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LA TROUPE DU ROL

I. C*eit le 14 octobre que le SomrgeoU gentilhomme fut pour la première foii représenté h Chambord : royn U Hfoiice, p. 5 et 6.

MoLliuiE. VIII I

De même que Monsieur de Pourceaugnac^ et une ann^ seulement après lui, le Bourgeois gentilhomme fut d'abord représente à Chambord, pour être, avec la chasse et les autres récréations royales, un des passe-temps de la cour. Des critiques ont paru croire que Molière en avait conçu le sujet, apparemment dans quelque autre temps, comme celui d'une grande comédie de mœurs et de caractère, et que ce qu'il exécuta ne fut point ce qu'il avait rêvé. Ne pouvant refuser de travailler par ordre, il se serait trouvé dans la nécessité d'altérer sa belle conception, d'en faire « grimacer les figures ; » et, devenu, à son grand regret sans doute, semblable au peintre dont Horace se moque, il aurait terminé en queue de poisson l'excellent portrait humain commencé par son pinceau. Nous ne croyons pas que les choses se soient ainsi passées et qu'un caprice du Roi ait été coupable d'un tel dommage. 11 avait demandé à Molière une petite pièce qui servit de prétexte à des intermèdes bouffons, à la cérémonie turque. Molière pouvait en fabriquer une rapidement, et réserver pour une autre occasion sa peinture projetée d'un des ridicules les plus dignes de son génie d'observateur moraliste. Rien ne le forçait à sacrifier l'idée d'un chef-d'œuvre de haute comédie pour remplir un programme de circonstance. On s'explique plus simplement ce qui lui arriva : il se chargea volontiers de tracer quelques scènes qui deviendraient le motif des airs de Lulli et de la mascarade. En mettant la main à l'ouvrage, il trouva sous sa plume ime création de mattre qu'il n'avait point préméditée, et ne voulant être qu'amusant, il fut profond : c'était un accident qu'il lui était difficile d'éviter. La grande scène des médecins dans Monsieur de Pourceaugntic nous avait déjà

fait voir la bonne comëdie se glissant à côté de la farce ; dans le Bourgeois gentilhomme ce fut mieux, elle prit la grande . place. Toutefois elle ne fit jamais perdre la farce de vue. Partout cette pièce, comme celles d'Aristophane, mêle à la vérité la fantaisie et Texagération, qui, sans la détruire, la rendent plaisante, et en donnent les leçoqs en riant. Qu'on y fasse attention, point de désaccord dans l'œuvre ; préparée, comme graduellement, par la merveilleuse sottise de M. Jourdain, la bouffonnerie turque elle-même ne semble pas mal cousue aux autres scènes, ni facile à en détacher.

Le titre de la première édition du Bourgeois gentilhomme porte que cette comédie fut faite à Chambord pour le divertissement du Roi, au mois d'octobre 1670. On ne saurait être tenté ici, comme pour le titre très-peu dififérent de Pourceaugnac^j de prendre le mot faite dans la rigoureuse exactitude de son sens ordinaire. Monter la pièce, c'est-à-dire en régler la mise en scène, ainsi que celle des intermèdes, en faire les répétitions, jouer cependant d'autres comédies, ce fut certainement assez de travail pour les dix jours dont on put disposer. Il est évident que la comédie était écrite, la musique de Lulli composée, lorsque la Troupe arriva à Chambord : « Vendredi 3« octobre, dit le Registre de la Grange, la Troupe est partie pour Chambord, par ordre du Roi. On y a joué, entre plusieurs comédies, le Bourgeois gentilhomme ^ pièce nouvelle de M. de Molière. Le retour a été le a 8* dudit mois. » La Gazette du 18 octobre 1670' annonce ainsi la première représentation (on remarquera que, suivant son habitude, elle parle de la comédie comme si elle n'eût été qu'un petit accessoire de la merveilleuse symphonie et du dialogue en musique) :

« De Chambord, le 14 octobre 1670.

a Le 9 de ce mois. Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monsieur, Mademoiselle d'Orléans', et grand nombre de seigneurs et dames de la cour, arrivèrent en ce château sur les cinq heures du soir. . . . Elles prennent ici leur divertissement

I. Voyez tome VII, p. ai3. — a. Pages ioo3 et 1004. 3. Voyez tome VII, p. 36o, note 5.

ordinaire delà chasse... ; et hier Elles eurent pour la première fois celui d'un ballet de six entrées, accompagné de comédie, dont l'ouverture se fît par une merveilleuse symphonie, suivie d'un dialogue en musique des plus agréables, la décoration du théâtre et le reste ayant toute la magnificence accoutumée dans les divertissements de cette cour. » Il est probable que ces nouvelles de Chambord sont mal datées du 14* et qu'elles furent écrites le i5. Autrement, le mot hier indiquerait le lundi i3 octobre, comme le jour de la première représentation du Bourgeois gentilhomme. Or il est difficile de croire que Robinet se soit trompé, lorsqu'il nomme expressément le mardi, c'est-à-dire le i/». Voici d'abord comment, dans sa Lettre en vers à Monsieur^ ^ du samedi 27 septembre 1670, il donnait la nouvelle de la prochaine arrivée de la cour à Chambord, puis de celui de la troupe comique :

• • Le Roi va dans Chambor Joyeusement prendre Tessor Avec sa cour si florissante.

