‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 127 sur 854 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De la corruption du principe de la démocratie.

Le principe de la démocratie se corrompt , non-seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité , mais encore quand on prend l'esprit

(1) Il leur permet même de se voir plu» fréquemment. ~- (a) Lettres édifiantes , quatorzième recueil. — (5) Voyage de Guinée , seconde partie, page i65 de la traduction, sur le royaume d'Angola, sur la cote d'Or.

p4 DE L'ESPRIT DES LOIS.

d'égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander. Pour lors le peuple , ne pouvant souffrir le pouvoir même qu'il confie , veut tout faire par luimême , délibérer pour le sénat , exécuter pour les magistrats , et dépouiller tous les juges.

Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats; on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n'ont plus de poids ; on n'a donc plus d'égard pour les sénateurs , et par conséquent pour les vieillards. Que si l'on n'a pas du respect pour les vieillards , on n'en aura pas non plus pour les pères : les maris ne méritent pas plus de déférence , ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage y la gêne du commandement fatiguera comme celle de l'obéissance. Les femmes , les enfans , les esclaves , n'auront de soumission pour personne. Il n'y aura plus de mœurs, plus d'amour de l'ordre, enfin plus de vertu.

On voit, dans le Banquet de Xénophon, une peinture bien naïve d'une république ou le peuple a abusé de l'égalité. Chaque convive donne à son tour la raison pourquoi il est content de lui. « Je suis content de moi, dit Chamidès, à cause de ma pau- » vreté. Quand j'étais riche , j'étais obligé de faire ma cour aux » calomniateurs , sachant bien que j'étais plus en état de recevoir » du mal d'eux que de leur en faire ; la république*me deman- » dak toujours quelque nouvelle somme : je ne pouvais m'abi» senter. Depuis que je suis pauvre , j'ai acquis de l'autorité ; » personne ne me menace , je menace les autres ; je puis m'en » aller ou rester. Déjà les riches se lèvent de leurs places , et » me cèdent le pas. Je suis un roi , j'étais esclave; je payais un * tribut à la république , aujourd'hui elle me nourrit ; je ne » crains plus de perdre , j'espère d'acquérir. »

Le peuple tombe dans ce malheur , lorsque ceux à qui il se confie , voulant cacher leur propre corruption , cherchent à le corrompre. Pour qu'il ne voie pas leur ambition , ils ne lui parlent que de sa grandeur j pour qu'il n'aperçoive pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne.

La corruption augmentera parmi les corrupteurs , et elle augmentera parmi ceux qui sont déjà corrompus. Le peuple se distribuera tous les deniers publics; et comme il aura joint à sa paresse la gestion des affaires, il voudra joindre à sa pauvreté les amusemens du luxe. Mais , avec sa paresse et son luxe , il n'y aura que le trésor public qui puisse être un objet pour lui.

Il ne faudra pas s'étonner si l'on voit les suffrages se donner pour de l'argent. On ne peut donner beaucoup au peuple sans retirer encore plus de lui ; mais , pour retirer de lui , il faut ren-

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