‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 41 sur 854 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

De P éducation dans les monarchies.

Ce n'est point dans les maisons publiques oul'on instruit l'enfance que l'on reçoit , dans les monarchies , la principale éducation; c'est lorsque l'on entre clans le monde que l'éducation en guplqiip fac/vri commence. Là est l'école de ce que l'on appelle honneur , ce maître universel qui doit partout nous conduire.

C'est là que l'on Toit et que l'on entend toujours dire trois choses, qu* il faut mettre dans les vertus une certaine noblesse , dans les mœurs une certaine franchise % dans les manières une . certaine politesse.

Les vertus qu'on nous y montre sont toujours moins ce que l'on doit aux autres que ce que l'on se doit à soi-même : elles ne sont pas tant ce qui nous appelle vers nos concitoyens que ce qui nous en distingue.

On n y Juge pas les actions des hommes comme Bonnes , mais comme belles; comme justes , mais comme grandes; comme raisonnables , mais comme extraordinaires.

Dès que l'honneur y peut trouver quelque chose de noble , il est v/ ou le juge qui les rend légitimes, ou le sophiste qui les justifie. *

Il permet la galanterie , lorsqu'elle est unie à l'idée des sentimens du cœur , ou à l'idée de conquête ; et c'est la vraie raison pour laquelle les mœurs ne sont jamais si pures dans les monarchies que dans les gouvernemens républicains.

Il permet la ruse , lorsqu'elle est jointe à l'idée de la grandeur de l'esprit ou de la grandeur des affaires , comme dans la politique , dont les finesses ne l'offensent pas.

Il ne défend l'adulation -que lorsqu'elle est séparée de l'idée d'une grande fortune , et n'est jointe qu'au sentiment de sa propre bassesse.

A l'égard des mœurs , j'ai dit que l'éducation des monarchies doit y mettre une certaine franchise. On y veut donc de la vérité dans les discours. Mais est-ce par amour pour elle ? point du tout. On Ta veut , parce qu'un homme qui est accoutumé à la dire parait être hardi et libre. En effet , un tel homme semble ne dépendre que des choses , et non pas de la manière dont un autre les reçoit.

C'est ce qui fait qu'autant qu'on y recommande cette espèce de franchise , autant on y méprise celle du peuple , qui n'a que la vérité et la simplicité pour objet. *

Enfin l'éducation , dans les monarchies , exige dans les manières une certaine politesse. Les hommes , nés pour vivre en-

semble , sont nés aussi pour se plaire ; et celui qui n'observerait pas les bienséances , choquant tous ceux avec qui il vivrait , se décréditerait au point qu'il deviendrait incapable de faire aucun bien.

Mais ce n'est pas d'une source si pure que la politesse a coutume de tirer son origine. Elle naSt de l'envie de se distinguer. C'est par orgueil que nous sommes polis : nous nous sentons flattés d'avoir des manières qui prouvent que nous ne sommes pas dans la bassesse , et que nous n'avons pas vécu avec cette sorte de gens que l'on a abandonnes dans tous les âges.

Dans les monarchies ? la politesse est naturalisée à la cour.

Un nomme excessivement grand rend tous les autres petits. De

là les égards que l'on doit à tout le monde; de là naît la politesse,

qui flatte autant ceux qui sont polis que ceux à l'égard de qui ils

> r«le sont , parce qu'elle fait comprendre qu'on est de la cour, ou

i qu'on est digne d'en être.

/ L'air de la courconsiste à quitter sa grandeur projprejour une ^ /grandeur empruntée. Celle-ci flatte plus un courtisan que la ' sienne même. Ole donne une certaine modestie superbe qui se répand au loin , mais dont l'orgueil diminue insensiblement, à proportion de la distance ou l'on est de la source de cette grandeur. On trouve à la cour une délicatesse de goût en toutes choses , qui vient d'un usage continuel des superfluités d'une grande fortune , de la variété , et surtout de la lassitude des plaisirs , de la multiplicité, de la confusion même des fantaisies, qui, lorsqu'elles sont agréables , y sont toujours reçues.

C'est sur toutes ces choses que l'éducation se porte , pour faire ce qu'on appelle l'honnête homme , qui a toutes les. qualités et toutes les vertus que l'on demande dans ce gouvernement.

Là l'honneur, se mêlant partout , entre dans toutes les façons de penser et toutes les manières de sentir, et dirige même les principes.

Cet honneur bizarre fait que les vertus ne sont que ce qu'il veut , et comme il les veut : il met , de son chef, des règles à tout ce qui nous est prescrit ; il étend ou il borne nos devoirs à sa fantaisie , soit qu'us aient leur source dans la religion , dans la politique , ou dans la morale.

Il n'y a rien dans la monarchie que les lois , la religion et l'honneur prescrivent tant que l'obéissance aux volontés du prince : mais cet honneur nous dicte que le prince ne doit jamais nous prescrire une action qui nous déshonore, parce qu'elle nous rendrait incapables de le servir.

Crillon refusa d'assassiner le duc de Guise, mais il offrit à Henri III de se battre contre lui. Après la Saint-Barthélcmi ,

Page 1