‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 475 sur 854 · LIVRE XXII, CHÀP. X · texte numérisé non relu

LIVRE XXII, CHÀP. X

parce qu'il y a déjà dans le commerce de l'espèce nouvelle , et parce que le banquier ne peut pas tenir rigueur , ayant intérêt de faire sortir proraptement l'argent vieux de sa caisse pour le faire travailler , et y étant même forcé pour faire ses paiemens : d'un autre coté , la valeur de l'espèce nouvelle s'élève , pour ainsi dire , parce que le banquier /avec de l'espèce nouvelle , se trouve dans une circonstance où nous allons faire voir qu'il peut , avec un grand avantage , s'en procurer de la vieille. Le change se mettra donc , comme j'ai dit , entre l'espèce nouvelle et l'espèce vieille. Pour lors les banquiers ont du profit à faire sortir l'espèce vieille de l'état , parce qu'ils se procurent par-là le même avantage que donnerait un change réglé sur l'espèce vieille , c'est-à-dire beaucoup de gros en Hollande ; et qu'ils ont un retour en change, réglé entre l'espèce nouvelle et l'espèce vieille , c'est-à-dire plus bas ; ce qui procure beaucoup d'écus en France.

Je suppose que trois livres d'espèce vieille rendent par le change actuel quarante-cinq gros , et qu'en transportant ce même écrç en Hollande , on en ait soixante : mais avec une lettre de quarante*cinq gros on se procurera un écu de trois livres en France , lequel , transporté en espèce vieille en Hollande , donnera encore soixante gros : toute l'espèce vieille sortira donc de l'état qui fait la refonte , et le profit en sera pour les banquiers.

Pour remédier à cela , on sera forcé de faire une opération nouvelle. L'état qui fait la refonte enverra lui-même une grande quantité d'espèces vieilles chez la nation qui règle le change ; et, s'y procurant un crédit , il fera monter le change au point qu'on aura , à peu de chose près , autant de gros par le change d'un écu de trois livres qu'on en aurait en faisant sortir un écu de trois livres en espèces vieilles hors du pays. Je dis à peu de chose près , parce que , lorsque le profit sera modique , on ne sera point tenté de faire sortir l'espèce , à cause des frais de la voiture et des risques de la confiscation.

Il est bon de donner une idée bien claire de ceci. Le sieur Bernard , ou tout autre banquier que l'état voudra employer ; propose ses lettres sur la Hollande , et les donne à un , deux , trois gros plus haut que le change actuel j il a fait une provision dans les pays étrangers par le moyen des espèces vieilles qu'il a fait continuellement voiturer; il a donc fait hausser le change au point que nous venons de dire : cependant , à force de donner de ses lettres , il se saisit de toutes les espèces nouvelles , et force les autres banquiers qui ont des paiemens à faire à' porter leurs espèces vieilles à la monnaie ; et de plus , comme il a eu insensiblement tout l'argent , il contraint à leur tour les autres banquiers à lui donner des lettres K un change très-haut : le profit

de la fin l'indemnise en grande partie de la perte du commencement.

On sent que , pendant toute cette opération , l'état doit souffrir une violente crise. L'argent y deviendra très-rare: i°. parce qu'il faut en décrier la plus grande partie ; 2°. parce qu'il en faudra transporter une partie dans les pays étrangers; 3°. parce que tout le monde le resserrera , personne ne voulant laisser au prince an profit qu'on espère avoir soi-même. Il est dangereux de la faire avec lenteur: il est dangereux de la faire avec promptitude. Si le gain qu'on suppose est immodéré , les inconvénient augmentent à mesure.

On a vu ci-dessus que , quand le change était plus bas que l'espèce , il y avait du profit à faire sortir l'argent ; par la même raison , lorsqu'il est plus haut que l'espèce , il y a du profit à le faire revenir.

Mais il y a un cas ou on trouve du profit à faire sortir l'espèce 7 quoique le change soit au pair : c'est lorsqu'on l'envoie dans les pays étrangers pour la faire remarquer ou refondre. Quand elle est revenue , on fait , soit qu'on l'emploie dans le pays , soit qu'on prenne des lettres pour l'étranger , le profit de la monnaie.

S'il arrivait que dans un état on fit une compagnie qui eût un nombre très-considérable d'actions , et qu'on eût fait , dans quelques mois de temps , hausser ces actions vingt ou vingt-cînq fois au-delà de la valeur du premier achat, et que ce même état eût établi une banque dont les billets dussent faire la fonction de monnaie , et que la valeur numéraire de ces billets fût prodigieuse pour répondre à la prodigieuse valeur numéraire des actions ( c'est le système de Law ) ; il suivrait de la nature de la chose que ces actions et billets s'anéantiraient de la même manière qu'ils seraient établis. On aurait pu faire monter tout à coup les actions vingt ou vingt-cinq fois plus haut que leur première valeur , sans donner à beaucoup de gens le moyen de se procurer d'immenses richesses en papier : chacun chercherait à assurer sa fortune ; et , comme le change donne la voie la plus facile pour la dénaturer, ou pour la transporter oii l'on veut, on remettrait sans cesse une partie de ses effets chez la nation qui règle le change. Un projet continuel de remettre dans les pays étrangers ferait baisser le change. Supposons que , du temps du système , dans le rapport du titre et du poids de la monnaie d'argent , le taux du change fût de quarante gros par écu : lorsqu'un papier innombrable fut devenu monnaie , on n'aura plus voulu donner que trente-neuf gros par écu ; ensuite que trente-huit , trente-sept , etc. Cela alla si loin , que l'on ne donna plus que huit gros , et qu'enfin il n'y eut plus de change.

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