‹ Œuvres de MassillonChapitre 86 sur 88 · SECOND SERMON. SOR I.A TIEDEUR · texte numérisé non relu

SECOND SERMON. SOR I.A TIEDEUR

La tiédenr annonce une chute certaine, I. Parceque les grâces spéciales, nécessaires pour per~ tévérer dans la vertu, ne sont plus données dans cet état. II. Parceque les passions qui nous entraînent au vice s'y fortifient. III. Parceque tous les secours extérieurs de la piété y deviennent inutiles.

Ire PARTIE. L' innocence même des plus justes a besoin du secours continuel de la grâce. C'est elle seule qui opère leur fidélité ; mais c'est aussi leur fidélité seule qui mérite la conservation de la grâce. Il faut que Dieu donne des marques plus continuelles de protection à ceux qui lui en donnent de continuelles d'amour ; il est juste, au contraire , qu'il paie l'indifférence des âmes tiédes par la sienne ; ainsi la peine inséparable de la tiédeur est la privation des grâces de protection.

Cette privation a deux conséquences terribles pour ces âmes infortunées, Premièrement, elles demeurent vides de Dieu, et comme abandonnées à leur propre foiblesse , ayant quelques ressources prises dans la nature , mais qui ne sauroient aller loin : ayant des secours généraux avec lesquels on peut persévérer, mais n'ayant plus ces grâces spéciales avec lesquelles on persévère infailliblement. Secondement, le joug de Jésus-Christ devient accablant pour elles; son calice amer; les devoirs pesants; la retraite ennuyeuse; les prières fatigantes; les mortifications insupportables ; la vie , un dégoût perpétuel ; leur état , un état de violence et de neutralité qui ne peut être durable, parecqu'il faut, surtout à certains cœurs, un objet déclaré : si ce n'est pas Dieu qui les intéresse, ce sera bientôt le monde.

Il est vrai qu'il y a des âmes qui paroissent se maintenir dans une espèce d'équilibre et d'insensibilité; mais il est vrai aussi que cet état ne défend que des crimes qui coûtent et qui embarrassent : il laisse, subsister les passions et les foiblesses secrètes, qui forment toujours une corruption aux yeux de Dieu.

Il est vrai encore que l'onction qui adoucit la pratique des devoirs, manque souvent aux âmes les plus saintes : mais entre elles et les âmes tiédes il y a trois différences. Premièrement, l'ame fidèle se trouve, malgré ses dégoûts, plus heureuse qu'elle

832 ANALYSES DES SEKMONS.

n'étoit avant sa conversion, au lieu que lame tiède commence à regarder le crime .*?omme la ressource de ses ennuis. Secondement, lame fidèle est soutenue au milieu de ses aridités par le calme d'une conscience qui ne lui reproche point de crimes ; au lieu que lame tiède porte une conscience inquiète, et que, n'ayant plus de soutien, cet état d agitation finit par la paix funeste du péché. Troisièmement, les dégoûts de lame fidèle sont des épreuves ; ceux de lame tiède sont des punitions : l'une trouve en Dieu un père tendre , qui supplée par une protection puissante aux douceurs qu'il lui refuse ; l'autre éprouve la sévérité d'un juge, qui, à la soustraction des adouci sements, va faire succéder un arrêt de mort.

Il est vrai enfin que tout excès, même dans la piété, ne vient pas de l'esprit de Dieu; mais il n'est pas moins vrai qu'on ne persévère qu en se donnant à Dieu sans réserve ; que les âmes qui veulent accommoder la piété avec les maximes du monde , qui se relâchent de leur première ferveur , sont sur le point de retomber dans le crime ; et que c'est sur ces indices que les gens même du monde prophétisent la rechute des personnes qui s'étoient converties.

IIe PARTIE. Nous pouvons ajfoiblir nos passions , mais elles ne meurent qu'avec nous : c'est en les combattant qu'on les apaise ; en les ménageant , on les rend indomptables. La tiédeur, n'étant rien autre chose qu'une indulgence habituelle eniers les passions , les fortifie donc continuellement.

De cette nouvelle force qu'elles acquièrent , s'ensuivent trois effets également funestes. Premièrement, dans les occasions essentielles, le devoir trouve en nous des difficultés insurmontables : il en trouve bien quelquefois dans les âmes les plus ferventes, et qui mortifient le plus leurs penchants-, comment des cœurs à demi séduits seroient ils à l'épreuve de ces difficultés? Secondement, le crime s'aplanit et n'excite pas en nous plus de répugnance qu'une simple faute ; nous nous sommes si fort approchés du crime , que nous franchissons le dernier pas sans le savoir : une apparence de vie nous rassure; et nous nous endormons tranquillement dans la mort. Troisièmement, notre cœur demeurant toujours au-dessous de ce qu'il se propose, nous tombons dans le crime, pareeque nous n'avons résolu précisément que de 1 éviter : les Justes mêmes doivent beaucoup entreprendre pour exécuter peu ; à combien plus forte raison y sont obligées les âmes tièdes, que le poids de leurs infidélités fait tomber toujours fort loin du lieu où elles avoient cru arriver I En vain voudrions-nous nous excuser , en disant que nous sommes foibles ; c'est précisément pareeque nous le sommes , que nous devons être plus circonspects et plus fervents.

IIIe PARTIE. Les secours extérieurs de la religion sont inutiles aux arnes tièdes. Premièrement, les sacrements sont pour elles des remèdes usés, dangereux par la tiédeur avec laquelle elles en approchent , et par la confiance qu'ils leur inspirent : n'opérant plus en elles un accroissement de vie, ils y opèrent la mort. Secondement, la prière n'est plus pour elles qu'une occupation oiseuse , où elles ne trouvent aucun goût, d'où elles ne tirent aucun fruit : rien ne les soutient, ni ne les défend } ni ne les ranime; tout les dégoûte, tout les fatigue, tout les accable: dans cet état un souffle les renverse; et pour les voir tomber , il n'est pas même nécessaire de les voir attaquées.

Au reste, où l'expérience parle , les raisonnements sont inutiles. Souvenez-voua d où vous êtes tombés, pécheurs ; remontez à la source de vos désordres : cette source éloit imperceptible ; il en est sorti un torrent qui vous inonde : la tiédeur vous a conduits insensiblement dans l'abîme où vous êtes. Le démon ne propose pas le crime du premier coup ; il attaque en serpent avant que d'attaquer en lion. Les crimes i;csont pas le coup d'essai du cœur : la chute de David fut préparée par l'oisiveté et par l'indiscrétion ; celle de Salomon , par une vie molle-, celle de Judas t par l'amour de l'argent ; celle de Pierre, par la présomption. Levez-vous donc , âmes lâches : le Seigneur est le Dieu des forts , il ne récompense que le courage et le travail ; son royaume n'est pas la chair et le sang, mais la force et la vérité de Dieu.

S imitables à la femme de Samarîe, nous opposons à la grâce de Jésus-Christ trois excuses. I. Celle de l'état. II. Celle de la difficulté. III. Celle de la variété des opinions et des doctrines sur la règle des moeurs.

Ire Partie Lorsqu'on nous propose le modèle dune vie chrétienne, nous répondons qu'une vie si réglée est inalliable avec notre état , et que le monde a ses uages comme le cloître. Mais 1° la religion ne distingue que deux sortes de devoirs, dont les uns sont particuliers à chaque état ; les autres , sans distinction d'étal, sont communs à tous ceux qui ont été baptisés : êtes- vous moins chrétiens que les solitaires ? avez-vous une autre espérance, un autre Évangile , un autre chef, une autre patrie , d'autres obligations essentielles , ou au moins des exceptions et des dispenses accordées par Jésus-Christ? Ses maximes font les devoirs du monde , puisque ces! par elles que le monde sera jugé.

2° Celte distinction de ceux qui sont du monde , d'avec ceux qui n'en dont pas , ne provient que de la corruption des mœurs. Elle étoit inconnue aux premiers fidèles : ils avoient tous renoncé au monde : être chrétien et n'être plus du monde , c'étoit pour eux la même chose ; vous êtes du monde , dites-vous , c'est votre crime , et vous en faites votre excuse.

3o De quoi prétendez-vous être dispensés en disant que vous êtes du monde : de la pénitence? oui, si vous y vivez plus saintement : de la prière? oui, si vous y avez moins besoin du secours de la grâce : de la retraite ? oui , si le commercé du monde vous porte à Dieu : de la vigilance , des efforts ? oui , si les passions sont moins vives dans le monde, les obstacles plus rares, les devoirs plus faciles à rem plir.

4® La foi doit être plus ferme dans le monde que dans le cloître , la charité plus enracinée , la vigilance plus soutenue, la prière plus fervente, la résistance plus fidèle ; les pratiques du cloître ne sont que des moyens particuliers prescrits pour faire observer plus sûrement des devoirs communs à tous les états : avec moins de secours et plus d'obstacles, vous avez les mêmes obligations à remplir; des vertus , sans la pratique desquelles vous êtes perdus, sont plus difficiles à pratiquer dans le monde que dans le cloître. Les austérités que vous reléguez dans le cloître y sont donc moins nécessaires que dans le monde : cependant les solitaires trouvent encore dans leurs asiles des sujets de crainte, des combats, des agitations; et vous , au milieu des périls, vous seriez dispensés de veiller?

5° Enfin comparez votre vie passée avec celle des solitaires , les satisfactions que vous devez à Dieu avec celles qu ils lui doivent ; et vous verrez si les gémissements , les privations , les austérités sont leur partage plutôt que le vôtre. Si la femme do notre Evangile fût née à Jérusalem, cet avantage auroit pu lui faire un motif de sécurité ; vous pourriez en avoir un , si vous viviez dans la solitude : vous êtes du monde , comme elle étoit de Samarie ; comme elle, vous nous opposez un état qui vous éloigne du salut.

IIe Partie. On diffère sa conversion , pareequ'on se flatte que c'est une démarche facile; lorsqu'il s'agit enfin de se convertir, on se rebute de la difficulté de l'entreprise. Le moyen, dit-on, de sonder les abîmes d'une conscience si long-temps souillée , de refondre un caractère fragile et opposé à la piété , de mener une vie chrétienne dont le détail est effrayant!

