres de MassillonChapitre 82 sur 88 · PREMIER SERMON. SDR LE JEUNE · texte numérisé non relu

PREMIER SERMON. SDR LE JEUNE

Proposition. Il importe d'examiner les excuses dont on se sert pour se dispenser de la loi du jeûne, et les abus où Ton tombe en l'observant. Ainsi :

DIVISION. /. L'obligation du jeûne contre ceux qui en violent la loi. II. L'étendue de cette loit contre ceux qui en adoucissent l'observance.

Ire Partie. L'obligation du jeune. Il est inutile de prouver cette obligation aux fidèles qui ne la contestent pas, qui savent que la religion est née dans le sein du jeûne et de l'abstinence; et que c'étoit même à l'abattement de leurs visages, que les tyrans reconnoissoient les premiers chrétiens. Or, l'obligation du jeûne supposée, il n'est que l'impossibilité qui puisse en justifier l'inobservance : car l'Église, en établissant cette loi , n'a p*s prétendu faire une loi de mort. Examinons donc les excuses de ceux qui se dispensent du jeûne. Premièrement , sont-elles légitimes ? Secondement, en les supposant légitimes, n'est-on pas également violateur du précepte, par la manière dont on use de l'indulgence de l'Église?

Premièrement, vos excuses sont-elles légitimes? Vous êtes né , dites-vous, avec un tempérament foible , incapable de soutenir la rigueur de la loi du jeûne, qui demande des soins et des précautions infinies. Mais, premièrement, ne sont-ce pas ces soins et ces précautions elles-mêmes qui ont affaibli votre tempérament ? Cette faiblesse de tempérament n'est-elle pas une suite de la vie moile et voluptueuse que vous avez toujours menée ? Mais cette mollesse qui vous rend la pénitence plus nécessaire, puisqu'elle est elle-même un crime que vous devez expier, pourroit-elle devenir un titre légitime qui vous en dispense ? Secondement , ces soins et ces précautions que vous croyez nécessaires à votre santé , ne sont-ce pas les façons du rang et de la naissance, plutôt que des besoins réels et effectifs ? Or Dieu ne mesure pas vos infirmités et vos besoins sur vos titres, mais sur la loi. David, Esther et tant d'autres , quels exemples d'austérité n'ont-ils pas laissés à tous les siècles , malgré leur rang ! Si l'Église avoit des distinctions à faire et des privilèges à accorder, ce devroit être sans doute en faveur de ceux qui peuvent à peine, par leur travail, se garantir de la faim et de l'indigence, et qui , presque toujours, ont moins de crimes à expier, et non en faveur des riches et des grands , qui n'ont rien de plus triste à essuyer dans leur état, que le dégoût et la satiété inséparables d'une félicité sensuelle, et qui d'ordinaire ont plus besoin de pénitence, pareequ'ils sont plus coupables : cependant le citoyen obscur et le vil artisan respectent la loi de l'Église, et ce sont les riches et les grands qui s'en dispensent. Vous objectez la foiblesse de votre tempérament : mais cette foiblesse ne vous a jamais privé d'un seul plaisir ; vous soutenez les veilles , l'application et !e sérieux du jeu , le dérangement des repas ; vous dévorez les fatigues du service, lorsque la gloire, l'intérêt ou le plaisir s'en mêlent ; ce n'est donc que pour Dieu seul , que vous refusez de souffrir : servir le monde ne vous coûte rien , pareeque vous êtes mondain ; soyez donc chrétien , et vous ne trouverez rien qui passe vos forces dans le service de Jésus-Christ. Voyez cette ame fidèle que Dieu a retirée de ses égarements : lorsqu'elle vivoit comme vous , elle repardoit pareillement la loi du jeûne comme une loi meurtrière ; maintenant elle ajoute même aux rigueurs de la loi : ce n'est pas son tempérament qui a changé, c'ert son cœur.

Mais enfin, quand l'abstinence affoibliroit votre corps , l'intention de l'Église est que vous souffriez. Car n'est-il pas juste qu'un corps de péché, comme le vôtre , soit puni; que des membres qui ont servi à l'iniquité, servent à la justice ; que l'ennemi que vous portez en vous-même, soit aflbibli? Ainsi la fin que 1 Église se propose dans son précepte, ne sauroit devenir une raison qui vous en dispense.

Mais, dites-vous, vous êtes dispensé de la loi du jeûne, par l'autorité des supérieurs

légitimes. Mais votre conscience ne vous répond-elle pas que toute dispense obtenue contre les intentions et l'esprit de l'Église, est une dispense vaine-, que par conséquent, si vous n'êtes pas dans le cas de la dispense, vous ajoutez au crime de la transgression, le blâme de la mauvaise foi et de la surprise ?

Secondement, mais supposons vos excuses légitimes ; n'êtes-vous pas également violateur du précepte , par la manière dont vous usez de l'indulgence de l'Église? Premièrement, gémissez-vous en secret de la foiblesse de votre chair, et de l'impossibilité où elle vous met de satisfaire aux lois de l'Église? Êtes-vous honteux devant Dieu d'une distinction si peu. convenable à votre vie passée ? la regardez-vous comme une espèce d'anathéme et de retranchement du corps des fidèles ? hélas t vous êtes ravi d'avoir des raisons qui vous exemptent de la voie commune. Secondement, remplacez- vous par d'autres œuvres le jeûne que vous ne sauriez observer? Priez-vous plus que dans un autre temps ? étes-vous plus cbaritable envers les pauvres ? vous abstenez -vous de certains plaisirs , légitimes peut-être en une autre saison ? car il faut user de compensation ; et pour être dispensé de la loi du jeûne, vous ne l'êtes pas de la pénitence. Or c'est précisément ce que vous ne faites pas; pareeque vous ne pouvez pas faire tout ce que vous devez, vous vous croyez dispensé de faire du moins ce que vous pouvez. Troisièmement enfin , dans l'usage des viandes défendues, n'avez-vous égard qu'à la seule nécessité? et vos repas sont-ils marqués par quelque endroit du sceau de la mortification ? car enfin l Église prétend soulager votre foiblesse, non autoriser votre sensualité.

IIe PARTIE. Etendue de la ïci du jeûne, contre les abus où tombent ceux mêmes qui Yobservent.

Pour discerner les abus qui peuvent se glisser dans l'observance du jeûne , il n'y a qu'à établir quelle est la fin de son institution. Premièrement, d'affoiblir nos passions en mortifiant la chair, expier nos chutes passées, et en prévenir de nouvelles. Secondement, de purifier l'ame, en mortifiant le corps, la détacher des sens, réveiller sa foi , et l'élever au goût des biens éternels.

Or, 1°, le jeûne , tel qu'un abus public l'a établi dans le monde, ne mortifie ni le corps ni les passions de la chair. Car, par où les mortifieroit-il ? Est-ce par la longueur de l'abstinence ? cela pouvoit convenir aux jeûnes des premiers fidèles, qui ne le rompoient qu'après le soleil couché ; après s'être disposés à l'heure du repas par mille exercices saints et laborieux : pour nous, ce n'est plus là qu'il faut chercher le mérite de nos jeûnes ; l'heure du repas avancée, nous épargne cette rigueur. D'ailleurs que n'imaginons-nous pas pour arriver à cette heure du repas, sans nous être aperçus de la longueur et de la rigueur du jeûne ? Nous prolongeons le temps du sommeil , au lieu qu'il faudroit prévenir l'aurore pour unir nos prières à celles de l'Église; on se permet l'usage de mille boissons que. la coutume autorise , presque contre l'esprit de la loi ; en un mot , après que l'Eglise a poussé la condescendance iusqu'à ses dernières bornes, nous ne pensons sans cesse qu'à inventer de noureaux adoucissements, qui ne sauroient prescrire contre la loi.

2° Mortifie-t-on les passions par la simplicité des viandes dont on use ? Hélas ! il y entre plus de soins et d'artifices ; et on supplée par mille raffinements à la simplicité des mets dont il faut user : d'ailleurs, dans le seul repas que l'Église permet, on ne s'y prescrit point d'autres bornes que celles d'une avide sensualité. Ainsi , l'abstinence du soir fait aujourd'hui teut le mérite de nos jeûnes ; et ce qui n'étoit d'abord qu'un relâchement de discipline , en est devenu la seule austérité : les temps sont bien changés. Un seul repas pris le soir avec actions de grâces, terminoit autrefois le jeûne de toute la journée : et quel repas ! des herbes, des légumes, un repas de larmes et de pénitence. Le refroidissement de la charité obligea l'Église, il y a quelques siècles, de se relâcher en ce point de la rigueur de sa discipline : mais au lieu que ce sont là de ces grâces honteuses, dont il ne faudroit user qu'en gémissant , à quels excès n'a-t-on pas poussé cet adoucissement obtenu de l'Église ! on oublie que c'est une grâce accordée à la pure nécessité ; que par conséquent les précautions ne sauroient y être trop rigoureuses. Voilà nos jeûnes j voilà les restes méconnoissablcs de ces jeûnes si fameux autrefois parmi les chrétiens , de ces austérités , si excessives alors , qu'elles faisoient passer les fidèles

pour des insensés. Et comment s'y dispose-t-on , par des eicés et des réjouissance* profanes!

Souvenons-nous donc que l'intention de l'Égliseï est que la pénitence de ce saint temps soit comme une expiation des plaisirs et des fautes de toute l'année. Souvenons-nous encore que , puisque nous allons satisfaire à la justice divine durant cette sainte carrière , pour nos infidélités passées , nous ne devons pas en ajouter de nouvelles ; apaiser notre Juge , et l'irriter en même temps. Souvenons-nous que , puisque nous allons satisfaire à la justice de Dieu , non-seulement les crimes nous sont interdits, mais encore les plaisirs qui dans un autre temps seroient peut-être innocents. Souvenons-nous enfin , que l'Église durant ces jours de pénitence , prétend nous préparer à la grâce de la résurrection : commençons donc de bonne heure à déraciner nos inclinations vicieuses ; et mettons-nous en état de pouvoir alléguer aux ministres du Seigneur le passé , comme le garant de nos promesses sur l'avenir.

SECOND SERMON. MOTIFS DE CONVERsioN.

Proposition. Revenez de vos iniquités passées ; convertissez-vous au Seigneur.

I«* Motif. Plus de facilités du côté de vos passions, lesquelles, affoiblieset rebutées parles excès et les dégoûts inséparables du crime, vous ont fait sentir mille fois qu'il n'y a de bonheur véritable à espérer pour vous ici-bas, que dans la justice et dans rinnocence.

La situation où vous êtes devant Dieu, après tant de crimes, et la triste destinée de votre ame, devroient être un motif suffisant pour vous déterminer à un changement et à une nouvelle vie. Comment avez-vous vécu jusqu'ici ? vous avez abusé de tout, de votre raison, de votre corps, de votre cœur, de votre jeunesse, de vos talents, de vos biens, de vos places, de vos afflictions, des mystères, des solennités, des instructions, et de tous les autres secours que la religion vous a offerts. Quel vide, quels abîmes, quelles horreurs dans une telle Yie ! et que n'avez-vous point à craindre !

Mais de plus, la fin de votre vie qui approche, le peu de goût que vous trouvez désormais à la plupart des plaisirs, la perte de vos amis , de vos proches ; tout cela doit vous faire sentir encore plus vivement le frivole de tout ce qui se passe, et le malheur d'une vie licencieuse et déréglée .Vous avez essayé de tout, et tout vous a lassé : Dieu vous rappelle à lui par les dégoûts qu'il répand sur le crime, par le vide que vous trouvez dans le monde et dans les plaisirs : quel prétexte auriez-vous donc de différer encore votre conversion ? Croyez-vous qu'un seul sentiment de frayeur au lit de la mort expiera tous les crimes de votre vie? vous êtes trop heureux que le Seigneur, toujours bon et miséricordieux, veuille bien accepter les restes languissants de vos passions, et le rebut du monde.

IIe Motif. Moins d'obstacles du côté de la pénitence, facilitée par la loi de mortification que l'Eglise impose à tous /es fidèles.

Vousêfesobligé de jeûner pendant cette sainte quarantaine ; maisàquoi vous serYiroit-il de le faire , si vous ne vous convertissiez pas au Seigneur? Jeûner sans vous convertir, c'est porterie joug delà loi avec les Justes, et n'en partager pas avec eux les grâces et les consolations. Ce n'est pas que vous deviez ajouter au crime de votre impénitence celui de la transgression de la loi du jeûne, sous prétexte que l'observance de la lettre ne sert de rien au pécheur obstiné dans le crime. Ainsi agit l'impie ; pour vous, à qui Dieu a peut-être marqué ce temps de pénitence, comme le moment de votre salut, entrez avec vos frères dans cette sainte carrière de pénitence; offrez à Dieu ce léger sacrifice, pour obtenir celui de vos passions : commencez par la lettre , afin que l'esprit de vie yous soit donné : c'est toujours un commencement de salut, que d'accomplir le précepte.

Mais combien de vains prétextes allèaue-t-on pour s'en dispenser! Des infir-

mités chimériques , une santé foible et usée , quelque légère incommodité déjà éprouvée dans la pratique de l'abstinence ; on n'oseroit alléguer de tels prétextes , et ils ne retiennent personne , dés qu'il est question de satisfaire les passions. On dit que ce n'est pas un point fort essentiel que l'abstinence du Carême , et qu'il est assez indifférent d'user d'une viande plutôt que d'une autre : c'est-à-dire que, pour calmer ses remords , on cherche à avilir dans son esprit la majesté des préceptes divins ; comme si Dieu nétoit pas également grand , soit qu'il défende à Caïn de répandre le sang innocent, soit qu'il ordonne au premier homme de ne pas toucher au fruit défendu.

IIIe MOTIF. Les grâces plus abondantes du côté de Dieu , et plus vives par l'exemple et les mérites de Jésus-Christ , dont on va vous rappeler le souvenir et Us mj s ter es.

Ce grand spectacle d'un Dieu qui verse son sang et qui meurt pour nous , doit nous engager à entrer dans la voie de la pénitence. La croix est le seul héritage que Jésus-Christ ait laissé à son Église : elle fait proprement le grand caractère des chrétiens ; ce n'est que par la croix qu'ils sont distingués des païens : il faut donc qu'ils participent à la croix de Jésus-Christ , s'ils veulent partager avec lui sa gloire et son immortalité. Le monde , il est vrai , et nos passions nous fournissent des croix et des afflictions ; mais ce sont là les châtiments de notre cupidité, et non pas les remèdes de nos crimes : nous portons la croix du monde , et c'est la croix de Jésus-Christ qu'il faut porter ; afin que si nous ne pouvons éviter les croix, nous fassions du moins qu'elles nous soient utiles. Hélas! la croix de Jésus-Christ est moins amère et moins pesante que celle du monde : il adoucit le joug qu'on porte pour lui , et le joug du monde est un joug de fer qui meurtrit et qui accable. Profitons donc des grâces qui vont couler en ce saint temps de la croix de Jésus- Christ.

IVe MOTIF. Plus de secours du côté de l'Eglise , dont les larmes et les prières, plus longues et plus ferventes en ce saint temps , sollicitent la miséricorde divine en faveur des pécheurs.

L'Eglise , celte chaste épouse , ne s'occupe en ce saint temps que de la conversion de ses enfants : ses soupirs , ses longues prières, tout le corps des Justes qui prie, et qui est toujours exaucé ; les jeûnes , les macérations , les austérités que les vrais fidèles pratiquent en ces jours de salut , et qu'ils offrent au Seigneur , comme un sacrifice d'expiation, pour le réconcilier avec son peuple : tout cela doit ouvrir les trésors du ciel sur les iniquités de la terre. Si donc Judith toute seule réconcilia le Seigneur avec son peuple , que ne devons-nous pas attendre de tant d'ames fidèles , qui en tout lieu prient pour vous en ce saint temps , et offrent au Seigneur leurs macérations pour obtenir le pardon de vos crimes l Ajoutez à cela les instructions que l'Eglise va vous donner, si capables d'exciter dans vos cœurs des sentiments de componction , si vous ne les fermez pas à la voix de Dieu. Ne résistons donc pas à Dieu , qui nous ouvre en ce temps de propitiation tant de moyens de salut.

Ve MOTIF. Plus de raisons tirées des calamités publiques , qui , nous faisant sentir la main de Dieu appesantie sur nous, nous avertissent en même temps de l'apaiser, en finissant nos crimes, qui nous ont attiré sa colère.

D'où vient que ce royaume, autrefois si florissant, est maintenant plongé dans une tristesse amère et profonde? d'où viennent toutes nos pertes et tous nos malheurs ? La colère de Dieu éclate sur nos crimes : il a regardé du haut de son sanctuaire , et il a vu toutes sortes de crimes et d'abominations au milieu de nous ; et alors il a versé sur nous la coupe de sa fureur et de sa colère. Mais , quel usage faisons-nous de ces fléaux publics ! nous n'opposons à la colère de Dieu que des plaintes inutiles, des inquiétudes, des murmures. Insensés que nous sommes ! nous nous en prenons aux hommes , comme s'ils étoient les auteurs de nos calamités. Remontons plus haut ; les coups qui nous frappent , partent du ciel , qui punit nos crimes. Finissons nos désordres , et nos malheurs finiront bientôt.

DIVISION» /. ha religion, est raisonnable. II. Elle est glorieuse. III. Elle est nécessaire,

Ire Partie. La religion est raisonnable. C'est la foi et non pas la raison , qui fait les chrétiens ; et la première démarche qu'on exige d'un disciple de Jésus-Christp c'est de croire ce qu'il ne peut comprendre : cependant je dis que c'est la raison ellemême qui nous conduit a cette soumission , et que le fidèle qui croit , fait un usage plus sensé de sa raison , que l'infidèle qui refuse de croire.

1° Le fidèle croit sur l'autorité la plus grande, la plus respectable, la mieux établie qui soit sur la terre.

L'ancienneté, en matière de religion , est un caractère que la raison respecte. En effet, s'il y a une véritable religion dans le monde, elle doit être la plus ancienne de toutes; puisque ce doit être le premier et le plus essentiel devoir de l'homme envers le Dieu qui veut en être honoré. Or la religion des chrétiens est la plus ancienne religion qui soit au monde. Les premiers hommes adorèrent le même Dieu que nous adorons : l'histoire de la naissance de cette religion , est l'histoire de la naissance du monde même : les livres divins qui l'ont conservée jusqu'à nous renferment les premiers monuments de l'origine des choses. D'ailleurs la religion chrétienne présente une suite de faits, raisonnable^, naturelle, d accord avec elle-même; la bonne foi de l'auteur qui les a écrits paroît dans la naïveté de son histoire : les autres religions ne nous offreii t que des récits fabuleux de leur origine, récits qui tombent d'eux-mêmes

La religion chrétienne a encore pour elle la perpétuité, ce qui lui donne un nou- ?eau degré d'autorité. Les autres religions ont duré un certain nombre d'années , et tombé ensuite avec la puissance de leurs sectateurs ; la religion de nos pères se maintient dés le commencement, survit à toutes les sectes, et passe toujours des pères aux enfants. Est-ce un bras de chair qui l'a conservée? Mais le peuple fidèle a presque toujours été foible, opprimé, persécuté.. C'est donc Dieu et non l'homme, c'est le bras du Tout-Puissant , qui a conservé son ouvrage : car il n'y a que l'ouvrage de Dieu qui demeure éternellement.

