‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 2 sur 854 · SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE MONTESQUIEU

Làk vie de Montesquieu offre peu d'événemens ; c'est par ses écrits qu'il influa sur son siècle et qu'il illustra son nom. Né le 18 janvier 1689 au château de la Brède, que possédait sa famille, près de Bordeaux , il suivit la carrière de la magistrature , dans laquelle un oncle , président à mortier au parlement de Guienne , se plut à le guider. En 17 14 , Charles de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu , fut nommé conseiller au parlement de Bordeaux , et , deux ans après , président à mortier au même parlement , succédant ainsi aux biens et au titre de son oncle y qni , n'ayant pas d'enfans , avait été ponr lui un second père. Dans la même année 1716, Montesquieu fut reçu membre de l'académie de Bordeaux. Dès-lors il partagea son temps entre les fonctions du magistrat et l'étude , entre la jurisprudence et: les lettres. Il fit un volumineux extrait du corps des lois , composa des mémoires d'histoire naturelle pour l'académie de Bordeaux , et imagina les Lettres Persanes. Quant à l'exercice de sa magistrature, on sait qu'il fut chargé en 1722 , par le corps* qu'il présidait , de faire des remontrances au gouvernement au sujet d'un nouvel impôt. 11 en obtint la suppression ; mais on assure que cet impôt fut rétabli dans la suite sous une autre forme. Trois ans après , il fit l'ouverture du parlement par un* discours , imprimé dans le recueil de ses ouvrages.

Les Lettres persanes furent la première preuve que Montesquieu donna au public de son génie : elles eurent tout le succès que méritait un ouvrage rempli de réflexions profondes ou spirituelles , qui font pardonner la satire dont l'auteur les a semées.» L'Académie française oublia les traits que l'auteur avait dirigé* contre elle, et l'admit dans son sein en 1728, quoique le car* dinal de Fleury eût d'abord montré de la répugnance à donner son assentiment à cette nomination.

Quelque temps avant d'entrer à l'Académie , Montesquieu t entraîné sans cesse à la méditation , jugea k propos de renoncer à la magistrature. Affranchi alors de toutes les entraves , et cédant à la pente de son génie , il se livra entièrement à l'étude des institutions civiles. Mais ce n'est pas seulement dans les livres qu'il crut devoir les étudier , il voulut les observer dans les lieux

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mêmes ou elles étaient eu vigueur : à cet effet , il résolut de voyager chez les principales nations de l'Europe. Il visita l'Allemagne , l'Italie , la Suisse , la Hollande , l'Angleterre , et séjourna dans chacun de ces pays assez long-temps pour examiner leur législation , et pour connaître leurs hommes célèbres. On doit regretter qu'il n'ait pas publié le journal de ses voyages ; les observations d'un génie tel que Montesquieu auraient été , pour les gouvernemens et les nations , des encouragemens , des censures ou des instructions. La mort le surprit avant qu'il eût pu mettre ce journal en ordre, et il paraît que le recueil de ses matériaux s'est ensuite perdu. Nous avons à regretter encore la perte d'un autre ouvrage , fruit de son séjour dans l'étranger ; c'est son jugement ou son opinion sur le gouvernement aristocratique de Venise , qui était encore alors une république assez puissante.

Une plaisanterie de lofd Chesterfield , qui voyageait avec Montesquieu en Italie, engagea l'auteur à détruire son manuscrit. Un inconnu vint un jour donner avis au voyageur français dïune prétendue poursuite que l'inquisition de Venise allait diriger contre lui. Montesquieu , voulant éviter tout ce qui pourrait justifier une pareille violence , supprima ce qu'il avait écrit sur ce gouvernement. Après cet acte précipité , il apprit de la bouche de son compagnon de voyage que l'avis de l'inconnu n'avait été qu'une plaisanterie de sa part , et que Montesquieu , détruisant dans le premier mouvement ses notes, prouvait ce que lord Chesterfield avait souvent soutenu dans leur conversation: c'est que le Français , doué d'une imagination vive , se laisse facilement emporter à des démarches inconsidérées là ou l'Anglais examinerait d'abord avec sang-froid la nature du danger. La leçon était assurément piquante ; mais il est fâcheux qu'elle ait coûté si cher.