Mais 1° l'état déplorable de votre conscience devroit lui-même vous porter à l'entreprise qui vous fait peur. Est-ce donc la connoissance de vos maux qui vous éloigne du remède? est-ce le sentiment de votre esclavage qui vous fait refuser votre liberté? souffrez-vous moins en cachant vos plaies? C'est votre soulagement qu'on vous propose, en vous invitant à les découvrir au ministre de Jésus-Christ; vous avez tout à attendre de sa charité : dés que vous aurez ouvert votre cœur, la paix y renaîtra; toute la difficulté que je trouve ici, est de vivre dans la situation où vous êtes

2° Vous désespérez de pouvoir réformer votre caractère. Mais quand celle réforme vous coûteroit plus qu'à un autre, n'avez-vous point plus de crimes à expier? d'ailleurs l'éternité ne mérite-telle pas que vous vous fassiez les violences que vous vous faites tous les jours pour le monde? N'êtes vous pas obligé sans cesse de surmonter vos pnehants, de gêner votre tempérament, de sacrifier vos inclinations, de vaincre vos passions ou de les contrefaire? Ces contraintes vous ont disposé plus que vous ne croyez à celles de l'Évangile. De plus, celle réforme est peut-êlre moins difficile maintenant ; l'expérience vous a désabusé ; la bienséance exige de vous des mœurs plus sérieuses ; mille contre-temps vous ont dégoûté du monde , et vous ont appris qu'il vous goûtoit moins. Au milieu de ses amusements vous ne trouvez plus qu'inquiétude et qu'ennui ; tout cela vous prépare à l'oublier, à le mépriser. Enfin la conversion est-elle l'ouvrage de l'homme? ce qu'il ne peut seul , ne le peut-il pas aidé de Dieu? Les cœurs les plus corrompus sont quelquefois ceux où la grâce opère de plus grandes choses ; elle change les inclinations , elle forme un cœur nouveau , elle est plus forte que la nature.

3° Les rigueurs d'une vie chrétienne vous épouvantent , et il ne vous semble pas que des hommes puissent accomplir exactement 1 Évangile. C'est une excuse injurieuse à Dieu ; l'Évangile étant sa loi est nécessairement une loi sage , conforme à nos besoins, proportionnée à notre faiblesse, utile à nos misères: Dieu en la donnant n'a point cherché son intérêt , mais le nôtre ; et rien en effet de si propre que cette loi à nous rendre heureux. Mais tel est l'artifice du démon , dit saint Augustin ; n'ayant pu anéantir l'Évangile en rendant Jésus-Christ méprisable , il a essayé de l'anéantir, en faisant passer cette loi pour impraticable : Lex Ma divina, ineffabilis , sed quis illam implet p D'ailleurs cette excuse est injuste dans la bouche de ceux qui l'allèguent ; ils se plaignent de l'impossibilité de la vie chrétienne , et ils n'en ont jamais fait l'épreuve : qu'ils prononcent sur les peines et les dégoûts de la vie du monde , leur jugement est recevable ; n'ayant point essayé de la verlu , ils ne doivent pas décider de ce qu'ils ne connoissent point. Rebutés comme les Israélites, ils disent que la terre où on veut les faire entrer est couverte de monstres et de géants : Terra dévorât habitatores suos. Témoins du contraire, nous leur disons, comme Josué et

Caleb , que cette terre est excellente : Terra quam cireuivimus valdt bona est. Oui ,

si vous connoissiez le don de Dieu , les consolations qu'on éprouve à son service , la tranquillité qu'on y goûte , les facilités que la grâce y ménage à notre foiblcsse , vous ne différeriez pas un instant votre conversion : vous ne craignez la vertu que pareeque vous ne la connoissez pas.

IIIe Partie. La dernière excuse qu'oppose le pécheur, c'est la variété des opinions sur le règlement des mœurs ; de cette variété il conclut que l'Évangile ne renfermant rien de trop assuré, il peut vivre tranquille dans ses égarements.

Mais 1° il n'y a que des âmes timorées qui puissent se plaindre que celle variété {'opinions les jette dans la perplexité » ne croyant jamais marcher par un chemin assez sûr, elles ont des doutes sur lesquels il n'est pas toujours facile de prononcer, ?t elles peuvent trouver dans le sanctuaire ici une indulgence qui les rassure, ailleurs une sévérité qui les alarme. Mais le dérèglement de la Samaritaine étoit clair pour ♦ Ile ; il n'y avoit ni à Jérusalem , ni à Garizim aucune loi qui pût l'autoriser : de même , pécheurs , il n'y a point de variété de sentiments par rapport à vos passions honteuses , partout on vous condamne ; partout on vous dit que les fornicateurs , les adultères , les impudiques , les adorateurs d'idoles n'entreront point dans le royaume •le Dieu. Cette uniformité d'opinions ne vous ramène point à la vérité. Commencez ionc par renoncer à des désordres qui n'ont pour eux aucun suffrage , pas même le ïôtre ; adorez Dieu en esprit et en vérité : alors ne cherchant que Dieu partout, partout vous le trouverez ; alors vous gémirez devant le Soigneur de la variété des iécisions , et vous lui demanderez qu'il manifeste sa vérité.

2° On n'allègue cette frivole excuse, que pareequ'on ne veut point se convertir. A 1 exemple des Samaritains , on ne sait ce qu'on adore : on veut retenir comme eux le fond de la religion ; mais comme eux on y veut mêler des usages profanes et favorables aux passions : la conscience ne ratifiant point ce mélange , on n'est pas d'acjokI aver so -même : pour se calmer, on suppose que les ministres eux-mêmes ne

•ont pas d'accord entre eux ; on fonde sa sécurité sur leurs dissensions prétendues ; et parcequ'on craint la vérité , on est bien aise qu'elle soit obscurcie.

Telle étoit la disposition de la Samaritaine. Sollicitée au dedans et au dehors, elle vouloit encore différer sa conversion : Quand le Messie sera venu , dit-elle , il nous annoncera toutes choses C'est moi-même , lui répond Jésus-Christ, et si vous laissez perdre Iheureux moment où je vous parle , vous périssez sans ressource. Jésus-Christ nous dit la même chose : Voici le don de Dieu ; ne différez plus une conversion que vous avez attendue en vain de l'âge , du loisir, de la rupture de vos engagements .- voici le moment favorable , regardez -le , ou comme le comble de nos miséricordes sur votre ame , ou comme le terme fatal de ma bonté et de ma patience.

SDR L'AUMÔNE.

DIVISION. /. Le devoir de l'aumône établi contre les vaines excuses de la cupidité. II. Le devoir de l'aumône sauvé des défauts mêmes de la charité.

I«-e Partie. Un peu d'attention à la sagesse de la Providence, aux lois de la nature , à celles de la religion , suffit pour persuader le monde que l'aumône est un devoir. Mais on allègue différents prétextes pour s'en dispenser .- on n'est pas assez riche ; les temps sont malheureux ; il y a trop de pauvres à secourir.

Première excuse. Sans avoir un revenu infini , on a , dit-on , une infinité de dépenses à faire. Mais s'il est vrai , d'une part , que les bornes du nécessaire ne sont pas également étroites dans tous les états ; de l'autre , il est incontestable que le superflu des riches appartient aux pauvres. Ce principe supposé, je fais quatre questions. Je demande premièrement , si c'est à la cupidité à régler le nécessaire ? Si c'étoit à elle , plus on auroit de passions à satisfaire , moins on seroit obligé d'être charitable : c'est donc à la foi â le régler ; or la foi adjuge aux pauvres ce qui ne tend qu'à nourrir la vie des sens , qu'à flatter les passions , qu'à autoriser les pompes et les abus du monde. Je demande secondement , si, pour être né riche , on en est moins chrétien ? Non , sans doute , ou bien il faut dire que ce n'est qu'aux pauvres que Jésus-Christ a défendu le faste et les plaisirs. L'Évangile interdit aux riches tous les avantages qu'ils peuvent, selon le monde, retirer de leur prospérité. Ce n'est pas pour vous que vous êtes nés opulents, mais pour la veuve et l'orphelin : vos biens sont des dépôts mis en vos mains pour leur être conservés plus sûrement : vous n'êtes que les ministres de la Providence envers eux : sans cela votre élévation ne seroit pas l'ouvrage de Dieu. Je demande troisièmement , ce que peuvent retrancher aux besoins prétendus des riches les modiques largesses qu'on leur demande? Dieu n'exige pas qu'ils vendent leurs biens , leurs palais ; mais il exige que la dépensa qu'ils feront ne les mette point hors d'état de couvrir la nudité de ses serviteurs; que de leurs tables délicates il tombe quelques miettes pour les Lazare ; que leui goût pour les peintures ne leur fasse pas oublier les images vivantes de Jesus-Christ, que tandis que le jeu est un gouffre où va fondre tout leur bien, ils n'en allèguent pas la médiocrité lorsqu'il s'agit de soulager leurs frères. Je demande quatrièmement, pourquoi c'est ici la seule circonstance où ils se plaignent de la médiocrité de leurs revenus ; eux qui en toute autre occasion veulent passer pour riches ? Ah ! ils disent qu'ils sont pauvres , et eux seuls ne veulent pas voir qu'ils sont comblés de biens.

Seconde excuse. Les temps sont malheureux, dites-vous. Mais premièrement, c'est précisément pour cela que vous devez vous attendrir envers les indigents : si vous vous ressentez de ces malheurs, combien n'en doivent-ils pas souffrir! Secondement , ce malheur des temps est la peine de votre dureté envers les pauvres ; c'est donc par des aumônes et non par de vaines prières qu'il faut apaiser la colère de Dieu : les pauvres ont les clefs du ciel : leurs vœux règlent les temps et les saisons : ce n'est que par rapport à eux que Dieu vous punit ou vous favorise. Troisièmement , vos passions souffrent-elles de la milére publique ? Si elle vous oblige à quelque

retranchement , retranchez du moins vos crimes , avant que de retrancher de voc devoirs. Dieu, en frappant de stérilité les provinces, veut ôter aux grands les occasions des excès : regardez-vous comme des criminels publics : portez seuls l'amertume des fléaux qui ne sont destinés qu'à vous punir. Si les divers abus que vous faites de vos richesses vont toujours leur train, malgré ces fléaux; si l'indigence seule en souffre, Dieu, en les faisant pleuvoir sur la terre, n'auroit donc voulu frapper que des malheureux ?