A son ancienneté, à sa perpétuité ajoutez son uniformité : les occasions, les différences des siècles , la nécessité des temps, ont introduit mille changements à toutes les lois humaines ; la foi seule n'a jamais changé.

2° Les vérités qu'on veut persuader au fidèle, sont les seules conformes aux principes de l'équité, de l'honnêteté, de la société, de la conscience.

Nulle autre religion que la religion chrétienne ne donne des idées si sublimes de la puissance de Dieu , de son immensité, de sa sagesse , de sa bonté , de sa justice • en cela elle est au-dessus de l'idolâtrie , qui inspiroit à l'homme des sentiments insensés de la divinité. La philosophie ou dégradoit l'homme jusqu'au rang des bêtes. ou, le remplissant d'orgueil , l'élevoit follement jusqu'à Dieu : la religion chrétienne remédie à ces deux inconvénients, en découvrant à l'homme l'excellence de sa nature , en lui faisant sentir sa misère.

La cupidité rendoit l'homme injuste envers les autres hommes ; quelle autre religion, que celle des chrétiens, a jamais mieux réglé les devoirs mutuels des uns envers les autres ?

3° Les motifs qui persuadent le fidèle, sont les plus décisifs , les plus triomphants , les plus propres à soumettre les esprits les moins crédules.

En effet, la religion chrétienne propose des mystères qui nous passent : mais ces mystères ont été prédits plusieurs siècles avant leur accomplissement , et prédits avec toutes les circonstances des temps , des lieux, et des moindres événements. Ces mystères sont fondés sur des faits miraculeux /éclatants, publics; convenus alors même par ceux qui avoient intérêt de les nier, répétés mille fois en différents endroits: et ces faits nous ont été transmis par des hommes qui n'ont pu être ni trompés ni trompeurs : la foi de ces mystères a trouvé tout l'univers du>'ile. O Dieu ! qui ne

sentirait ici votre doigt ? qui ne reconnoîtroit à ces traits le caractère de votre ouvrage?

IIe Partie. La religion est glorieuse. i°, du côté des promesses qu'elle renferme pour l'avenir. Quelles sont ces promesses ? l'adoption de Dieu , une société immortelle avec lui , la rédemption parfaite de nos corps , l'éternelle félicité de nos âmes , la délivrance des passions. Il ne sauroit être honteux de croire des vérités qui font tant d'honneur à 1 immortalité de notre nature: au contraire, l'incrédule se fait-il honneur, en se croyant de la môme nature que les bétes, et en attendant la même fin ?

2° La religion est glorieuse du côté de la situation où elle met le fidèle pour le présent. Représentez-vous un Juste qui vit de la foi; en lui se trouvent toutes les vertus, sans le mélange d'aucun vice. La philosophie ne détruisoit les vices que par le vice ; et en détruisant les autres passions, elle en élevoit une plus dangereuse sur leurs ruines, je veux dire l'orgueil et l'amour de la vaine gloire : la foi élève le Juste au-dessus de sa vertu même ; il n'entre dans sa vertu que l'amour du devoir. Or, je vous demande, si l'homme est plus glorieux et plus respectable, lorsqu'il est esclave de tous les vices , lorsqu'il ne distingue pas les crimes les plus affreux des vertus les plus pures; en un mot, lorsqu'il n'a d'autre maître que ses désirs, d'autre frein que la crainte de l'autorité, d'autre Dieu que lui-même !

3° Enfin , la religion est glorieuse du côté des grands modèles qu'elle nous propose à imiter. Rappelez tous les grands hommes qu'elle a fournis dans tous les siècles ; princes , conquérants , pasteurs , philosophes , savants. La philosophie préchoit une sagesse pompeuse ; mais son sage ne se trouvoit point : au lieu que la religion a une tradition non interrompue de héros chrétiens, depuis le sang d'Abcl jusqu'à nous. Or mettez d'un côté tous les grands hommes que la religion a donnés au monde dans tous les siècles , et de l'autre côté ce petit nombre d'esprits noirs et désespérés que l'incrédulité a produits: vous parolt-il plus glorieux de vous ranger dans ce dernier parti ?

IIIe PARTIE. La religion est nécessaire à l'homme. \° , pareeque sa raison est

foible : or la foi toute seule est le secours qui l'aide et qui l'éclairé. Nous ne connoissons ni notre corps , ni notre ame ; les créatures qui nous environnent sont autant d'énigmes pour nous. Si nous ne connoissons pas les objets que nous avons sous l'œil , comment voulons-nous voir clair dans les profondeurs éternelles de la foi ? L'univers que Dieu a livré à notre curiosité et à nos disputes , est un abîme où nous nous perdons ; et nous voulons que les mystères de la foi , qu'il n'a exposés qu'à notre docilité et à notre respect , n'aient rien qui échappe à nos foiblcs lumières? Ce secret de Dieu doit nous rendre plus respectueux et plus attentifs , mais non pas plus incrédules.

2e* La religion est nécessaire à l'homme, pareeque sa raison est corrompue, et la foi seule est le remède qui la guérit. Il étoit naturel à lhomme de connoître Dieu, qui est sa fin et son principe, et d'adorer toutes ses divines perfections; cependant, jusqu'où lhomme avoit-il dégradé son Créateur? il n'y avoit rien de si vil dans les créatures, dont son impiété no se fît des dieux. Passez à la morale : tous les principes de l'équité naturelle étoient effacés dans le cœur de lhomme. C'est la foi toute seule qui a appris aux hommes à connoître Dieu et à l'adorer, et qui a retracé dans son cœur les traits effacés de cette loi que la nature y avoit gravée.

U° La religion est nécessaire à 1 homme, pareeque sa raison est changeante, et que la foi seule est la règle qui la retient et qui la fixe. Voyez combien autrefois , parmi les païens, de vaines disputes , de questions sans fin, d'opinions différentes sur la nature de Dieu , sur limmortalité et la nature de l'ame, sur le souverain bien de l'homme : parmi les chrétiens mêmes voyez cette variété infinie de sectes qui dans tous les temps ont rompu l'unité , pour suivre des doctrines étrangères. La foi fixe toutes ces variations, parcequ'ellc est toujours la même dans tous les siècles , toujours indépendante des lieux , des ternus , des nations et des intérêts.

DIVISION. /. Injustice de nos haines. H. Fausseté de nos réconciliations.

Ire Partie. Injustice de nos haines. Les trois principes les plus communs des amitiés humaines sont le goût , la cupidité , la vanité. La religion et la charité n'unissent presque personne ; ainsi , nous haïssons les hommes.

1° Dès qu'ils choquent notre goût: or cette haine est injuste; parceque cet homme , pour n'être pas de votre goût , n'en est pas moins votre frère , enfant de Dieu , membre de Jésus-Christ , etc., son humeur n'efface aucun de ces augustes traits. Si nous n'étions obligés que d'aimer ceux pour qui nous sentons du goût et de l'inclination , il eût été inutile que Jésus-Christ nous fît le précepte d'aimer nos frères ; le cœur là-dessus n'en a pas besoin. D'ailleurs , un chrétien ne doit pas se conduire par goût et par humeur; mais par des principes de raison, de foi, de religion et de grâce. C'est une faiblesse, même selon le monde , de ne régler nos haines et nos amours que sur la bizarrerie de nos goûts : l'Evangile qui veut que nous sacrifiions à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses régies , non-seulement nos caprices, mais nos penchants les plus légitimes, seroit-il là-dessus plus indulgent? Déplus, vous-même êtes-vous du goût de tout le monde? Cependant n'exigez vous pas qu'on excuse ce qu'il peut y avoir de choquant dans vos manières, sur la bonté de votre cœur? Bien plus , la cause de cette aversion, que vous sentez pour votre frère, n'est-elle pas plus en vous , j'entends dans votre orgueil, dans l'incompatibilité de votre caractère , que clans le sien propre ? n'est-ce pas son crédit, ses talents , sa fortune , qui ont fait jusqu'ici auprès de vous tout son crime ? Enfin , l'Evangile n'exige pas que vous ayez du goût pour votre frère ; il exige que vous l'aimiez , c'est-à-dire que vous le souffriez, que vous l'excusiez, que vous cachiez ses dérauts, que vous le serviez ; en un mot , que vous fassiez pour lui ce que vous voudriez qu'on fît pour vous : car la charité n'est pas un goût aveugle et bizarre ; c'est un devoir juste, éclairé, raisonnable.

2° Nous haïssons les hommes , lorsque nous les trouvons contraires à nos intérêts, et qu'ils cherchent à nous nuire: or je dis que la haine que nous avons contre ces personnes, est injuste. Et d'abord, en haïssant votre frère, vous ajoutez à tous les maux qu'il vous a faits , le plus grand de tous , qui est celui de le haïr : tous les maux qu il vous a faits n'ont abouti qu'à vous ravir des biens frivoles et passagers ; la haine que vous avez pour lui perd votre ame , et vous prive pour toujours du droit que vous avez à un royaume immortel. De plus , que vous revient-il de votre animosité contre votre frère? vous restitue-t-elle les avantages qu'il vous a ravis ? Si vous cherchez à vous consoler en le haïssant, c'est une manière barbare de se consoler. Outre cela , si vous étiez vraiment chrétien , si vous aviez de la foi ; loin de haïr ceux dont Dieu s'est servi pour renverser vos espérances et vos projets de fortune , vous les regarderiez comme les instruments des miséricordes de Dieu sur votre ame, qui s'est servi de leur mauvaise volonté pour vous sauver, en mettant des obstacles à vos passions déréglées , et vous demanderiez à Dieu qu'il leur inspire un repentir sincère, et qu'il ne permette pas que ceux qui ont tant contribué à votre salut périssent eux-mêmes.

3° Nous haïssons les hommes, lorsqu'ils blessent notre vanité en nous décriant par des médisances et des calomnies : or cette haine est injuste. Car d'abord il est injuste d'exiger qu'on nous approuve en tout , et que les autres ne voient pas des défauts et des faiblesses que nous-mêmes sentons au dedans de nous. Outre cela , nous devons nous défier des rapports qu'on nous a faits de notre frère : car l'expérience ne nous apprend que trop qu'on grossit souvent des bagatelles , et qu'on envenime les discours les plus innocents .- mais je veux que les faits dont vous vous plaignez ne soient pas douteux ; votre frère n'a-t-il pas de son côté les mêmes reproches à vous faire ? Ses défauts vous ont-ils toujours trouvé fort indulgent et fort charitable ? Votre sensibilité n'est donc pas bien fondée ? Supposons même que vous

n'avez rien à vous reprocher du côté de la modération envers votre frère : que faitesvous en le haïssant ? vous n'effacez par les impressions sinistres que ses discours ont pu laisser dans l'esprit des autres ; et vous faites à votre cœur une nouvelle plaie. Mais voici enfin une raison plus forte que toutes les autres : l'amour-propre suffiroit pour aimer ceux qui nous aiment et qui nous louent ; mais la religion va plus loin : elle veut que nous aimions ceux qui nous haïssent , qui nous déchirent ; elle met à ce prix les miséricordes de Dieu sur nous , nous déclarant qu'il n'y a point de pardon à espérer pour nous , si nous ne l'accordons à nos frères. Vous convenez , direzvous , des maximes de la religion là-dessus ; mais il faut avoir égard aux lois de 1 honneur, qui veulent qu'un homme soit déshonoré , s'il pardonne des discours et des procédés d'une certaine nature. Mais, premièrement, le prince a noté d'une infamie éternelle ces vengeances auxquelles l'erreur publique avoit attaché une gloire déplorable. Secondement, une maxime abominable, que la barbarie des premières mœurs de nos ancêtres toute seule a consacrée , et a fait passer jusqu'à nous, ne doit pas l'emporter sur toutes les règles du christianisme , et sur les lois les plus inviolables de 1 État : on ne peut pas se déshonorer en obéissant à Dieu et à son prince.

IIe Partie. Fausseté de nos réconciliations. Nos réconciliations sont fausses, soit qu'on les considère dans leur principe, soit qu'on en examine les démarches et les suites.

1. Fausses dans leur principe. Une réconciliation sincère doit prendre sa source dans la charité. Or des motifs purement humains sont d'ordinaire la source de nos réconciliations : on se réconcilie pour céder aux instances de ses amis , pour éviter certain éclat désagréable, par complaisance pour quelqu'un, pour se faire une réputation de modération et de grandeur dame , etc. Or rien que d humain dans tous ces motifs-, et la preuve que la charité n'y entre pour rien, c'est que des pécheurs qui ne laissent paroître d'ailleurs aucun signe de piété se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs frères. Or seroit-il possible que ceux qui ne sauroient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne , parussent des héros dans l'accomplissement de celui-ci, le plus difficile de tous?

2. Fausses dans leurs démarches. 11 a fallu des ménagements infinis, et toute Vhabileté de vos amis , pour vous réconcilier avec votre frère : or tous ces ménagements auroient-ils été nécessaires, auroit-il fallu tant d'entremetteurs , si vous ne haïssiez plus votre frère , si vous l'aimiez sincèrement ? Vous avez exigé des conditions , vous n'avez voulu avancer que jusqu'à un certain point : la charité ne connoît rien de tout cela ; elle n'a qu'une règle , c'est d'oublier l'injure , et d'aimer son frère comme soi-même. Il y a, à la vérité, souvent des mesures de prudence à observer avant de se réconcilier publiquement : mais c'est la charité qui doit régler ces mesures , et non pas la vanité ; les réconciliations où il entre tant de précautions et de mystères rapprochent les personnes , mais ne rapprochent pas les affections. Jésus-Christ nous dit simplement: Allez vous réconcilier avec votre frère, il veut que la charité toute seule se mêle de nous réconcilier avec lui.

3. Aussi les suites de nos réconciliations sont-elles vaines. Vous dites que vous avez pardonné à votre frère , mais que votre parti est pris de ne pas le voir : donc vous ne lui avez pas pardonné, et vous ne l'aimez pas ; car on ne craint point de voir ce qu'on aime. Voudriez-vous que Dieu veus aimât, à condition qu'il ne vous verroit jamais ? La marque la moins équivoque de notre animosité contre quelqu'un, c'est de ne pouvoir souffrir sa présence.

Eh bien ! dites-vous , je le verrai; je ne manquerai point aux bienséances : mai3 je sais à quoi m'en tenir ; il ne doit pas beaucoup compter sur mon amitié. Vous vous trompez , si vous croyez que c'est là pardonner à votre frère et l'aimer : la charité que 1 Evangile vous ordonne est dans le cœur ; ce n'est pas une simple bienséance, un vain extérieur; c'est un amour effectif , pareeque les hommes ne sont pas unis ensemble par les liens extérieurs seulement , mais par les liens sacrés et intimes de la foi , de l'espérance , de la charité. Aussi consultez le public sur vos réconciliations : malgré toutes les apparences que vous gardez avec votre frère, c'est une opinion établie dans le monde, que vous ne l'aimez point ; ce qui montre que le public yous connoît mieux que vous ne vous connoissez vous-même.

DIVISION. /. Dispositions qui doivent conduire les fidèles dans le lieu saint, pour entendre lu parole de Dieu. II. Dans quel esprit on doit ensuite l'écouter.

Ir" PARTIE. Trois dispositions doivent vous conduire dans le lieu saint, pour en' tendre la parole de Dieu.

I" Disposition. C'est un désir qu'elle vous soit utile. Ainsi vous devez , avant de venir dans nos temples , vous adresser au Père des lumières , et lui demander qu'il vous donne ces oreilles du cœur, qui seules font entendre sa voix ; qu'il forme dans vos cœurs le goût des vérités qu'il met dans la bouche des ministres. Si les Israélites lurent obligés d'user de tant de préparations pour venir entendre la loi que l'ange leur donna de la part de Dieu ; combien ces préparations sont-elles plus nécessaires pour entendre une loi bien plus simple , qui est la loi de Jésus-Christ ! Cependant , vous venez entendre la parole de Dieu sans aucune préparation ; c'est la curiosité , un loisir inutile, la coutume , des vues peut-être plus criminelles qui vous amènent ici : nul motif de salut ne vous y conduit.

Ile Disposition. Une disposition de douleur et de confusion , fondée sur le peu de fruit que vous avez retiré jusqu'ici de tant de vérités entendues. Rappelez tant de mouvements de componction , tant de pieuses résolutions inspirées en ce lieu , toujours sans aucune suite; songez que les vérités qui n'ont fait sur vous qu'une impression passagère sont autant de témoins qui déposeront contre vous devant le tribunal de Jésus-Christ. Que de réflexions à faire là-dessus! quel sujet de crainte! Mais, hélas! ce sentiment de douleur sur le peu d'usage de tant d'instructions entendues n'est pas même connu : on peut en juger par l'extérieur avec lequel on vient entendre la parole sainte ; il n'est pas différent de celui qu'on porteroit dans une assemblée profane. Combien de pécheurs même , bien loin d'être affligés du peu d'usage qu'ils ont fait des vérités, se savent peut-être bon gré d'y être insensibles ! pires en cela que ceux qui, avec une vie d'ailleurs criminelle, conservent du moins toujours un reste de respect , une sorte de sensibilité pour la vérité.

///e Disposition. Un sentiment de reconnoissance sur ce moyen de salut que Dieu vous ménage , en vous conservant le dépôt de la vérité, et continuant au milieu de vous la succession des ministres légitimes seuls autorisés à vous l'annoncer. Le plus terrible châtiment dont Dieu frappoit autrefois les Juifs, c'étoit de leur ôter les prophètes véritables, et de permettre qu'il s'élevât parmi eux de faux docteurs : au contraire , malgré les iniquités des chrétiens , qui semblent montées à leur comble , il ne cesse de leur susciter des pasteurs qui leur annoncent une doctrine saine et irrépréhensible. Or venez -vous les écouter avec un cœur touché de reconnoissance ? Hélas ! vous n'apportez ici qu'un dégoût d'irréligion et de vanité ; vous êtes des spectateurs oisifs et curieux qui ne se proposent que d'entendre quelque chose de nouveau : aussi , si Dieu ne vous punit pas en retirant du milieu de vous ses prophètes , H vous en suscite qui vous plaisent, mais qui ne vous convertissent pas ; et c'est ainsi qu'il exerce en secret des jugements terribles et sévères.

