‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 448 sur 854 · LIVRE XXI, CHAP. XVL 3i · texte numérisé non relu

LIVRE XXI, CHAP. XVL 3i

Il fallut donc se contenter de négocier ayec les Arabes, comme les autres peuples avaient fait , c'est-à-dire , de leur porter de l'or et de l'argent pour leurs marchandises. On commerce encore avec eux de la même manière ; la caravane d'Alep et le vaisseau royal de Suez y portent des sommes immenses (i).

La nature avait destiné les Arabes au commerce ; eîle ne les avait pas destinés à la guerre : mais , lorsque ces peuple» tranquilles se trouvèrent sur les frontières des Partbes et des Romains , ils devinrent auxiliaires des uns et des autres. Élius Gallus les avait trouvés commerçant : Mahomet les trouva guerriers ) il leur donna de l'enthousiasme , et les voilà conquérans.

Le commerce des Romains aux Indes était considérable. Strabon (2) avait appris en Egypte qu'ils y employaient cent vingt navires : ce commerce ne se soutenait encore que par leur argent. Ils y envoyaient tous les ans cinquante millions de sesterces. Pline (3) dit que les marchandises qu'on en rapportait se vendaient à Rome le centuple. Je crois qu'il parle trop généralement : ce profit fait une fois , tout le monde aura voulu le faire ; et , dès ce moment , personne ne l'aura fait.

On peut mettre en question s'il fut avantageux aux Romains de faire le commerce de l'Arabie et des Indes. Il fallait qu'ils y envoyassent leur argent , et ils n'avaient pas , comme nous , la ressource de l'Amérique , qui supplée à ce que nous envoyons. Je suis persuadé qu'une des raisons qui fît augmenter chez eux ïa valeur numéraire des monnaies , c'estnà-dire , établir le billon , fut la rareté de l'argent, causée par le transport continuel qui s'en faisait aux Indes. Que si les marchandises de ce pays se vendaient à Rome le centuple , ce profit des Romains se faisait sur les Romains mêmes , et n'enrichissait point l'empire.

On pourra dire , d'un autre côté , que ce commerce procurait aux Romains une grande navigation , e'est-à-dire , une grande puissance ; que des marchandises nouvelles augmentaient le commerce intérieur , favorisaient les arts , entretenaient l'industrie ; que le nombre des citoyens se multipliait à proportion des nouveaux moyens qu'on avait de vivre ; que ce nouveau commerce produisait le luxe , que nous avons prouvé être aussi favorable au gouvernement d'un seul que fatal à celui de plusieurs ; que cet établissement fut de même date que la chute de leur république ; que le luxe à Rome était nécessaire , et qu'il fallait bien qu'une ville qui attirait à elle toutes les richesses de l'univers les rendit par son luxe.

(1) Les caravanes d'Alep et de Suez y portent deux millions de notre monnaie , et il en passe autant en fraude : le vaisseau royal de Suez y porto aussi denx millions. — (a) Liv. II, p. 81. — (3} Liv. VJ ; ch. xxia.

3i4 DE L'ESPRIT DES LOIS.

Strabon (i) dit que le commerce des Romains aux Indes était Beaucoup plus considérable que celui des rois d'Egypte; et il est singulier que les Romains , qui connaissaient peu le commerce, aient eu pour celui des Indes plus d'attention que n'en eurent les rois d'Egypte , qui l'avaient , pour ainsi dire , sous les yeux. U faut expliquer ceci.

Après la mort d'Alexandre , les rois d'Egypte établirent aux Indes un commerce maritime ; et les rois de Syrie , qui eurent les provinces les .plus orientales de l'empire , et par conséquent les Indes , maintinrent ce commerce , dont nous avons parlé au Chapitre VI , qui se faisait par les terres et par les fleuves , et qui avait reçu de nouvelles facilités par l'établissement des colonies macédoniennes ; de sorte (que l'Europe communiquait avec les Indes , et par l'Egypte, et par le royaume de Syrie. Le démembrement qui se fit du royaume de Syrie , d'où se ferma celui de Ractriane, ne fit aucun tort à ce commerce. Marin, Tyrien, cité par Ptolomée (a), parle des découvertes faites aux Indes par le moyen de quelques marchands macédoniens. Celles que les expéditions des rois n'avaient pas faites , les marchands les firent. Nous voyons dans Ptolomée (3) , qu'ils allèrent depuis la tour de Pierre (4) jusqu'à Sera ; et la découverte faite par les marchands d'une étape si reculée , située dans la partie orientale et septentrionale de la Chine , fut une espèce de prodige. Ainsi , sous les rois de Syrie et de Ractriane , les marchandises du midi de l'Inde passaient , par l'Indus , l'Oxus , et la mer Caspienne , en occident; et celles des contrées plus orientales et plus septentrionales étaient portées depuis Sera , la tour de Pierre, et autres étapes, jusqu'à l'Euphrate. Ces marchands faisaient leur route , tenant à peu près le quarantième degré de latitude nord , par des pays qui sont au couchant de la Chine , plus policés qu'ils ne sont aujourd'hui , parce que les Tartares ne les avaient pas encore infestés.

Or , pendant que l'empire de Syrie étendait si fort son commerce du coté des terres , l'Egypte n'augmenta pas beaucoup son commerce maritime.

Les Parthes parurent , et fondèrent leur empire ; et , lorsque l'Egypte tomba soqs la puissance des Romains , cet empire était dans sa force , et avait reçu son extension.

Les Romains, et les Parthes furent deux puissances rivales , qui combattirent, non pas pour savoir qui devait régner, mais exister.

(1) Il dit , au livre XH , que les Romains y employaient cent vingt navires s et au livre XVII, que les rois grecs y en envoyaient à peine vingt. — (a) Liv. I, ch. u. — (5) Lîv. VI , ch. xm. — (4) Nos meilleures cartes placent la tour de Pierre au centième degré de longitude , et environ le quarantième de latitude.

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