Troisième excuse. 11 y a , dit-on , trop de pauvres à secourir. Mais premièrement, d'où vient cette multitude d'indigents que nos pères n'ont point vue dans les plus grandes calamités? N'est-ce pasdun luxe qui engloutit tout? Il n'y avoit point d'indigents parmi les premiers chrétiens-, pourquoi y en a t-il tant parmi nous? C'est que leurs pauvres mêmes étoient charitables , et que nos riches sont cruels : c'est qu'ils étoient tous modestes et sobres , et que nous sommes fastueux et intempérants : c'est qu'ils n'avoient d'ambition que pour le ciel, et que nous n'en avons que pour la terre : c'est que leurs retranchements faisoient la richesse du pauvre , et que nos profusions font sa misère. Si chacun meltoit à part une certaine portion de ses biens pour la subsistance des indigents, on verroit renaître l'égalité, la sainteté môme des premiers fidèles : tout changeroit de face ; et les ennemis de la foi seroient encore forcés de reconnoître la divinité de notre religion. Secondement , c'est précisément parceque le nombre des pauvres est grand, que le devoir de l'aumône est plus indispensable : la miséricorde doit croître avec les misères : elle doit interdire, comme superflues, des dépenses qui hors de là seroient peut-être nécessaires : ni Ihumanité, ni la raison , ni la religion ne vous permettent point d être seuls heureux. Alors les excès de charité sont pour vous une loi de justice ; alors vos profusions méritent d'être punies même par les lois des hommes : peut-être cependant savez-vous mettre à profit et apprécier la nécessité des pauvres. Dieu les vengera, ils seront vos accusateurs ; et dépouillés pour jamais de vos biens , il ne vous restera pour partage que la malédiction prononcée contre les riches impitoyables : Nudus eramy etc., ite in

ignem, etc.

II* Partie. Il y a quatre règles à observer en accomplissant le devoir de l'au mône : la charité doit êtres secrète, universelle, douce, vigilante.

1° Jésus-Christ multipliant les pains dans un lieu écarté , afin de n'avoir pour témoins de sa miséricorde que ceux qui en dévoient ressentir les effets , nous apprend que notre charité doit être secrète ; sans cette condition nos aumônes sont perdues pour l'éternité. On voit peu de gens qui publient leurs œuvres sur les toits, mais on en voit beaucoup qui n'ont des yeux que pour les misères d'éclat ; il y en a qui prennent des mesures pour cacher leurs largesses , mais qui ne sont pas fâchés qu'une indiscrétion les trahisse : on n'est pas plus humble dans ses libéralités envers les temples du Seigneur; sur les murs sacrés, des inscriptions immortalisent l'orgueil des bienfaiteurs; à l'autel , le prêtre est revêtu des marques de leur vanité. Salomon dans le temple de Jérusalem ne fit graver que le nom du Seigneur : les plus riches d'entre les premiers fidèles voyoient avec plaisir leurs noms confondus avec ceux de leurs frères qui avoienl fait moins de largesses. La charité est celle bonne odeur de Jéj us- Christ, qui s'évanouit dès qu on la découvre : il est bon que nos frères voient nos œuvres; mais il ne faut pas que nous les voyions nous-mêmes : semblables h ces fleuves qui ont presque toujours coulé sous la terre , les aumônes secrètes arrivent bien plus pures dans le sein de Dieu.

2° Jésus-Christ ne rejetant personne de celte multitude qui s'offre à lui, nous apprend que notre charité doit être universelle : il condamne ces libéralités de goût et de caprice, qui ne semblent ouvrir notre cœur à certaines misères , que pour le fermer à toutes les autres; qui ont leurs jours fixes, leurs lieux, leurs personnes; la vraie charité n'est point si méthodique .- il condamne cet examen que nous faisons des besoins qu'on nous expose ; la vraie charité n'est point si scrupuleuse ; c'est Jésus-Christ qui reçoit l'aumôue donnée même à un imposteur , et la récompense est attachée à l'intention de celui qui la donne.

3° Jésus-Christ attendri à la vue d'un peuple errant et dépourvu, nous apprend <jue notre charité doit être douce. Vous accompagnez souvent vo3 aumônes de tant

de dureté, que le refus seroit moins accablant : vous reprochez aux pauvres leurs forces, et vous ne faites aucun usage des vôtres; leur paresse, et vous vivez dans une mollesse in jigne ; leur vie inutile , et la vôtre est criminelle. La pitié qui compatit à leurs maux, les console autant que la charité qui les soulage. Au théâtre, les malheurs d'un héros fabuleux vous attendrissent; Jésus-Christ souffrant dans un de ses membres est-il indigne de votre pitié?

4° Jésus-Christ découvrant le premier les besoins du peuple , nous apprend que notre charité doit être vigilante. Cette vigilance est une suite du précepte de l'aumône. Les riches sont les pasteurs des pauvres selon le corps; et ils sont coupables devant Dieu des suites qu'auroit prévenues un secours offert à propos. On u'exige pas que vous découvriez tous les besoins secrets dune ville: mais on exige que dans votre quartier vous ne soyez pas environnés à votre insu de mille malheureux qui sont blessés de votre pompe et de votre prospérité ; que dans vos terres vous connoissiez les personnes que l'épuisement et les infirmités , le sexe et lâgc mettent ou hors d'état de gagner leur vie , ou en danger de perdre leur innocence.

Voilà les régies de l'aumône chrétienne : en voici les fruits. Premièrement , elle est une source de bénédictions , même temporelles : c'est une usure sainte , elle intéresse Dieu dans notre fortune. Secondement, elle nous cause la joie la plus sûre que nos biens puissent nous procurer : quel plaisir de faire des heureux I quelle consolation de penser que des âmes affligées lèvent les mains au ciel pour nous! Troisièmement, elle aide à expier les crimes de l'abondance; à nous ouvrir les portes du ciel : la grâce se réserve de grands droits sur une ame où la charité n'a pas encore perdu les siens : la conversion d'un bon cœur n'est jamais désespérée. Aimez donc, secourez, respectez les pauvres, afin qu'au grand jour Jésus- Christ VOUS dise : Venez , les bénis de mon Père , etc.

LE LUNDI DE LA QUATRIEME SExWAINE.

SDR LA MÉDISANCE.

DIVISION. Rien de plus frivole que les prétextes qui justifient a nos yeux la médisance. Elle ne peut être excusée. I. Ni par la légèreté des défauts que nous censurons ; II. Ni par la nolo~ riélé publique ; III. Ni par le zèle de la vérité et de la gloire de Dieu.

I" Partie. En vain prétendez-vous excuser vos médisances par la légèreté des défauts que vous censurez ; les motifs en sont toujours mauvais , les circonstances criminelles , les suites irréparables.

1° Tout votre but, dites-vous, est de vous réjouir sur des défauts qui ne dés honorent pas. Joie cruelle , qui attriste votre frère ! plaisir pervers , qui naît d'un vice! Une parole oiseuse est interdite; découvrir la honte de ses proches est un crime; un terme de mépris est, selon Jésus-Christ, digne d'une punition éternelle, et vous seriez innocent! La charité se réjouit-elle du mal? un chrétien peut-il s'égayer aux dépens d'un membre de Jésus-Christ? n'y a-t-il pas mille sujets édifiants de conversation, dignes de la joie des fidèles? Approfondissez le secret de votre cœur : n'est ce point d'une jalousie secrète que naissent vos censures? elles tombent toujours sur la même personne, et tout autre vous trouve indulgent. Ne voulez-vous point flatter un grand à qui votre frère ne platt pas? ne sacrifiez-vous point sa réputation à votre fortune? Non, dites-vous ; si je médis quelquefois, c'est pure indiscrétion. Je le veux : ce vice si indigne d'un chrétien peut-il en justifier un autre ? votre frère soufTre-t-il moins de votre indiscrétion, qu'il ne souffriroit de votre malice ? sa réputation en est-elle moins flétrie? n'est-ce pas un crime d'être capable d indiscrétion en ce point? Quelle attention scrupuleuse n'avez-vous pas sur ce qui intéresse votre honneur ! en ayant si peu pour ce qui touche votre frère , l'aimez-vous comme vous-même ?

•2Q Le monde aujourd'hui appelle légères des médisances qui ne le sont point. Je suppose que les vôtres le soient en effet , et je dis qu'elles sont toujours criminelles dans leurs circonstances. Premièrement votre frère n'a que des défauts légers ;

il en est donc plus digne de votre indulgence, de votre respect ; et vous le décriei : quelle dureté ! quelle injustice 1 Secondement, auriez-vous la même idée des défauts que vous censurez si on vous les reprochoit à vous-même? Alors vous grossiriez tout; tout vous paroltroit essentiel. Faut-il que tout soit léger contre votre frère; et que contre vous tout soit digne de vengeance? Troisièmement, en censurant des défauts même légers , n'y ajoutez-vous rien du vôtre ? ne donnez-vous point à penser , par des conjectures malignes , par certains gestes , par certaines expressions , même par un certain silence ? Quatrièmement , la personne que vous attaquez n'est-elle point d'un sexe où tout bruit est un déshonneur public, où n'être pas loué est presque un affront? Cinquièmement, n'est-ce point à vos maîtres que s'en prennent vos censures, à ceux que Dieu a établis sur vos têtes, et que sa loi vous ordonne de respecter ? Sixièmement , ne censurez- vous point les oints du Seigneur , auxquels il vous défend de toucher ? Leur conversation peut n'être pas toujours sainte : mais outre que c'est ordinairement pour punir le dérèglement des peuples , que Dieu permet qu'il sorte du sanctuaire même une odeur de mort , et que dés lors les infidélités des prêtres doivent plutôt être le sujet de vos larmes que celui de vos censures ; quand même le ministre mériteroit quelque mépris, pouvezvous sans sacrilège, ne pas respecter son ministère? Septièmement enfin, n'attaquez-vous point des personnes qui font une profession publique de piété? Vous autorisez donc ceux qui vous écoutent à penser qu'il y a peu de vrais gens de bien sur la terre, et vous confirmez les préjugés du monde contre la vertu. Les Justes peuvent chanceler quelquefois; mars ils sont les serviteurs de Dieu , qui prend sur lui les plus légers mépris dont on ose les déshonorer : il vengea Elisée , Élie , David , de dérisions qui sembloient pardonnables ; toucher à ceux qui le servent , c'est toucher à la prunelle de son œil.

