‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 440 sur 854 · CHAPITRE XL Cartilage et Marseille · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL Cartilage et Marseille

Carthage avait un singulier droit des gens; elle faisait (3) noyer tous les étrangers qui trafiquaient en Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule. Son droit politique n'était pas moins extraordinaire j elle défendit aux Sardes de cultiver la terre , sous peine de la vie. Elle accrut sa puissance par ses richesses , et ensuite ses richesses par sa puissance. Maîtresse des côtes d'Afrique que baigne la Méditerranée , elle s'étendit le long de celles de l'Océan. Hannon , par ordre du sénat de Carthage, répandit trente mille Carthaginois depuis les colonnes d'Hercule jusqu'à Cerné. Il dit. que ce lieu est aussi éloigné des colonnes d'Hercule , que les colonnes d'Hercule le sont de Carthage. Cette position est trèsremarquable : elle fait voir qullannon borna ses établissemens au vingt-cinquième degré de latitude nord , c'est-à-dire deux ou trois degrés au-delà des îles Canaries , vers le sud.

Hannon, étant à Cerné , fit une autre navigation , dont l'objet était de faire des découvertes plus avant vers le midi. Il ne prit presque aucune connaissance du continent. L'étendue des côtes qu'il suivit fut de vingt-six jours de navigation, et il fut obligé

(1) Voyez avec quelle exactitude Strabon et Ptolomée nous décrivent le* diverses parties de l'Afrique. Ces connaissances venaient des diverses guerres que les deux plus puissantes nations du monde , les Carthaginois et les Romains, avaient eues avec les peuples d'Afrique , des alliances qu'ils avaient' contractées , du commerce qu'ils avaient fait dans les terres.

~(a) Liv. VII ,cu. 111 (3) Eralosthène, dans Strabon ,1.X Vil ,p. 80a.

3oS DE L'ESPRIT DES LOIS.

de revenir faute de vivre». Il parait que les Carthaginois ne firent aucun usage de cette entreprise d'Hannon. Scylax (i) dit qu'audelà de Cerné , la mer n'est pas navigable (2) , parce qu'elle y est basse , pleine de limon et d'herbes marines : effectivement , il y en a beaucoup dans ces parages (3). Les marchands carthaginois dont parle Scylax pouvaient trouver des obstacles qu'Hannon , qui avait soixante navires de cinquante rames chacnn , avait vaincus. Les difficultés sont relatives ; et de plus , on ne doit pas confondre une entreprise qui a la hardiesse et la témérité pour objet , avec ce qui est l'effet d'une conduite ordinaire.

C'est un beau morceau de l'antiquité que la relation dllannon : le même homme qui a exécuté a écrit; il ne met aucune ostentation dans ses récits. Les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité , parce qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils ont dit.

Les choses sont comme le style. Il ne donne point dans le merveilleux : tout ce qu'il dit du climat , du terrain , des mœurs , des manières , des habitans , se rapporte à ce qu'on voit aujourd'hui dans cette côte d'Afrique; il semble que c'est le journal d'un de nos navigateurs.

Hannon remarqua , s ur sa flotte , que le jour il régnait dans le continent un vaste silence; que la nuit on entendait les sons de divers instrumens de musique ; et qu'on voyait partout des feux , les uns plus grands, les autres moindres (4)- Nos relations confirment ceci : on y trouve que , le jour , ces sauvages , pour éviter l'ardeur du soleil , se retirent dans les forêts; que la nuit ils font de grands feux pour écarter les bêtes féroces ; et qu'ils aiment passionnément la danse et les instrumens de musique.

Hannon nous décrit un volcan avec tous les phénomènes que fait voir aujourd'hui le Vésuve; et le récit qu'il fait de ces deux femmes velues qui se laissèrent plutôt tuer que de suivre les Carthaginois , et dont il fit porter les peaux à Carthage , n'est pas , comme on l'a dit, hors de vraisemblance.

Cette relation est d'autant plus précieuse , qu'elle est un monument punique : et c'est parce qu'elle est un monument punique , qu'elle a été regardée comme fabuleuse; car les Romains conser-

(1) Voyez son Périple , art. de Carthage* — (2) Voyez Hérodote , in Mâlpopienê, sar les obstacles que Sataspe trouva. — (5) Voyez les cartes et les relations , le premier vol a me des Voyages qui ont servi à ? établissement de la compagnie des Indes , part. I , p. 901. Celle herbcr couvre tellement la surface delà mer, qo'on a de la peine à voir l'eau ; et les vaisseaux ne peuvent passer au travers que par un vent frai». — - (4) Pline nous dit la même chose en parlant du mont Atlas: Noctibus micare crebris ignibuef tibiarum cantu tympanorumque sonitu strepcre , heminem mierdiu cenii.

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