‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 105 sur 854 · CHAPITRE XXL De la clémence du prince · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL De la clémence du prince

La clémence est la qualité distinctive des monarques. Dans la république , oh l'on a pour principe la vertu , elle est moins nécessaire. Dans l'état despotique , 011 règne la crainte , elle est moins en usage , parce qu'il faut contenir les grands de l'état par des exemples de sévérité. Dans les monarchies , ou l'on est gouverné par l'honneur , qui souvent exige ce que la loi défend , elle est plus nécessaire. La disgrâce y est un équivalent à la peine ; les formalités mêmes des jngemens y sont des punitions. C'est là que la honte vient de tous côtés pour former des genres particuliers de peines.

Les grands y sont si fort punis par la disgrâce , par la perte souvent imaginante de leur fortune , de leur crédit , de leurs habitudes , de leurs plaisirs , que la rigueur à leur égard est inutile; elle né peut servir qu'à ôter aux sujets l'amour qu'ils ont pour la personne du prince , et lé respect qu'ils doivent avoir pour les places.

Comme l'instabilité des grands est de la nature du gouvernement despotique , leur sûreté entre dans la nature de la monarchie.

Les monarques ont tant à gagner par la clémence , elle est

(1) Si membrum rupit , ni cum to pacit 9 talio este ( Aulu-Gelle, liv. XX, chap. I. ) — (a) Voyez aussi la loi des Wisigoths f liv. VI, fit. IV , J. 5 et 5. — (3) Voyiez Garcitasso , Histoire des guerres civiles des Espagnols. — (4) Au lieu de les punir , disait Platon , il faut lea louer de ne pas ressembler à leur père. ( Liv. IX fdes Lois.)

8o DE L'ESPRIT DES LOIS,

suivie de tant d'amour * ils en tirent tant de gloire, que c'est presque toujours un bonheur pour eux d'avoir l'occasion de l'exercer j et on le peut presque toujours dans nos contrées.

On leur disputera peut-être quelque branche de l'autorité , presque jamais l'autorité entière } et si quelquefois ils combattent pour la couronne , ils ne combattent point pour la vie.

Mais, dira-t-on, quand faut-il punir? quand faut-il pardonner ? C'est une chose qui se fait mieux sentir qu'elle ne peut se prescrire. Quand la clémence a des dangers, ces dangers sont très-visibles. On la distingue aisément de cette faiblesse qui mène le prince au mépris, et à l'impuissance même de punir.

L'empereur Maurice (i) prit la résolution de ne verser jamais le sang de ses sujets. Anastase (2) ne punissait point les crimes. Isaac l'Ange jura que, de son règne , il ne ferait mourir personne. Les empereurs grecs avaient oublié que ce n'était pas en vain qu'ils portaient l'épée.

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