3U Enfin les médisances mêmes que vous appelez légères , sont criminelles par rapport à leurs suites toujours irréparables. Tous les crimes peuvent être expiés par les vertus contraires ; nul remède , nulle vertu ne peut réparer celui de la détraction. Vous n'avez révélé qu'à un seul les vices de votre frère; mais ce confident en aura bientôt d'autres qui instruiront les premiers venus de ce qu'ils auront appris : chacun , en le racontant, y ajoutera de nouvelles circonstances; ainsi une source presqu'imperceptible , mais grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers , deviendra un torrent qui inondera la cour, la ville et la province : en un mot, votre frère sur qui vous n'avez voulu que plaisanter, sera décrié formellement, flétri éternellement. En vain , pour vous opposer au déchaînement public , chanterez-vous ses louanges ; vous serez seul , et vos éloges venus trop tard , ne lui attireront que des satires : vous médisez par la bouche de vos citoyens ; vous êtes coupable du crime de ceux qui les écoutent : quelle pénitence pourra expier de tels maux ? votre mort même n'y remédiera pas ; le scandale vous suivra , et des auteurs licencieux l'éterniseront.

IIe Partie. La médisance, lors même qu'elle roule sur des fautes publiques, est criminelle; parcequ'alors même elle blesse l'humilité, la charité, la justice.

1° L'humilité, en nous représentant vivement nos fautes, nous ôtc le loisir de remarquer celles de nos frères : elle nous fait bénir Dieu de ce qu'étant tombés peut- •Hre dans les mêmes égarements , nous n'avons pas été déshonorés comme eux : die nous fait craindre qu'il n'ait épargné notre confusion en ce monde, que pour la rendre plus amére et plus durable en l'autre . Que celui d'entre vous qui est sans péché, disoit JéSUS-Christ, jette contre cette femme la première pierre : je VOUS dis aujourd'hui la même chose : Cette personne vient de perdre sa réputation , et vous vous glorifiez encore de la vôtre : vous êtes plus heureuse qu'elle ; êtes- vous plus innocente? Dieu peut-être va révéler votre honte : vous vous armez du glaive de la langue , vous serez percée du même glaive ; et quand vous seriez exempte des vices que vous blâmez , Dieu vous y livrera. En effet, la honte est la punition de l'orgueil : Pierre , le plus ardent à détester la perfidie de Judas, tombe lui-même dans l'infidélité- Rien ne nous attire tant l'abandon de Dieu , que le plaisir malin avec lequel nous relevons les fautes de nos frères 2° La charité ne nom permet pas plus que l'humilité de censurer des fautes

ANALYSES DES SERMOJNS. 830

même publiques. Elle n'agit point en vain : or quoi de plus inutile que <le divulguer ce qui est déjà public ? Quel est votre objet : de blâmer votre frére ? Mais percé de mille traits, il- est assez puni , il mérite désormais toute votre pitié. De plaindre son infortune? mais la compassion rouvre-t-elle les plaies d'un malheureux? De justifier vos soupçons précédents? mais vous venez donc triompher de sa chute, et vous glorifier de la malignité de vos jugements? Ah! vous êtes vous-même dans une occasion de péché dont le public murmure déjà : c'est ici où il faudroit exercer votre art des conjectures. D'ailleurs, la charité gémit des scandales; de l'avantage qu'en tirent les impies et les libertins , de l'occasion qu'ils donnent aux âmes foibles de tomber dans les mômes désordres : vous devez donc par votre silence contribuer à les assoupir. Quand tout le monde en parleroit , conclure , que vous pouvez en parler à votre tour . c'est barbarie ; lhumanité seule nous apprend qu'il est beau de se déclarer pour les malheureux.

3° Enfin , en censurant des fautes même publiques, vous violez les lois mêmes de l'équité. Car premièrement, mettez vous à la place de votre frére : croiriez-vous que l'exemple public lui donnât contre vous le droit que vous prenez contre lui ? Secondement, que savez-vous si le premier auteur de ces discours publics n'est point un imposteur? Un ennemi, un concurrent, un envieux peuvent avoir calomnié votre frére : le public a peut-être recueilli avec malice une simple indiscrétion , et réalisé une pure conjecture. Suzanne a été décriée-, n'étoit-clle pas innocente? Jésus-Christ l'a été ; excuseriez-vous ceux qui parloient de lui comme d'un séducteur? vous vous exposez donc à la calomnie envers votre frére. Troisièmement, que savez-vous si son repentir n'a pas déjà expié sa faute devant Dieu? en ce cas, quelle injustice de faire revivre des fautes que le Seigneur a oubliées! Quatrièmement, on savoit confusément que la conduite de votre frére n'étoit pas exempte de reproche; pourquoi venez-YOus éclaircir les faits, expliquer tout le mystère, étouffer un rrste d'honneur qu'il conservoit encore ? Cinquièmement, peut-être par un rang, par une naissance qui donne de l'autorité sur les esprits, confirmez-vous des bruits qu'on ne tenoit que de certaines personnes sans aveu : votre silence seul eût pu arrêter la diffamation publique, et votre censure l'autorise. Ah ! Dieu lui-même dissimule les péchés des hommes; dissimulons-les à notre tour, et ne prévenons point le temps de ses vengeances.

IIIe Partie. Enfin la médisance se couvre quelquefois du voile de la piété. Si l'on censure les pécheurs, c'est par zèle, dit-on; c'est par haine pour le vice. C'est une illusion ; la piété, dont la charité est l'ame, ne nous dispense point de la charité. Voici donc les régies que prescrit l'Evangile sur le véritable zèle. Premièrement , le vrai zèle gémit des scandales qui déshonorent l'Eglise ; mais il n'en gémit que devant Dieu : il lui en parle souvent dans ses prières, mais il les oublie devant les hommes. Secondement, la piété ne nous donne point d'empire sur nos frères; s'ils tombent, ou s'ils demeurent fermes, c'est l'affaire du Seigneur : nos plaintes sur leurs désordres partent d'un fonds d'orgueil, de malignité, de légèreté, d'inquiétude, elles déshonorent la piété, et justifient les discours des impies contre l'homme de bien. Troisièmement, le zèle réglé cherche le salut et non la diffamation du pécheur; il se rend aimable pour se rendre utile.- il est plus touché du malheur de son frére qu'aigri de ses fautes ; il voudroit pouvoir se les cacher à soi-même, et il sent bien que les censurer c'est augmenter le scandale. Quatrièmement, ce zèle censeur est inutile à celui qu'il attaque puisqu'il est absent; il lui est nuisible puisqu'il ne sert qu'à l'aigrir en blessant sa réputation; il est nuisible à ceux qui vous écoutent, et leur apprend à ne plus mettre la médisance au rang des vices. Le vrai zèle est humble, simple, miséricordieux., délicat et timoré; une langue qui a confessé Jésus- Christ ne doit plus être inquiète, dangereuse, pleine de fiel et d'amertume contre Ses frères : Lingua Christum confessa non sit maledica non turbnlenta; non convitii» perstrepens audiatur (saint Cyprteli).

m) ANALYSES DES SERMONS.

DIVISION. La plupart de ceux qui se disent incrédules, ne le sont pas en effet. I. C'est It dérèglement qui propose les doutes, sans oser les croire. II. C'est l'ignorance qui les adopte tans les comprendre. III. C'est la vanité qui s'en fait honneur, sans pouvoir s'en faire «*« ressource.

Ire Partie. Trois réflexions montrent que les doutes des prétendus incrédules sont lies doutes de dérèglement. Premièrement, c'est le dérèglement qui a formé leurs doutes, et non pas leurs doutes le dérèglement. Secondement, c'est à leurs passions qu'ils tiennent, et non à leurs doutes. Troisièmement, ils n'attaquent que les vérités incommodes aux passions.

1° On n'a encore vu personne commencer par des doutes sur la foi ; et des doutes, tomber dans la débauche : on se livre d'abord au plaisir ; ensuite on croit qu'il est impossible de se faire violence; enfin, on conclut que cette violence est inutile. Que pensoit-on avant que d'avoir renoncé à la pudeur ? alors, le cœur n'étant point gâté, la foi paroissoit respectable, la raison étoit soumise, on ne se formoit pa> même de difficultés : dès que les mœurs ont changé, on a eu des doutes : ce n'est donc pas la force de la raison qui les a enfantés, c'est la corruption du cœur ; c'est même une lâcheté de courage : on ne peut soutenir les terreurs de la religion ; on tâche de s'étourdir en les traitant de frayeurs puériles : on cache sa peur sous une ostentation de bravoure. D ailleurs, quel besoin n'ont pas les passions du secours des doutes ! combattues au dedans et au dehors, elles sont trop foibles, il faut les soutenir; elles sont trop chères, il faut les justifier; les vérités de la religion les troublent, il faut tâcher de se persuader qu'on ne les croit pas: c'est-à-dire que le grand effort du dérèglement est de nous conduire au désir de l'incrédulité. Si donc 1 insensé dit qu'il n'y a point de Dieu, c'et dans son cœur qu'il le dit : ce langage en est le désir : il voudroit qu'il n'y eût point de vengeur du vice. Il l'anéantit donc par ses souhaits ; mais ses souhaits sont aussi stériles qu'ils sont impies : l'idée d'une puissance infinie et d'une justice redoutable demeure toujours au fond de son être, et ramène ses remords. Les calmeroit-il en se disant qu'il est trop livré à la débauche pour en sortir? c'est bien plutôt fait de se dire, que n'y ayant rien après la vie, il est inutile de mieux vivre. Cette idée le délivre de toute contrainte, l'entretient dans l'indolence, l'empêche de s'approfondir lui-même : elle émousse au moins la sensibilité de sa conscience; et en faisant qu'il se prend pour ce qu'il n'est pas, elle fait qu'il vit comme s'il étoit ce qu'il voudroit être : trop dissolu pour consentir à mener une Yie chrétienne, trop foible pour braver un vengeur qu'il reconnoltroit sans répugnance, il se tient dans une espèce de neutralité entre la foi et l'irréligion, et vit sans vouloir savoir ce qu'il est en effet.

