LIVRE XXI, CHAP. VU
nation commerçante et victorieuse donna la loi au monarque (i) le plus puissant d'alors , et abattit les forces maritimes de la Syrie , de File de Chypre , et de la Phénicie.
Il faut que je parle de cet empire de la mer qu'eut Athènes* « Athènes , dit Xénophon (2) , a l'empire de la mer : mais comme ». FAttique tient à la terre , les ennemis la ravagent , tandis qu'elle » fait ses expéditions au loin. Les principaux laissent détruire » leurs terres , et mettent leurs biens en sûreté dans quelque » fie : la populace , qui n'a point déterres , yit sans aucune inquié- » tude. Mais si les*Athéhiens habitaient une île, et avaient outre » cela l'empire de la mer , ils auraient le pouvoir de nuire aux » autres sans qu'on pût leur nuire , tandis qu'ils seraient les » maîtres de la mer. » Vous diriez que Xénophon a voulu parler de l'Angleterre. \
Athènes, remplie de projets de gloire ; Athènes, qui augmentait la jalousie , au lieu d'augmenter l'influence , plus attentive à étendre son empire maritime'qu'à en jouir; avec un tel gouverne* ment politique , que le bas peuple se distribuait les revenus pu-* blics, tandis que les riches étaient dans l'oppression , ne fit point ce grand commerce que lui promettaient le travail de ses mines , la multitude de ses esclaves , Je nombre de ses gens de mer , son autorité sur* les villes' grecques , et; plus que tout cela, les belles iustitutionsMe Solon. Son négoce fut presque borné à la Grèce et au Pont-Euân , d'où elle tira sa subsistance.
Corinthe fut admirablement bien située : elle sépara deux mers , ouvrit et ferma le Peloponèse , et ouvrit et ferma la Grèce. Elle fut une ville de lar plus grande importance , dans un temps 011 lejreuple grec étai£u*n monde , et les villes grecques des nations. Elle fit un plus tjfrand commerce qu'Athènes. Elle avait un port pour recevoir les marchandises d'Asie; elle en avait un autre pour recevoir celles ^Italie : car , comme il y avait de grandes difficultés à tourner le» promontoire Malée , ou des vents (3) opposés se rencontrent et causent des naufrages , on aimait mieux aller à Corinthe , et l'ojpr pouvait même faire passer par terre les vaisseaux d'une mer à l'autre. Dans aucune ville , on ne porta si loin 'les ouvrages de l'art. La religion acheva de corrompre ce *que son opulence lui avait laissé de moeurs. Elle éri* gea un temple à Vénus , où plus de mille courtisanes furent consacrées. C'est de ce séminaire que sortirent la plupart de ces beautés célèbres dont Athénée a osé écrire l'histoire.
Il paraît que, du temps d'Homère, l'opulence delà Grèce était à Rhodes , à Corinthe , et à Orchomène. « Jupiter , dit-il (4) . aima
(1) Le roi de Perse. — (a) De repubL athen. — (5) Voyez Strabon, liv. VUl. ~ (4) Iliade, \\v. IL
2g6 DE L'ESPRIT DES LOIS.
» les Rhodiens , et leur donna de grandes richesses. » Il donne h Corinthe (i) l'épithète de riche. De même , quand il veut parler des villes qui ont beaucoup d'or , il cite Orchomène (2) , qu'il joint à Thèbes d'Egypte. Rhodes et Corinthe conservèrent leur puissance, et Orchomène la perdit. La position d'Orcbomène près de l'HelIespont , de la Propontide , et du Pont-Euxin , fait naturellement penser qu'elle tirait ses richesses d'un commerce sur les côtes de ces mers , qui avait donné lieu à la fable de la toison d'or. Et effectivement , le nom de Miniares est donné à Orchomène (3) et encore aux Argonautes. Mais , comme dans la suite ces mers devinrent plus connues , que les Grecs y établirent un très-grand nombre de colonies, que ces colonies négocièrent avec les peuples barbares , qu'elles communiquèrent avec leur métropole , Orchomène commença à déchoir , et elle rentra dans la foule des autres villes grecques.
Les Grecs, avant Homère , n'avaient guère négocié qu'entre eux, et chez quelque peuple barbare -f mais ils étendirent leur domination à mesure qu'ils formèrent de nouveaux peuples. La Grèce était une grande péninsule dont les caps semblaient avoir fait reculer les mers , et les golfes s'ouvrirent de tous cotés , comme pour les recevoir encore» Si l'on jette les yeux sur la Grèce , on verra , dans un pays assez resserré , une vaste étendue de côtes. Ses colonies innombrables faisaient une immense circonférence autour d'elle; et elle y voyait, pour ainsi dire , tout le monde qui n'était pas barbare. Pénétra-t-elle en Sicile et en Italie ; elle y forma des nations. Navigua-tr-elle vers les mers du Pont, vers les côtes de l'Asie mineure , vers celles d'Afrique ; elle en fit de même. Ses villes acquirent de la prospérité à mesure qu'elles se trouvèrent près de nouveaux peuples : et , ce qu'il y avait d'admirable , des îles sans nombre , situées comme en première ligne , l'entouraient encore.
Quelles causes de prospérité pour la Grèce , que des jeux qu'elle donnait 9 pour ainsi dire, à l'univers; des temples , où tous les rois envoyaient des offrandes ; des fêtes , où l'on s'assemblait de toutes parts ; des oracles , qui faisaient l'attention de toute la curiosité humaine ; enfin le goût et les arts portés à un point , que de croire les surpasser , sera toujours ne les pas connaître I