IIe PARTIE. Dans quel esprit devez-vous écouter la parole sainte ?

1. Son autorité est divine. Ce n'est pas notre parole que nous vous annonçons , mais la narole de celui qui nous envoie : donc vous devez écouter cette divine parole, premièrement avec docilité; cependant combien de ces hommes sages à leurs propres yeux, qui viennent ici toujours en garde contre les vérités qu'on leur annonce , qui regardent notre ministère comme un art d'exagération et d'hyperbole, qui opposent tout bas à la vérité qu'ils entendent les maximes et les préjugés du monde qui la contredisent! Hélas 1 ils nous accusent d'exagérer; et Dieu nous jugera peut-être sur ce que nous aurons affoibli la vertu et la force de sa parole. Secondement, l'autorité de la parole étant divine , vous devez l'écouter avec un esprit de sincérité et d'application sur vous-même ; c'est-à-dire vous mesurer sur cette régie, vous juger

par cette loi : cependant nul ne prend ici pour soi la vérité qui l'attaque et qui le condamne; on n'y découvre que les défauts des autres.

2- La fin de la parole divine, c'est la conversion des cœurs , l'établissement de la vérité, la destruction de l'erreur et du péché, la sanctification du nom de Jésus- Christ; donc vous devez l'écouter, premièrement avec un respect religieux qui ne méprise pas la simplicité de nos discours. Ainsi, quelque éclairé que vous soyez d'ailleurs, vous ne devez pas vous faire de vos prétendues lumières un titre "pour négliger les instructions que l'Église donne aux fidèles ; l'onction de l'esprit vous apprendra toujours ici ce que vous ignorez peut-être encore : cependant, sous prétexte quon en sait assez, et que des lectures chrétiennes et un peu de réflexion dans la retraite sont plus utiles que nos discours , on se bannit de ces assemblées saintes. Secondement , vous devez l'écouter avec un esprit de foi .- c'est-à-dire avec un amour pour la parole sainte , indépendant des talents de 1 homme qui vous l'annonce : qui vous la fasse trouver belle, divine, digne de tous vos hommages dans une bouche même impolie et grossière : cependant on ne vient ici que pour s'ériger en juge et en censeur, que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent. L'esprit de curiosité ne doit pas non plus vous amener ici; car notre ministère n'est point un art vain et frivole, qui ne se propose que l'arrangement du discours et la gloire de l'éloquence : cependant, loin de venir chercher ici des remèdes à vos maux, vous venez chercher de vains ornements , qui amusent les malades sans les guérir ; vous venez y chercher l'harmonie et l'ornement dans les vérités sérieuses de la morale de Jésus-Christ, oubliant que nous sommes dans la chaire chrétienne , non pour vous plaire et vous amuser, mais pour vous instruire, pour vous reprendre et pour vous sanctifier.

SDR J.A VÉRITÉ d'on AVENIB.

DIVISION. /. La certitude d'un avenir. II. La nécessité d'un avenir. III. Le sentiment secret

d'un avenir.

Ire Partie. Certitude d'un avenir. Elle est justifiée par les plus pures lumières de la raison ; et c'est la vérité la plus consolante de la foi : au lieu que l'incertitude que l'incrédule y oppose , est ,

1° Suspecte dans le principe qui la produit. Car l'impie porta d'abord en naissant fes principes de religion naturelle connus à tous les hommes ; il crut un avenir, des récompenses pour la vertu, et des châtiments pour les crimes. Depuis quand a-t-il cessé de croire? A-t il examiné? a-t-il consulté? Point du tout, la croyance des vérités s'est afToiblie en lui à mesure que ses mœurs se sont déréglées : voilà la source de toute incrédulité, le dérèglement du cœur; on ne trouve point des hommes véritablement sages, chastes, tempérants, etc., qui n'attendent point d'avenir. Il est consolant pour les fidèles de voir qu'il faut renoncer à toutes les vertus avant que de renoncer à la foi.

2° Cette incertitude est insensée dans les raisons sur lesquelles elle s'appuie. Il faudroit des raisons bien décisives pour ne rien croire ; car ce seroit fureur et extravagance de hasarder un intérêt aussi sérieux que celui de son éternité sur des preuves légères et frivoles. Or quelles sont les grandes raisons qui ont déterminé l'incrédule à prendre le parti de ne rien croire ? il n'a que des discours vagues , des doutes usés, des suppositions chimériques : on ne sait, dit-il, ce qui se passe dans cet autre monde dont on nous parle ; personne n'en est jamais revenu : au lieu que le fidèle croit un avenir sur l'autorité de l'Ecriture, sur la déposition des Apôtres qui ont répandu leur sang pour rendre gloire à la vérité , sur l'accomplissement des prophéties , sur la tradition de tous les siècles ; lequel des deux fait un meilleur usage de sa raison? Bien plus, quand les vaines raisons de l'impie balanceroient les vérités solides et évidentes qui nous promettent l'immortalité, il devroit du moins désirer que le sentiment de la foi fût véritable. Ce sentiment fait honneur à l'homme; il lui apprend que son origine est céleste, et ses espérances éternelles : au

lieu que rien de plus triste , rien de plus humiliant pour l'homme , qu'une doctrine qui le confond absolument avec la bête. Outre cela , son propre intérêt devroit porter l'impie à croire un avenir: il ne risque rien en le croyant; sa crédulité, s'Use trompe , n'aura aucune suite fâcheuse; il vivra avec honneur, avec probité, avec innocence. Il aura perdu quelques plaisirs sensuels et rapides, qui l'auroient bientôt lassé par le dégoût qui les suit, ou tyrannisé par les nouveaux désirs qu'ils allument : mais s'il y a un avenir, il perd les biens éternels, la possession de Dieu même ; et il va trouver des ardeurs dévorantes , un supplice sans fin et sans mesure.

3° L'incertitude de l'impie est affreuse dans ses conséquences. Premièrement, si tout doit finir avec nous, d'où vient que nous ne sommes pas parfaitement heureux sur la terre? tous les autres cires, contents de leur destination , paroissent heureux à leur manière dans la situation où Dieu les a placés ; l'homme seul est inquiet et mécontent, en proie à ses désirs, et ne rencontre rien ici-bas où son cœur puisse se fixer. Secondement , si tout meurt avec le corps, qui a pu persuader à tous les hommes de tous les siècles et de tous les pays que leur ame étoit immortelle ? Ce n'est pas une collusion , car on ne peut faire convenir ensemble les hommes de tous les pays et de tous les siècles ; ce n'est pas un préjugé de l'éducation qui est différente selon les différents pays : ce n'est pas une secte , car ce dogme n'a point eu de chef et de protecteur ; les hommes se le sont persuadé à eux-mêmes. Troisièmement , si tout meurt avec nous, il faut que l'univers prenne d autres lois, d'autres mœurs, d'autres usages : car les lois qui nous unissent , les devoirs les plus sacrés de la vie civile , ne sont fondées que sur la certitude d'un avenir : tout est confondu sur la terre, et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées.

II* PARTIE. Nécessité dun avenir, et sa conformité avec l'idée dun Dieu sage , et le sentiment de la propre conscience.

1° Nécessité d'un avenir conforme à l'idée d'un Dieu sage. L'impie demande, s'il est digne de la grandeur de Dieu de s'amuser à ce qui se passe parmi les hommes, de compter leurs vices ou. leurs vertus , etc. Remarquez d'abord , que c'est l'impie lui-même qui dégrade la grandeur de Dieu ; comme s'il lui falloit des soins et des attentions pour voir ce qui se passe sur la terre. Ensuite je lui demande à mon tour : S'il est de la grandeur de Dieu de laisser les vices et les vertus sans châtiment et sans récompense ; il est donc égal d'être vicieux ou vertueux ? Dieu n'aime pas davantage la vertu que le vice? ou plutôt il préfère le vice à la vertu?' car les impies sont presque toujours les heureux de la terre ; au contraire, l'affliction et l'opprobre sont d'ordinaire ici-bas le partage des gens de bien. Quel Dieu de ténèbres , de foiblesse, de confusion et d'iniquité se forme l'impie : un Dieu qui met sa grandeur à laisser le monde qu'il a créé dans un désordre universel !

2» Nécessité d'un avenir conforme au sentiment de la propre conscience. Dieu a créé l'homme, seul de tous ses ouvrages capable de connoître et d'aimer l'auteur de son être ; il a mis en lui des pensées si hautes , des désirs si vastes, des sentiments si grands : et cependant cet homme ne seroit fait que pour la terre, pour passer un petit nombre de jours comme la bête , en des occupations frivoles ou des plaisirs sensuels? Ce qui est donc digne de Dieu , c'est de veiller sur cet univers, d'aimer dans ses créatures les vertus qui le rendent lui-même aimable , de haïr en elles les vices qui défigurent en elles son image, de rendre heureuses avec lui les âmes qui n'ont vécu que pour lui , de livrer à leur propre malheur celles qui ont cru trouver une félicité hors de lui : voilà le Dieu des chrétiens.

L'impie prétend que Dieu étant juste , ne doit pas punir comme des crimes des penchants de plaisir nés avec nous , et qu'il nous a lui-même donnés. Quel blasphème ! car si vous prétendez justifier toutes vos actions par les penchants secrets qui vous y portent , les plus grands crimes deviendront permis , et nos penchants et nos désirs seront l'unique règle que nous aurons à suivre : aussi la nature toute Seule fit sentir aux païens la nécessité d'une lumière supérieure aux sens qui en réglât l'usage , et Ht de la raison un frein aux passions humaines. Donc ces penchants vicieux ou ne viennent pas de la première institution de la nature , ou ils CD sont un dérangement, puisque toutes les lois n'ont été faites que pour les modérer*

et que dans tous les siècles tous ceux qui se sont livrés sans réserve à leurs penchante ont été regardés comme des monstres et comme l'opprobre de l'humanité. D ailleurs rendons justice à l'homme , ou plutôt à l'auteur qui l'a formé : si nous trouvons en nous des penchants de vice et de volupté , nous y trouvons aussi des sentiments de vertu, de pudeur et d'innocence. Pourquoi donc entre deux penchants l'impie décide-t-il , que celui qui nous pousse vers les sens est plus conforme à la nature de 1 homme , et n'a rien de criminel? Si tous les hommes étoient corrompus, peut-être auroient-ils raison de dire , que les penchants qui nous portent vers les sens sont inséparables de notre nature : mais il y a des Justes sur la terre; il y a des âmes chastes, fidèles, timorées, qui ont hérité delà nature les mêmes penchants que l'impie, mais qui ont par-dessus lui la force d'y résister. N'attribuons donc point a Dieu une faiblesse qui est l'ouvrage de nos propres dérèglements. Dieu est donc juste lorsqu'il punit les transgressions de sa loi: et l'impie se trompe lorsque pour dernière ressource , il s'imagine que la récompense du Juste sera la résurrection à une vie immortelle ; et la punition du pécheur, l'anéantissement éternel de son ame. Car ce ne seroit pas une punition pour l'impie de n'être plus ; c'est là ce qu'il désire. Ce n'est pas ainsi que Dieu punit ; l'espérance de l'impie pjrira , mais ses crimes ne périront pas avec lui : la mort a borné ses crimes , mais elle n'a pas borné ses désirs criminels ; ses tourments seront donc aussi éternels que ses plaisirs l'auroient été, s'il eût été le maître de sa destinée

SUa LE RESPECT DANS LES TEMPLES.

DIVISION. Trois dispositions qui doivent nous accompagner dans nos temples. I. Disposition de pureté et d'innocence. II. Disposition de frayeur et de recueillement. III. Disposition de décence et de modestie extérieure.

lte Partie. Disposition de pureté et d'innocence. La présence de Dieu répandue sur toute la terre , est une raison qui nous oblige de paroître partout purs cl sans tache à ses yeux : aussi le pécheur qui porte une conscience impure est-il une espèce de profanateur de la terre. A combien plus forte raison nos temples saints , qui sont particulièrement consacrés à Dieu , où la divinité elle-même réside corporellement, pour ainsi dire, demandent-ils que nous y paroissions purs et sans tache, de peur de déshonorer la sainteté de Dieu qui les habite !

Lorsque le temple de Salomon eut été bâti , Dieu prit les précautions les plus sévères pour que les hommes n'osassent y paroître en sa présence couverts de taches et de souillures. Après combien de barrières et de séparations se présentoit le Saint des saints-, ce lieu inaccessible à tout mortel, excepté au seul souverain pontife, qui n'y entroit même qu'une fois dans l'année après bien des préparations ! La bonté divine dans la loi de grâce n'a plus mis ces barrières terribles entre lui et l'homme; elle a permis à tout fidèle d'approcher du Saint des saints : mais ce n'est pas que sa sainteté exige moins d innocence de la part des chrétiens ; au contraire, elle veut nous faire sentir quelle doit être la sainteté du chrétien obligé de soutenir tous les jours au pied des autels la présence du Dieu qu'il invoque et qu'il adore : d'où il s'ensuit que c'est la sainteté seule qui nous ouvre ces portes sacrées et que nous ne sommes plus dignes d'y entrer, si nous sommes des chrétiens impurs. En effet , tout ce qui se passe dans nos temples , les mystères que nous y célébrons , l'hostie qu'on y offre, les cantiques sacrés qu'on y entend , tout cela suppose la justice et la sainteté dans les spectateurs : et c'est tellement l'intention de lÉglise que tout ce qui est dans nos temples soit saint , qu'elle consacre même les pierres de ces édifices sacrés, qu'autrefois elle refusoit des tombeaux aux corps des fidèles dans l'enceinte de ses murs, et que les pénitents publics eux-mêmes étoient exclus durant long-temps de l'assistance aux saints mystères ; ce n'étoient que leurs larmes et leurs macérations qui leur ouvroient enfin les portes sacrées.

L'Eglise, il est vrai , ne fait plus ce discernement sévère ; mais l'Eglise suppose que si vous n'êtes pas juste , en venant ici paroltr* devant la majesté d'un Dieu

saint , vous y portez du moins des désirs de justice et de pénitence ; et ce sont ces désirs seuls qui peuvent vous autoriser , et vous donner droit de venir paroître ici dans le lieu saint. Et en effet , se sentir coupable des crimes les plus honteux ; et venir paroître ici devant Dieu sans être touché du moins de honte et de douleur, sans penser du moins aux moyens de sortir d'un état si déplorable , c'est profaner le temple de Dieu , outrager sa gloire et sa majesté , et la sainteté de ses mystères : car dès que vous paroissez ici avec un cœur corrompu et endurci , vous désavouez le ministère du prêtre qui offre à votre place , vous insultez à l'amour de Jésus-Christ ui-môme qui vous offre à son Père comme une portion de cette Eglise pure et sans tache qu'il a lavée dans son sang ; vous insultez à la piété de l'Eglise , qui , vous croyant uni à sa foi et à sa charité, vous met dans la bouche des sentiments de religion , de douleur et de pénitence : vous êtes donc là comme un analhème, et comme un imposteur, qui désavouez en secret tout ce qui se passe en public.

Il ne faut pourtant pas conclure de là qu'il faut se bannir de nos temples, lorsqu'on est pécheur. A Dieu ne plaise : c'est alors qu'il faut venir chercher sa délivrance dans ce lieu saint; puisque ce n'est qu'ici où les pécheurs peuvent encore trouver un asile , et des remèdes à tous leurs maux.

Mais si le seul état de crime sans remords est une manière d'irrévérence qui profane la sainteté de nos temples et de nos mystères-, que sera-ce de faire du temple saint un rendez-vous d'iniquité, et de changer les asiles sacrés de notre sanctification , en des occasions de dérèglement et de licence !

IIe PARTIE- Disposition de frayeur et de recueillement. Dieu est esprit et Vérité ; et c'est en esprit et en vérité qu'il veut principalement qu'on l'honore , et non pas seulement par la posture extérieure de nos corps : or l'esprit dans lequel nous devons paroître devant lui est un esprit d'adoration , de prière et d'action de grâces.

1° Un esprit d'adoration : c'est dans nos temples où Dieu manifeste ses merveilles et sa grandeur suprême, où il descend du ciel pour recevoir nos hommages Notre premier sentiment, lorsque nous entrons dans ce lieu saint, doit donc être un sentiment de terreur , de silence , de recueillement profond , d'anéantissement intérieur à la vue de la majesté du Très-Haut et de notre propre bassesse ; nous devons n'être occupés que du Dieu qui se montre à nous. Mais, hélas ! où sont dans nos temples les âmes pénétrées de ces sentiments ? on vient dans ce temple saint, non pas honorer le Dieu qui l'habite, mais s'honorer souvent soi-même d'un vain extérieur de piété, ou le faire servir à des vues et à des intérêts que la piété sincère condamne.

2° Un esprit de prière : plus nous sommes frappés ici de la grandeur et de la puissance du Dieu que nous adorons, plus nos besoins infinis nous avertissent de re^ courir à lui , de qui seul nous pouvons en obtenir la délivrance et le remède ; aus^i le temple est appelé la maison de prière. Ce n'est pas qu'on ne puisse prier Dieu en tout lieu : mais le temple est l'endroit où il se rend plus propice , et il nous a promis d'être toujours présent pour exaucer nos vœux et recevoir nos hommages ; vous devez donc y venir avec un esprit attentif et recueilli. Cependant , tandis que les ministres autour de l'autel lèvent ici les mains pour vous, et parlent au Dieu saint en votre faveur, vous ne daignez pas même accompagner leurs prières de votre attention et de votre respect, et vous déshonorez la sainte gravité des gémissements de l'Eglise , par un esprit de dissipation , et par votre indécence : aussi, au lieu que les prières publiques devroient arrêter le bras du Seigneur depuis longtemps levé sur nos têtes-, hélas! les jours mauvais durent encore, les temps de trouble, de deuil et de désolation ne finissent pas.