2° Une seconde raison qui n'est qu'une suite de la première, c'est que les prétendus incrédules, s'ils ne changent pas actuellement de vie, tiennent à leurs passions, et non à leurs doutes. Font-ils quelque retour sur eux-mêmes; leur embarras n est plus de savoir comment ils pourront croire des choses qui révoltent leur raison , mais de savoir comment ils pourront mener une vie contre laquelle leurs inclinations sont révoltées. D'ailleurs ils vivent pour la plupart dans des variations continuelles sur leur incrédulité même : en certains momenls ils sont touchés des vérités de la religion, en d'autres ils s en moquent : tantôt ils cherchent des serviteurs de Dieu pour s'instruire; tantôt ils les traitent avec dérision. D'où vient cette vicissitude ? c'est que leurs fiassions n'étant pas toujours également vives, leurs doutes qui en naissent doivent changer comme elles ; si leur incrédulité prétendue venoit d'incertitudes réelles sur la religion, ces incertitudes subsistant, l'incrédulité seroit toujours la même. De plus, répondez aux difficultés d'un prétendu incrédule, réduisez-le à ne pouvoir répliquer : il ne se rend pas encore ; son air mystérieux et décidé vous fait gémir de wd entêtement ; gémissez plutôt de sa mauvaise foi : qu'au sortir de là, une maladie mortelle le frappe; vous le trouverez convaincu, confus, repentant, tremblant, et

demandant , non pas des preuves, mais des consolations. Son esprit vient il donc d'être éclairci ? non ; ses passions vont s'éteindre, ses doutes s'éteignent avec elles : appelez-en avec Tertullien à ce pécheur mourant, il avouera qu'il en avoit imposé au public par une fausse ostentation d'impiété.

3° Enfin , ce qui achève de prouver que les doutes ne viennent que du dérèglement, c'est qu'ils n'ont pour objet fixe que les vérités incommodes aux passions. Si la religion ne proposoit que des mystères, que des vérités spéculatives, les incrédules seroient rares : elle propose des maximes qui gênent, des vérités qui menacent ; c'est sur celles-là qu'on a des doutes, ou c'est à cause d'elles qu'on se vante d'en avoir sur les autres. En vain croiriez-vous que c'est par amour pour la vérité, que l'incrédule ne se rend point à des mystères que la raison rejette : ces vérités ne l'intéressent point ; ce qui l'intéresse est de vivre au gré de ses désirs, et de n'avoir rien à craindre après cette vie : passez-lui ce point ; il conviendra de tout. Aussi les maîtres de l'impiété se sont attachés à prouver que tout mouroit avec le corps ; que les peines éternelles étoient des fables ; et ce n'a été que pour en venir là, qu'ils ont attaqué les autres points de la foi : voilà pourquoi les impies dans la Sagesse et les sadducéens dans l'Evangile n'attaquent que la résurrection des morts et 1 immortalité de l'ame: voilà le point décisif : on ne secoue le joug de la foi, que pour secouer celui des devoirs ; la religion n'auroit point d'ennemis , si elle n'étoit pas ennemie du vice.

lie PARTIE. Cest V ignorance qui adopte les doutes sans les comprendre. Les prétendus incrédules blâment ce qu'ils n'ont point examiné : ils blasphèment ce qu'ils ignorent; ils haïssent la religion, et cette haine est la seule science qui forme leurs doutes : malunt nescire, quiajam oderunt. En effet, pour combattre des vérités reçues dans tous les siècles par les plus grands hommes, par les génies les plus élevés, il faudroit des raisons bien décisives, des lumières bien rares et bien nouvelles. Cependant, approfondissez ces esprits forts ; ils n'ont pour toute science que des doutes usés et vulgaires : ils ue savent qu'un certain jargon de libertinage : ils n'ont ni fond, ni principes, ni suite : ce sont des hommes légers , superficiels , en qui peutêtre la débauche a éteint toute pénétration : ce sont des hommes frivoles , dissipés, ignorants, qui ne savent que répéter ce qu'ils ont entendu : échos de l'incrédulité, sans être incrédules , ils savent ce qu'il faut dire pour douter; mais ils n'en savent pas assez pour douter eux-mêmes : ils ne doutent pas pours'éclaircir; ilsn'achèteroicnt pas si cher le plaisir de se dire incrédules ; ils en seroient même incapables : ne les appelez nisociniens, ni déistes, ni athées; ce seroit encore les honorer : ils ne sont rieni du moins ils ne savent eux-mêmes ce qu'ils sont.

Et ce qui est bien remarquable, c'est qu'eux qui nous traitent d'esprits crédules, de nous rendre à la plus grande autorité qui ait paru sur le terre, déférent à l'autorité d un libertin, qui , dans un moment de débauche, a dit qu'il n'y avoit point de Dieu, quoique peut-être il ne le crût pas lui-même. Ils décèlent assez leur ignorance, lorsqu'ils cherchent des impies véritables et intrépides dans l'incrédulité : Spinosa le fut ; et il ne chercha personne qui l'affermit dans l'irréligion : ceux qui s'empressèrent de le consulter, attestèrent par cet empressement même leur peu de fermeté et leurs remords ; ils firent voir que leur incrédulité prétendue n'étoit en effet qu'un désir formel de devenir impies.

IIIe PARTIE. Cest la vanité qui se fait honneur des doutes, sans pouvoir s'en faire une ressource. Les prétendus incrédules sont de faux braves qui se donnent pour ce qu'ils ne sont pas, et qui à force de dire qu'ils ne croient rien , croient ne rien croire, et en ont meilleure opinion d'eux-mêmes : premièrement, pareeque celte profession d'incrédulité suppose une supériorité d'esprit ; au lieu que les passions ne supposent que du dérèglement. Secondement, pareequ'aujourd'hui ceux qui se piquent d'un peu plus de connoissances que les autres se permettant des doutes sur la religion, et certains prétendus grands hommes, qui nous ont précédés, ayant fait profession de ne pas croire ; on s'imagine partager la réputation des uns et des au- Ires en adoptant leur langage, et se faire honneur en les prenant pour modèles. Troisièmement, pareeque ceux avec qui on est lié par la débauche paroissant ne pas !roire, il seroit honteui de paroître croire, et d'être dissolu comme eux : être débauché, et admettre un enfer, c'est être débauché en novice, c'est se sentir encore

de l'enfance et du collège ; la débauche est de bon air, quand on a pu persuader aux autres qu'on s'est mis au-dessus de ces foiblesses vulgaires : on se moque ds ceux qui paroissent encore craindre, et on insulte à leur simplicité: Adhuc permana in simplicitate tud !

Mais quelle ressource trouve-t-on dans ces doutes dont on se Tait honneur ? au cune ; l'impie brave Dieu tout haut, et il le craint en secret : c'est un imposteur, qui ne peut s'en imposer à lui-même ; un furieux qui fait taire la pudeur, pareequ'il ne peut faire taire sa conscience; un homme ivre et emporté, qui sacrifie tout à la dé plorable vanité de paroître incrédule. Ah ! comprenons ce qu'une telle profession cache de tout ce qu'il y a de plus bas et de plus honteux selon le monde môme, f. de dérèglement, 2. de bassesse, 3. de mauvaise foi et d'imposture , 4. d'ostentation et d'indigne vanité , 5. de témérité, 6. d'extravagance, 7. enfin, de superstition : je dis de superstition , puisque nous avons vu ces prétendus esprits forts consulter les devins, donner dans des crédulités puériles, attendre d'un oracle imposteur leur élévation et leur fortune ; et ne croyant point en Dieu, croire ridiculement aux démons. Souvenons nous que ces hommes pervers sont presque sans ressource pour le salut : s'ils étoient absolument aveugles, leur péché scroit moindre; maintenant ils voient, et leur crime est un blasphème contre le Saint-Esprit, qui demeure à ja mais sur leurs têtes.

DE L'iNJDSTICE DO MONDE ENVERS LES GENS DE BIBN.

DIVISION. f. Le monde attaque les intentions des gens de bien, quand il n'a rien à dire contre leurs œuvres, et c'est une témérité. Il, Il exagère leurs foiblesses, et leur fait des crimes des imperfections les plus légères , et c'est une inhumanité. lit. Il tourne même en ridicule leur ferveur et leur zèle, et c'est une impiété.

Ire PARTIE. Injustice de témérité qui soupçonne toujours les intentions des gens de bien. Le monde semble respecter la vertu en idée ; mais il méprise toujours ceux qui en font profession. Or le premier objet sur lequel tombent d'ordinaire les discours du monde contre les gens de bien, c'est sur la droiture de leurs intentions , sur lesquelles on se retranche, pareeque d'ordinaire leurs actions donnent peu de prise à la malignité et à la censure : or il y a dans cette témérité trois caractères odieux qui en font sentir tout le ridicule et toute l'injustice.

1* C'est une témérité d'indiscrétion : car à Dieu seul est réservé le jugement des intentions et des pensées ; en jugeant donc des intentions de votre frère, vous décidez de ce que vous ne pouvez connoître. Mais ce qui rend ici votre témérité plus injuste, plus noire , plus cruelle , c'est la nature de vos soupçons : car vous ne vous contentez pas de soupçonner les gens de bien de quelqu'une de ces foiblesses inséparables de la condition humaine ; vous attaquez leur probité et la droiture de leur cœur ; vous les soupçonnez de noirceur, de dissimulation, d'hypocrisie ; en un mot, dese jouer de Dieu et des hommes, et cela, sur les seules apparences de la vertu. Ainsi, vous portez d'un homme de bien un jugement que vous n'oseriez pas porter, après le crime le plus éclatant, d'un criminel convaincu : faut-il donc que la vertu soit le seul crime qui ne mérite point d'indulgence de votre part ?

L hypocrisie , j'en conviens , est digne de l'exécration de Dieu et des hommes: mais je soutiens que ces soupçons téméraires qui confondent toujours l'homme de bien avec l'hypocrite, fournissent des armes aux impies , et leur aident à croire qu'il n y a plus de Justes sur la terre ; que les Saints mêmes qui ont autrefois édifié l'Eglise, n'ont donné aux hommes que le spectacle d'une fausse vertu : et que l'Évangile n'a jamais formé que des pharisiens et des hypocrites : cela doit faire comprendre tout le crime de ces dérisions insensées : on croit rire de la fausse vertu , et on fait blasphémer contre la religion- Ajoutez que par là tout devient douteux et incertain dans la société : car si ceux qu on appelle gens de bien ne sont selon vous que de* imposteurs et des hypocrites, nous ne compterons pas davantage sur la pro

ANALYSES DES SERMONS. 8fc3

Dite des pécheurs et des mondains : il n'y a donc plus ni bonne foi, ni droiture, ni fidélité parmi les hommes.