. A Rome , Montesquieu fut présenté au pape Benoit XIV. Ce pontife , voulant lui donner une marque de sa faveur, lui permit de faire gras tous les jours de sa vie. Montesquieu accepta ce présent singulier ; mais , quand on lui présenta les bulles de dispense avec la note des frais , qui étaient très-élevés , il répondit que , puisque le pape était -si honnête homme , il s'en rapportait entièrement à sa parole , et que Dieu en ferait sans doute autant.

Il nous a conservé lui-même quelques anecdotes de ses voyages» Se trouvant à Luxembourg , dans la salle où dînait l'empereur , le prince Kinsfci lui dit : « Vous , Monsieur , qui venez de » France , vous devez être étonné de voir l'empereur si mal a logé. » — « Monsieur , lui répondit Montesquieu , je ne suif

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» pas fiché de voir un pays où les sujets soient mieux logés que » le maître. » Pendant son séjour dans le Piémont , il eut une audience du roi Victor Amédée. Ce prince lui ayant dit qu'il avait vu à sa cour l'abbé de Montesquieu , son parent , qui accompagnait l'abbé d'Estrade, le président répondit : « Votre » Majesté est comme César, qui n'avait jamais oublié aucun » nom. »

En- Angleterre , il eut plusieurs entretiens avec la reine Anne ; elle le remercia nn jour d'avoir contredit dans une société l'envoyé de France , M. de la Boine , qui avait soutenu que l'Angleterre n'était pas pins grande que la Guienne. « Je n'ai pu » croire , répondit Montesquieu , qu'un pays où règne Votre » Majesté ne fût pas un grand pays. »

L'opinion générale que se forma Montesquieu sur les pays qu'il avait visités dans le cours de ses voyages , c'est qu'il faut voyager en Allemj&gne , séjourner en Italie , penser en Angleterre , et vivre en France. Cette remarque générale est peut-être susceptible de modification ; mais , elle mérite d'être conservée , puisqu'elle vient de Montesquieu.

Après ses voyages , Montesquieu commença enfin à rédiger le fruit de ses longues méditations , et le résultat de ce qu'il avait vu et observé. Il se retira pendant deux ans au château de la Brède, et ce fut dans cette retraite qu'il acheva son ouvrage sur les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains. Après avoir étonné le monde par ce travail , il s'apprêta à mettre le comble à sa gloire par V Esprit des Lois , qu'il publia en 17489 c'est- à «dire, quatorze ans après l'ouvrage précédent. Nous examinerons plus tard ce chef-d'œuvre ; il nous suffira ici de parler de l'accueil que lui fit le public. C'est un ouvrage trop au-dessus de la portée du vulgaire, pour que l'auteur pût compter sur une grande vogue } aussi n'en eut-il point d'abord ; à peine même sut-on l'apprécier. En effet , pour estimer Y Esprit des Lois à sa juste valeur , il ne suffit pas de le lire , il faut le méditer, ce que les gens du monde font rarement. La réputation de Y Esprit des Lois fut fondée par un petit nombre de penseurs français et étrangers; leur jugement engagea le reste du public à lire avec plus d'attention un livre aussi important, et à y chercher autre chose que de l'esprit sur les lois ; enfin les yeux du public s'ouvrirent sur les beautés de cette grande composition littéraire , et l'admiration fut générale (1). (1) On rapporte qu'aucun libraire de Paris n'ayant voulu se charger de l'impression de VEsprit de» Loi» , madame de Tencin fit souscrire , pour 24 **"• # tous ceux qui Tenaient habituellement chez elle , et que le produit de cette souscription servit à faire les frais de la première édition d'an des chefs? d'aravre de VEsprit humain.