3° Un esprit d'action de grâces ; puisque c'est ici , où non-seulement le Seigneur répand ses faveurs et ses grâces , mais où tout vous rappelle le souvenir de celles que vous avez reçues. Premièrement , c'est ici où vous êtes devenu fidèle ; vous ne devez donc plus y paroître que pour ratifier les engagements de votre baptême , et pour remercier le Seigneur du bienfait inestimable qui vous a associé à son peuple, et honoré du nom de chrétien. Lors donc qu'au lieu de porter au pied des autels vos actions de grâces pour un bienfait si signalé , vous le déshonorez par vos irrévérences, vous êtes un enfant dénaturé qui profanez le lieu de votre naissance selon

ia foi , et un chrétien perfide qui venez rétracter vos promesses devant les autels mêmes qui en furent les témoins. Secondement, c'est dans ce lieu saint où sont élevés de toutes parts des tribunaux de réconciliation et de miséricorde , où Jésus- Christ vous a dit mille fois par la bouche de ses ministres : Mon fils , vos péchés vous sont remis ; où vous-même avez dit si souvent : Mon Père, j'ai péché contre le ciel et devant vous. Vous devriez donc venir renouveler à l'aspect de ces tribunaux , ces promesses de pénitence , ces sentiments de componction dont ils ont été si souvent dépositaires , et vous venez y recommencer de nouvelles offenses. Troisièmement , le temple est la maison de la doctrine et de la vérité ; et c'est ici où les mystères du royaume des cieux , cachés à tant de nations infidèles , vous sont annoncés: nouveau motif de reconnoissance pour vous. Mais, c'est plutôt, hélas 1 un nouveau sujet de condamnation , parccque le Seigneur, éloigné de ce lieu saint par vos profanations, n'y donne plus l'accroissement à nos travaux , et n'y répand plus les grâces , qui seules font fructifier sa doctrine et sa parole.

IIIe PARTIE. Disposition de décence et de modestie extérieure. NOUS devrions être

dispensés d'instruire là-dessus les femmes du monde , que cette partie du discours regarde principalement : viennent-elles disputer à Jésus-Christ les regards et les hommages de ceux qui l'adorent , par cet appareil , non-seulement de faste et de vanité , mais d'immodestie et d'impudence ? Quand elles paroissent dans les palais où le souverain se trouve , elles marquent par la dignité et par la décence d'un habillement grave et sérieux , le respect qu'elles doivent à la majesté de sa présence ; et devant le Souverain du ciel et de la terre , elles viennent paroître sans précaution , sans décence et sans pudeur; elles viennent troubler l'attention des fidèles, le profond recueillement et la sainte gravité des ministres appliqués autour de l'autel, et blesser par des parures indécentes , la pureté de leurs regards attentifs aux choses saintes : quelle abomination ! Les ministres, à la véi ilé, donnent souvent occasion aux irrévérences des fidèles, en paroissant dans les temples, ennuyés, inappliqués , faisant leurs fonctions avec précipitation : mais les exemples des ministres, en autorisant les irrévérences des fidèles , ne les excusent pas. Aussi Dieu ne les a jamais laissées impunies ; et nous ne devons pas douter que les malheurs du siècle passé , la fureur des hérésies , le renversement des autels , la démolition de tant de temples augustes, n'aient été les suites funestes des profanations et des irrévérences de nos pères.

DIVISION. /. L'énormité du péché de rechute. H. Le danger du péché de rechute. lre PARTIE. Enormité du péché de rechute.

1° L'ingratitude : comme l'action de grâces est le devoir le plus essentiel de ia créature envers le Créateur, l'ingratitude est le péché le plu* injuste, et dont sa bonté est d'ordinaire le plus blessée. Or le péché de rechute vous rend ingrat dans les circonstances les plus odieuses. Premièrement , plus le bienfait que vous avez reçu est grand, plus l'ingratitude qui le fait oublier est noire: or, quel bienfait plus signalé que celui de vous avoir délivré de vos crimes ? vous étiez un enfant de colère, un membre de l'Antéchrist, un monstre d'iniquité , etc. ; vous êtes devenu l'enfant de Dieu, le membre vivant de Jésus-Christ, l'héritier du ciel et des promesses futures, etc. Une vie entière de reconnoissance pourroit-elle assez payer la magnificence de ce bienfait ? et vous mettrez à peine quelque intervalle entre le bienfait et l'ingratitude! Secondement, rappelez la manière dont cette faveur signalée vous a été accordée : dans quel péril étiez-vous, lorsque Dieu vous a touché? vous étiez prêt à tomber dans le dernier degré d'insensibilité, d'où il n'est plus de retour.- quel temps Dieu a-t-il choisi pour vous l'accorder? peut-être la circonstance du crime même : rien n'est plus touchant que le bienfait d'un ennemi dans le temps même qu'on l'outrage : il a choisi le temps où vous étiez livré à ces dégoûts amers qui suivent les passions où vous étiez abandonné des créatures et lassé

des plaisirs. De telles circonstances dévoient vous engager à une reconnoissance et à une fidélité éternelle ; cependant à la première lueur de fortune ou de plaisirs que le monde va faire briller à vos yeux, vous retournerez sous ses étendards, vous oublierez le bienfait et votre bienfaiteur lui-même. Fut-il ingratitude plus digne de tous les supplices? Troisièmement, le grand nombre de crimes que le Seigneur vous a pardonnes : plus il avoit oublié d'offenses , plus sans doute vous deviez conserver le souvenir de sa bonté , et en éviter de nouvelles. Cependant vous allez retomber : et par votre retour dans le crime , vous allez faire comme revivre tous vos anciens désordres; l'acte, par lequel vous retombez, étant comme un nouveau consentement donné à tous vos premiers vices , et comme la rétractation de yos larmes et de votre douleur. Voilà les horreurs de l'ingratitude, et les suites terribles d'une seule faute.

2° La perfidie : le pécheur qui retombe après avoir juré une fidélité éternelle à son Dieu , au pied des autels , à la face du ciel et de la terre , viole sa foi et manque à sa promesse ; l'homme qui se pique de fidélité envers les créatures, ne rougit pas d'être perfide envers son Dieu ; cette perfidie est d'autant plus criminelle que vos promesses de fidélité ont été accompagnées de plus de marques de douleur et de nonne foi. Que de soupirs ! que de regrets sincères ! et après tout ce tendre appareil de réconciliation, vous allez de nouveau déclarer la guerre à votre Dieu et oublier les promesses que vous lui avez faites ! on vous condamnera par votre propre bouche. L'histoire de la perfidie du disciple qui livra le Sauveur vous fait frémir : la vôtre cependant parott encore plus noire , pareeque vous avez comme amusé Jésus-Christ par tous les dehors de la plus fervente fidélité , ce que Judas n'avoit point fait.

39 Le mépris : le pécheur qui retombe ne retourne à Satan qu'après avoir goûté et-examiné tout ce qu'il y a d'avantageux dans le service de Jésus-Christ ; il met en comparaison Jésus-Christ et Déliai , et se déclare pour ce dernier : quel mépris ! aussi tout ce qui peut le rendre criminel s'y trouve. Le choix que fait le pécheur en préférant Satan à Jésus-Christ , n'est pas un choix aveugle ; ce n'est pas un choix où l'on puisse alléguer la surprise ; ce n'est pas un choix tranquille : le cri secret de la conscience l'arrête ; cependant il passe outre : peut-il faire à son Dieu un outrage plus sanglant? Et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'une rechute si prompte et si soudaine est une marque presque infaillible du peu de sincérité des démarches que le pécheur vient de faire pour se réconcilier avec Dieu : car se repentir et retomber aussitôt , est-ce être pénitent, ou plutôt n'est-ce pas être moqueur P Or il y a quelque chose de si insultant pour Dieu qu'une vile créature s'humilie extérieurement devant lui, qu'elle lui demande grâce, et que presque en même temps elle le renonce pour son Seigneur et pour son Maître .- qu'après un tel outrage, elle ne doit presque plus espérer de pardon. Il est vrai que la rechute peut être précédée d'une conversion sincère. Mais premièrement, on ne passe pas en un instant d'un état de justice à un état de péché ; secondement , lorsque la conversion est sincère , on reçoit dans le sacrement des secours qui facilitent la pratique des devoirs : or vous vous retrouvez le même au sortir du tribunal ; ce n'est donc pas le doigt de Dieu qui avoit chassé le démon de votre cœur. Les miracles de la grâce sont durables, et ne ressemblent pas aux prestiges des imposteurs : c'est qu'en effet la pénitence véritable est un nouvel état du cœur, qui change nos actions et corrige nos penchants. Aussi les saints ont regardé la pénitence de ces pécheurs qui retombent sans cesse comme une dérision publique des sacrements ; et un fidèle qui retomboit n'étoit plus admis au nombre des pénitents publics , quoiqu'on ne désespérât pas absolument de son salut. On usoit de cette sévérité après une seule rechute : jugez ce que les saints auroient pensé des vôtres qui sont continuelles , et si vous avez raison de vons plaindre des ministres du Seigneur , qui , vous retrouvant toujours infidèles , n'osent plus enfin vous délier qu'après de longues épreuves , de peur de jeter le saint aux chiens.

Nota. On ne fait point l'analyse de la seconde partie de ce sermon : on peut voir celle du sermon de Y Inconstance dans les voies du salut.

DIVISION. Deux prétextes vous éloignent ordinairement delà prière: I. Vous ne sapez pas prier, dites-vous, il faut vous l'apprendre. II. Vous ne trouvez aucun goût à la prière ; il faut tous en faciliter l'usage.

I" PARTIE. Vous ne savez pas prier, premier prétexte pour vous en dispenser : i faut donc vous l'apprendre. On se dispense de prier , parceque , dit-on, l'on ne sait pas prier ; ce prétexte prend sa source dans trois dispositions injustes.

1° C'est qu'on se trompe dans l'idée qu'on se forme de la prière. La prière n'est pas un effort de l'esprit , c'est un simple mouvement du cœur , c'est un gémissement de lame vivement touchée à la vue de ses misères : ainsi une ame simple et innocente est mille fois plus instruite sur la science de la prière , que les maîtres et les docteurs. Elle parle à son Dieu , comme un ami à son ami ; elle s'afflige de lui avoir déplu ; elle laisse parler son cœur , qui veille et parle pour elle , dans le temps même que son esprit s'égare : qu'y a-t-il là qui ne soit à portée de toute ame fidèle? Si, pour prier il falloit s élever à ces états sublimes d'oraison, où Dieu élève quelques âmes saintes ; vous pourriez vous dispenser de la prière, en disant que vous n'avez pas été favorisé de ces dons rares et excellents de l'Esprit saint. Mais la prière n'est pas un don particulier , réservé à certaines âmes ; c'est un devoir commun , imposé à tout fidèle : aussi lorsque Jésus-Christ apprend à prier à ses apôtres, il ne leur découvre pas la hauteur et la profondeur des mystères de Dieu ; le modèle de prière qu il leur donne, est à la portée des plus simples.

2o Pourquoi dites-vous que vous ne savez pas prier, c'est que vous ne sentez pas assez les besoins infinis de votre ame. Faut-il apprendre à un malade à demander sa guérison ? à un homme pressé delà faim, à solliciter la nourriture? Dans vos afflictions temporelles, faut-il vous apprendre à vous-même comment vous devez exposer à Dieu votre peine ? Donc , si vous sentiez les misères de votre ame , comme vous sentez les misères de votre corps , vous seriez bientôt habile dans l'art divin de la prière. Dites que dans la prière , vu l'immensité de vos besoins , vous ne savez par où commencer , alors vous parlerez le langage de la foi ; mais comment osez-vous vous plaindre, que vous n'avez rien à dire à Dieu, quand vous voulez le prier ? N'y eût-il que vos crimes passés , ne vous offrent-ils rien â demander à la miséricorde divine? Si vous êtes assez heureux pour mener actuellement une vie chrétienne, la grâce singulière que Dieu vous a faite de vous désabuser du monde , ne forme-t-elle aucun sentiment de reconnoissance dans votre cœur, quand vous êtes à ses pieds ? Si , malgré votre changement , vous sentez encore ce fonds inépuisable de corruption qui doit si fort vous alarmer, ne trouvez -vous pas là de quoi parler au Seigneur dans la prière? D'ailleurs , si vous n'avez rien à demander pour vous dans la prière , occupez-vous-y des maux de l'Eglise : demandez à Dieu la conversion de vos proches , de vos amis , de vos ennemis ; tout ce qui vous environne, le monde , la retraite , la cour , la ville , les justes, les pécheurs, tout vous apprend à prier.

3° Enfin , pourquoi dites-vous que vous ne savez pas prier, c est que vous n'aimez pas Dieu. Quand on aime, le cœur sait bien comment il faut s'y prendre pour entretenir et pour toucher ce qu'il aime : substituons Dieu, dans notre cœur, à la place du monde, rétablissons-y l'ordre ; alors il ne se trouvera plus étranger devant le Seigneur.

IIe PARTIE. Fous ne trouvez aucun çrorit a ta prière, second prétexte pour vous en dispenser; il faut vous en faciliter l'usage. Il est injuste de s'éloigner de la prière à cause des dégoûts et des égarements d'esprit qui nous la rendent pénible et désagréable.

1° Parceque ces dégoûts et ces égarements prennent ieur source dans notre tiédieur et nos infidélités. Il est injuste de prétendre que nous puissions porter à la prière un esprit serein et tranquille, une imagination calme, un cœur touché, tandis qnc

toute notre vie sera une dissipation éternelle, et que nous conserverons dans notre cœur mille attachements déréglés. Les âmes les plus retirées et les plus saintes , trouvent souvent dans le seul souvenir de leurs mœurs passées , des images fâcheuses qui viennent troubler la douceur et la tranquillité de leurs prières jusque dans le fond de leurs solitudes ; et nous prétendons que dans une vie régulière , je le veux, mais pleine d'agitations, d'occasions qui nous entraînent, de plaisirs qui nous amollissent, nous nous trouverons tout d'un coup dans la prière de nouveaux hommes, avec une tranquillité d'esprit et de cœur, que la retraite la plus profonde, et le détachement le plus rigoureux, ne donnent pas quelquefois eux-mêmes ! Rien n'est plus injuste qu'une telle prétention : pour avoir un esprit recueilli dans la prière, il faut l'y porter ; et si vous voulez que votre cœur trouve quelque sensibilité pour les choses du ciel , il faut le vider de tant d'affections terrestres qui le remplissent. L'amour du monde, comme une fièvre dangereuse, dit saint Augustin , répand sur le cœur une amertume universelle, qui nous rend insipides et dégoûtants les biens invisibles et éternels. Travaillez sérieusement à purifier votre cœur ; vous goûterez alors les douceurs et les consolations de la prière.

2U II est injuste de s'éloigner de la prière à cause du peu ae goût qu'on y trouve, parceque ces dégoûts viennent du peu d'usage que nous avons de la prière : nous prions avec dégoût, parceque nous prions rarement. Premièrement, il n'y a que l'usage de la prière qui puisse dissiper ces nuages qui forment les dégoûts et les égarements de nos prières. Secondement, les douceurs et les consolations de la prière, sont le fruit et la récompense de la prière même. Troisièmement, il n'en est pas de Dieu comme du monde : le monde perd à être approfondi ; mais le Seigneur, il faut le connoître et le goûter à loisir, pour sentir tout ce qu'il a d'aimable : c'est donc l'usage de la prière, tout seul , qui peut nous rendre aimable ce saint exercice. Mais , dit-on, comment trouver dans le monde le temps de faire un usage fréquent de la prière ? On ne manque pas de temps pour solliciter les grâces de la terre, et on manque de temps pour demander le ciel, apaiser la colère de Dieu, et attirer ses miséricordes éternelles ! Cela montre le peu de cas qu'on fait de son salut : car on ne peut point se sauver sans prier ; puisqu'un homme qui ne prie pas, est un homme qui n'est point chrétien , qui n'a point de Dieu, point de culte, point d'espérance, qui n'a pas encore fait une seule œuvre pour la vie éternelle.

3° Enfin, il est injuste de se dispenser de prier à cause des dégoûts qui accompagnent la prière, parceque ces dégoûts ne sont souvent qu'une épreuve, par laquelle Dieu veut purifier notre cœur : ainsi, loin de nous rebuter de ce que la prière nous offre de triste et de désagréable, nous devons y persévérer avec plus de fidélité, que si le Seigneur y répandoit sur nous des consolations sensibles et abondantes. Premièrement, parceque vous devez regarder vos dégoûts comme la juste peine de vos infidélités passées : vous vous êtes long-temps refusé à Dieu , malgré ses plus vives inspirations , il est juste qu'il vous laisse solliciter quelque temps avant de se donner à vous avec toutes les consolations de sa grâce. Secondement, peut-être Dieu veut-il vous rendre par là cet exil et cet éloignement où nous vivons de lui, plus haïssable. Troisièmement, peut-être veut-il yous inspirer plus de componction de vos crimes passés, en vous faisant sentir à tout moment l'opposition et le dégoût qu'ils ont laissé dans votre cœur, pour la vérité et pour la justice. Peut-être enfin par ces dégoûts, Dieu veut achever de purifier tout ce qu'il peut y avoir encore de trop humain dans votre piété.

SOA LA CONFESSION.

DIVISION. Trois défauts qui rendent la plupart des confessions Inutiles, pour ne pas dire triminelles. I. Un défaut de lumière dans l'examen. II. Un défaut de sincérité dans la manifestation. III. Un défaut de douleur dans le repentir.

lr« Partie. L'aveuglement est de toutes les peines du péché la plus universelle; l'œil d€ la foi peut seul le dissiper : mais comme rien n'est moins commun que l'usage

de la foi, rien n'est plus rare que de se connoître. Or ce défaut de connoissance de soi-même qui met un obstacle si essentiel à l'utilité de nos confessions, yient de trois sources.

lw On ne s'examine pas avec assez de loisir. Toute la vie du chrétien doit être un examen continuel et une censure secrète de ses actions, de ses désirs, de ses pensées. Comme chaque instant voit naître en nous de nouvelles impressions ; si nous nous perdons un moment de vue, nous ne nous connoissons plus, et notre cœur devient un abîme nue nous ne pouvons plus approfondir, et dont nous ne voyons jamais que la surlace. C'est donc un abus de croire que pour porter au tribunal une connoissance exacte de soi-même, il suffise de donner quelques moments seulement à la révision de sa conscience; la vigilance continuelle peut seule nous disposer à la confession de nos fautes. Aussi que voit-on tous les jours au tribunal, que des aveugles qui ne se connoissent pas, qui racontent 1 histoire de leur Yie ct'de leurs désordres, et qui ignorent celle de leur cœur ?