à" C'est une témérité de corruption : en effet, ce fonds de malignité qui voit le crime à travers même les apparences de la vertu, et qui attribue à des œuvres saintes des intentions criminelles, ne peut partir que d'une ame noire et corrompue : comme les passions vous ont gâté le cœur, à vous que ce discours regarde, que vous êtes capable de toute duplicité et de toute bassesse, vous soupçonnez aisément vos frères d'être ce que vous êtes. Un bon cœur, un cœur droit, simple et sincère, ne peut presque comprendre qu'il y ait des imposteurs sur la terre, parceqa'il trouve dans son propre fonds l'apologie de tous les autres hommes : aussi qu'on examine ceux qui forment ces soupçons affreux et téméraires contre les gens de bien, on trouvera que ce sont d'ordinaire des hommes déréglés et corrompus, qui tâchent de se persuader qu'il n'y a plus de vertu véritable , afin que le vice plus commun leur paroisse plus excusable.

Mais, dites-vous, on a vu tant d'hypocrites qu'on regardoit comme des saints , qui , cependant , n'étoient que des hommes pervers et corrompus : on ne peut le nier. Mais que voulez-vous conclure de là : que tous les gens de bien leur ressemblent? Et où en seroit le genre humain, si vous raisonniez ainsi sur le reste des hommes : on a vu tant d'épouses infidèles , tant de magistrats iniques, etc., donc la pudeur et la fidélité sont bannies du mariage, et la justice et l'intégrité de tous les tribunaux? Quoi de plus injuste et de plus insensé que de faire à tous un crime de la faute de quelques-uns? La source de cette injustice, c'est que nous haïssons tous les hommes qui ne nous ressemblent pas ; et nous sommes ravis de pouvoir condamner la vertu , pareeque la vertu elle-même nous condamne.

Mais on y a été si souvent trompé, dites-vous. Je le veux ; mais je vous réponds, quand même vous vous tromperiez en ne voulant pas soupçonner vos frères , que vous arrivcroit-il de si triste et de si honteux de votre crédulité ? Vous auriez jugé selon les régies de la charité, de la prudence , de la justice : et qu'y auroit-il dans cette méprise, qui dût tant vous alarmer ? il est si beau de se tromper par un motif ilhumanité et d indulgence!

Et d'ailleurs, d'où vous vient ce zèle et ce déchaînement contre l'abus que l'hypocrite fait de la vertu véritable ? q-uc vous importe que le Seigneur soit servi avec un cœur double et sincère , vous qui ne le servez et qui ne le connoissez mémo pas? Ah! ce n'est pas l hypocrisie qui vous blesse, c'est la piété qui vous déplaît; si vos censures partoient d'un fonds de religion et de zèle véritable , vous ne rappelleriez qu'avec douleur l'histoire de ces imposteurs, qui ont pu quelquefois réussir à tromper le monde, et vous souhaiteriez que ces tristes événements fussent effacés de la mémoire des hommes !

3* C'est une témérité de contradiction. Le monde accuse les gens de bien d'aller à leurs fins, d'avoir leurs vues dans les actions les plus saintes, et de ne jouer que le personnage de la vertu : mais sied-il à ceux, surtout, qui vivent à la cour, de faire ce reproche aux gens de bien, eux dont toute la vie est une feinte éternelle ? quand ifs n'auront rien à se reprocher là-dessus , on écoutera alors la témérité de leurs censures.

D'ailleurs les gens du monde se récrient si fort lorsqu'on est trop attentif à de;; démarches qui sont selon eux indifférentes, et qu'on les interprète malignement : mais les Justes donnent-ils plus de lieu à la témérité des soupçons que le monde forme contre eux ? Les gens du monde exigent qu'on juge leurs intentions pures , lorsque leurs œuvres ne le sont pas ; et ils croient avoir droit de nous persuader que les intentions des gens de bien ne sont pas innocentes, lorsque toutes leurs actions le paroissent : quelle contradiction !

II' PARTIE. Le monde exagère les foiblesses des gens de bien, et leur fait un crâne des imperfections les plus légères, et c'est une inhumanité.

i° Une inhumanité par rapport à la foiblesse de l'homme : cur c'est une illusion de croire qu'il y ait parmi les hommes des vertus parfaites; ce n'est pas la condition de cette vie mortelle-, chacun presque porte dans la piété, ses défauts, ses humeurs , et ses propres foiblesses : la grâce corrige la nature, mais ne la détruit

pas : ce n'est que dans le ciel que nous serons parfaitement délivrés de toutes nos misères. Tout ce qu'on peut donc exiger de la foiblesse humaine, c'est que l'essentiel soit riglé, et qu'on travaille sans cesse à régler le reste. Et dans le fond ,porlant, comme nous faisons, au dedans de nous une contradiction éternelle à la loi de Dieu, foibles pour le bien, toujours prêts pour le mal, doit-il paroltre étrange que des hommes environnés, pétris de misères, en laissent encore parottre quelquesunes ? et si le monde avoit de l'équité , ne trouveroit-il pas les gens de bien plus dignes d'admiration d'avoir encore quelques vertus, que dignes de censure pour conserver encore quelques vices ?

D'ailleurs, Dieu a ses raisons en laissant encore aux gens de bien certaines foiblesses sensibles : il veut par là les tenir dans l'humilité, ranimer leur vigilance, exciter en eux un désir continuel de la patrie céleste, empêcher que les pécheurs ne se découragent par le spectacle d'une vertu trop parfaite , ménager aux Justes une matière continuelle de prière et de pénitence, prévenir les honneurs excessifs que le monde pourroit rendre à leur vertu , si elle étoit si pure et si éclatante ; peut-être rnfin, Dieu veut par là achever d'endurcir et d'aveugler les ennemis de la piété.

2° Une inhumanité par rapport à la difficulté toute seule de la vertu. "Vous parolt-il si aisé, mondains, de vivre selon Dieu, et de marcher dans les voies étroites du salut, que vous deviez être si impitoyables envers les Justes, dès qu'ils s'en écartent un seul moment? Que ne nous dites-vous pas vous-même tous les jours sur les difficultés dune vie chrétienne , lorsque nous vous en proposons les règles saintes ! cependant, par une barbarie étrange, la plus légère imperfection dans les gens de bien, anéantit dans notre esprit toutes leurs qualités les plus estimables ; et loin de faire grâce à leurs foiblesses en faveur de leurs vertus, c'est leur vertu elle-même qui nous rend plus cruels et plus inexorables envers leurs foiblesses.

Mais en quoi l'injustice du monde envers les gens de bien est plus cruelle, c'est que ce sont vos censures, mondains, et la corruption de vos mœurs, qui deviennent tous les jours le piège le plus dangereux de leur innocence. Comment voulez-vous que la piété des plus justes se conserve toujours pure au milieu des mœurs d'aujourd'hui? vous êtes les séducteurs des gens de bien; et vous trouvez mauvais qu'ils se laissent séduire !

3° Une inhumanité par rapport aux maximes du monde même. Je vous en fais juges : vous dites tous les jours qu'un tel avec sa dévotion ne laisse pas d'aller à ses fins ; qu'un autre est fort exact à faire sa cour : que celle-ci a une vertu fort commode ; que celle-là est toute pétrie d humeur, et insupportable dans son domestique, etc., et là-dessus vous décidez fièrement qu'une dévotion mêlée de tant de défauts ne sauroit jamais en faire des saints : cependant, lorsque nous venons vous annoncer ici nous-mêmes que la vie mondaine, oiseuse, sensuelle, et presque toute profane que vous menez, ne sauroit être une voie de salut, vous nous soutenez que vous n'y voyez point de mal, et que vous ne croyez pas qu'il en faille davantage pour se sauver. Mais de quel côté est ici l'inhumanité et l'injustice : vous damnez les gens de bien, pareequ'ils ajoutent à leur piété quelques défauts qui vous ressemblent ; et vous vous croyez dans la voie du salut , vous qui n'avez que ces défauts sans la piété qui les purifie ?

Ce n'est pas assez : les gens de bien quittent-ils tout pour se donner entièrement à Dieu, vous dites qu'ils poussent les choses trop loin. Tâchent-ils d'accorder avec la piété les devoirs de leur état, et les intérêts innocents de leur fortune : vous dites alors qu'ils sont faits comme les autres hommes; et que vous seriez bientôt un grand saint, s'il n'en falloit pas davantage : accordez-vous donc avec vous-même. Mais ce qu'il y a de plus déplorable dans la sévérité avec laquelle vous condamnez les gens de bien, c'est que si un pécheur célèbre et scandaleux, après bien des délais et des répugnances, prononce enfin seulement le nom d'un Dieu qu'il n'a jamais connu, et qu'il a toujours blasphémé ; il ne vous en faut pas davantage , vous le rangez parmi les saints , et vous dites qu'il a fait une mort chrétienne : vous sauvez donc l'impie sur les signes les plus frivoles et les plus équivoques de la piété ; et vous damnez le Juste sur les marques les plus légères de l'humanité et de la foi- Messe, sans songer qu'il est même de votre intérêt de ménager les imperfections

de* gens de bien : puisqu'eux seuls vous épargnent, adoucissent vos détauts , excusent vos fautes ; je n'en dis pas assez, eux seuls sont vos amis véritables , eux seuls sont touchés de vos maux, et occupés de votre salut.

III' PARTIE. Le monde tourne en ridicule la ferveur et le zèle des gens de bien , et cest une impiété. Oui , une impiété ; car en effet les gens du monde font de la religion un jeu et une scène comique , sans penser que par ces dérisions et ces censures, 1° ils persécutent la vertu, et se la rendent inutile à eux-mêmes >, car Dieu pour les punir les prive souvent de l'exemple des gens de bien, qui étoil un moyen de salut que sa bonté leur avoit préparé; ou bien , accoutumés à décrier la vertu et à la tourner en ridicule , si jamais lassés du monde ils veulent revenir à Dieu , le respect humain les arrête , ils n'osent plus changer ni de mœurs ni de langage.

2° Par ces dérisions vous déshonorez la vertu, et vous la rendez inutile aux autres, qui n'osent se déclarer pour la piété, pareequ'ils craignent de s'exposer à vos raille ries profanes, et n'opposent en secret que ce seul obstacle à la voie de Dieu qui le? appelle : ainsi par là vous anéan issez le fruit de 1 Évangile , et rendez notre ministère inutile.

