‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 393 sur 854 · LIVRE XIX, CHAP. XXVII. »jt · texte numérisé non relu

LIVRE XIX, CHAP. XXVII. »jt

finance» pour la guerre de terre , n'en auraient plus assez pour la guerre de mer.

L'empire de la mer a toujours donné aux peuples qui l'ontpossédé une fierté naturelle , parce que, se sentant capables d'insulter par* tout, ils croient que leur pouvoir n'a pas plus de bornes que l'Océan. Cette nation pourrait avoir une grande influence dans les affaires de ses voisins : car , comme elle n'emploierait pas sa puis* sauce à conquérir , on rechercherait plus son amitié, et l'on craindrait plus sa haine , que l'inconstance de son gouvernement et son agitation intérieure ne sembleraient le promettre.

Ainsi ce serait le destin de la puissance exécutrice, d'être presque toujours inquiétée au dedans, et respectée au dehors.

S'il arrivait que cette nation devînt, en quelques occasions, le centre des négociations de l'Europe , elle y porterait un peu plus de probité et de bonne foi que les autres; parce que ses ministres étant souvent obligés de justifier leur conduite devant un conseil populaire , leurs négociations ne pourraient être secrètes , et ils seraient forcés d'être à cet égard un peu plus honnêtes gens.

De plus , comme ils seraient en quelque façon garans des événemens qu'une conduite détournée pourrait faire naître, le plus sûr pour eux serait de prendre le plus droit chemin.

Si les nobles avaient eu dans de certains temps un pouvoir immodéré dans la nation , et que le monarque eût trouvé le moyen de les abaisser en élevant le peuple , le point de l'extrême servi-» tude aurait été entre le moment de l'abaissement des grands et celui où le peuple aurait commencé à sentir son pouvoir.

Il pourrait être que cette nation, ayant été autrefois soumise à un pouvoir arbitraire , en aurait , en plusieurs occasions , conservé le style ; de manière que , sur le fond d'un gouvernement libre , on verrait souvent la forme d'un gouvernement absolu.

A l'égard de la religion , comme dans cet état chaque citoyen aurait sa volonté proprfej et serait par conséquent conduit par ses propres lumières on ses fantaisies , il arriverait, ou que chacun aurait beaucoup d'indifférence pour toutes sortes de religions de quelque espèce qu'elles fussent , moyennant quoi tout le monde serait porté à embrasser la religion dominante; ou que l'on serait zélé pour la religion en général , moyennant quoi les sectes se multiplieraient.

Il ne serait pas impossible qu'il y eût dans cette nation des gens qui n'auraient point de religion , et qui ne voudraient pas ce-' pendant souffrir qu'on les obligeât à changer celle qu'ils auraient, s'ils en avaient une ; car ils sentiraient d'abord que la vie et les biens ne sont pas plus à eux que leur manière de penser, et que qui peut ravir l'un peut encore mieux ôter l'autre.

a7a I>E L'ESPRIT DES LOIS.

Si parmi les différentes religions il y en avait une à l'établissement de laquelle on eût tenté de parvenir par la voie de l'esclavage , elle y serait odieuse ; parce que , comme nous jugeons des choses par les liaisons et les accessoires que nous y mettons , celle* ci ne se présenterait jamais à l'esprit avec l'idée de liberté.

Les lois contre ceux qui professeraient cette religion ne seraient point sanguinaires; car la liberté n'imagine point ces sortes de peines : mais elles seraient si réprimantes , qu'elles feraient tout le mal qui peut se faire de sang-froid.

Il pourrait arriver , de mille manières , que le clergé aurait si peu de crédit , que les autres citoyens en auraient davantage. Ainsi , au lieu de se séparer , il aimerait mieux supporter les mêmes charges qu£ les laïques , et ne faire à cet égard qu'un même corps: mais, conime il chercherait toujours à s'attirer le respect du peuple , il se distinguerait par une vie plus retirée , une conduite plus réservée , et des mœurs plus pures.

Ce clergé ne pouvant protéger la religion , ni être protégé par elle , sans force pour contraindre , chercherait à persuader : on verrait sortir de sa plume de très-bons ouvrages pour prouver la révélation et la providence du grand Etre.

11 pourrait arriver qu'on éluderait ses assemblées , et qu'on ne voudrait pas lui permettre de corriger ses abus mêmes ; et que, par un délire de la liberté , on aimerait mieux laisser sa réforme imparfaite que de souffrir qu'il fût réformateur.

Les dignités , faisant partie de la constitution fondamentale , seraient plus fixes qu'ailleurs : mais , d'un autre côté , les grands, dans ce pays de liberté , s'approcheraient plus du peuple ; les rangs seraient donc plus séparés , et les personnes plus confondues.

Ceux qui gouvernent , ayant une puissance qui se remonte , pour aiilsi dire , et se refait tous les jours , auraient plus d'égards pour ceux qui leur sont utiles que pour ceux qui les divertissent : ainsi on y verrait peu de courtisans , ie flatteurs , de complaisans , enfin de toutes ces sortes de gens qui font payer aux grands le vide même de leur esprit.

On n'y estimerait guère les hommes par des talens ou des attributs frivoles , mais par des qualités réelles; et de ce genre il n'y en a que deux , les richesses et le mérite personnel.

Il y aurait un luxe solide , fondé , non pas sur le raffinement de la vanité , mais sur celui des besoins réels ; et l'on ne chercherait guère dans les choses que les plaisirs que la nature y a mis.

On y jouirait d'un grand superflu , et cependant les choses frivoles y seraient proscrites.: ainsi plusieurs , ayant plus de bien que d'occasions de dépense , l'emploieraient d'une manière bizarre ; et , dans cette nation , il y aurait plus d'esprit que de goût.

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