‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 433 sur 854 · LIVRE XXI, CSàP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE XXI, CSàP. VIII

l'Egypte , celle des Indes , et la découverte de la mer qui est au midi de ce pays.

L'empire des Perses s'étendait jusqu'à l'fndus (1). Long-temps avant Alexandre , Darius (2) avait envoyé dfis navigateurs qui descendirent ce fleuve , et allèrent jusqu'à la mer Rouge. Comment donc les Grecs furent-ils les premiers qui firent par le midi le commerce des Indes? Comment les Perses ne l'avaient-ils pas fait . auparavant ? Que leur servaient des mers qui étaient si proche» d'eux , des mers qui baignaient leur empire ? Il est vrai qu'Alexandre conquit les Indes; mais faut-il conquérir un pays pour y négocier ? J'examinerai ceci.

* L'Ariane (3) , qui s'étendait depuis le golfe Persique jusqu'à l'Indus, et de la mer du midi jusqu'aux montagnes des Paropamisades , dépendait bien en quelque façon de l'empire des Perses; mais , dans sa partie méridionale , elle était aride , brûlée , inculte , et barbare. La tradition (4) portait que les armées de Sémiramis et de Cyrus avaient péri dans ces déserts ; et Alexandre , qui se fit suivre par sa flotte , ne laissa pas d'y perdre une grande partie de son armée. Les Perses laissaient toute la côte au pouvoir des Ichthyophages (5) , des Orittes , et autres peuples barbares. D'ailleurs , les Perses (6) n'étaient pas navigateurs , et leur religion même leur ôtait toute idée de commerce maritime. La navigation que Darius fit faire sur l'Indus et la mer des Indes fut plutôt une fantaisie d'un prince qui veut montrer sa puissance , que le projet réglé d'un monarque qui veut l'employer. Elle n'eut de suite , ni pour le commerce , ni pour la marine ; et , si l'on sortit de l'ignorance , ce fut pour y retomber.

IL y a plus : il était reçu (7) , avant l'expédition d'Alexandre , que la partie méridionale des Indes était inhabitable (8) ; ce qui suivait de la tradition que Sémiramis (9) n'en avait ramené que vingt hommes , et Cyrus que sept.

Alexandre entra par le nord. Son dessein était de marcher vers l'orient : mais , ayant trouvé la partie du midi pleine de grandes nations , de villes et de rivières , il en tenta la conquête , et la fit.

Pour lors , il forma le dessein d'unir les Indes avec l'occident par

(i) Strabon, liv. XV. — (2) Hérodote, in Melpomene. — (3) Strabon , liv. XV. — (4) Ibid. — (5) Pline, liv. VI, chap. xxni; Strabon, liv. XV. — (6) Pour no point souiller les élemens , ils ne naviguaient pas sur les fleuves. (M. Hyde, religion des Perses. ) Encore aujourd'hui, ils n'ont point de commerce maritime , et ils traitent d'athées ceux qui vont sur mer. — (7) Strabon, liv. XV. — (S) Hérodote, in Melpomene , dit que Darius conquit les Indes. Cela ne peut être entendu que de l'Ariane; encore ne fut-ce qu'une conquête en idée. — (g) Strabon, liv. XV.

ag8 DE L'ESPRIT DES LOIS.

un commerce maritime , comme il les avait unies par des colonies qu'il avait établies dans les terres.

H fit construire une flotte sur l'Hydaspe , descendit cette rivière , entra dans l'Indus , et navigua jusqu'à son embouchure. H laissa son armée et sa flotte à Patale , alla lui-même avec quelques vaisseaux reconnaître la mer , marqua les lieux où il voulut que l'on construisît des ports , des havres , des arsenaux. De retour à Patale , il se sépara de sa flotte , et prit la route de terre , pour lui donner du secours , et en recevoir. La flotte suivit la cote depuis l'embouchure de l'Indus , le long du rivage des pays des Orittes , des Ichthyophages , de la Garamanie , et de la Perse. Il fit creuser des puits , bâtir des villes > il défendit aux Ichthyo-* phages (1) de vivre de poisson : il voulait que les bords de cette mer fussent habités par des nations civilisées. Néarque et Onésicrite ont fait le journal de cette navigation , qui fut de dix mois. Us arrivèrent à S use 5 ils y trouvèrent Alexandre , qui donnait des fêtes à son armée.

Ce conquérant avait fondé Alexandrie dans la vue de s'assurer Àe l'Egypte : c'était une clef pour l'ouvrir, dans le lieu même (2) où les rois ses prédécesseurs avaient une clef pour la fermer; et il ne songeait point à un commerce dont la découverte de la mer des Indes pouvait seule lui faire naître la pensée.

Il paraît même qu'après cette découverte , il n'eut aucune vue nouvelle sur Alexandrie. Il avait bien , en général , le projet d'établir un commerce entre les Indes et les parties occidentales de son empire j mais , pour le projet de faire ce commerce par l'Egypte , il lui manquait trop de connaissances pour pouvoir le former. Il avait vu l'Indus , il avait vu le Nil j mais il ne connaissait point les mers d'Arabie , qui sont entre deux. A peine fut-il arrivé des Indes, qu'il fit construire de nouvelles flottes, et navigua (3) sur l'Euleus, le Tigre, l'Euphrate, et la mer: il ôta le» cataractes que les Perses avaient mises sur ces fleuves: il découvrit que le sein Persique était un golfe de l'Océan. Comme il alla reconnaître (4) cette mer, ainsi qu'il avait reconnu celle des Indes ;

. (x) Ceci ne saurait s'eut end re de lous les Icblbyopbages, qui habitaient une côte de dix mille stade». Gomment Alexandre a a rait-il pu leur donner la subsistance? Gomment se serait-il fait obéir? 11 ne peut être ici question que de quelques peuples particuliers. Néarque, dans le livre Rerum indicarum y dit qu'à l'extrémité de cette cote, du côté de la Perse, il avait trouvé les peuples moins ichtbyopbages. Je croirais que l'ordre d'Alexandre regardait cette contrée , ou quelque antre encore plus voisine de la Perse. — (3) Alexandrie fut fondée dans une plage appelée JRacotis. Les anciens rois y tenaient une garnison pour défendre l'entrée du pays aux étrangers , et surtout aux Grecs, qui étaient , comme on sait, de grands pirates. ( royezVUne, liv. VI , cb. x; et Strabon, lib. X VIH.) — - (3) Anien, de exped. Alexandrie lib. VIL — (4) IbidL

Page 1