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La gloire de Montesquieu fut momentanément troublée par des critiques ambres; la Sorbonne même voulut faire une censure de r Esprit des Lois. Montesquieu dit à ce sujet : « Mon livre est un livre de politique , et non pas un livre de théologie , et leurs objections sont dans leurs têtes , et non pas dans mon livre. » Cédant enfin à d'autres considérations, la Sorbonne renonça à son projet. Montesquieu avait dit au sujet de cette affaire : « Si la Sorbonne me fait mettre à ses trousses, je crois que j'achèverai de l'ensevelir, » faisant ainsi allusion à un ouvrage attribué à l'abbé de Prades , et intitulé : le Tombeau de la Sorbonne.

Il ne se borna pas à des menaces à l'égard de l'auteur d'une cri-* tique de l'Esprit des Lois , publiée par M. Dupin. Il obtint, diton , de madame de Pompadour , que cette critique fût supprimée. Si le fait est vrai , il prouve que Montesquieu, tout grand homme qu'il était , avait aussi ses faiblesses. On prétend , en outre , qu'il tenait à sa noblesse plus qu'on n'aurait dû l'attendre d'un homme accoutumé à considérer les institutions civiles d'un point de vue si élevé. Mais il est juste de citer , d'un autre côté , des traits qui honorent infiniment sa vie privée. Tout le monde connaît l'acte de bienfaisance qu'il exerça dans le plus grand secret, pendant son séjour à Marseille chez sa sœur, madame d'Héricourt , envers un jeune batelier nommé Robert , qui travaillait dans le port pour gagner de quoi racheter son père , tombé en esclavage chez les Maures. Montesquieu envoya y5oo francs à un banquier de Cadix , pour la rançon de Robert ; celui-ci fut rendu à sa famille ; mais en vain le fils chercha à témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur; Montesquieu se déroba à ses recherches , avec un peu trop de soin peut-être; et ce n'est qu'après sa mort, qu'une note de la somme envoyée à Cadix , révéla à sa famille et au public le secret de ce trait honorable , qui , depuis , a été transporté sur la scène française (en 1782), par M. Pilhes, sous le titre du Bienfait Anonyme,

Montesquieu rendit aussi un service éminent à Piron , en obtenant pour lui une pension de 1000 francs. Louis XV ayant luimême exprimé devant Montesquieu le désir que Piron ne fût pas élu membre de l'Académie française , il écrivit à madame de Pompadour : « Piron est assez puni, madame , pour les mauvais vers qu'on dit qu'il a faits; d'un autre côté, il en a fait de trèsbons. Il est aveugle , infirme , pauvre, marié, vieux. Le Roi ne pourrait-il pas lui accorder quelque pension? Il est beau de l'obtenir, etc. » — Montesquieu était brouillé avec le pèreTournemine, jésuite, qui, à ce que l'on prétend , était cause que le cardinal de Fleury s'était déclaré contre l'auteur des Lettres persanes. Montesquieu , au lieu de faire partager à ses amis l'opinion qu'il ayait

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de ce jésuite , se contentait de demander toutes les fois qu'on lui parlait de sa querelle avec le P. Tournmine , « Qu'est-ce que le P. Toumemine ? je n'en ai jamais entendu parler. » — Ayant eu une dispute très-vive avec le président Hénault, il disait à ses amis : « Ne croyez ni le président ni moi. » Un homme qui s'exprimait ainsi, avait le droit de dire de lui-même, comme Montesquieu le fait quelque part : « Je pardonne aisément , parce que je ne suis paj haineux; il me semble que la haine est dangereuse. » — Un horloger malheureux , nommé Sully ,' lui écrivait dans un moment de désespoir , que ne pouvant se procurer cent écus dont il avait besoin , il était résolu de se pendre : « Je vous envoie cent écus , lui répondit Montesquieu : ne vous pendez pas, et venez me voir. » Montesquieu était économe. Il a dit lui-même qu'il faut regarder son bien comme son esclave , et qu'il ne faut pas perdre son esclave. Il convient ailleurs qu'il n'a pas laissé d'augmenter son bien, mais, ajoute-t-il, « c'était plutôt pour une certaine idée d'habileté que cela me donnait , que pour l'idée de devenir plus riche. » A l'égard de la parure , il pensait qu'il faut toujours rester au-dessous de ce qu'on peut , et il disait qu'il n'avait pas dépensé quatre louis par air , ni fait une visite par intérêt.

