‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 394 sur 854 · LIVRE XIX, CHAP. XXVII. 27S · texte numérisé non relu

LIVRE XIX, CHAP. XXVII. 27S

Comme on serait toujours occupé de ses intérêts, on n'aurait point cette politesse qui est fondée sur l'oisiveté ; et réellement on n'en aurait pas le temps.

L'époque de la politesse des Romains est la même que celle de l'établissement du pouvoir arbitraire. Le gouvernement absolu produit l'oisiveté; et l'oisiveté fait naître la politesse.

Plus i] y a de gens dans une nation qui ont besoin d'avoir des ménagemens entre eux et de ne pas déplaire , plus il y a de politesse. Mais c'est plus la politesse des mœurs que celle des manières qui doit nous distinguer des peuples barbares.

Dans une nation où tout homme , à sa manière , prendrait part à l'administration de l'état , les femmes ne devraient guère vivre avec les hommes. Elles seraient donc modestes , c'est-à-dire timides ; cette timidité ferait leur vertu : tandis que les hommes , sans galanterie , se jetteraient dans une débauche qui leur laisserait toute leur liberté et leur loisir.

Les lois n'y étant pas faites pour un particulier plus que pour unautre , chacun se regarderait comme monarque j et les hommes, dans cette nation , seraient plutôt des confédérés que des concitoyens.

Si le climat avait donné à bien des gens un esprit inquiet et des vues étendues , dans un pays où la constitution donnerait à tout le monde une part au gouvernement et des intérêts poli-* tiques , on parlerait beaucoup de politique ; on verrait des gens qui passeraient leur vie à calculer des événemens qui , vu la nature des choses et le caprice de la fortune , c'est-à-dire des hommes, ne sont guère soumis au. calcul.

Dans une nation libre , il est très-souvent indifférent que les particuliers raisonnent bien ou mal ; il suffit qu'ils raisonnent : de là sort la liberté , qui garantit des effets de ces mêmes raisonnemens*.

De même , dans un gouvernement despotique , il est également pernicieux qu'on raisonne bien ou mal ; il suffit qu'on raisonne , pour que le principe du gouvernement soit choqué.

Bien des gens qui ne se soucieraient de plaire à personne , s'abandonneraient à leur humeur. La plupart , avec de l'esprit, seraient tourmentés par leur esprit même : dans le dédain ou le dégoût de toutes choses , ils seraient malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas.

Aucun citoyen ne craignant aucun citoyen , cette nation serait fiere j car la fierté des rois n'est fondée que sur leur indépendance.

Les nations libdfe sont superbes; les autres peuvent- plus aisément être vaines.

Mais ces hommes si fiers , vivant beaucoup avec eux-mêmes » se trouveraient souvent au milieu de gens inconnus : ils seraient timides , et Ton verrait en eux , la plupart du temps , un mélange bizarre de mauvaise honte et de fierté.

Le caractère de la nation paraîtrait surtout dans leurs ouvrages d'esprit , dans lesquels on verrait des gens recueillis , et qui auraient pensé tout seuls. •

La société nous apprend à sentir les ridicules ; la retraite nous rend plus propres à sentir les vices. Leurs écrits satiriques seraient sanglans; et l'on verrait bien des Juvénals chez eux avant d'avoir trouvé un Horace.

Dans les monarchies extrêmement absolues , les historiens trahissent la vérité , parce qu'ils n'ont pas la liberté de la dire : dans les états extrêmement libres , ils trahissent la vérité , à cause de leur liberté même , qui , produisant toujours des divisions , fait que chacun devient aussi esclave des préjugés de sa faction qu'il le serait d'un despote.

Leurs poètes auraient plus souvent cette rudesse originale de l'invention , qu'une certaine délicatesse que donne le goût : on y trouverait quelque chose qui approcherait plus de la force de Michel- Ange que de la grâce de Raphaël.

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