2° Le second défaut des examens , c'est qu'on ne s'examine que dans ses propres préjugés. S'examiner , c'est mettre d'un côté les maximes de Jésus-Christ, et de l'autre cette partie de notre vie que nous voulons connoître ; voir sur chaque action ce que l'Evangile permet ou défend : or, à cette règle, chacun, dans la discussion de sa conscience, substitue les préjugés de son amour-propre. Premièrement, sur la naissance ; la règle , c'est que l'Evangile n'ayant que les mêmes devoirs à proposer aux grands et au peuple, 1 élévation de la naissance, loin d'être un privilège, est plutôt un obstacle , et par conséquent un malheur par rapport au salut ; le préjugé, c'est que plus la naissance est élevée, plus elle devient une prérogative qui dispense des devoirs. Secondement, sur les dignités; la règle, c'est qu'elles ne sont établies que pour la défense et l'utilité des peuples; le préjugé, c'est qu'on mesure le devoir de ses charges sur l'usage , et non sur leur institution , et qu'on regarde l'abus qu'on en a toujours fait, comme des droits incontestablement attachés à ces charges. Troisièmement, sur l'ambition ; la règle, c'est qu'étant obligés de vivre comme étrangers sur la terre, de n'aimer ni le monde, ni les choses qui sont dans le monde, nous devons craindre tout ce qui peut rendre notre exil trop aimable; le préjugé, c'est que l'ambition n'est qu'une émulation que la naissance donne, uue inclination sage, sérieuse et digne de la raison. Quatrièmement, sur les biens; la règle, c'est que les riches ne sont pas les maîtres absolus de leurs biens ; le préjugé, c'est que les profusions que le revenu peut supposer, on ne les croit jamais excessives, ou que celles qui le sont, peuvent bien altérer nos affaires, mais ne touchent point la conscience. Cinquièmement enfin, sur les coutumes; la régie, c'est que nous serons jugés sur les préceptes de Jésus-Christ, et non sur les mœurs de notre siècle ; le préjugé, c'est que tout ce que l'exemple public autorise ne peut être un crime.

3U Le dernier défaut de nos examens , c'est qu'on ne s'examine jamais sur tous lei devoirs, de père de famille, de personne publique, de membre du corps des fidèles : on ne connoît de soi que ses défauts personnels.

Que voit-on chaque jour dans les tribunaux ? des personnes livrées à toutes les passions, et qui sont en peine de trouver des sujets d'accusation, tandis qu'une arae juste repasse dans l'amertume de son cœur les imperfections les plus légères que sa piété lui grossit, et craint toujours de ne se pas faire assez connoître. D'où vient cette différence? c'est que l'un veille à la garde de son cœur, et s'examine sur les lumières de la foi ; et que l'autre, plein des préjugés de son amour-propre, ne s'examine que sur quelques obligations plus palpables , dont il ignore même l'étendue.

IIe Partie. Rien ne coûte plus à l'homme que de s'avouer coupable ; et ce qu'il y a de plus déplorable , c'est que notre orgueil entre dans nos humiliations mêmes et que l'aveu de nos crimes n'est souvent qu'un arliûce coupable qui les déguise! J'avoue qu'il est rare de trouver de ces âmes noires et maudites de Dieu, qui de propos délibéré viennent mentir au Saint-Esprit, et cacher au prêtre les horreurs de leurs consciences : mais il est des déguisements d'une autre nature sur lesquels on se fait une sorte de conscience , qui ne laissent voir qu'à demi ce que l'on est ; et qui découvrant le péché , cachent pour ainsi dire le pécheur. Ce défaut de droiture et de sincérité dans le tribunal se trouve :

1° Dans les expressions qu'on adoucit et qu'on embarrasse. Le premier soin de la plupart des pécheurs n'est pas de connoître leurs fautes, c'est de méditer en quels termes ils pourront les faire connoître au ministre qui doit les entendre ; l'arrangement des expressions fait toute leur étude. On passe rapidement sur les plaies les plus honteuses : on tait les circonstances souvent plus honteuses encore que le crime même ; on substitue à un détail qui manifesteroit trop ce que l'on est , des expressions vagues qui ne montrent jamais le fond du cœur. On s'accuse avec complaisance de certains défauts qui sont glorieux dans le monde. Enfin pour ne pas découvrir toute la honte d'une longue et ancienne habitude, à chaque confession on cherche un nouveau témoin de ses foiblesses ; on les raconte comme des chutes nouvelles et arrivées depuis la dernière pénitence , et on ensevelit le passé dans un silence de dissimulation qui réussit à se faire méconnoître. Or , outre que se confesser avec ces adoucissements et ces réticences, c'est confesser seulement qu'on ne s'en repent pas ; outre cela , n'est-ce pas oublier que c'est à Jésus-Christ même que l'on parle , à Jésus-Christ témoin invisible de toute l'histoire secrète de notre Yie, et qui, dans le temps même que nous tâcherons par tous nos déguisements de nous dérober à ses yeux , nous dit comme autrefois un prophète à cette reine d'Israël qui , déguisée sous des habits empruntés , avoit cru pouvoir être méconnue de l'Homme de Dieu, et tromper la lumière du ministère prophétique : Quare aliam te esse simulas ?

2° Le second défaut se trouve dans les motifs et les principes des actions, auxquels on ne remonte presque jamais. Comme c'est la disposition du cœur qui décide de nos œuvres , c'est là qu'il faut remonter pour en connoître le mérite ou le défaut : il importe donc de ramener tout ce que nous faisons au motif qui l'a produit. C'est le cœur qui décide de tout l'homme ; or c'est le cœur qu'on ne manifeste jamais au tribunal : on expose les actions sans entrer dans les motifs ; on raconte ses péchés, on ne découvre pas sa conscience. Aussi , la confession de vos fautes achevée, votre confesseur ne vous connoît pas, et il faut qu'il devine l'état de votre ame.

3° Enfin le dernier défaut de sincérité se trouve dans les actions douteuses, qu'on expose à son avantage : ne voulant pas rompre avec les passions, on ne eherche qu'à les exposer dans un jour si favorable , que le ministre de Jésus- Christ n'ose plus les condamner. Aussi , au sortir du tribunal , sentez-vous cette paix de conscience qui est le fruit d'une confession sincère ? Quelle folie de souffrir toute la honte d'un aveu , et de vous priver des consolations d'un aveu sincère; de venir vous déclarer pécheur, et de faire d'une déclaration si désagréable à la nature , le plus grand de tous vos crimes !

IIIe Partie. Toutes les autres dispositions dont on vient de parler , ne sont que les préparations extérieures de la pénitence : la douleur en ?st lame et la vérité. Or , 1°, cette douleur est un mouvement de la grâce, et non de la nature : il faut que le trouble qui naît de l'horreur de nos crimes soit une opération invisible de l'esprit de Dieu qui nous porte à détester tout ce qui 3 pu lui déplaire , et qu'il soit un commencement de nouvel amour qui nous rende le crime odieux. Le trouble de la plupart des pécheurs est un trouble d'amour-propre, et auquel l'esprit de Dieu n'a point de part. Ce n'est pas que U même grâce qui opère le repentir , n'opère aussi une confusion salutaire , et qu'il n'y ait une honte qui conduit au salut : mais cettehonte formée par la douleur ne trouve son motif que dans la douleur même ; ce n'est ni le jugement du ministie de la confession, ni le mépris des hommes qui la forme dans notre ame , mais l'œil de Dieu qui la voit , et qui connoît toute l'ignominie de son état.

2° Il en est d'autres qui prennent la douleur qui forme le repentir pour ce trouble qui naît de la crainte toute seule des peines de l'enfer. Je sais que la crainte de ces abîmes de feu et de ces ténèbres éternelles est un moyen de salut et un motif de componction que Jésus-Christ propose aux pécheurs, et que l'Eglise leur recommande: ce n'est donc pas la crainte des tourments destinés à l'impie que je veux exclure de la véritable pénitence ; elle en est la préparation , quoiqu'elle n'en soit pas lame et le fond : mais c'est celte disposition criminelle où se trouvent la plupart des pécheurs qui approchent du tribunal , lesquels, sans un enfer et ses tourment» , vivroient comme des athée» sans foi , sans conscience , sans sacrements, et

qui, dans le fond de leur cœur, sont fâchés que Dieu soit juste, et qu'il ait attaché aux plaisirs les plus honteux des flammes éternelles.

Mais comme la méprise est ici aisée , si vous me demandez à quelles marques on peut discerner les vrais pénitents, je dis que la douleur des péchés renferme une résolution réelle et sincère de finir ses désordres, et de commencer une vie sainte et chrétienne ; c'est ce qui est figuré dans la guérison de notre paralytique : Souhaitezvous d être guéri ? lui demande Jésus-Christ : Fis sanusferi? Or, lorsque vous venez aux pieds du prêtre, êtes-vous de bonne foi dans cette résolution? pouvez-vous vous rendre ce témoignage, que vous voulez rompre tous les liens qui vous attachent au monde et à ses plaisirs criminels ? On ne vous demande pas si vous formez de ces propos vagues qui n'ont jamais de suite , mais si vous voulez vous convertir d'une volonté forte,pleine, sincère, qui produit déjà des larmes de pénitence, et ces préludes d'une conversion sincère, des combats, des agitations, des vues nouvelles, des démarches sérieuses et pénibles : rappelez-vous les conversions des pécheresses , des Saûl , des Augustin. Et ne dites pas que cette douleur cachée au fond de l'ame n'est pas toujours sensible au cœur pénitent : un changement sincère prend sa source daus un amour si vif, qu'il n'est pas possible qu'il soit dans h cœur à l'insu de notre cœur même.

3° Enfin non-seulement la douleur de la pénitence est une résolution sincère de changer de vie, mais encore une attention actuelle qui prend d'abord des mesures solides de changement : or la principale est le choix d'un ministre fidèle qui coopère avec Jésus-Christ à la guérison de votre ame; c'est la suite de notre Évangile qui me fournit cette dernière réflexion : Domine, hommem non habeo. Avant de vous présenter à la pénitence, vous adressez-vous à Jésus-Christ, afin qu'il vous suscite ce guide fidèle pour vous conduire dans la voie du salut : un ministre plein de piété, d'expérience , de désintéressement , de zèle , de charité ? Est-ce ce guide que vous cherchez? les plus inconnus, ceux que le hasard vous offre, vous leur ouvrez indiscrètement les plaies de votre cœur. Voilà les sources les plus ordinaires de l'inutilité du sacrement de pénitence.

SUa LE DANGER DES PROSPERITe's TEMPORELLES.

DIVISION /. Parceque dans la prospérité les chutes sont presque inévitables. II. Parceque la pénitence y est presque impossible.

IrB Partie. Les chutes sont presque inévitables dans la prospérité.

1Q Par l'impression qu'elles font sur le cœur pour le corrompre. Une ame chrétienne doit vivre étrangère sur la terre ; et si elle se plaît dans son exil, elle n'est plus digne de l'héritage. Or cette disposition, si essentielle à la foi, l'efface par la première impression que la prospérité fait sur le cœur, qui est une impression d'attachement à la terre : on comprend comment une ame affligée peut vivre étrangère en ce monde ; il ne lui en coûte pas beaucoup de retirer ses affections d'un monde qui a retiré d'elle ses faveurs : mais ces sentiments que tout inspire dans l'affliction , tout les efface dans la prospérité; comment se déplaire dans un lieu où tout nous rit? Or, en quoi consiste le crime de cette disposition , le voici : C'est que dès lors, dit saint Augustin , si vos désirs régloient votre destinée, vous vous immortaliseriez sur la terre, et vous regarderiez comme une grâce de pouvoir vivre éternellement éloigné de Dieu dans l'usage des biens et des plaisirs sensibles , c'est-à-dire que le monde vous liendroit la place de Dieu. Cette disposition est si cachée au fond du cœur, qu'on ne s'en aperçoit pas soi-même : cependant elle est le ressort qui donne le mouvement à toutes vos œuvres ; elle établit par conséquent votre cœur dans un état de péché, qui souvent n'est jamais connu, jamais expié, et , par une suite nécessaire , jamais remis. Cette première impression que la prospérité fait sur le cœur est suivie d'une seconde, c'est l'amour excessif de nous-mêmes. La foi nous apprend que nous devons nous haïr nous-mêmes, autrement nous sommes injustes ; or, dans

la prospérité, toute la vie est une recherche éternelle de soi-même : de là tout ce qui plaît, tout ce qui flatte, tout ce qui nourrit la vie des sens, devient un besoin dont on ne peut plus se passer ; de là les lois les plus saintes de l'Église ne sont plus comptées pour rien , dés qu'il faudroit prendre sur soi pour les observer : on diroit que tout est fait pour vous, et tout ce qui vous environne n'est attentif qu'à s'accommoder à vos désirs et à les justifier. Enfin relèvement du cœur est la troisième impression que la prospérité fait sur le cœur ; je ne parle pas de cet orgueil grossier qui faisoit dire à un prince de Babylone : J'élèverai mon trône, et je serai semblable au Très-Haut ; je parle d'un sentiment plus à portée du cœur de l'homme, et presque inséparable de la grandeur : c'est un certain sentiment avantageux de soi-même, qui accoutume l'ame à se regarder comme élevée au-dessus de tous ceux que son rang et sa prospérité laissent au-dessous d'elle ; c'est cette secrète erreur de vanité qui fait que Ton confond sa fortune avec soi-même, et qui grossit l'idée que l'on a de soi, en y ajoutant celle de tous ses avantages humains. Tout fortifie ce sentiment dans les grands; leurs vices sont applaudis, et tout s'empresse à leur persuader qu'ils sont pétris d'une autre boue que les autres hommes : il n'est pas jusqu'aux ministres de la vérité qui ne se croient obligés de donner aux plus légères vertus des grands , des éloges que la religion désavoue.

2e Les facilités que la prospérité fournit aux passions, lorsque le cœur est déjà corrompu, sont encore bien plus à craindre. Car, premièrement, l'attachement aux choses d'ici-bas fait naître ces désirs infinis et insatiables dont parle l'Apôtre. Dés que vous regardez la terre comme votre patrie, vous ne cherchez plus qu'à y occuper une plus grande place, et vous voudriez seul l'occuper tout entière ; les dignités que votre opulence vous permet d'acquérir vons conviennent toujours, et les dignités de l'Église ne vous paroissent plus devoir servir qu'à l'établissement de vos enfants Secondement, de l'attachement à son propre corps , seconde impression de la prospérité, naissent toutes ces passions d'ignominie qui déshonorent le temple de Dieu en nous. Qui ne sait que la prospérité fraie mille voies à ce vire honteux ? Où naissent les passions .exécrables , que dans le palais des grands ? Lisez les Écritures : de là Vient Ha chute de David, les égarements insensés de Salomon. De plus, une vertu commune suffit pour éloigner de chercher les occasions du désordre ; mais la vertu même des saints ne suffit pas pour nous défendre des occasions qui nous cherchent : or elles naissent, ces occasions , sous les pas des grands et des teureux du monde Troisièmement, de l'orgueil, dernière impression de la prospérité, naissent les desirs ambitieux , les concurrences , les perfidies , les haines , les vengeances ; toutes passions que la prospérité favorise.

Quel fruit tirer de ces vérités ? c'est de comprendre que pour posséder tout ce qui peut servir à la félicité de nos sens , il ne nous est pas plus permis pour cela de les satisfaire ; c'est de penser souvent que tout ce qui ne nous élève qu'aux yeux des hommes, n'ajoute rien en effet à ce que nous sommes devant Dieu ; c'est de reconïioître que toute la gloire de la terre peut enivrer le cœur pour un moment, mais ne sauroit le remplir ; que nous sommes nés pour le ciel ; que ce n'est pas l'élévation, mais l'innocence du cœur qui fait le véritable bien de 1 homme sur la terre.

IIe PARTIE. La pénitence est presque impossible dans l'état de prospérité.

1° Parceque les grâces spéciales y sont plus rares : lisez les Écritures ; partout le Seigneur n'aime à s'entretenir qu'avec les simples et les petits, et il regarde de loin ceux que leur naissance et leur orgueil élèvent au-dessus des autres. Ce n'est pas qu'en Dieu- il y ait acception de personne; la grâce chrétienne embrasse tous les états, et la sainteté de tant de rois prouve qu'on peut être encore plus riche des biens de la grâce que de ceux de la fortune. Mais, premièrement, l'ordre de la Providence semble demander qu'il y ait une espèce de compensation dans cette inégalité de fortunes et de conditions répandues parmi les hommes : or le secret de cette divine compensation consiste en ce que les richesses de la grâce sont comme l'héritage du pauvre et de l'affligé, tandis que l'homme heureux jouit des richesses de la terre , comme de sa récompense et de son partage. Secondement , les grâces sont moins abondantes dans la prospérité, parceque les faveurs temporelles sont des récompenses vaines, dit saint Augustin , que la justice de Dieu accorde à quelques

vertus naturelles des pécheurs, pour avoir plus de droit de les exclure à jamais des promesses de la grâce. Enfin les grâces sont moins abondantes dans la prospérité, parceque souvent cet état n'est pas celui que Dieu vous avoit préparé dans sa miséricorde, et qu'il n'a permis que vous y fussiez placé que pour punir la dépravation de vos désirs : de là Dieu vous livre à tous les périls d'un état où il ne yous a placé qu'en punition de la cupidité qui vous l'a fait souhaiter.

2° La prospérité est un obstacle à la pénitence, parcequ'elle met dans le cœur des oppositions infinies aux grâces de conversion que Dieu pourroit accorder aux grands et aux heureux du monde. Premièrement, parceque le moyen le plus efficace dont Dieu se sert pour ramener un pécheur à lui, c'est l'instruciion et le zélé des minisires de la pénitence qui lui parlent dans toute la sincérité de Dieu ; or, d'une part , il est difficile que la présence seule des grands n'affoiblisse la vérité dans la bouche des ministres mêmes; et, d'une autre part, la docilité et la soumission sont bien rares chez les grands.

33 La grâce de la pénitence trouve encore des obstacles plus insurmontables au dehors et dans les suites de la prospérité- Un cœur heureux par l'abondance ne cherche plus rien hors de lui, et rien ne réveille son amour pour le bien véritable ; il faut à la grâce des pertes, des dégoûts , des afflictions ; elle ne peut presque rien sur les âmes heureuses. De plus , comment faire pénitence sans vous engager en des réparations infinies ? quelle multitude infinie de crimes que les grands autorisent ou qu'ils n'empêchent pas! Enfin, que d'obstacles extérieurs par la difficulté d'embrasser les vertus inséparables de la pénitence : la retraite, la prière, la mortification des sens, l'humilité, le renoncement à tout! La prospérité vous avoit aplani tous les chemins du crime ; elle vous ferme toutes les voies de la pénitence. Aussi la pénitence des grands est d'ordinaire bien imparfaite. Les premiers eflbrts qu'ils font pour sortir de leur égarement reçoivent les éloges dus à une vertu consommée : mais devant Dieu, où les titres n'ajoutent rien à nos œuvres, qu'est-ce que l'élévation ajoute aux démarches de la pénitence ? c'est que laissant plus de crimes à réparer, elle en exige de plus sévères, et même beaucoup plus extérieures et plus éclatantes.

