‹ Œuvres de MirabeauChapitre 48 sur 79 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

aS octobre 17S6.

J'ai passé la soirée hier avec le prince Henri : le roi avait consacré à ce palais presque tout son après-dîner la veille ; car de chez le prince il avait été chez la princesse, où il a joué et pris le thé avec mademoiselle de Voss, entre autres dames d'honneur. Cette espèce de réconciliation avec le prince (laquelle pourtant n'est que de la simple courtoisie, montrée à la visite chez la princesse, que le prince regarde coumie sa plus cmdle

DE IaA. cour de beulin. 393

ennemie)^ cette réconcifiatîon ( et c'est presque le mot propre, car la froideur était très-grande ) parait être l'ouvrage de la politique de Welner, qui^ dans sa lutte contre Hertzberg, a voulu si ce n'est l'appui du prince^ du moins sa neutralité ; et la haine de ce fauble mortel est si aveugle^ en effet, que, combinée avec les espérances de son ambition, qui ne se désabusera pas aisément, elle lui a suffi pour se jeter encore une fois à la tête du roi, et par conséquent pour se reculer s'il était possible. Au reste, lui-même ne fût pas grand fond sur ce rapprochement simulé, d'autant plus suspect qu'il se trouve placé à la vdUe d'une absence de quinze jours, après laquelle il ne sera pas difficile de trouver des prétextes de ne pas se voir de quelque temps en^ core, si le roi le juge à propos. Mais le prince croit son ennemi fort, et il s'en réjouit conune un en£mt, sans penser que c'est le moyen le plus sûr de le ressusciter.

En effet, M. de Hertzberg paraît avoir &il son sorL En Silésie, il avait eu des déboires assez vifs ; quelques brusqueries, quelques contrariétés, le chagrin dé voir rayer de la liste des comtes le frère de son ancienne maîtresse. Dès la Prusse même il aurait dû s'apercevoir que ses jactances ne plaisaient pas. Lorsqu'aux hommages il lut la liste des comtes, il s'arrêta à son nom afin que le roi le prononçât lui-même du haut de son trône, et le roi eut la malice de n'en rien £ure ; de sorte que le comte de Hertzberg n'a été inauguré que le lendemain dans l'antichambre.

Mais ce qui l'a probablement du, s'il l'est en effet, ce sont ses manières hau les avec Wdncr, le moins oublieur des ho] et dans ses projets

d'ambition, n'avait «m cette rancime pour

hajir et de Faiut attendre

dans son antichambre des heures enticra, l'a laçn d tenu debout dans sa chambre ^ ne lui a parlé qa'm petit nombre de minutes et Ta congédié avec des ain qui ne sont bons qu'à offenser. Welncr a jaré sa perte^ et Bishopswerdcr le seconde. Elle parait probable^ do moins dans toute Tacceplion du mot crédit; je rauiù devine aujourd'hui à sa seule politesse. Il avait m grand diuer d'étrangers, dont pour cette fois H. dP& terno et moi nous étions, et toutes les prévenances ott été pour nous : cela est gauche et bas. Etrange aingie larité que ce mélange de roideur et de Cadblesse par 1^ quel les demi-caractères se pordent. Machiavel a nison : c< Tout le mal de ce monde vient de ce qu'on n'est » pas assez bon ou assez méchant, m Quoiqu'il ensuit^ il est certain du moins que M. de Hertzberg a reçu une défense sèche et positive de se mêler directement m indirectement des affaires de Hollande, d'où M. de Cit lenbcrg au reste parait n'avoir rien apporté de particulier. C'est tout bonnement du service qu'il demande, et ses l(?ttres étaient de simples recommandations.

Ce n'est pas pour Hertzberg que l'on ne rappelle pas Thulemeier; c'est pour le comte Finchestein. La maîtresse de cet envoyé a été liée de tout temps très-tendrement avec ce ministre, et c'est même le maii de cette vieille amie qui fît entrer le comte dans le dépar^ tement. Après tout, le rappel ou non rappel de Thulemeier est à présent, ce me semble, un objet de bien peu d'importance. Sa mission est finie de fait depuis l'arrivée du comte de Goertz, et je ne crois pas même qu'on reçoive de ses dépêches.

