‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 19 sur 854 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Du gouvernement républicain , et des lois relatives à la démocratie.

Loksque, dans la république, le peuple en corps a la souveraine* '■ puissance , c'est une démocratie. Lorsque la souveraine puis- ! sauce est entre les mains d'une partie du peuple , cela s'appelle ' une aristocratie.

Le peuple, dans la démocratie , est , à certains égards , le monarque ; à certains autres , il est le sujet.

Il ne peut être monarque que par ses suffrages, qui sont ses volontés. La volonté du souverain est le souverain lui-même. Ces lois jmi établissent le droit de suffrage sont donc fondamejQ\ taies Jtansjœ £ouyer^^^ aussi important j£x

régler comment, par qui, à qui, sur quoi^ les suffrages doivent être donnés , qu'il Test dans une monarchie de savoir quel est le monarque , et de quelle manière il doit gouverner.

léibanius (1) dit qu'à Athènes un étranger qui se mêlait dans l'assemblée du peuple était puni de mort. C'est qu'un tel hommeusurpait le droit de souveraineté.

Il est essentiel de fixer le nombre des citoyens qui doivent former Jes assemblées ; sans cela , on pourrait Tgnorer si le peuple a parlé , ou seulement une partie du peuple. A Lacédémone , il fallait dix mille citoyens. A Rome , née dans la petitesse pour aller à la grandeur; à Rome, faite pour éprouver toutes les vicissitudes de la fortune j à Rome , qui avait tantôt presque tous •es citoyens hors de ses murailles, tantôt toute l'Italie et une partie de la terre dans ses murailles , on n'avait point fixé ce nombre (1); et ce fut une des grandes causes de sa ruine.

Le peuple qui a la souveraine puissance doit faire par luimême tout ce qu'il peut bien faire; et ce qu'il ne peut pas bien faire , il faut qu'il le fasse'par ses ministres..

Ses ministres ne sont point à lui , s'il ne les nomme : c'est donc ga& JEOaxfme fond amentale de ce . gouvernement , que le peuple nomme ses ministres , c'est-à-dire «es magistràlsT~

Il a besoin, comme les monarques, et même plus queux, d'être conduit par un conseil ou sénat. Mais, pour qu'il y ait confiance, il faut qu'il en élise les membres; soit qu'il les choisisse lui-même , comme à Athènes , ou par quelque magistrat

(t) Déclamations XVII et XVI II. — (a) Voyez les Considérations sa* les çati&es de la grandeur dés Romain*, et de leur décadence , cm. IX.

qu'il a établi pour les élire, comme cela se pratiquait a Rome dam quelques occasions. *

Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité. Il n'a à se déterminer que par des choses qu'il ne peut ignorer , et des faits qui tombent sous les sens. lisait très-bien qu'un honune a été souvent à la guerre, qu'il

a eu tels ou tels succès ; il est doue très-capable d'élire un général. 1 sait qu'un juge est assidu , que beaucoup de gens se retirent de son tribunal contens de lui , qu'on ne l'a pas convaincu de corruption; en voilà assez pour qu'il élise un préteur. Il a été frappé de la magnificence ou des richesses d'un citoyen ; cela suffit pour qu'il puisse choisir un édile. Toutes ces choses sont des faits dont il s'instruit mieux dans la place publique , qu'un monarque dans son palais. Mais saura-t-il conduire une affaire, connaître les lieux, les occasions, les momens, en profiter? Non; il ne le saura pas.

' Si Ton pouvait douter de la capacité naturelle qu'a le peuple pour discerner le mérite, il n'y aurait qu'à jeter les yeux sur cette suite continuelle de choix étonnans que firent les Athéniens et les Romains 5 ce qu'on n'attribuera pas sans doute au hasard.

On sait qu'à Rome , quoique le peuple se fut donné le droit d'élever aux charges les plébéiens , il ne pouvait se résoudre à le» élire ; et quoiqu'à Athènes on pût, par la loi d'Aristide , tirer les magistrats de toutes les classes , il n'arriva jamais , dit Xénophon (i) , que le bas peuple demandât celles qui pouvaient intéresser son salut ou sa gloire.

Comme la plupart des citoyens, qui ont assez de suffisance pour élire , n'en ont pas assez pour être élus ; de même le peuple ^ qui a assez de capacité pour se faire rendre compte de la gestion des autres , n'est pas propre à gérer par lui-même.

Il faut que les affaires aillent, et qu'elles aient un certain mouvement qui ne soit ni trop lent ni trop vite. Mais le peuple a toujours trop d'action , ou trop peu. Quelquefois avec cent mille Bras il renverse tout ; quelquefois avec cent mille pieds il ne va que comme les insectes.

Dans Tétat populaire , on divise le peuple en de certaines classes. C'est dans Ta manière de faire cette division que les grands législateurs se sont signalés; et c'est delà qu'ont toujours dépendu la durée de la démocratie et sa prospérité.

Servi us Tullius suivit , dans la composition de ses classes , l'esprit de l'aristocratie. Nous voyons dans Tite-Live (2) et dans Denys d'Halicarnasse (3) comment il mit le droit de suffrage entre les

(1) P*f. 691 et 692 , édît. de Wecheliu» , de Tan 1596. — (a) Liv. I. — (3) Uir, IV, art. i5 et suiv.

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