3° Par vos censures vous tentez la vertu , et la rendez insoutenable à elle-même : car vos dérisions deviennent recueil de la piété môme des Justes ; vous ébranlez leui foi , vous découragez leur zélé , vous suspendez leurs bons désirs-, et par là vous privez l'Eglise de 1'édiflcation de leurs exemples ; les foibles, du secours qu'ils y trouveroient ; et les pécheurs , de la confusion qui leur en reviendroit. N'est-ce pas là le comble de l'impiété ?

DIVISION. /. La mort est incertaine : vous êtes donc téméraire de ne pas vous en occuper, et de vous y laisser surprendre. If. La mort est certaine: vous êtes donc insensé d'en craindre lt souvenir, et vous ne devez jamais ta perdre de vue.

Ire PARTIE. La mort est incertaine : pensez-y donc , puisque vous ne savez d quelle heure elle arrivera. Cependant c'est son incertitude même qui fait que nous n'y pensons pas : or je dis que c'est là de toutes les dispositions la plus téméraire et la moins sensée. En effet, un malheur qui peut arriver chaque jour, est-il plus à mépriser qu un autre qui ne vous menaceroit qu au bout d un certain nombre d années? quoi! pareeque le péril est toujours présent, l'attention seroit inoins nécessaire: ce devroit être tout le contraire- Aussi, le grand motif dont Jésus-Christ s'est servi pour nous exhorter à veiller sans cesse, c'est l'incertitude du dernier jour. 11 n'est point en effet de motif plus pressant que celui-là: car si la mort, vue de loin, mais à un point sûr et marqué, nous effraieroit , nous détacheroil du monde, nous oecu peroit sans cesse; son incertitude, si nous étions sages , devroit faire sur nous des impressions inûnimenl plus fortes. Remarquez en effet que cette incertitude est accompagnée de toutes les circonstances les plus capables d'alarmer , ou du moins d'occuper un homme sage.

V* La surprise de ce dernier jour que vous avez à craindre, n'est pas un accident rare ; c'est uu malheur familier : il n'est pas de jour qui ne vous en fournisse des exemples, puisque presque tous les hommes sont surpris de la mort.

2° Si cette incertitude ne rouloit que sur l'heure, sur le lieu ou sur le genre de votre mort , elle ne paroltroit pas si affreuse ; mais ce qu'il y a ici de terrible c'est qu'il est incertain si vous mourez dans le Seigneur ou dans votre péché la mort seule vous découvrira ce secret ; et dans cette incertitude vous êtes tranquille !

38 Dans toutes les autres incertitudes , ou le nombre de ceux qui partagent avec nous les mêmes périls peut nous rassurer, ou des ressources dont nous pouvons nous

flatter nous laissent plus tranquilles , ou enfin, tout au pis, la surprise n'est qu'une instruction pour l'avenir. Mais dans l'incertitude terrible de la mort , rien de cela ne s'y trouve , et surtout la surprise est sans retour, pareeque nous ne mourons qu'une fois ; et cependant nous ne sommes point alarmés !

Mais sur quoi donc pouvez-vous justifier cet oubli incompréhensible dans lequel vous vivez de votre dernier jour? Sur la jeunesse? mais la mort respecte-t-elle les âges non plus que les rangs? Sur la force du tempérament? mais qu'est-ce que la santé la mieux établie? une étincelle qu'un souffle éteint. Après tout, prolongez vos jours au delà même de vos espérances; ce qui doit finir peut-il vous parottre longî

Tirons les conséquences naturelles de l'incertitude de la mort : la première, c'est que la mort étant incertaine , c'est une folie de s'attacher à ce qui doit passer en un instant ; la seconde , c'est que nous devons donc mourir chaque jour, et ne nous permettre aucune action dans laquelle nous ne voulussions point être surpris ; la troisième, c'est que nous ne devons donc pas différer notre pénitence. Voilà les réflexions sages et naturelles où doit nous conduire l'incertitude de notre dernière heure.

IIe PARTIE. La mort est certaine : pensez-jr donc, pareequ' elle doit arriver. Rien ne nous effraie tant que ce qui nous rappelle le souvenir de la mort : aussi est-ce ce que nous fuyons avec le plus de soin. Mais , si ces frayeurs étoient pardonnables à des païens , on doit être surpris que la mort soit si terrible à des chrétiens , et que la terreur de cette image leur serve même de prétexte pour l'éloigner de leur pensée

Car, 1?, je veux que vous ayez raison de craindre la mort: mais puisqu'elle est certaine, je ne comprends pas que parcequ'elle vous parolt terrible , vous ne deviez pas vous en occuper et la prévenir; au contraire , plus le malheur dont vous êtes menacé est affreux, plus vous devez ne le pas perdre de vue, et prendre sans cesse des mesures pour n'en être pas surpris.

2° Si, en éloignant cette pensée, vous pouviez aussi éloigner la mort , vos frayeurs auroient du moins une excuse : mais, pensez-y, n'y pensez pas , la mort avance toujours. Que gagnez-vous donc en détournant votre esprit de cette pensée? vous vous rendes la surprise inévitable.

3? Quand cette pensée feroit sur vous des impressions de frayeur et de tristesse où seroit 1 inconvénient ? vous n'êtes pas sur la terre pour ne vous y occuper que d'images douces et riantes.

Mais, dites-vous, si on pensoit tout de bon à la mort , on en perdrait la raison. Mais tant d'ames fidèles qui mêlent cette pensée a toutes leurs actions, en ont-elles perdu la raison ? Vous en perdriez cette raison fausse, mondaine, orgueilleuse, charnelle, qui vous séduit ; mais vous y acquerriez la véritable sagesse, puisque cette pensée vous apprendrait à regarder le monde comme un exil , les plaisirs comme une ivresse, le péché comme le plus grand des maux , les honneurs et la fortune comme des songes, le salut comme la grande et unique affaire.

Mais , ajoutez-vous , cette pensée, si on l'approfondissoitj seroit capable de faire tout quitter , et de jeter dans des résolutions violentes et extrêmes; c'est-à-dire, elle seroit capable de vous détacher du monde, de vos vices , de vos passions, pour vous faire mener une vie chrétienne seule digne de la raison : voilà ce qu'on appelle des résolutions violentes et extrêmes. D'ailleurs, ne craignez rien ; quand vous iriez d'abord trop loin, les premiers transports se ralentiront bientôt : prenez seulement des mesures contre la tiédeur et le relâchement ; voilà , indolent et sensuel comme vous êtes, le seul écueil que vous avez à craindre. Outre cela , quelle illusion ! de peur de faire trop pour Dieu , on ne fait rien du tout , tandis qu'on ne trouve jamais rien de trop pour le monde.

i* C'est à vous une ingratitude criminelle envers Dieu d'éloigner la pensée de la mort , seulement parcequ'elle vous trouble et vous alarme : cette impression de ♦ rainte et de terreur est une grâce singulière dont Dieu vous favorise, tandis qu'il la refuse à tant d'autres : c'est par la pensée de la mort qu'il veut vous ramener à lui ; c'est à ce remède que votre salut paraît attaché. Tremblez plutôt que votre cœur ne

se rassure contre ces frayeurs salutaires , et que Dieu ne retire de vous ce moyen i\t salut : ainsi mettez à profit, pour le règlement de vos mœurs, cette sensibilité, tandis que Dieu vous la laisse encore.

G9 Remontez à la source de ces frayeurs excessives, qui vous rendent l'image et la pensée de la mort si terrible ; vous la trouverez surtout dans les embarras d'une conscience criminelle. Ce n'est pas la mort que vous craignez, c'est la justice de Dieu qui vous attend au delà : puritiez donc votre conscience ; alors vous verrez arriver ce dernier moment avec moins de crainte et de saisissement. En effet, qu'a la mort d effrayant pour une ame juste ? elle ne lui ôte que des choses dont l'usage est environné de plaisirs souvent criminels , et qu'elle ne pouvoit conserver long-temps , et elle lui rend des biens immuables et des plaisirs éternels, qu'elle goûtera sans crainte et sans remords. Aussi la mort est le seul point de vue et la seule consolation qui soutient la fidélité des Justes : arrivés à cet heureux moment, ils voient sans regret périr un monde qui ne leur avoit jamais paru qu'un amas de fumée, et qu'ils n'avoient jamais aimé.

HOMÉLIE SDR l.'ÉVAHGILE DE LAZARE.

DIVISION. Trois réflexions renfermeront toute l'histoire de notre Evangile. I. Combien est affreux et déplorable l'état d'une ame qui vil dans l'habitude du désordre. II. Par quels moyens elle peut en sortir. III. Quels sont les motifs qui déterminent Jésus-Christ à opérer le miracle de sa résurrection et de sa délivrance.

lT* RÉFLEXION. Combien est affreux et déplorable l'état d'une ame qui rel dans

F habitude du désordre.

IV Lazare devenu déjà un amas de vers et de pourriture , répand l'infection et la puanteur ijamfetet ; et voilà la profonde corruption d'une ame dans le péché d habitude. Car il n'est pas d'image plus naturelle d'une ame qui croupit dans le désordre, que celle d'un cadavre déjà en proie aux vers et à la pourriture. Or la mort produit deux effets sur le corps où elle s'attache : elle le prive de la vie ; elle altère ensuite tous ses traits, et corrompt tous ses membres. Elle le prive de la vie ; et c'est par là que le péché commence à défigurer la beauté de lame : car Dieu est la vie de nos âmes, la lumière de nos esprits, le mouvement pour ainsi dire de nos cœurs ; or, par un seul péché cette vie cesse, cette lumière s'éteint, cet esprit se relire, tous ces mouvements sont suspendus.

Ainsi lame sans Dieu est une ame sans vie : mais 1 habitude du péché, qui est une mort invétérée, va plus loin. Lazare répand l'infection dans le tombeau, parcequ'il y est depuis quatre jours -.jamfetct, quatriduanus est enim. Le premier péché, en nous faisant perdre la grâce, nous laisse à la vérité sans vie aux yeux de Dieu ; on peut dire néanmoins qu'il nous reste encore certaines semences de vie spirituelle, certaines facilités à recouvrer la grâce perdue : mais à mesure que l'ame persévère dans le crime, tout s'éteint, tout se corrompt en elle ; la corruption devient universelle , et change en un spectacle d'horreur et les dons de la grâce et les dons de la nature.