Montesquieu a fait lui-même son portrait, on le trouvera parmi ses œuvres mêlées. Nous en citerons ici quelques traits , pour compléter la notice sur la vie de ce grand écrivain.

» Je n'ai presque jamais eu de chagrin , encore moins d'ennui. Ma machine est si heureusement construite , que je suis frappé par tous les objets assez vivement pour qu'ils me donnent du plaisir, pas assez pour qu'ils puissent me causer de la peine. J'ai l'ambition qu'il faut pour me faire prendre part aux choses de cette vie ; je n'ai point celle qui pourrait me faire trouver du dégoût dans le poste où la nature m*a mis. J'ai été dans ma jeunesse assez heureux pour m'attacher à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient ; dès que j'ai cessé de le croire , je m'en suis détaché soudain. Uétude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie , n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé. Je suis presque aussi content avec des sots qu'avec des gens d'esprit : car il y a peu d'hommes si ennuyeux qui ne m'aient amusé. Je n'ai pas été fâché de passer pour distrait; cela m'a fait hasarder bien des négligences qui m'auraient embarrassé. J'aime les maisons ou je puis me tirer d'affaire avec mon esprit de tous les jours.... Je n'ai jamais voulu souffrir qu'un homme d'esprit s'avisât de me railler deux fois de suite... Quoique mon nom ne soit ni bon ni mauvais , n'ayant guère que a5o ans de noblesse prouvée , cependant j'y suis attaché , et je serais homme à faire des substitutions. Quand je me

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fie à quelqu'un , je le fais sans réserve ; mais je me fie a très-peu de personnes. Ce qui m'a toujours donné une assez mauvaise opinion de moi , c'est qu'il y a fort peu d'états dans la république auxquels j'eusse été véritablement propre. Quant à mon métier de président, j'ai le cœur trëé-droit; je comprenais asseï les questions en elles-mêmes; mais quant à la procédure , je n'y entendais rien. Je m'y suis pourtant appliqué ; mais ce qui m'en dégoûtait le plus , c'est que je voyais à des bêtes le même talent qui me fuyait pour ainsi dire. Quand j'ai été dans le monde , je l'ai aimé comme si je ne pouvais souffrir la retraite ; quand j'ai été dans mes terres, je n'ai plus songé au monde... J'ai eu pour principe de ne jamais faire par autrui ce que je pouvais par moimême ; c'est ce qui m'a porté à faire ma fortune par les moyens que j'avais dans mes mains , la modération et la frugalité , et non par des moyens étrangers , toujours bas ou injustes... Je n'ai jamais aimé à jouir du ridicule des autres; j'ai été peu difficile sur l'esprit des autres. J'étais ami de presque tous les esprits, «et ennemi de presque tous les cœurs. »

On pourra voir dans les Pensées diverses qui font partie des Œuvres de Montesquieu , ses opinions sur une foule d'objets intéressans. Ces pensées ne sont pas la partie la moins importante de ses écrits. Elles peignent l'homme, et fournissent une nouvelle preuve de son vaste génie. Montesquieu , qui possédait au plus haut degré l'art de renfermer un grand sens dans très-peu de paroles , et dont on peut dire le contraire de ce qu'il disait d'un certain prédicateur : « Ses discours ont en longueur ce qui leur manque en profondeur;» Montesquieu , disons-nous, était souvent mordant et presque dur en exprimant aes sentimens. On en trouveTdes preuves dans ses Pensées diverses et dans ses Lettres familières, et s'il n'y a pas de témérité à porter un jugement qui parait résulter de la lecture de ses œuvres , nous dirons qu'il nous semble que la tête l'emportait chez lui beaucoup sur le cœur.