Le sort de de Launay est décidé d'avant-hier au soir par une lettre très-sévère. Il est hors d'activité, et pppr toute retraite on lui offre une pension de deux loiUa

DE l«4 COUR lU! BIUIN'. SqS

écv^^, pourvu qu'il reste dans les ËtaU| du roL H 6jbI

convenir que son compte rendu est ui^ cheÊ-d'œuvn

d'égoïsme et d'impéritie^ et qu'il pourrait être victorieoi

sèment réfuté^ quoique le mémcÛEe d^ commissaires^

QÙ ils ont entrepris d'y répondre^ sdt pitoyable. Au

reste^ il a constaté deux faits, dont l'un l^ien curieux et

Vautre décisif contre sa propre gestion, à savoir qu'il

a fait entrer dans les coffres du roi, en dix-neuf ans,

quarante-deux millionfii s^ cent quatrervingt-neuf mille

écus d'empire, ou plus de cent soixante-rdix milliona

de notre monnaie par-rdelà ses fixations, qui qiontaient

à cinq millions d'écus annuels. Quelle extorsion terrin

ble ! L'autre fait est que la régie coûte plus de quatorM

cent mille écus annuels ou près de six milltona en ficais

de perception, qui, au premier aperçu des afiBedres e(

des circonstances locales^ pei^^vent être réduita au moina

de^ deux tiers.. Mais on n'oo^loie pas en ce moment

un seul homme qui paraisse en être aux âemens : il est

de f^it qu'on n'a pu rédiger encore un tableau gén^

rai de la recette et de la dépense, ni classer une seuk

de3 branches du revenu ; eu sorte qu'il n'est pas encore

un seul objet, pas. même le din^ du roi, qiû soit nefer

temeut assigné. Ceci est un chaos, mais un chaos tranj?

quille. Tout est eu stagnation, finances, militairai civil.

Eu général cela vaudrai^ sûrement queux ijae trop

gouverner dans un pays.consiitué, où 1^ sagesse par^

ticulière l'emporterait sur la folie publique. Mais âft

est si accoutumé ici que le roi travaUla, ou plutôt qu'A

fasse tout ; pn a si peu l'habitude d'yjiup{rii4er (quaip

que, la chose une fois ordonnée, on sack^ Sort hieu la

tromper) ; on est si éloigné même de Je lui praposary

que U stagnation est un détraquement içéA d^ k mte

chine ; et ce détraquçn^eut^ quç qepçi\t-îl pat dnmil

3g6 HISTOIRE SECaÈTE

dans lin Etat qui a des bases si frag^les^ qiioiqQ*i h vérité habité par un peuple si lent^ û iourd^ si peu passionné, que difficilement une secoussey sera subite? Quoi qu'il arrive, le vaisseau coulera bas plus ou moins insensiblement, s'il ne survient pas de pilote ; mais ii ne chavirera pas.

Encore une fois il faut attendre; il serait léméraiR de vouloir discerner quelque chose dans ces ténèbres visibles; il faut attendre, dis-je, pour savoir da mon» si le roi aura ou n'aura pas le courage de prendre on ministre principal. Son avènement serait une véritable révolution, qui peut tout changer, soit en bien^ sdt en mal.

Ce qu'il faudra beaucoup surveiller quand on poum pronostiquer le sort de ce gouvernement-ci^ c'est le duc de Brunswick, s'il n'y est point appelé, et qu'il j I ait apparence de naufrage. Ce prince n'a que cinquante ans, et certes il est ambitieux. Si jamais il peut se résoudre a quelque chose de hasardeux, et qu'il ne compte plus sur la Prusse, il soufflera sur toutes les combinaisons germaniques, comme le vent du nord sur de faibles roseaux. Sa tournure et ses manières ne sont pas compatibles avec l'Angleterre, qui d'ailleurs ne peut qu'accidentellement agir dans le continent Mais mon imagination se figure telle circonstance où je le crois capable de se jeter du côté de l'empereur, qui le recevrait à bras ouverts. Et que ne pourrait pas le duc de Brunswick à la tête de l'armée autrichienne? Quel danger pour l'Allemagne ! Quelle existence pour lui, qui aura peu de frein s'il lui faut prendre un parti désespéré ! car il ne saurait sou£6rir ses fils, si ce n'est le cadet, qui promet de n'être pas aussi stupide que les autres ..•••••..

On a manqué la bonne manière de le lier : c'eût été d6 le mettre absolument à la tête de la confédératioii des princes. S'il les déserte^ je crains fort qu'il n'en soit le destructeur.

Le baron de H**"*^ est arriré, et il n'a pas été reça par le roi, comme on s'y attendait. Un certain énergnmène de musique, appelé le baron de Bagge^ est ausâ à Berlin. Je crois que tous tant qu'ils sont ils se hâtent trop. Il est dans la ferveur du sjrstème allemand, et surtout avide de faire dire qu'il suit d'autres erremens. Depuis qu'il est roi, le banquier de la Valmour a eu ordre d'envoyer ses comptes^ pour qu'ils fiassent arrêtés, et de suspendre tout paiement ultérieur à cette fille, qui eut autrefois sur lui tant d'empire. On dit qu'il revient le 3 de Postdam, et je crois en dernière analyse qu'il ne fera qu'y chasser. Le prince de Dessau y arrive demain soir : je ne doute pas qu'il n'y ait quelque évocation d'âmes.

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