SCR L1MPENITEKCE FINALE.

DIVISION. Si vous différez votre conversion jusqu'à la mort, vous mourrez dans votre pèche. I. Parceque vous ne serez plus en état alors de chercher Dieu et de retourner à lui. II. Par~ ceque, supposé même que vous soyez en état de le chercher, et que vous fassiez des efforts pour retourner à lui, vos efforts seront inutiles, et vous ne le trouverez pas.

IM PARTIE, yous ne serez plus en état alors de chercher Dieu.

1° Le temps vous manquera : Dieu ne vous a pas promis ce temps , et il le refuse lous les jours à des pécheurs moins coupables que vous. Qui vous a dit que votre mort viendra lentement, et qu'elle ne fondra pas inopinément sur vous ? Combien d'exemples en avez-vous vus ! et Dieu ne vous ménage-t-il pas ces spectacles effrayants pour vous avertir peut-être que votre fin sera semblable ? Quel est donc votre aveuglement de faire dépendre votre salut éternel de la chose du monde dont vous pouvez le moins répondre ! Mais quand ces terribles accidents ne tomberoient pas sur vous, et qu'ils seroient plus rares qu'ils ne sont , le plus grand nombre n'est il pas de ceux qui sont surpris? et n'arrive-t-il pas communément que le dernier moment qui termine nos jours n'est jamais le dernier dans notre esprit?

2Q Je Yeux que le temps vous soit accordé , et que les ministres du Seigneur aient le temps de venir vous dire, comme un prophète au roi de Juda : Réglez votre maison, car vous mourrez : en serez-vous plus capable de chercher Jésus-Christ? Vous voulez qu'avec une raison qui déjà s'enveloppe , une mémoire qui se confond , un cœur qui s'éteint, un pécheur puisse sonder et éclaircir tous les abîmes de sa conscience ! Grand Dieu ! un pécheur en cet état , loin de vous fléchir, peut-il encore vous connoître et vous adorer? Jugez-en vous-même, vous que la main du Sei-

gneur a déjà conduit jusqu'aux portes du tombeau :quel usage faisiez -vous de votre raison? et quel fruit avez- vous retiré du bienfait qui prolongea yos jours?

3Q Je veux que la bonté de Dieu ménage alors quelques intervalles libres à un mourant : quel usage en fait-on ? Les affaires , les dernières dispositions enlèvent ces moments, et on laisse à des intervalles moins heureux les soins de la conscience. Alors le ministre est appelé : encore faut-il que le mourant ne le connoisse presque plus, afin qu'il le voie approcher sans effroi.

4° Je veux que jusqu'au dernier soupir vous conserviez la raison aussi entière que vous l'avez aujourd'hui : ne comptez-vous pour rien les obstacles que vous trouverez alors dans votre propre cœur? Quoi! après une vie entière de débauche , vous croyez que des passions nourries depuis l'enfance , et qui sont devenues comme votre fonds , tomberont, s'évanouiront en un instant ! Vous croyez qu'un homme qui n'a eu dans sa vie que le désir d'amasser de grands biens par toutes sortes de voies, conviendra en un moment que tous ses gains ont été criminels; qu'un impie qui a mille fois profané la sainteté de la religion par des dérisions sacrilèges, deviendra fidèle et religieux au lit de la mort! etc. Vous nous en avertissez, Seigneur, dans les livres sainls : leur fin sera semblable à leurs œuvres : Quorum finis erit secundùm opéra ipsorum. Vous avez vécu impudique , vous mourrez impudique ; vous avez vécu ambitieux, vous mourrez sans que l'amour du monde et ses vains honneurs meure dans votre cœur; en un mot, vous mourrez dans le péché. Opérez donc le bien .tandis que Dieu vous en laisse le temps ; n'apportez pas à la mort des désirs, mais des fruits de pénitence.

Ile Partie. C'est une vérité du salut , que le Seigneur met des bornes à sa patience ; et que comme il a établi un temps pour se souvenir du pécheur, il en a aussi marqué un autre pour l'oublier. Je sais que tout le temps de la vie présente est un temps de propitiation, et qu'à quelque heure que le pécheur se convertisse à Dieu, Dieu se convertit à lui ; mais je sais aussi que chaque grâce dont vous abusez, peut être la dernière de votre vie.

Cette .vérité si terrible supposée , tirons-en \Q une conséquence qui ne i est pas moins : si l'Ecriture de toutes parts nous annonce que Dieu se retire quelquefois d'une ame infidèle, que pourrez-vous vous promettre au dernier moment, vous qui, agité de remords cruels, avez poussé l'impénitence et l'ingratitude jusqu'au jour de sa colère ? Où seroit donc là cette justice qui insulte aux larmes de l'impie mourant ?

2° La nature de la grâce que vous vous promettez alors ne vous permettroit pas de l'attendre ; cette grâce qui consomme la sanctification d'une ame, cette grâce de la persévérance finale, c'est la grâce des élus et le dernier trait de la bienveillance de Dieu sur une ame. Dieu ne doit, à la rigueur, cette faveur inestimable à personne; elle manque quelquefois à ceux mêmes qui ont marché long-temps dans la justice ; et vous présumez que le plus signalé de tous les bienfaits sera le prix de la plus ingrate de toutes les vies ! Se peut-il qu'un espoir si insensé abuse presque tous les hommes ?

3° Quand Dieu accordêroit quelquefois cette grande miséricorde à une ame qui auroit jusque-là différé de se convertir, je dis qu'il ne l'accordera jamais à vous qui jie différez votre conversion que parceque vous yous y attendez. Ne vous flattez pas d'un faux espoir que Dieu tiendra alors à votre égard une conduite particulière; cette espérance même que vous avez eue en sa miséricorde , et qui a servi à vous entretenir dans vos désordres , sera alors le plus grand de tous vos crimes. Les hommes se consolent dans la perte qu'ils font de leurs proches et de leurs amis , par les projets de conversion qu'ils leur ont yu souvent concevoir ; et c'est précisément ce qui me fait tremblerpour eux.

4° Ce n'est pas qu'un seul instant de pénitence véritable ne puisse effacer en un moment les crimes d'une vie entière : mais Dieu rejette la pénitence du pécheur mourant, parcequ'elle est fausse. Car premièrement elle n'est pas libre; c'est ordinairement l'effet de la dure nécessité où il se voit réduit , plutôt que le fruit de la grâce et d'un véritable repentir ; si Dieu prolongeoit ses jours , ne prolongeroit-il

pas aussi ses crimes? Secondement, sa douleur ne part que d'une crainte toute naturelle ; lui seul est l'objet de sa douleur, la fin de ses supplications, le motif de sa pénitence ; ses larmes sont les larmes d'Esaû et d'Antiochus, des larmes stériles et réprouvées: ainsi le pécheur élèvera alors sa voix vers le ciel, et le Dieu juste se rira de ses clameurs ; il pleurera, et Dieu insultera à ses larmes. En vain dans ses derniers moments, après n'avoir cherché toute sa vie que des ministres complaisants et pris au hasard, appellera-t-il auprès de lui quelque homme de Dieu le plus éclairé, le plus respecté par ses talents ; en vain ce ministre 1 exhortera-l-il à mettre en Dieu toute son espérance, et diminuera-t-il à ses yeux l'horreur de ses crimes pour ne pas le jeter dans le désespoir : le ministre lui-même ne parlera qu'en tremblant, parcequ'il sait que le Seigneur a son poids et sa mesure, et qu'il ne convient pas à l'homme d'en rabattre.

Dernière réflexion: qu'est-ce que le pécheur peut souhaiter pour lui de plus favorable à la mort, que d'avoir le temps et d'être en état de chercher Jésus-Christ, et do le chercher en effet ? et cependant que lui permet Jésus-Christ d'espérer dans ses re

Cherches mêmes, s'il les renvoie jusque-là? Vous me chercherez et vous mourrez dam

votre péché. Après cela, calmez-vous durant votre vie sur vos désordres I Je ne veux point mettre des bornes à la miséricorde de Dieu ; mais ce que je sais, c'est que lessacremenls du salut, appliqués alors sur un pécheur, consomment peut-être sa réprobation, et que la dernière des grâces de l'Eglise est souvent le dernier de ses sa- (riléges. C'est une vérité de foi que le nombre de ceux qui se sauvent est petit ; et répondant, si les marques de repentir que donnent les pécheurs au lit de la mort suffisoient pour le salut, il n'y auroit presque point de pécheur qui ne fût sauvé. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut faire pénitence tandis que Dieu nous en donne le temps, et qu'au lit de la mort , ou vous ne serez plus en état de le chercher ; ou même quand vous le chercherez, vous ne le trouverez pas.

DIVISION. /. Le crime du respect humain. II. Sa folie. III. Son injustice.

Ire Partie. L'ennemi du salut dresse deux pièges a la faiblesse de l'homme : l'un de séduction, en l'attirant par de fausses espérances-, l'autre de crainte, en le décourageant par des frayeurs insensées :-or la connoissance du monde suffit presque seule pour nous défendre de la première illusion, qui nous y promet une félicité imaginaire ;mais le long usage du monde, loin de guérir la crainte de ses jugements, ne sert qu'à nous rendre plus timides. Pour combattre cette crainte, je dis qu'elle outrage Dieu :

1° Dans sa grandeur. En effet, la grandeur de Dieu demande que vous ne le mettiez pas en parallèle avec un monde méprisable : or Ici rappelé, d'un côté par la voix de Dieu, de l'antre par la crainte des hommes, vous lui dites dans la disposition de votre cœur : Je vous servirois dés ce moment , si le monde , qui ne vous aime et ne vous sert pas , me permettoit de vous servir et de vous aimer. Cette impiété fait horreur, et c'est pourtant vous qui êtes l 'impie.

2° Le respect humain est injurieux à la vérité des promesses de Dieu. Car lor* que vous vous serez déclaré |Our Jésus-Christ, croyez vous qu'il ne saura pas affermir votre cœur contre le déchaînement et la bizarrerie des censures humaines? croyez-vous qu'éclairé des nouvelles lumières de la grâce, vins n'écouterez pas avec nne sainte fierté des discours où vous ne verrez plus que les tristes égarement! d'une raison que Dieu abandonne ? Plus touché de la folie des hommes que de leurs mépris, vous prierez Dieu d'avoir pitié de leur aveuglement, et de leur manifester les vérités éternelles de sa justice. Je n'en dis pas assez : croyez-vous que dans ces premiers moments de grâce et d'un véritable changement de cœur, une ame pénétrée de componction et des attraits d'une grâce si divine puisse être touchée de quelque autt-, chose que de son Dieu et du bonheur de fe servir? Bépondei ici, âmes jus-

tes qui m'écoutez , et confondez la faiblesse du pécheur timide , qui ne peut comprendre que Dieu sache plus se faire aimer, que le monde ne peut se faire

craindre.

Mais , quoi ! ne peut-on pas se donner à Dieu et commencer une vie nouvelle , sans se donner en spectacle au monde par un changement trop éclatant ? Ainsi, au rapport de saint Augustin, s'abusoit le célèbre Victorin, si connu dans Rome par sa sagesse et son éloquence ; il se persuadoit que Dieu ne regarde que le cœur , et n'en demande pas davantage. Mais sans vous dire que c'est outrager la grandeur de Dieu que vous affecteriez de méconnoître devant les hommes ; que c'est être ingrat envers la grâce qui vous touche et vous dégoûte du monde et des passions ; qu'il est indigne d'un cœur noble et généreux de trahir ainsi vos sentiments : je dis que tout ménagement qui ne tend qu'à persuader au monde que vous approuve! encore ses abus et ses maximes , et qu'à vous mettre à couvert de la réputation de serviteur de Jésus-Christ , est une dissimulation criminelle, et moins digne d'excuse que le dérèglement ouvert et déclaré. Prenez-y garde : la vie licencieuse d'un pécheur lui attire plus de censeurs de sa conduite que d'imitateurs de ses excès; mais les abus du monde, autorisés par une vie d'ailleurs régulière et mêlée d'actions pieuses, forment une séduction presque inévitable : plus vous vous permettez ces abus en évitant les grands désordres, plus vous persuadez à vos frères que le monde n'est pas incompatible avec le salut ; plus vous nous préparez des auditeurs incrédules, lorsque nous leur annonçons qu'on ne peut servir deux maîtres ; plus vous multipliez dans l'Eglise les fausses pénitences, en devenant le modèle de mille pécheurs touchés, qui ne se figurent dans la vertu rien au delà de ce que vous faites. N'étoitcepas assez que vos dérèglements eussent été autrefois un scandale à vos frères, faut-il encore qu'aujourd'hui votre fausse vertu leur devienne funeste ?

IIe Parti k. Tout pécheur est insensé, pareeque tout pécheur préfère un plaisir d'un instant à des promesses éternelles : néanmoins, nos passions forment souvent des erreurs qui, quoi qu'opposées aux régies, peuvent du moins s'excuser par les apparences de l'équité et de la sagesse. Le respect humain n'est pas de ce nombre, rextravaganceyparottsi à découvert qu'elle ne laisse pas de lieu à la méprise.

Ie Considérez-le en lui-même. Car placez-vous en quelque situation qu'il vous plaira ; soyez homme de bien, soyez homme de plaisir, choisissez de la cour ou de la retraite , vivez en philosophe ou en libertin, et voyez si vous pourrez jamais parvenir à mettre tous les hommes dans les intérêts de votre conduite ! Or puisque dans aucune circonstance de la vie, vous ne sauriez éviter la bizarrerie des jugements humains ; pourquoi la craindriez-vous dans la piété seulement? Si cet inconvénient ne vous arrête pas dans les affaires de la vie, faut-il qu'il vous détourne de la grande affaire du salut? Je vais plus loin, et je dis : Quand même en prenant le parti de la vertu, vous auriez fait le monde entier le censeur de votre conduite ; eh ! qu'importent les jugements des hommes à celui qui a su mettre son Dieu dans ses intérêts ? qu'a de commun leur estime ou leur mépris, avec votre destinée éternelle ?

Mais non, je me trompe ; les censures des hommes sont toujours la récompense d î la vertu, et le présage le plus certain du salut ; une vertu du goût des pécheurs me seroit suspecte ; la grandeur du juste en ce monde ne peut être vue par des yeux de chair ; cachée sous de viles apparences, l'orgueil humain n'y voit rien que e méprisable : mais cet homme aujourd'hui obscur et méprisé, se démêlera un jour <1e la foule ; et environné de gloire et d'immortalité , il offrira aux amateurs du monde un spectacle d'autant plus étonnant, qu'il ajoutera à leursurprise le désespoir affreux d'une destinée bien différente.

2W Le respect humain , insensé en lui-même , l'est encore plus dans les circonstances qui l'accompagnent. Et .premièrement , si vous êtes désabusé du monde , pourquoi comptez-vous pour quelque chose ses jugements ? Secondement, vous avez joui jusqu'ici injustement de l'estime des hommes ; vous seul savez jusqu'où la mesure de vos faiblesses et de vos crimes est montée en la présence de Dieu , et de ces faiblesses qui , exposées aux regards publics , vous auroient couvert d'une ignominie éternelle : cependant le monde vous a loué • il a vu en vous mille vertus, et ces ver-

tas sans la piété étoient de vains titres , vous le savez ; eh ! ne faut-il pas que Dieu soit vengé, et que le monxle refuse injustement , à une vertu aujourd nui véritable, les louanges qu'il a autrefois injustement données à vos vices et à vos fausses vertus. Troisièmement , pourquoi craindriez-vous dans les voies du salut , ce que vous n'avez pas craint autrefois dans celles du crime? Vous ne comptiez pour rien les discours des hommes, lorsque vous vous livriez à des excès honteux ; et vous ne commenceriez à les craindre que depuis que vous avez dû apprendre à les mépriser ? C'est donc pour le Seigneur tout seul qu'on est timide ; le crime va la tête levée, la vertu rougit et se cache. Après tout , que pourra tant dire le monde? que vous êtes Inconstant, que vous êtes insensé , que vous ne vous soutiendrez pas ; que vous ne quittez le inonde, que pareeque le monde vous quitte ; que vous avez vos vues, que vous n'êtes plus bon à rien? IMais à quoi doivent aboutir ces discours, qu'à vous faire mieux connoître le monde, à vous le rendre plus méprisable, et à vous servir d'une instruction qui doit vous rendre plus vigilant , plus occupé de vos devoirs , et plus reconnoissant de la grâce que vous avez reçue ? Enfin , je vous demande, qui les tient, ces discours, et doù partent ces censures? ce n'est ni des gens de bien , ni même d'entre les plus sages des mondains , devant qui la vertu a toujours son prix; ce n'est que d'un petit nombre d'esprits frivoles et licencieux , qui se font une misérable vanité d'attaquer la vertu, tandis que dans le secret ils lui rendent hommage.

IIIe Partie. Le respect humain est injuste. Pourquoi? pareeque, 1°, ce monde qui ne connoît pas Dieu ; ce monde qui appelle le mal un bien , et le bien un mal ; ce monde, tout monde qu'il est, respecte encore la vertu , envie quelquefois le bonheur de la vertu , cherche souvent un asile et une consolation auprès des sectateurs de la vertu, rend même des honneurs publics à la vertu: eh! pourquoi donc craindriez-vous de paroître serviteur de Jésus-Christ , devant des pécheurs qui souhaiteroient de devenir semblables à vous ?

2° Peut-être vous faites-vous honneur devant le monde de certains talents ou d'avantages humains par lesquels vous croyez mériter son estime ; vous vous trompez, et peut-être vous donne-t-il du ridicule par les mêmes endroits par où vous vous lattez de lui plaire : devenez homme de bien ; la piété ne fait point de jaloux : et le monde qui n'aspire point à ce genre de mérite , ne vous en disputera pas la réputation ; peut-être portera-t-il même son estime pour vous trop loin , et qu'au lieu d'attirer ses censures vous n'aurez qu'à gémir en secret de l'excès et de l'injustice de ses louanges.

3° Ce qui est encore de plus honorable pour la vertu , c'est que le monde ne cherche et ne trouve d'ordinaire de consolation que dans la fidélité et dans la droiture de ceux qui la pratiquent.