Six ans après la publication de Y Esprit des Lois , jVf ontesquieu , vivant paisiblement à Paris dans la société d'amis choisis , fut f attaqué d'une maladie inflammatoire. Le P. Routh , jésuite, secondé par le P. Castel, entreprit, sans y avoir été invité , de le préparer à la mort. Montesquieu, conservant sa supériorité d'esprit jusqu'à ses derniers moment , dit à M. d'Arcet : « Tâchée de me débarrasser de ces moines j il faudrait , pour leur plaire , faire leur volonté, et je suis accoutumé à ne faire que la mienne. » En général , il n'aimait pas les jésuites , et le P. Routh n'était guère propre à lui ôter sa prévention contre, cet ordre. Il tourmenta le mourant jusqu'au point d'exiger de lui qu'il lui remit ses papiers. Après 1 3 jours de maladie , Montesquieu mourut

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le 10 février 17S8 , laissant de son mariage avec mademoiselle de Lartigue , fille d'un lieutenant-colonel , deux filles et un fils , qui est auteur aussi de plusieurs ouvrages , et qui est mort en 1796, après ayoir joui jusque dans un- âge très-avancé de la gloire de son nom, sans y ayoir rien ajouté. D'Alembert a fait un éloge de Montesquieu qu'il plaça a la tête du cinquième volume de l'Encyclopédie et qu'on trouve dans ses mélangea ; il le composa sur une notice qui lui fut envoyée paHe fils de l'auteur de f Esprit des Lois , et dont le manuscrit autographe est dans le cabinet de M. Villenave , rédacteur en chef des Annales politique* et littéraires ; Maupertuis prononça un autre éloge de ce grand homme à l'Académie royale de Berlin , à laquelle Montesquieu avait appartenu comme associé étranger. L'Académie française ne proposa son éloge , pour sujet de prix, qu'après les orages de la révolution, oomme si l'on avait voulu attendre qne la renommée de Y Esprit des Lois eût subi l'épreuve du temps. Dans l'examen que nous allons faire des divers écrits de Montesquieu , nous citerons quelques passages du discours de M. Villemain , couronné par l'Académie. Nous commencerons par lé plus important et le plus célèbre de tous, qui forme le premier volume de cette édition.

Montesquieu a dit lui-même : « S'il m'est permis de prédire la fortune de mon ouvrage, il sera- plus approuvé que lu : de pareilles lectures peuvent être un plaisir , elles ne sout jamais un amusement. » U Esprit des Lois n'est peut-être pas lu autant que les Lettres Persanes ; mais il est médité et admiré par tous les hoînmesqui aiment à- penser, et les pages éloquentes que cette lecture a inspirées k plusieurs écrivains, prouvent que les contemporains de Montesquieu et là postérité sont d'accord sur le mérite de ce grand ouvrage. Que pouvons-nous faire de mieux pour la gloire de Montesquieu , que de citer ici quelquesuns des jugemens qui ont été portés sur l'Esprit des Lois par des hommes dignes de l'apprécier?

h Les ouvrages des Grotius et desPuffendorf , dit Toltaire (iy> n'étaient qne des compilations : celui de Montesquieu parut être celui d'un homme d'état, d'un philosophe , d'un bel-esprit , d'un citoyen. Presque tous ceux qui étaient les juges naturels d'un tel livre, gens de lettres, gens de lois de tous les pays , le regardèrent et le regardent encore, comme leCode de la raison et de la liberté . »

u Montesquieu , dit un autre auteur (2) , trouva l'étude des lois

(1) Dans Pavantrpropos du Commentaire sur l'Esprit des Lois.

Ci) ( Grourelle) De V autorité de Montesquieu dams la révolution français^ 1589, in-8*.

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au même point oii Descartes avait trouvé toute la philosophie. XI «osa , comme lui , oublier tous ses maîtres , et percer de nouvelles avenues vers la vérité. Avant lui, on ne .savait éclaircir les lois que par elles-mêmes; il osa les interpréter par leurs propres objets. Au lieu de comparer le Droit romain et des commentateurs , des coutumes et des arrêts , le premier il étudia les lois dans les voyageurs comme dans les historiens , dans Rome antique et chez les Tartares , sous la hutte du Caraïbe et dans le sérail de Constantinople , dans les familles et dans les Empires ; il les étudia dans la géographie et dans la physique même ; car , à l'exemple de Descartes , il avait conçu que pour approfondir une science , il fallait environner son esprit de plusieurs autres , comme d'un cortège lumineux. Il réunit donc, il fit marcher de front la science des lois et celle des gouvernemens. C'est ainsi qu'il les créa toutes deux, éclairant la constitution par le code, et formant le code sur la constitution.