.... La comédie aussi Y pourra charmer son souci Avec toute sa petite oie*, Laquelle inspire pleine joie.

Molière pririlëgié.

Comme seul des talents doué Pour y divertir ce cher Slre^ En prend, ce TÎent-on de me dire, La route sans doute lundi ', Le matin ou raprès-midi, Avec sa ravissante troupe, Qui si fort a le vent en poupe, Et même où, par Tordre royal,

I. Madame était morte le 3o juin 1670. Les lettres de Robinet furent dès lors adressées à Monsieur.

1. C*est-à-dire ses menus accesaoires, sans doute ses intermèdes, la mascarade : voyez aux Précieuses ridicules^ tome II, p. 98 et note 4t et ci-après, p. 19.

3. Le Registre Je la Grange vient de nous apprendre qu'il n^étaît parti que quatre jours plus tard, le vendredi 3 octobre.

On Toit depnis peu la Beauval^ Actrice d'un rare mérite.

Une autre Lettre en vers à Monsieur^ datée du i8 octobre 1670, annonce, comme nous l'avons dit, que la comédie de Molière fut jouée le mardi 14 octobre :

Les deux Majestés à Chambord Ont reçu tout de plein abord Harangues, mauvaises ou bonnes....

Et depuis ce jour

S'y sont, comme il faut, diverties, Notamment en plusieurs parties

De chasse

Mardi, ballet et comédie*.

Avec très-bonne mélodie,

Aux autres ébats succéda,

Où tout, dit-on, des mieux alla.

Par les soins des deux grands Baptistes*,

Originaux et non copistes.

Comme on sait, dans leur noble emploi,

Pour divertir notre grand Roi,

L^un par sa belle comédie,

Et l'autre par son harmonie.

Après la première représentation de notre pièce le 1 4 octobre, il y en eut encore trois à Chambord dans le même mois, une le 16, les deux autres le ao et le ai. C'est ce que nous apprend la Gazette:

a De Chambord, le iS octobre 1670.

«r Le 1 5 de ce mois, Leurs Majestés prirent le divertissement ^ de la comédie.... Le lendemain, Elles le prirent, pour la seconde fois, de celle qui est accompagnée d'entrées de ballet. Le 19, elles eurent aussi le divertissement d'une autre petite comédie, et les deux jours suivants celui du même ballet'. »

Ces quatre représentations que le Bourgeois gentilhomme eut, en huit jours, devant le Roi, démentent, dans quelques-unes de ses circonstances, une anecdocte trop souvent répétée sur

I . A la marge : a Intitulés ie Bourgeois gentilhomme, » 1. A la marge : or Les sieurs Molière et Lully. d 3. Gazette du a5 octobre 1670, p. ioa4.

la foi de Grimarest, si coutamier de recueillir de doutenaes légendes ou même d'en imaginer. « Jamais pièce, a-t-il dit*, n'a été plus malheureusement reçue que celle-là ; et aucune de celles de Molière ne lui a donne tant de déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper ; et tous les courtisans la mettaient en morceau. » Gnmarest rapporte les propos de deux ducs, qui, indignés de VHaiaba, balachau^ annonçaient la décadence de Molière, tellement épuisé, qu'il donnait dans la farce italienne. L'auteur mortifié se serait tenu caché dans sa chambre pendant cinq jours ; il s'en serait écoulé tout autant avant une nouvelle représentation de sa pièce. Le témoignage de la Gazette nous a fait connaître ce qu'il faut penser de ces cinq jours. Voici, d'après le récit de Gnmarest, la fin de l'anecdote (p. 263). Lorsque, après ces cinq jours, la pièce eut été jouée pour la seconde fois, le Roi rompit enfin un silence si décourageant : « En vérité, dit-il à Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente. » Là-dessus, courtisans de chanter la palinodie, et l'un des ducs, qui avaient crié à T extravagance, de proclamer la force comique de tous les ouvrages de Molière. Grimarest devait être fier d'avoir composé cette scène avec une profonde connaissance des cours. Malheureusement les inexactitudes constatées dans son récit ne permettent d'y supposer, tout au plus, qu'un très-petit fond de vérité.

Puisque le Roi s'empressa de revoir ie Bourgeois gentil" homme dès le surlendemain, il est à croire que son approbation ne se fit pas attendre, et qu'elle entraîna, dès le premier jour, les autres sufirages. Il se pourrait seulement qu'à voix plus ou moins basse quelques critiques aient été faites par des ducs ou des marquis. Plus que les folies de la réception du Mamamouchi, pour lesquelles il aurait fallu s'en prendre aux ordres du Roi lui-même, la hardiesse du rôle de Dorante était faite pour déplaire à plus d'un courtisan. Faire rire de la bourgeoisie qui se travaille, comme la grenouille de la Fable, pour s'enfler jusqu'à la taille de la noblesse, donner, par la satire de ses grotesques prétentions, la mesure de la distance infranchissable qui sépare les deux conditions, c'était à mer-

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