LIVRE XIV, CHÀP. II
chise , moins de soupçons , de politique et de ruses : enfin , cela doit faire des caractères bien différens. Mettes un homme dans un lieu chaud et enfermé ; il souffrira , par les raisons que je viens de dire , une défaillance de cœur très-grande. Si , dans cette circonstance , on va lui proposer une action hardie , je crois qu'on l'y trouvera très-peu disposé ; sa faiblesse présente mettra un découragement dans son âme : il craindra tout, parce qu'il sentira qu'il ne peut rien. Les peuples des pays chauds sont timides comme les vieillards le sont ; ceux des pays froids sont courageux comme le sont les jeunes gens. Si nous faisons attention aux dernières guerres (1) , qui sont celles que nous avons le plus sous nos yeux , et dans lesquelles nous pouvons mieux voir de certains effets légers , imperceptibles de loin , nous sentirons bien que les peuples du nord , transportés dans les pays du midi (2) , n'y ont pas fait d'aussi belles actions que leurs compatriotes , qui , combattant dans leur propre climat , y jouissaient de tout leur courage.
La force des fibres des peuples du Nord fait que les sucs les plus grossiers sont tirés des alimens. Il en résulte deux choses s l'une , que les parties du chyle ou de la lymphe sont plus propres , par leur grande surface , à être appliquées sur les fibres et à les nourrir $ l'autre , qu'elles sont moins propres par leur grossièreté à donner une certaine subtilité au suc nerveux. Ces peuples au** ront donc de grands corps et peu de vivacité.
Les nerfs qui aboutissent de tous côtés au tissu de notre peau font chacun un faisceau de nerfs : ordinairement ce n'est pas tout le nerf qui est remué , c'en est une partie infiniment petite. Dana les pays chauds , où le tissu de la peau est relâché , les bouts des nerfs sont épanouis et exposés à la plus petite action des objets les plus faibles. Dans les pays froids , le tissu de la peau est resserré , et les mamelons comprimés ; les petites houpes sont en quelque façon paralytiques ; la sensation ne passe guère au cerveau que lorsqu'elle est extrêmement forte , et qu'elle est de tout le nerf ensemble. Mais c'est d'un nombre infini de petites sensations que dépendent l'imagination , le goût , la sensibilité , la vivacité.
J'ai observé le tissu extérieur d'une langue de mouton dans l'endroit où elle paraît à la simple vue couverte de mamelons. J'ai vu avec un microscope , sur ces mamelons , de petits poils ou une espèce de duvet ; entre ces mamelons étaient des pyramides qui formaient par le bout comme de petits pinceaux. Il y a grande apparence que ces pyramides sont le principal organe du goût.
(1) Celles pour la succession d'Espagne. — (a) En Espagne par extmple.
ig* DE L'ESPRIT DES LOIS.
J'ai fait geler la moitié de cette langue , et j'ai trouvé à la •impie vue [les mamelons considérablement diminués; quelques rangs même de mamelons s'étaient enfoncés dans leur gaine. J'en ai examiné le tissu avec le microscope , je n'ai plus vu de pyramide. A mesure que la langue s'est dégelée , les mamelons , à la simple vue , ont paru se relever ; et , au microscope , les petites houpes ont commencé à reparaître.
Cette observation confirme ce que j'ai dit , que, dans les pays froids, les houpes nerveuses sont moins épanouies; elles s'enfoncent dans leurs gaines , ou elles sont à couvert de l'action des objets extérieurs. Les sensations sont donc moins vives.
Dans les pays froids , on aura peu de sensibilité pour les plaisirs ] elle sera plus grande dans les pays tempérés ; dans les pays chauds elle sera extrême. Comme on distingue les climats par les degrés de latitude , on pourrait les distinguer , pour ainsi dire , par les degrés de sensibilité. J'ai vu les opéras d'Angleterre et d'Italie ; ce sont les mêmes pièces et les mêmes acteurs : mais la même musique produit des effets si différens sur les deux nations, l'une est si calme , et l'autre si transportée , que cela paraît inconcevable.
Il en sera de même de la douleur : elle est excitée en nous par le déchirement de quelque fibre de notre corps. L'auteur de la nature a établi que cette douleur serait plus forte à mesure que le dérangement serait plus grand : or , il est évident que les grands corps et les fibres grossières des peuples du nord sont moins capables de dérangement que les fibres délicates des peuples des pays chauds : l'âme y est donc moins sensible à la douleur. Il faut écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment.
Avec cette délicatesse d'organes que l'on a dans les pays chauds , l'âme est souverainement émue par tout ce qui a du rapport à l'union des deux sexes : tout conduit à cet objet.
Dans les climats du nord , à peine le physique de l'amour at-il la force de se rendre bien sensible : dans les climats tempérés , l'amour , accompagné de mille accessoires , se rend agréable par des choses qui d'abord semblent être lui-même , et ne sont pas encore lui : dans les climats plus chauds , on aime l'amour pour lui-même ; il est la cause unique du bonheur , il est la vie.
Dans les pays du midi , une machine délicate , faible , mais sensible , se livre à un amour qui , dans un sérail , naît et se calme sans cesse ; ou bien à un amour qui , laissant les femmes dans une plus grande indépendance , est exposé à mille troubles. Dans les pays du nord , une machine saine et bien constituée , mais lourde , trouve ses plaisirs dans tout ce qui peut remettre les esprits en mouvement , la chasse , les voyages , la guerre ,