» Quel esprit sut mieux dominer le savoir? une immense lecture ne fit qu'étendre immensément sa pensée. Quel autre, avant lui , observa de si près toutes les parties du système social? quel autre Blême, après lui, contempla d'aussi haut leur vaste ensemble ? avec quelle sagacité il sépara , rapprocha les objets , saisissant du même regard leurs ressemblances et leurs oppositions; le premier, enfin, il pénétra le jeu caché et les ressorts des machines politiques ; il fut le premier dont l'analyse attentive démêla tous les éternels rapports , toutes les réactions des hommes et des choses , des mœurs et des institutions : liens secrets, jusqu'alors ignorés, et no a moins subtils , que les nœuds à jamais inconnus de l'âme et du corps, de l'esprit et de la matière, de la pensée et du mouvement.

>» Au génie qui invente, Montesquieu joignait les talens qui embellissent ; ce que Fontenelle avait été pour les sciences , ce que Buffon devait être pour l'histoire naturelle , Montesquieu le fut également pour là politique et les lois. Son style avait cette lucidité ingénieuse qui amuse en éclairant; surtout, cette vigueur éclatante de l'expression , qui semble tout à la fois peindre et sculpter les idées ; et donne aux plus fines , comme aux plus profondes, le coloris, le relief et la vie ; les grâces de ce style encou*rageaient les esprits légers ; sa force les entraînait et fixait, tous les regards sur ces deux sciences : comme Buffon, il les rendit souveraines ; comme Fontenelle , il les rendit populaires. Son influence sur l'esprit humain sera aussi durahle que son influence sur l'esprit de son siècle fut rapide ; sa méthode fit l'éducation de tous ses successeurs ; il n'est presque aucune vérité qu'il n'ait indiquée , et qui ne soit comme intitulée de son nom. » Deux écrivains habiles , d'Alembert et l'abbé Bertolini ont fait

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l'analyse de Y Esprit des Lois : celle de d'Àlembert se joint ordinairement à l'ouvrage même de Montesquieu; nous nous sommes conformés dans cette édition à l'usage général. L'analyse de l'abbe Bertolini est peut-être supérieure à la première , et Montesquieu y a donné lui-même son approbation ; mais elle est trop étendue pour pouvoir être jointe à l'ouvrage qui en a fourni le sujet (i). Une troisième analyse, plus étendue encore que les deux précédentes , mais moins connue , est celle de M. Pecquet (?) , qui s'écarte plus d'une fois des bornes d'une simple analyse , et fait les fonctions de critique au lieu de celles d'un rapporteur, impartial.

Ces analyses réfutent assez le reproche que l'on a souvent adressé a l'Esprit des Lois sur le prétendu défaut d'ordre que l'on croit y avoir remarqué ; la liaison des matières n'est pas toujours facile à saisir , il est vrai ; mais elle existe , et avec quelque attention on est sur de la trouver. D'Alembert a justifié Montesquieu à cet égard , non-seulement par son analyse, mais encore dans un passage de son éloge de ce grand homme : « Il faut distinguer , ditil , un désordre réel de celui qui n'est qu'apparent.. Le désordre est réel quand l'analogie et la suite des idées ne sont point observées 'y quand les conclusions sont érigées en principes , ou les précèdent j quand le lecteur , après des détours sans nombre , se retrouve au point d'où il est parti. Le désordre n'est qu'apparent, quand l'auteur , mettant à leur véritable place les idées dont il fait usage, laisse à suppléer aux lecteurs intermédiaires. Et c'est ainsi que M. de Montesquieu a cru pouvoir et devoir en user dans un livre destiné à des hommes qui pensent , dont le génie doit suppléer à des omissions volontaires et raisonnées. L'ordre qui se fait apercevoir dans les grandes parties de Y Esprit des Lois , ne règne pas moins dans les détails: nous croyons que plus on approfondira l'ouvrage , plus on en sera convaincu. Fidèle à ses divisions générales , l'auteur rapporte à chacune les objets qui lui * appartiennent exclusivement ; et à l'égard de ceux qui par différentes branches appartiennent à plusieurs divisions à la fois , il a placé sous chaque division la branche qui lui appartient en propre. Par-là on aperçoit aisément, et sans confusion, l'influence que les différentes parties du sujet ont les unes sur les autres ; comme dans un arbre ou système bien entendu des connaissances humaines , on peut voir le rapport mutuel des sciences et des arts.