4° Et c'est de là que viennent en dernier lieu les honneurs publics que le monde lui-même rend à la vertu : on y voit tous les jours des personnes d'une destinée obscure , mais ennoblies des dons de la grâce , s'y attirer des égards et des distinctions tjue la naissance et les dignités ne donnent point. Prenez garde seulement de ne rien mêler de foible et d'humain à la piété; ne portez pas à la vertu les restes de l'humeur, des passions et des foiblesses humaines : car voilà ce qui attire d'ordinaire de la part du monde des dérisions et des censures. Après cela, si vous avez quelque chose à craindre, craignez plutôt qu'on ne donne à de légères démarches de conversion les éloges d'une parfaite pénitence ; craignez que ces louanges ne vous fassent oublier vos misères; tremblez que l'estime injuste des hommes ne soit une punition de Dieu sur vous , lequel accorde peut-être cette récompense à quelques vertus naturelles que vous avez , pour punir à loisir l'orgueil secret qui les corrompt.

Pour éviter ce malheur, regardez les hommes comme s'ils n'étoient pas : agisse; sous les yeus de Dieu seul , et laissez entre ses mains les intérêts de la vertu.

DIVISION. /. La rareté d'une vocation véritable. II. Les périls d'une fausse vocation

I*e Partie. La sainteté est la vocation générale de tous les fidèles : mais la voie pour arriver à la sainteté , n'est pas la même pour tous les hommes ; et nous ne marchons sûrement dans cette voie , que lorsque la main de Dieu nous y a fait entrer. La raison et la foi nous défendent également de penser que le Seigneur, après nous avoir appelés à la lumière de l'Evangile , n'ait plus voulu se mêler, pour ainsi dire , de notre sort ; il n'est que trop certain néanmoins que la voie que nous choisissons la plupart n'est point celle que Dieu nous a d'abord choisie.

1° Les passions et les préjugés rendent la méprise très-commune. Souvent le choix d'un état n'est qu'une impression portée dès l'enfance ; et avant que nous sachions ce que nous sommes , nous arrêtons ce que nous devons être pour toujours. Si l'on attend un âge plus avancé pour se choisir un état, les attentions n'en sont pas pour cela plus sérieuses : une dignité qu'on espère dans l'Eglise engage au ministère ; la mort d'un aîné fait quitter l'état ecclésiastique ; un dépit , une liaison d'amitié décide de notre destinée : comment ne vous pas méprendre, en usant de si peu de précautions? Voilà ce qui rendra un père de famille inexcusable devant Dieu, lui qui a dû instruire ses enfants sur l'importance de ce choix d'un état.

2° Seconde source de nos méprises : ce choix qui dépend uniquement des desseins de Dieu sur nous , c'est l'ordre de la nature qui seul d'ordinaire en décide ; on n'attend d'autre marque de vocation , que le rang de la naissance ou la situation de la fortune. J'avoue que quelquefois Dieu emploie ces signes humains pour nous faciliter le choix de l'état auquel il nous destine ; mais cette règle n'est ni sûre , ni universelle.- chaque état demande des talents particuliers, et ces talents ne sont pas toujours attachés à un certain rang dans les familles

3° Troisième source de nos méprises dans le choix d'un état de vie : c'est que l'on n'examine pas quelle est la voie que la religion et la raison veulent que nous choisissions, et qui, eu égard au caractère de nos penchants et de nos foiblesses, nous fournira plus de moyens de salut. Je ne dis pas que tous les hommes se retirent dans les solitudes , et renoncent aux emplois et aux professions publiques qui font Tordre et l'harmonie de la société : le silence , la retraite , l'austérité même des cloîtres , n'est pas l'état le plus sûr pour tous les hommes : ce n'est pas l'état, c'est la vocation de Dieu qui fait toute notre sûreté. Mais ce que je veux dire , c'est que l'affaire principale étant d'arriver au terme heureux , il seroit insensé de donner la préférence au sentier qu'on choisit par ce qu'il peut offrir de plus brillant, plutôt que par les secours que nous y trouverons pour fournir heureusement et saintement la carrière : or, sur ce principe, que de vocations défectueuses! Quels motifs font suivre à l'un le parti des armes, à l'autre celui de la robe, à celui-là le parti de l'Eglise ? la cupidité seule fait la diversité de nos destinées ; et Dieu que nous n'avons pas consulté dans notre choix , en punira peut-être le dérèglement, en y favorisant les passions qui nous l'ont inspiré.

i° Si ce n'est pas un goût déréglé qui doit décider du choix d,'un état, ce n'est pas aussi un respect humain qui force le goût et les inclinations les plus innocentes, qui ne pouvoient venir que du maître même de la nature .- dernière source de nos méprises. Comme de ce choix dépend tout le repos et le bonheur de notre vie , les déterminations où ic respect et la crainte de ceux de qui nous dépendons ont plus do part que nos propres penchants traînent toujours après elles le repentir et l'amertume ; cependant ce respect humain préside presque toujours à la décision de nos destinées, et personne presque ne prend dans son propre cœur le choix qu'il fait de son état. De là tant de mécontentements dans tous les états , tant de troubles dans les familles , tant de révoltes , d'ennuis et d'amertumes dans les cloîtres ; chacun se plaint de sa condition et envie celle d'autrui , et nul n'est heureux dans le monde , pareeque nul presque n'y est à sa place.

1I« Partie. De toutes les circonstances de la vie , le choix d'un état est celle où la méprise est plus à craindre, soit que vous la regardiez :

1° Du côté de Dieu, dont elle usurpe les droits. En effet, en nous donnant la liberté, Dieu ne s'est pas départi des droits qu'il avoit sur nous; et c'est à lui seul à disposer de nous , selon les vues qu'il s'est proposées en nous formant. Mais quand sa souveraineté ne lui donneroit pas ce droit sur sa créature , sa sagesse devroit l'établir seul arbitre de nos destinées: pourquoi ? parceque Dieu seul nous connoît; lui seul peut juger des rapports divers de vice et de vertu , que les situations infinies où il pourroit nous placeront avec les qualités naturelles de notre ame; et par conséquent nous ne pouvons que nous égarer, si nous sortons des maing delà sagesse de Dieu , pour nous choisir à nous-mêmes un état, puisque noua ne nous connoissons point assez nous-mêmes , pour décider sur ce qui nous convient.

2° Si la méprise dans le choix d'un état de vie est si fort à craindre, c'est principalement du côté des secours et des grâces dont elle nous prive. Comme tous les états ont leurs dangers et leurs difficultés particulières, il leur faut à tous des secours propres pour vaincre ces obstacles et pour éviter ces périls : or pour participer à ces grâces particulières, il faut que Dieu lui-même nous y ait appelés ; autrement il ne peut vous regarder que comme un serviteur téméraire, qui est hors de son devoir, et n'a nul droit à ses bontés- Hélas! si tant dames périssent tous les jours avec les grâces mêmes attachées à leur élat, si la foiblesse de lhomme ne peut se soutenir souvent dans des voies où la main de Dieu même la guide , fera - t - elle moins de chutes quand elle y marchera toute seule ?

On est surpris quelquefois que les mœurs des chrétiens aient si fort dégénéré : la raison n'en est pas difficile à trouver ; tout est corrompu , parceque nul presque n'est à la place où il devroit être. Voilà la source de la dépravation des états , le défaut de vocation ; et de ce défaut de vocation , quelles suites irréparables !

3° Troisième raison pourquoi la méprise dans le choix d'un état est si fort à craindre ; on ne peut en réparer les suites. Je ne vous dis pas que n'étant point dans la voie qui doit vous conduire au salut , plus vous marchez, plus vous vous égarez, et que ce défaut est une de ces fautes dont on n'a presque jamais de remords ; mais je vous dis, comprenez les suites d'une vocation illégitime : si vous êtes homme public , l'usage injuste de votre autorité, le bien que vous ne faites pas , le mal que vous autorisez ; si vous êtes intrus dans le lieu saint , la perte de tant dames qui eussent trouvé dans le zèle et dans la piété d'un ministre fidèle, la grâce et le salut; si vous êtes entré dans une maison sainte , le relâchement dont vos mœurs ont été un modèle : voilà, vous qui inspirez à vos enfants des vocations injustes, les suites affreuses et les crimes infinis dont ce seul crime vous rend coupables devant Dieu.

Mais si les suites de cette méprise sont irréparables pour des parents ambitieux qui vous 1 ont inspirée, elles ne le sont pas moins pour vous , vous qui avez eu le malheur de vous méprendre. Je suppose que vous en êtes touché de repentir : quels remèdes vous prescrire ? quelles mesures prendre? Il est des engagements que vous avez pris contre l'ordre de Dieu , et quïl n'est plus en votre pouvoir de rompre et de changer : vous n'êtes pas cependant obligé à l'impossible pour vous sauver ; mais d'un autre côté, vous sauverez- vous dans un état , qui n'étant pas le vôtre, ne sauroit être la voie de votre salut?

Oui ; et c'est une vérité de foi, que, quelle que puisse être la situation de la créature, son sort n'est jamais désespéré sur la terre : il n'est point d'état où la pénitence nç soit possible ; et Dieu n'est pas tellement assujetti aux lois de sa justice , que sa miséricorde ne puisse en tempérer la rigueur.

Ainsi, vous qui n'avez pas encore fait ce choix important, évitez ces écueils .priez beaucoup, consultez vos talents, vos inclinations, vos forces, vos foiblesses, les intérêts de votre salut; attirez sur vous la grâce d'un bon choix par l'innocence de votre vie. Mais si le choix est fait, et que vous doutiez des motifs qui vous y ont porté , rendez votre vocation certaine par les bonnes œuvres ; comprenez que la fidélité aux devoirs de votre état , est la plus sûre voie pour vous ; remédiez à ce qui

dépend de vous ; faites-vous des remords utiles, en examinant bien toutes les démarches et la suite de votre vie.

Mais s'il est clair que le Seigneur n'a point du tout présidé à votre choix , votre sort est à plaindre; vous êtes loin du royaume des deux. Mais vous pouvez encore y prétendre : tandis qu'on peut se repentir, on peut encore espérer : vous n'êtes pas extérieurement dans l'ordre; mais le cœur y rentre quand il se donne à Dieu tvous vous êtes exposé comme Jonas sur une mer orageuse contre l'ordre de Dieu ; vous y êtes tombé comme lui au fond de l'abîme : il vous reste encore une ressource ; élevez votre voix comme lui vers le Seigneur : De ventre inferi, clamavi ad Dominum. Voilà la ressource que la miséricorde de Dieu tous a préparée, le repentir, le gémissement, et une humble fidélité.

DIVISION. /. Dans le portrait que nom fait Jésun-Christ du mauvais riche ; vous verrez la peinture d'une vie molle et mondaine, qui nt > par oit accompagnée ni de vice ni de vertu. II. Dans le récit de son supplice, vous en verrez la condamnation et la déplorable destinée : c'est le sujet de cette homélie.

lre Partie. Il y avoit dans Jérusalem , dit Jésus-Christ , un homme riche : il semble que ce soit ici son premier crime ; il étoit né heureux. Jésus-Christ n'ajoute rien à cette circonstance : on ne vous dit ni qu'il se fût élevé lui-même à ce point d'abondance et de prospérité ; ni qu'il eût joui avec insolence d'un bien qu'il eût acquis avec bassesse. Cependant voilà le premier degré de sa réprobation : il étoit riche.

2° Il étoit vêtu de pourpre et de lin : la pourpre étoit une étoffe précieuse ; mais on ne nous dit point qu'en cela il passât les bornes que l'usage prescrivoit à son rang, ni que son bien ne pût pas suffire à sa dépense : on ne dit point que dans sa parure il entrât des desseins de passion et de crime. 11 étoit vêtu superbement: voilà ce que lui reproche Jésus-Christ.

3° Il se traitoit tous les jours magnifiquement : mais la loi de Moïse ne défendoit que les excès , et il semble qu'on étoit autorisé à goûter les douceurs d'une abondance qui avoit été proposée comme la récompense de la fidélité- D'ailleurs, cet homme riche n'est point accusé d'avoir usé de viandes défendues par la loi, ou d'avoir violé l'observance des abstinences et des jeûnes qu'elle prescrivoit. A la vérité, il faisoit tous les jours bonne chère; mais on ne dit point qu'il y eût de l'excès et de la débauche; on ne le taxe ni de discours dissolus, ni de jeu, ni d'assemblées profanes ; sur la religion et la foi de ses pères, on ne trouve rien à redire en lui ; sa probité n'est point attaquée, et on ne lui reproche aucun de ces défauts qui blessent et intéressent la société.

Or, tel que Jésus-Christ vous dépeint ce riche, vous paroît-il fort coupable ? De quoi s'agit-il? il étoit riche, bien vêtu, faisoit bon chère : si j'en juge par vos mœurs et vos maximes, non-seulement je ne le trouve point coupable, je le trouve même vertueux. Que dites-vous tous les jours de ceux qui lui ressemblent : Un tel vit no blement ; il mange son bien avec honneur?

4e* Vous m'opposerez peut-être la dureté du mauvais riche,et vous prétendez avoir en cela quelque avantage sur lui. Mais je pourrois vous dire , après saint Paul , qu'en vain vous donneriez tout votre bien aux pauvres, si vous n'avez dans le cœur cclto charité qui croit tout, qui espère tout, qui souffre tout. D'ailleurs, quel est le crime du mauvais riche? rapprochons les circonstances, et vous verrez que Jésus-Christ n'a pas tant voulu nous représenter ce riche comme un monstre d'inhumanité, que comme un homme indolent et trop occupé de ses plaisirs.

Aussi lorsqu'Abraham apprend à ce riche le sujet de sa condamnation, il ne lui dit pas comme Jésus-Christ le dira au grand jour aux réprouvés : Lazare étoit nu, et

vous ne l'avez pas revêtu; il avoit faim, et vous ne l'avez pas rassasié. Mais, que lui dit-il ? Mon fils, souvenez- vous que vous avez reçu des biens dans votre vie : vous n'avez rien souffert sur la terre ; ce n'est pas ainsi qu'on arrive au repos promis à ma postérité .- vous avez cherché votre consolation sur la terre ; vous n'appartenez donc plus au peuple de Dieu : les larmes de Lazare sont essuyées , mais vos ris et vos consolations se changent en des tourments qui ne finiront jamais.

Vous êtes surpris, mes Frères? Vous ignorez donc que c'est un crime pour un chrétien, de n'avoir point de vertus? Un disciple de Moïse, vivant sous une loi encore imparfaite , est condamné pour avoir mené une vie molle et délicieuse ; et un. disciple de l'Évangile, un membre de Jésus-Christ crucifié, seroit traité plus favorablement, en ne refusant rien à ses sens, et en s'abstenant simplement de plaisirs injustes et honteux !

C'est une vérité de salut : que vous ne pouvez être prédestiné, si vous n'êtes rendu ici conforme à l'image de Jésus-Christ. Or, pour ressembler à Jésus-Christ, suffit-il de n'être ni fornicateur , ni impie , ni injuste? le grand modèle de toutes les vertus , reconnoîtra-t-il pour son disciple, un homme qui n'en a aucune? et cependant vous ne craignez rien pour votre destinée pourvu que vous viviez dans une régularité que le monde approuve. Il est si vrai que cet état ne vous laisse point d'alarmes pour le salut, que lorsque nous vous proposons la pratique des vertus chrétiennes, vous îiOus répondez que vous ne voulez pas le prendre si haut, et que vous croyez qu'il f st plus sage d'éviter ces prétendus excès.

Saint Augustin se plaignoit que certains païens de son temps refusoient de se convertir à la foi pareequ'ils menoient une vie réglée, selon le monde; et voilà précisément la réponse de ces chrétiens voluptueux et indolents, de ces vertueux du siècle» lorsque nous les exhortons à une vie plus conforme aux maximes de lÉvangile.Mais écoutez la réponse de ce Père : Leur conduite est irréprochable , selon le monde ; mais ils ne sont pas chrétiens , pourquoi ? pareequ'ils n'ont pas crucifié leur chair avec ses désirs : pareeque les chrétiens sont spirituels, et que ces mondains sont encore tout charnels.

Si pour être chrétien , il suffisoit de ne pas donner dans les excès ; le paganisme m us a fourni des hommes sages, attachés au devoir par des principes de gloire et d'honneur : ce ne sont donc pas les désordres évités qui font les chrétiens, mais les vertus de l'Évangile pratiquées; c'est l'esprit de Jésus-Christ crucifié.

Ih Partie. Lazare meurt et est porté dans le sein d'Abraham; le riche meurt, et il est enseveli dans l'enfer. Quel nouvel ordre de destinées! le riche est enseveli; le mot est remarquable : le corps de Lazare abandonné, trouve à peine un peu de lerre qui le couvre. Lazare meurt, et on ignore à Jérusalem qu'il ait vécu ; le riche meurt, et sans doute la pompe et la magnificence le suivent jusqu'au tombeau : mais à quoi lui sert tout cet appareil? son ame précipitée sous le poids de ses iniquités, s'est déjà creusé un lieu profond dans l'abîme éternel : Sepultus est in inferno. Mais il faut suivre Les circonstances du supplice que souffre cet infortuné dans le lien des tourments.

A peine le riche se trouve-t-il dans le lieu de son supplice, qu'il lève les yeux en haut : quelle surprise pour un homme , qui n'a jamais soupçonné que la voie où il mareboil, sûre selon le monde, pût conduire à la perdition . Il lève les yeux, et voit fie loin Lazare revêtu de gloire et d'immortalité ; première circonstance de son supplice. Quel parallèle alors! quels désirs de lui avoir ressemblé! quelle rage de ne lui ressembler pas! Voilà, mes Frères, ce qui, au fond de ce gouffre, rongera éternellement le pécheur : la vue de ces âmes bienheureuses, et la pensée qu'il étoit né j.our le même bonheur.

2° La présence d'un bien auquel jamais on n'a eu de droit, touche moins des maldeureux qui en sont privés : mais ici un mouvement rapide portera le cœur de i'homme vers le Dieu pour lequel seul il étoit créé ; et une main invisible le repoussera loin de lui. Le Dieu de gloire même, pour augmenter son désespoir, se montrera à lui clans toute sa grandeur, sa clémence, sa bonté ; et cette vue le tourmentera plus cruellement encore, que le sentiment de la fureur et de la justice de Dieu.

Nous sentons faiblement ici-bas l'amour naturel que notre ame a pour son Dieu ; parceque les faux biens qui nous environnent, nous occupent et nous partagent : mais lame séparée du corps, tous ces fantômes de bien s'évanouiront , toute celte capacité d'aimer se portera vers Dieu ; tandis que le poids de l'iniquité du pécheur le fera sans cesse retomber sur lui-même, et le repoussera dans l'abîme, où, sans pouvoir cesser d'aimer, il se verra pour l'éternité l'objet de la haine de son Dieu. Quelle affreuse destinée! être éternellement malheureux, par l'image toujours présente de la félicité qu'on a perdue !

