‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 3 sur 854 · CAUSES DE LA GRANDEUR DES ROMAINS ET DE LEUR DÉCADENCE · texte numérisé non relu

CAUSES DE LA GRANDEUR DES ROMAINS ET DE LEUR DÉCADENCE

D'Alembert appelle ce chef-d'œuvre de concision dans les pensées et le style , ce coup-d'œil philosophique sur l'histoire d'un des peuples les plus célèbres de la terre , Y Histoire romaine à l'usage des hommes d'état et des philosophes. C'est en effet en se plaçant à la hauteur où s'est élevé Montesquieu , que l'homme d'état et le philosophe doivent saisir l'ensemble des événemens qui ont marqué et la gloire et la décadence du peuple romain. Déjà Bossuet avait cherché les causes des événemens dans la force des institutions et le génie des hommes. « Montesquieu adopte , dit M. Villemain, le plan tracé par Bossuet, et se charge de le remplir, sans y jeter d'autre intérêt que celui des événemens et des caractères. I\ y a sans doute plus de grandeur apparente dans la rapide esquisse de Bossuet, qui ne fait des Romains qu'un épisode de l'histoire du monde. Rome se montre plus étonnante dans Montesquieu , qui ne voit qu'elle au milieu de l'univers. Les deux écrivains expliquent sa grandeur et sa chute. L'un a saisi quelques traits primitifs , avec une force qui lui donne la gloire de l'invention ; l'autre, en réunissant tous les détails , a découvert des causes invisibles jusqu'à lui; il a rassemblé , comparé , opposé les faits avec cette sagacité laborieuse , moins admirable qu'une première vue du génie , mais qui donne des résultats plus certains et plus justes. L'un et l'autre ont porté la concision aussi loin qu'elle peut aller; car dans un espace très-court, Bossuet a saisi toutes les grandes idées , et Montesquieu n'a oublié ni un fait ni une pensée. Se hâtant de placer et d'enchaîner une foule de réflexions et de souvenirs, il n'a pas un moment pour les affectations du bel-esprit et du faux goût, et la brièveté le force à la perfection :

I NOTICE. xvij

Bossuet, plus négligé, se contente d'être quelquefois sublime. Montesquieu, qni dans son système donne de l'importance à tous les faits , les exprime tous avec soin , et son style est aussi achevé que naturel et rapide. Quelle est l'inspiration qui peut ainsi soutenir et régler la force d'un homme de génie? C'est une conviction lentement fortifiée par l'étude , c'est le sentiment de la vérité découverte. Montesquieu a pénétré tout le génie de la république romaine. Quelle connaissance des mœurs et des lois ! Les événemens se trouvent expliqués par les mœurs , et les grands hommes naissent de la constitution de l'état. A l'intérêt d'une grandeur toujours croissante, il substitue ce triste contraste de la tyrannie , recueillant tous les fruits de la gloire. Une nouvelle progression recommence , celle de l'esclavage précipitant un peuple à sa ruine par tous les degrés de la bassesse. On assiste avec l'historien à cette longue expiation de la conquête. du monda , et les nations vaincues paraissent trop vengées. Si maintenant on veut connaître quelle gravité , quelle force de raison Montesquieu aurait puisées dans les anciens pour retracer ces grands événemens, on peut comparer son immortel chef-d'œuvre aux réflexions trop vantées qu'un écrivain brillant et ingénieux du siècle de Louis XIV (i ) écrivit sur le même sujet. On sentira davantage à quelle distance Montesquieu a laissé loin de lui les efforts du bel-esprit dont il avait d'abord dérobé toutes les grâces. Dans la grandeur et la décadence des Romains , Montesquieu n'a plus l'empreinte de son siècle, c'est un ouvrage dont la postérité ne pourrait deviner l'époque , et ou elle ne verrait que le génie du peintre. Tout entier dominé par ses études , l'auteur a pris le génie antique , pour retracer le plus grand spectacle de l'antiquité. Ce génie est mâle , quelquefois mêlé de rudesse; on croit voir une de ces statues retrouvées parmi les ruines , et dont les formes correctes et sévères étonnent la mollesse de notre goût. Telle est la simplicité où Montesquieu s'élève par l'imitation des grands écrivains de Rome. Son âme trouve des expressions courageuses pour célébrer les résistances et les malheurs de la liberté , les entreprises et les morts héroïques. Il est sublime , en parlant de vertus que notre faiblesse moderne peut à peine concevoir. Il devient éloquent à la manière de Bru tus. »

S'il y a un défaut dans cette belle composition de Montesquieu, c'est celui de s'étendre avec trop d'impassibilité sur cette ambition héréditaire des Romains qui cherchait partout des esclaves , et menaçait toute la terre de la servitude. On croirait quelquefois que c'est avec les yeux d'un romain , et non avec ceux d'un philosophe du 18*. siècle , qu'il a considéré ce spectacle, (i) Saint-Erremond,

xviij NOTICE.

La première édition des Causes de la grandeur et de la déco» dence des Romaine , est de 1734 , un vol. in-12. Parmi les nombreuses éditions qui l'ont suivie, nous indiquerons principalement celle de Paris , 1796 , en a vol. in-8°. sur papier vélin.

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