(t) Publiée d'abord en Italie en 17S4, mai* derenae aues rare, elle a ét4 réimprimée a la tuile des ORuvres posthumes de Montesquieu. Paru , 1998.

(a) Analyse raisonné* do l'Esprit des Lois du président de Montesquieu , pour faciliter l'intelligence de plusieurs endroits de cet ouvrage* Paris et Lyon, • 1768,10-8°.

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Cette comparaison d'ailleurs est d'autant plus juste , qu'il en est du plan qu'on peut se faire dans l'examen philosophique des lois , comme de Tordre qu'on peut observer dans un arbre encyclopédique des sciences : il y restera toujours de l'arbitraire , et tout ce qu'on peut exiger de l'auteur, c'est qu'il suive, sans détour et sani écart , le système qu'il s'est une fois formé. »

Un reproche plus fondé c'est que Montesquieu a plusieurs fois tiré des conclusions de faits controuvés ou peu avérés, s'en rapportant au témoignage de voyageurs et d'auteurs qui ne méritent pas une grande confiance. Mais ce défaut ne touchant point au corps de l'ouvrage , porte uniquement sur les détails.

On a blâmé encore les tours épigrammatiques que l'auteur emploie à plusieurs reprises dans cet ouvrage , d'ailleurs si sérieux. Ces tours qui peuvent bien n'être pas à leur place en quelques endroits , venaient en partie de la grande concision avec laquelle Montesquieu avait l'habitude d'exprimer ses idées tant en écrivant que dans la conversation.

Tels sont les défauts que l'on s'accorde le plus, généralement à trouver dans l'Esprit de» Lois; mais le préjugé et la passion en ont découvert de bien plus graves , qui heureusement échappent aux yeux des hommes sans prévention , et c'est ici le lieu de dire quelques mots des nombreuses critiques qui ont été faites de ce monument du génie, mais qui ne détruisent point l'admiration qu'il inspire à la postérité.

Le premier qui osa l'attaquer , fut Fauteur d'une feuille périodique (i). Montesquieu lui répondit par la Défense de l'Esprit des Loiê (a) , ou pour nous servir de l'expression de Voltaire, Les trois doigts qui avaient écrit F Esprit des Lois, s'abaissèrent jusqu'à écraser par la force de la raison et à coups oVépigrammet la guêpe conuulsiannaire qui bourdonnait à ses oreilles qualrt fois par mois.

Mais Voltaire lui-même , qui dans le jugement cité plus hant a rendu un bel hommage à Montesquieu , s'est mis au rang de ses critiques , en publiant un Commentaire sur quelques principales maximes de l'Esprit des Lois ; il y montre la fausseté de quelques faits trop légèrement adoptés par Montesquieu , mais il combat aussi inutilement des argumens que cet illustre auteur n'avait pas employés , ou auxquels il n'avait pas donné l'étendue que Voltaire leur attribue. On lit dans un recueil littéraire que le

(i) Examen critique de l'Esprit des Loi» , dans les Nouvelles ecclésiattique»-, du 8 et du 16 octobre 1749. La Défense de Montesquieu donna lieu a une Réponte, dans la même feuille , 24 avril , et 1". mai 1750.

(a) Paris 1750 , in- ia. La Beanmelle publia, en i75t , a Berlin , une suite de fCttcDtfcBse, en réplique à la Réponse du nouvelliste ecclésiastique.

