LIVRE XIX, CHÀP. XXVII. a6g
ce qu'il pense, et que, pour la conserver, il faut encore que chacun puisse dire ce qu'il pense , un citoyen , dans cet état , dirait et écrirait tout ce que les lois ne lui ont pas défendu expressément de dire ou d'écrire.
Cette nation , toujours échauffée , pourrait plus aisément être conduite par ses passions que par la raison, qui ne produit jamais de grands effets sur l'esprit des hommes ; et il serait facile à ceux qui la gouverneraient de lui faire faire des entreprises contre ses véritables intérêts.
Cette nation aimerait prodigieusement sa liberté , parce que cette liberté serait vraie; et il pourrait arriver que , pour la défendre , elle sacrifierait son bien , son aisance , ses intérêts j qu'elle se chargerait des impôts les plus durs , et tels que le prince le plus absolu n'oserait les faire supporter à ses sujets.
Mais , comme elle aurait une connaissance certaine de la nécessité de s'y soumettre , qu'elle paierait dans l'espérance bien fondée de ne payer plue , les charges y seraient plus pesantes que le sentiment dé ces charges : au lieu qu'il y a des états où le sentiment est infiniment au-dessus du mal.
Elle aurait un crédit sûr , parce qu'elle emprunterait à ellemême, et se paierait elle-même. Il pourrait arriver qu'elle entreprendrait au-dessus de ses forces naturelles , et ferait valoir contre ses ennemis d'immenses richesses de fiction , que la confiance et la nature de son gouvernement rendraient réelles.
Pour conserver sa liberté , elle emprunterait de ses sujets; et ses sujets , qui verraient que son crédit serait perdu si elle était conquise , auraient un nouveau motif de faire des efforts pour défendre sa liberté. *
Si cette nation habitait une Ile , elle ne serait point conquérante , parce que des conquêtes séparées l'affaibliraient. Si le terrain de cette lie était bon , elle le serait encore moins , parce qu'elle n'aurait pas besoin de la guerre pour s'enrichir. Et , comme aucun citoyen ne dépendrait d'un autre citoyen , chacun ferait plus de cas de sa liberté que de la gloire de quelques citoyens , ou d'un seul .
Là , on regarderait les hommes de guerre comme des gens, d'un métier qui peut être utile et souvent dangereux , comme des gens dont les services sont laborieux pour la nation même ; et les qualités civiles y seraient plus considérées.
Cette nation , que la paix et la liberté rendraient aisée , affranchie des préjugés destructeurs , serait portée à devenir commerçante. Si elle avait quelqu'une de ces marchandises primitives qui servent à faire de ces choses auxquelles la main de l'ouvrier donne un grand prix , elle pourrait faire des établissemens propres à se procurer la jouissance de ce don du ciel dans toute son étendue.
Si cette nation était située yen le nord , et qu'elle eût un grand nombre de denrées superflues ; comme elle manquerait aussi d'un grand nombre de marchandises que son climat lui refuserait , elle ferait un commerce nécessaire , mais grand , avec les peuples du midi : et choisissant les états qu'elle favoriserait d'un commerce avantageux , elle ferait des traités réciproquement utiles avec la nation qu'elle aurait choisie.
Dans un état ou , d'un côté , l'opulence serait extrême, et, de l'autre , les impôts excessifs , on ne pourrait guère vivre sans industrie avec une fortune bornée. Bien des gens , sous prétexte de voyages ou de santé , s'exileraient de chez eux , et iraient cher-* cher l'abondance dans les pays de la servitude même.
Une nation commerçante a un nombre prodigieux de petits intérêts particuliers; elle peut donc choquer et être choquée d'une infinité de manières. Celle-ci deviendrait souverainement jalouse ; et elle s'affligerait plus de la prospérité des autres qu'elle ne jouirait de la sienne.
Et ses lois , d'ailleurs douces et faciles, pourraient être si rigides à l'égard du commerce et de la navigation qu'on ferait che* elle , qu'elle semblerait ne négocier qu'avec des ennemis.
Si cette nation envoyait au loin des colonies, elle le ferait plus pour étendre son commerce que sa domination.
Comme on aime à établir ailleurs ce qu'on trouve établi chez soi , elle donnerait aux peuples de ses colonies la forme de son gouvernement propre : et ce gouvernement portant avec lui la prospérité , on verrait se former de grands peuples dans les forêts mêmes qu'elle enverrait habiter.
Il pourrait être qu'elle aurait autrefois subjugué une nation voisine qui , par sa situation , la bonté de ses ports , la nature de ses richesses, lui donnerait de la jalousie : ainsi, quoiqu'elle lui eût donné ses propres lois , elle la tiendrait dans une grande dépendance, de façon que les citoyens y seraient libres, et que l'état lui-même serait esclave.
L'état conquis aurait un très-bon gouvernement civil , mais il serait accablé par le droit des gens; et on lui imposerait des lois de nation à nation , qui seraient telles , que sa prospérité ne serait que précaire , et seulement en dépôt pour un maître.
La nation dominante habitant une grande ile , et étant en possession d'un grand commerce , aurait toutes sortes de facilités pour avoir des forces de mer : et , comme la conservation de sa liberté demanderait qu'elle n'eût ni places , ni forteresses , ni armées de terre , elle aurait besoin d'une armée de mer qui la garantit des invasions ; et sa marine serait supérieure k celle de toutes les autres puissances , qui , ayant besoin d'employer leur»