3y Le riche dans l'enfer est malheureux par le souvenir des biens qu'il ayoît reçus durant sa vie : autre circonstance de son supplice. Quel triste parallèle pour cette ame de ce qu'elle avoit été, avec ce qu'elle est ! ces jours passés ne sont plus , et ne font que rendre plus affreuse l'amertume de sa condition présente. Ajoutez à ce souvenir, celui des biens de la grâce dont elle a abusé : c'est ici où le réprouvé , repassant sur toutes les facilités du salut que la bonté de Dieu lui avoit ménagées, entre en fureur contre lui-même.

4° Autre malheur du riche réprouvé : les peines présentes qu'il endure. Je souffre , dit-il, d'extrêmes tourments dans cette flamme. Il demande une goutte d'eau ;

non pour éteindre, mais pour adoucir l'ardeur vengeresse qui le brûle ; et elle lui est refusée. Nous ne savons pas ce qu'il souffre ; mais nous savons qu'il souffre tout ce que Dieu lui-même peut faire souffrir à un coupable qu'il veut punir.

Vous nous dites tous les jours, avec un air déplorable de sécurité, que vous voudriez voir quelqu'un revenir de l'autre vie, pour nous dire ce qui s'y passe. Eh bien, répondoit autrefois saint Chrysostôme aux grands de Constantinople , contentez aujourd'hui votre curiosité : écoutez cet infortuné que Jésus-Christ en rappelle, et qui vous raconte le détail affreux de ses malheurs.

5° Ce n'est pas tout : ses souffrances sont d'autant plus affreuses , qu'on lui fait connoitre qu'elles ne finiront jamais. Ainsi l'ame réprouvée perce la durée de tous les siècles ; l'avenir est la plus affreuse de ses pensées, et l'éternité toute seule est la mesure de ses tourments.

Enfin le dérèglement de ses frères qui vivoient encore, et auxquels l'exemple de sa vie molle et voluptueuse a été une occasion de scandale , fait la dernière circonstance de ses peines. Il souffre pour les péchés d'autrui ; tous les crimes, où ses frères tombent encore, augmentent la fureur de ses flammes, parceque ses scandales durent encore : et il demande leur conversion comme un adoucissement à ses peines. Combien croyez-vous qu'il y ait d'ames réprouvées dans l'enfer, avec lesquelles yous avez vécu autrefois, dont vous avez malheureusement écouté les discours, dont vous avez imité les exemples, et que vous avez suivies dans le goût empoisonné qu'ils vous inspiroient pour le plaisir!

Mais quelle réponse fait-on du sein d'Abraham à toutes ces âmes réprouvées: Vous avez Moïse et les prophètes : si les vérités de l'Ecriture ne vous corrigent pas , en vain un mort ressusciteroit pour vous convertir ; et ce mort ressuscité à vos yeux laisseroit encore à votre cœur corrompu mille raisons de douter? Lisez donc les li vres saints ; commencez par là vos journées, et finissez-les toutes par là : puisque c'est là le seul moyen que Jésus-Christ vous propose aujourd'hui , pour éviter la destinée du réprouvé de notre Evangile. Là vous trouverez les vérités les plus simules et les premiers fondements de la doctrine du salut.

sur l'enfant prodigue.

DIVISION. /. L'excès de la passion de l'impureté, marqué dans les égarements de Fenfant prodigue. II. L'excès de la miséricorde de Dieu, dans les démarches du père de famille.

Ir« PARTIE. L'excès de la passion marqué dans les égarements de l'enfant prodigue.

1° 11 n'est point de vice qui éloigne plus le pécheur de Dieu ; il met comme un abîme entre Dieu et l'ame voluptueuse, et ne laisse presque plus au pécheur d'espé-

rance de retour. Voilà pourquoi il est dit dans l'Evangile, que le prodigue s'en alla d'abord dans un pays fort éloigné. En effet, il semble que, dans les autres vices, le pécheur tient encore à Dieu par de faibles liens ; mais la passion honteuse dont je parle, déshonore le corps, éteint la raison, et rend insipides toutes les choses du ciel.

2° Il n'en est point qui laisse moins de ressources pour revenir à Dieu quand on s'en est éloigné. Le prodigue dissipa tout son bien en débauches , les biens de la grâce , et les biens de la nature. La perte de la grâce est le fruit ordinaire de tout péché qui tue l'ame ; mais celui-ci va plus loin .- il va tarir les dons de l'Esprit saint jusque dans leur source ; et la foi, ce fondement de tous les dons, ne tarde pas d'être renversé dans le cœur du pécheur impudique, parecqu'il n'y a pas loin de la dissolution à l'impiété. Les biens de la nature sont pareillement dissipés : vous aviez reçu en naissant une ame si pudique ; vous étiez né doux, égal, accessible; vous aviez reçu en naissant des talents heureux; depuis que ce feu impur est entié dans votre ame, on ne vous reconnoît plus, et l'on cherche tous les jours vou<même dans vous-même. Je ne parle pas ici des biens de la fortune, qui vienne: s'abîmer dans ce gouffre.

3° Troisième caractère du vice honteux dont nous parlons : ce vice honteux devient le supplice du pécheur impudique. Après que l'enfant prodigue eut tout dissipé, il arriva une grande famine dans ce pays-là , et il commença à tomber en nécessité. Ce vice rend le pécheur insupportable â lui-même : premièrement , par le fond d'inquiétude qu il laisse dans la conscience impure, qui fait que le pécheur se reproche sans cesse sa propre faiblesse, et qu'il rougit en secret de ne pouvoir secouer le joug qui l'accable. Secondement, par les dégoûts, les jalousies, les fureurs , les contraintes, les frayeurs , les tristes événements , inséparables de cette passion. Troisièmement , par les nouveaux désirs que ce vice allume sans cesse dans le cœur. Quatrièmement, par les tristes suites du dérèglement, qui font presque toujours expier dans un corps chargé de douleurs, la honte des passions du premier âge.

b? Dernier caractère de ce vice : il n'en est point qui rende le pécheur plus vil et plus méprisable aux yeux des autres hommes. L'enfant prodigue tomba dans un avilissement qu'on ne peut lire sans horreur. En vain le monde a donné des noms spécieux à cette passion honteuse : dans la vérité , c est un avilissement qui déshonore l'homme et le chrétien; c'est une tache qui flétrit les plus grandes actions; c est une bassesse , qui , loin de nous approcher des héros , nous confond avec les bêtes ; et le monde, ce monde si corrompu, respectant néanmoins la pudeur, couvre d'une confusion éternelle ceux qui s'en écartent, et en fait le sujet de ses dérisions et de ses censures.

IIe PARTIE. Voyons dans la conversion de ï enfant prodigue , le modèle et les consolations de sa pénitence.

i° Le premier caractère de sa passion avoitété de mettre comme un abîme entre lui et la grâce; par les ténèbres qu'elle avoit répandues sur son esprit, par un dégoût affreux des choses du ciel , par l'asservissement des sens à l'empire de la volupté. La première démarche de sa pénitence éloigne tous ces obstacles. Premièrement , elle lui ouvre les yeux sur l'état honteux où la passion l'avoit réduit : elle U fait rentrer en lui-même , dit l'Evangile. Secondement, son dégoût affreux pour les choses du ciel , se change en un saint désir de la vertu et de la justice : combien de serviteurs, dit-il, dans la maison de mon père ont du pain en abondance , et je suis ici à mourir de faim > Autrefois la seule idée de la règle et de la vertu le faisoit frémir, la seule vue de la maison du père de famille lui étoit insupportable ; il commence maintenant à envier la destinée de ses serviteurs, de ces âmes fidèles qui lui sont attachées. Troisièmement, il ne s'en tient pas à de simples souhaits d imitation; il ne renvoie pas à l'avenir ; il ne loue pas la vertu dans l'espérance d'en suivre un jour les régies saintes , la véritable douleur parle moins et agit plus promptement. Je me lèverai, dit-il : Surgam .- j'ai un père tendre et miséricordieux , qui ne demande que le retour de son enfant; j'irai dans sa maison sainte : ibo ad patrem ; j'irai répandre à ses yeux toute l'amertume de mon ame : je lui dirai : Mon père, j'ai péché

contre le ciel et devant vous.

2tf Quel changement, et quel exemple plein de consolation pour les pécheurs ! il 6cmble que Dieu veut être Darticuliérement le père des ingrats , le bienfaiteur des

coupables, le Dieu des pécheurs, le consolateur des pénitents. En effet, les premières démarches de la pénitence de l'enfant prodigue sont suivies de mille consolations; au lieu que les fruits de l'iniquité avoient été pour lui amers comme de l'absinthe.

Premièrement , consolation du côté des facilités qu'il trouve dans la sainte entreprise de son changement. Le père de famille aperçoit son fils de loin et court audevant de lui : il faut peu de chose pour ébranler un pécheur dans ce commencement de sa carrière : le démon même , plus attentif alors que jamais, à ne pas se laisser enlever une proie qui lai échappe , n'offre à une ame touchée que des difficultés insurmontables dans sa nouvelle entreprise. Mais que fait alors l'amour, toujours attentif, du père de famille? il court vers son enfant, il se hâte de le soutenir; il le rassure contre ses frayeurs; il rassemble mille circonstances qui lui facilitent toutes ses démarches ; il éloigne des occasions où sa foiblesse auroit pu échouer; il renverse des projets qui l'auroient exposé à de nouveaux périls. Secondement, consolation du côté des douceurs secrètes qu'on trouve dans les premières démarches d'une nouvelle vie : le père de famille ne se contente pas de courir au-devant de son fils retrouvé , il se jette à son cou , il l'embrasse , il le baise : Cecidit super collum ejus, et osculatus est eum : image tendre et consolante de la joie que la conversion d'un seul pécheur cause dans le ciel et des consolations'secrétes que Dieu fait sentir à une ame, de ces. premières démarches de son retour vers lui. Troisièmement, consolation du côté de la participation aux saints mystères , dont on avoit si longtemps vécu privé par ses dérèglements. Le père de famille fait tuer le veau gras ; il

appelle Son fils retrouvé à ce festin Céleste : Addacite vitulum saginatum ; manduce-

mus} et epuîemur. Quelle douceur, après avoir vécu tant d'années éloigné de l'autel et des sacrifices, de se retrouver au pied de l'autel saint avec ses frères, nourri du même pain, soutenu de la même viande, attendant les mêmes promesses, etc. L'ame regrette-t-elle aiors les plaisirs honteux dont la grâce vient de la dégoûter ?

3° Enfin, l'enfant prodigue étoit tombé dans l'avilissement et dans le dernier mépris : l'honneur et la gloire sont le dernier privilège de sa pénitence : on le rétablit dans tous les droits dont il étoit déchu ; on le revêt d'une robe de dignité et d'innocence ; on lui donne même la préférence sur son aîné : c'est-à-dire que la piété fait oublier ce que nos passions avoient ou d'insensé ou de méprisable ; on n'en rap: pelle le souvenir que pour donner plus de prix aux vertus qui leur ont succédé.

sur l'inconstance dans les voies du salut.

PROPOSITION. L'inconstance dans les voles de Dieu, est de tous les caractères celui qui laissé le moins d'espérance de salut ; pareeque toutes les ressources utiles à la conversion des autrtt pêcheurs, deviennent inutiles à l'ame inconstante et légère, qui tantôt, touchée de ses misère» revient à Dieu, tantôt oubliant Dieu, se laisse rentrat'ner à ses misères.

1° La première ressource, utile pour ramener une ame de l'égarement, c'est la connoissance de la vérité. En effet , le premier moyen que la grâce emploie pour la conversion d'une ame mondaine, c'est de lui montrer le monde et l'éternité, tels qu'ils sont en effet, et tels qu'elle ne les avoit jamais vus: alors le voile qu'elle avoit sur les yeux , tombe tout d'un coup; elle est surprise d'avoir si long-temps ignoré les seules vérités qu'il lui importoit de connoître; et la nouveauté, donnant comme une nouvelle force aux impressions que fait la vérité sur elle, elle s'applaudit d'avoir enfin ouvert les yeux. Mais celte ressource de salut, si infaillible pour les autres pécheurs, n'est que d'un foible usage pour lame inconstante et légère : les vérités de la foi ne font plus désormais d'impression sur elle; pareeque ce ne sont plus pour elle de nouvelles lumières : elle a vu clair et dans la vanité des choses humaines, et dans les grandes vérités de l'éternité : ces vérités ont perdu à son égard la surprise et l'attrait de la nouveauté , si heureux pour les autres pécheurs. Quelle ressource peut-il donc encore rester à cette ame dans la connoissance de la vérité? qu'apprendra-t-elle de nouveau, que le monde est un abus? qu'il est affreux de sacrifier

une éternité tout entière à un instant d'ivresse et de volupté ? qu'il faut se hâter de bien vivre , parcequ'on meurt tel qu'on a vécu ? mille fois elle se l'est dit à ellemôme dans ses moments de pénitence; et c'est de l'impression de ces vérités, que sont venus tous ces intervalles de repentir, qui ont partagé toute sa vie : qu'a donc de nouveau Dieu même, à lui apprendre? Il peut encore l'éclairer; mais ne sera-ce pas plutôt pour elle une nouvelle occasion de résister à la vérité , qu'un nouvel attrait pour la suivre? elle s'est familiarisée avec la vérité, et avec ses passions.- elle s'est accoutumée à soutenir la vue des maximes saintes , et celle de ses foiblesses injustes. Ah ! plût à Dieu , comme dit un Apôtre, qu'elle fût encore dans les ténèbres de sa première ignorance , et qu'elle n'eût jamais connu la vérité!

2° Une seconde ressource de salut , favorable aux autres pécheurs , c'est un nouveau goût, qui accompagne toujours les commencements de la justice; une douceur qu'on trouve à porter un cœur libre depuis peu , de ses passions et de ses remords. Rien n'est plus doux que ces premiers moments, où, nos chaînes enfin tombées, nous commençons à respirer, et à jouir d'une douce et sainte liberté.

Mais vous, qui avez tant de fois éprouvé la douceur de ces divines impressions ; vous, qui passez sans cesse du goût de la vertu , au goût du monde et des plaisirs , ame inconstante et légère, que pourra vous offrir de doux et de consolant, une nouvelle et sainte Yie, que vous n'ayez déjà mille fois goûté? Si vous aviez un cœur de pierre, comme ces pécheurs insensibles, un coup de la grâce pourroit du moins le frapper, le briser, l'amollir; mais vous avez un cœur facile à émouvoir, difficile à fixer, fixe dans un moment de grâce , plus vif encore dans un moment de plaisir, qui tantôt ne trouve que Dieu aimable , tantôt n'a de goût que pour !e monde : je vous le dis en tremblant, les conversions des âmes qui vous ressemblent sont très rares. L'arrêt de Jésus-Christ là-dessus, est décisif et terrible : il dit qu'une ame comme la vôtre , n'est pas propre au royaume de Dieu : c'est-à-dire que ses inclinations , son fonds , le caractère particulier de son esprit et de son cœur la rend inhabile au salut : d'où vient cela? c'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr, capable d'une résolution, qui, la vo:.e droite une fois connue , y entre, et ne s'en détourne pas aisément ; elle su^ose une ame forte et sensée , qui ne se conduit pas par sentiment, mais par des règles de foi et de prudence : c'est que dans le monde môme , un esprit frivole et léger n'est capable de rien ; et que tout ce qu'il entreprend , on le compte déjà pour échoué. Or vos inégalités de conduite ne viennent que d'une légèreté de nature, pour qui la nouveauté a des charmes inévitables , et qui s'ennuie bientôt d'un même parti : elles ne viennent que d une Incertitude et d'une inconstance de cœur, qui ne peut pas répondre de soi-même pour l'instant qui auit ; qui , sur toutes choses ne consulte et ne suit que le goût : vous n'êtes donc pas propre au royaume de Dieu.

3Q La troisième ressource utile aux autres pécheurs , ce sont les sacrements : or cette ressource devient un écueil à l'ame inconstante et légère. Un écueil , premièrement, par l'usage toujours inutile de ces divins remèdes. A l'égard d'un pécheur qui a vieilli dans le crime , et qui vient enfin se jeter aux pieds d'un homme de Dieu, la majesté du lieu, la sainte sévérité du juge, l'importance du remède, la honte seule et la confusion de ses crimes, tout cela fait sur son cœur des impressions si nouvelles et si profondes, qu'il n'est pas aisé de les effacer : mais le pécheur dont je parle, porte au tribunal une ame familiarisée avec sa confusion ; il est rassuré contre lui-même, il ne rougit plus de ses aveux. Ecueil , secondement, par la dissimulation inséparable des rechutes. Ecueil, troisièmement, par le sacrilège inévitable dans les rechutes : car se repentir sans cesse et retomber sans ccssc,c'est être un moqueur et un profanateur des choses saintes : non que la grâce du sacrement établisse l'homme dans un état constant et invariable de justice-, mais lorsqu'on est sorti véritablement justifié des pieds du prêtre, les rechutes du moins ne sont pas si promptes ; on ne passe pas en un instant d'un état de justice, à un état de péché, parecque la conversion n'est pas l'ouvrage d'un moment, c'est un ouvrage difficile ; or on ne perd pas en un moment ce qu'on n'avoit acquis qu'ayec des peines et des travaux infinis : c'est un ouvrage solide ; donc ce qui s'écroule en un instant n'étoit bâti que sur le sable mouvant •• c'est un ouvrage sérieux sur lequel on délibère long-temps ; or une entreprise long-

temps méditée, on ne l'abandonne pas le même jour presque qu'on venoit de la finir. Aussi les saints ont tous regardé la pénitence de ces âmes inconstantes et légères comme des dérisions publiques des sacrements , et des outrages faits à la sainteté de nos mystères ; et ils les éloignoient désormais de l'autel sacré. Je sais qu'on ne doit point aggraver le joug, et qu'un excès de sévérité ne déshonore pas moins la religion qu'une lâcheté criminelle > mais on ne doit pas non plus confier à l'instant le sang de Jésus-Christ à des profanes qui l'ont mille fois souillé ; on ne doit pas ajouter foi à des promesses si souvent violées; et plût à Dieu, ame infidèle, que vous eussiez trouvé tous les tribunaux fermés à vos inconstances honteuses, on ne vous verroit pas encore la même après tant de sacrements et de démarches inutiles de pénitence : que dis-je, la même ! vous êtes pire ; puisque vous avez ajouté à des désordres qui n'ont jamais été pardonnes , la circonstance affreuse d'un grand nombre de sacrilèges.

J'avois donc raison de dire que de tous les caractères , l'inconstance dans les voies du salut étoit le moins propre au royaume de Dieu ; parcequ'il est des ressources pour les autres pécheurs , mais que pour celui-ci , il n'en est plus , ou du moins il n'en paroît plus.

Page 1