Mais comme un cadavre ne sauroit être long-temps caché sans qu'une odeur de mort se répande à l'entour, on ne peut croupir long-temps dans le désordre sans que l'odeur d'une mauvaise vie se fasse bientôt sentir : ainsi la corruption ne se borne pas au pécheur tout seul ; or ses excès, venant à être connus , servent de modèle en mille lieux, et le spectacle de ses mœurs rassure peut-être en secret des consciences que le crime troubloit encore. Nous ajouterions, si nous l'osions, que la corruption que l'habitude du crime met dans tout l'intérieur du pécheur est si universelle , qu'elle infecte son corps même.

2* Un voile lugubre couvre les yeux et le visage de Lazare : et faciès ejas sudario trat ligota ; et voilà l'aveuglement funeste d'une ame dans le péché d habitude. J'avoue que tout péché est une erreur qui nous fait prendre les faux biens pour le bien

véritable; cependant une première chute n'éteint pas tout-à-fait nos lumières : mais à mesure que le péché dégénère en habitude, la lumière de Dieu se retire , les ténèbres croissent, et arrive enfin la nuit profonde et l'aveuglement entier; alors tout devient une occasion d'erreur à lame criminelle , parceque tout change de face à ses yeux.

3° Lazare parolt dans le tombeau , les mains et les pieds liés : ligatus pedes et inanus institis; et voilà la triste servitude dune ame dans le péché d'habitude. Le monde a beau décrier la vie chrétienne comme une vie d'assujettissement et de servitude, le règne de la justice est un règne de liberté ; parceque l'ame fidèle et soumise à Dieu devient indépendante et môme maîtresse de toutes les créatures : le pécheur, au contraire, quoiqu'il paroisse vivre sans joug et sans règle , n'est pourtant qu'un vil esclave dépendant de tout , de son corps , de ses passions, de ses biens, de ses amis, de ses ennemis, etc. D'abord , la passion ménage encore, pour ainsi dire, la liberté du cœur ; mais dés qu'une fois elle se sent maîtresse, combien nous fait-elle sentir tout le poids et toute l'amertume de notre servitude : servitude honteuse par I assujettissement de lame déréglée aux sens, par l'indignité des démarches que la force de la passion obtient d'elle, par le sacrifice des devoirs les plus importants à la passion injuste, par l'avilissement et le mépris public qu'attire toujours une vie déréglée, etc.

On se plaint quelquefois des rigueurs de la vertu , et l'on craint la vie chrétienne comme une vie d'assujettissement et de tristesse; mais on conviendroit qu'il ne s'y trouve rien de si triste que ce que l'on éprouve dans le désordre , si l'on osoit se plaindre de l'amertume et de la tyrannie de ses passions.

IIe RÉFLEXION. Par quels moyens l'ame peut sortir de l'habitude du désordre.

Le premier moyen c'est la confiance en JéSUS-Christ. Si vous aviez été ici , dit une des sœurs de Lazare au Sauveur, mon frère ne seroit pas mort i mais je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous l'accordera. Aussi l'illusion dont le démon se sert tous les jours pour rendre inutiles nos désirs de conversion , c'est de nous jeter dans la défiance et le découragement : et là-dessus on s'abandonne à la paresse et à l'indolence; et après avoir irrité la justice de Dieu par nos égarements , nous outrageons sa miséricorde par l'excès de notre défiance. Ce n'est pas que je prétende qu'il n'en coûte à une ame depuis long-temps morte dans le péché, pour revenir à Dieu : mais je dis que ses misères doivent augmenter sa componction, et non pas son découragement ; et que la première démarche de sa pénitence

doit être d'adorer Jésus-Christ comme la résurrection et la vie, avec une Confiance secrète que nos misères sont toujours moindres que ses miséricordes. En effet, quelle que puisse être l'horreur de vos crimes passés, il est à croire que le Seigneur n'est pas éloigné de vous faire grâce , dès qu'il vous inspire le désir et la résolution de la demander : c'est donc à tort que létal de votre conscience vous décourage, et que vous vous persuadez que c est fait de vous sans ressource. Je vous réponds comme la mère de Samson à son mari : Si le Seigneur vouloit vous perdre , il ne feroilpas descendre le feu du ciel sur votre cœur : s'il vouloit vous laisser mourir dans l'aveuglement de vos passions , il ne vous monlreroit pas les vérités du salut ; il ne vous les mettroit pas dans un jour qui vous éclaire, et qui vous trouble. Dieu veut toujours le salut de sa créature ; dés que nous voulons retourner à lui , ne nous défions que de notre volonté.

D'ailleurs , et ceci doit bien nous rassurer ; que savez -vous si Jésus-Christ n'a pas permis que vous tombassiez dans cet état déplorable , pour faire du prodige de votre conversion un attrait pour la conversion de vos frères, et pour manifester sa gloire? Second moyen. L'éloignement des occasions qui mettent un obstacle invincible a notre résurrection et à notre délivrance ; obstacles figurés par la pierre qui fermoit l'entrée du tombeau de Lazare, et que Jésus-Christ commande qu'on ôte avant de le ressusciter : Toltite lapidem.

Et voilà pourquoi tant de pécheurs passent tristement leur vie à détester leurs chaînes , et à ne pouvoir parvenir à les rompre ; c'est qu'en prenant des mesures de changement , ils ne prennent pas de ces mesures qui éloignent les périls par l'élot-

gnement des occasions : c'est une erreur de croire que le cœur puisse changer , tandis que tout ce qui l'environne est encore à notre égard le môme. C'est donc une pure illusion de venir nous dire que vous ne manquez pas de bonne volonté, mais que le moment n'est pas encore venu. Comment peut-il venir au milieu de tout ce qui l'éloigné? et quelle est cette bonne volonté renfermée au dedans de vous qui ne conduit jamais à rien de réel , et à aucune démarche sérieuse de changement ? c'està-dire que vous voudriez changer sans qu'il vous en coûtât rien. Commencez par éloigner toutes ces occasions fatales à votre innocence ; ôtez la pierre qui ferme «j la grâce l'entrée de votre cœur : après cela yous aurez droit de demander à Dieu qu'il achève en vous son ouvrage.

Troisième et dernier mojen. Le ministère de l'Eglise qui délie nos liens ; moyej marqué dans l'Évangile par ces paroles que le Sauveur adresse à ses apôtres : Sol-, vite et sinite abire ; déliez-lc, et le laissez aller.

Il n'est pas question ici de vous apprendre que la rémission de nos crimes ne nous est accordée que par le ministère de l'Eglise : vous ne l'ignorez pas. Ce que je dis, c'est que comme Jésus-Christ n'ordonna à ses disciples de délier Lazare qu'aprés qu'il fut sorti entièrement du tombeau , de même le pécheur d'habitude ne doit espérer d'être délié qu'en se montrant tout entier hors du tombeau de ses désordres : il faut une manifestation universelle qui remonte jusqu'aux commencements de sa vie sans compter sur les sacrements qu'ii a reçus , et qu'il doit mettre au nombre de ses crimes : premièrement , parecque n'ayant pas eu de douleur véritable de ses autes , les remèdes de l'Eglise , loin de le purifier , ont achevé de le souiller. Secondement, pareeque ne s'élant pas connu, il n'a pu se faire connoître. Troisièmement , parecque quand même il se seroit connu , comme il n'y a que la douleur qui sache s'eipliquer comme il faut, jamais il ne s'est fait connoître, s'il n'a jamais eu de douleur véritable : et c'est en vain qu'il allégueront les difficultés d'une tells démarche pour s'en dispenser : les difficultés nous rebutent-elles jamais , lorsqu'il s'agit d éclaircir nos affaires ?

III* RÉFLEXION. Quels sont Us motifs qui déterminent Jésus-Christ à opérer le miracle de sa résurrection et de sa délivrance-

Le premier motif que le Seigneur parott se proposer dans la résurrection de Lazare , c'est de consoler les larmes et de récompenser les prières et la piété de ses deux sœurs : et voilà aussi le premier motif qui détermine souvent Jésus-Christ à opérer la conversion d'un grand pécheur ; les larmes et les prières des âmes justes qui la demandent. Comme tout se fait pour les Justes dans l'Eglise, dit l'Apôtre, on peut dire aussi que tout se fait par eux ; c'est donc une espérance de conversion pour les plus grands pécheurs que de rechercher la société des gens de bien , estimer leur conscience et les intéresser à leur salut. Il semble que notre cœur se lasse déjà de ses passions , dés que nous nous plaisons avec ceux qui les condamnent. Et vous qui autrefois , comme peut-être Marie , étiez esclaves du monde, et qui depuis , touchés de la grâce , ne bougez plus comme elle des pieds du Sauveur, que désormais un des plus importants devoirs de votre nouvelle vie soit de demander continuellement à Jésus Christ la résurrection de vos frères, et de dire, comme elle : Seigneur, celui que vous aimez est malade. Mais que les pécheurs, d'un autre côté, ne comptent pas si fort sur les prières des gens de bien, qu'ils attendent d'elles seules le changement de leur cœur, et le don de la pénitence ; ce seroit une pure illusion : les prières des gens de bien rendent le Seigneur plus attentif à nos besoins , mais non pas plus indulgent pour nos crimes.

Le second motif. C'est de ranimer la tiédeur et la lâcheté des Justes, comme Jésus-Christ en ressuscitant Lazare youiut réveiller la foi de ses disciples encore foible et languissante. Gaudeo propter vos , leur dit-il , ut credatis. En effet , il opère des conversions soudaines et surprenantes aux yeux de ceux qui marchent depuis long-temps dans ses voies, pour confondre , par la ferveur et par le zèle de ces âmes depuis peu ressuscitees, leur tiédeur et leur indolence-

Troisième motif. La justice divine y ménage pour certains pécheurs , comme pour ces Juifs incrédules qui furent témoins de la résurrection de Lazare , une nouvelle

occasion d'endurcissement et d'incrédulité. Et c'est là , en effet , le seul fruit que la plupart des gens du monde retirent d'ordinaire de la conversion et de la résurrection spirituelle des grands pécheurs; ils ne font que s'endurcir davantage dans le mal. Avant que la miséricorde de Jésus-Christ eût jeté sur une ame criminelle des regards de grâce cl de salut , ils paroissoient touchés de ses égarements et de son ignominie; liais à peine la grâce de Jésus-Christ l'a rappelée à la vie , ils deviennent les censeurs de sa piété même , et ils trouvent dans les miracles mêmes de la grâce , si capables d'ouvrir les yeux , un nouveau motif d'aveuglement et d'incrédulité.

Page 1