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philosophe de Ferney nomma un jour Montesquieu Arlequin- Grotius ; il faut croire, pour son honneur, que c'était une simple saillie , et non pas son opinion. On sait que Voltaire appelait l'Esprit des Lois , l'Esprit sur les Lois ; mais on sait aussi qu'il a dit : Le genre humai* avait perdu ses titres; Montesquieu Us a retrouvés et les lui a rendus.

Parlerons-nous maintenant de ton* ceuv qui ont écrit contre Y Esprit des Lois! la liste en est longue , et les noms sont pour la plupart obscurs. Fréron s'est donné la peine de récapituler tout ce qui avait été publié contre Montesquieu (i). Le lecteur nous saura gré de renvoyer à cette liste au lieu de la répéter ici (2). Mais ce que nous ne pouvons passer sous silence , c'est que, si avant la révolution française on a accusé Montesquieu d'avoir sapé le trône et l'autel , on l'accusa au commencement de cette révolution , d'avoir favorisé le pouvoir absolu , d'avoir éclairé les nations , mais d'avoir aveuglé les Français. Ce reproche singulier a été développé d'une manière assez spécieuse par l'auteur de l'écrit remarquable publié en 1789, sous le titre : Del* autorité de Montesquieu dans la révolution française. Cet auteur cherche même à expliquer comment Montesquieu a été amené , selon lui , à favoriser les souverains aux dépens des peuples. Le temps a effacé ce reproche , et l'expérience a prouvé que Montesquieu n'a point eu tort de ne pas accorder au peuple des droits illimités , et de ne pas les favoriser aux dépens des souverains. Le siècle actuel lui a déjà adressé un autre reproche , puisé dans les idées dominantes de notre génération. C'est celui de n'avoir pas assez senti ou fait sentir la nécessité de ces contrats entre les peuples et les rois , qui, sous le nom de constitution et degouvernemens représentatifs assignent aujourd'hui des bornes aux droits et aux devoirs des uns et des autres, et promettent d'être la garantie de leur repos. Mais on lui rend la justice de croire qu'il a préparé cet ordre de choses. « Dans la variété de son ouvrage , dit M. Villemain , Montesquieu avait séparé les peuples anciens des peuples modernes , en marquant ces différences insurmon-

(1) Oputcules de M* i7***, tome III, contenant un extrait , chapitre par chapitre , du livre de l'Esprit de* Lois , de* Observation* sur quelques endroits particulier» de ee livre , et une idée de toutes les critiques fui en ont été faites 9 avec quelques Remarques de l'Êditeun Amsterdam, 1?S3> in-ia.

(a) Nom indiquerons seulement les titres de quelques-unes de ces critiques : l'Esprit des Lois quintescencié par une suite de lettres analytiques (par l'abbè* de Bonnaire , a vol. in- 12.) — Observations sur t 'Esprit des Lois, QuïJrPde lire ce livre , de l'entendre et d'en juger ( par l'abbé de la Porte ) , deuxième édition. Amsterdam, 1751 , in-ia. — Observations sur l'Esprit des Lois, etc. , seconde partie , ibid. — Observations sur le livre de l'Esprit des Lois , par M. Crerier. Paris , 1764 , in-ia.

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tables qui devaient prévenir pour nous l'imitation insensée des républiques anciennes j mais par les rapports qu'il reconnaissait entre les peuples modernes , par cet esprit de commerce et d'industrie qu'il donnait pour attribut à l'Europe , il avait préparé le système représentatif, système qui ne devait trouver obstacle que dans la tyrannie militaire, et qui triomphera si la civilisation ne périt pas 3 et elle ne peut pas périr. »

L'Esprit des Lois parut en 1748, en 2 vol. in-4*. H ^ut réimprimé à Genève en 1755, dans le même format, et en 3 vol. in-8°. , et depuis il a toujours été imprimé dans les nombreuses éditions du recueil des œuvres de l'auteur; dans quelques-unes on trouve, à la suite de Y Esprit des Lois, les notes d'Helvétius sur cet ouvrage.

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