‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 474 sur 854 · LIVRE XXII, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE XXII, CHAP. X

eAté , la Hollande , envoyant la yaleur de cinquante mille écus en France , en achèterait pour cinquante-quatre mille : ce qui ferait une différence de huit cinquante-quatrièmes , c'est-à-dire de plus d'un septième de perte pour la France; de sorte qu'il faudrait envoyer en Hollande un septième de plus en argent ou en marchandises qu'on ne faisait lorsque le change était au pair : et le mal augmentant toujours , parce qu'une pareille dette ferait encore diminuer le change , la France serait à la fin ruinée. Il semble , dis-je , que cela devrait être ; et cela n'est pas , à cause du principe que j'ai déjà établi ailleurs (i) , qui est que les états tendent toujours à se mettre dans la balance , et à se procurer leur libération ; ainsi ils n'empruntent qu'à proportion de ce qu'ils peuvent payer , et n'achètent qu'à mesure qu'ils vendent. Et , en prenant l'exemple ci-dessus , si le change tombe en France de cinquante-quatre à cinquante , le Hollandais , qui achetait des marchandises de France pour mille écus , et qui les payait cinquante-quatre mille gros , ne les paierait plus que cinquante mille, si le Français y voulait consentir : mais la marchandise de France haussera insensiblement , le profit se partagera entre le Français et le Hollandais ; car , lorsqu'un négociant peut gagner , il partage aisément son profit : il se. fera donc une communication de profit entre le Français et le Hollandais. De la même manière, le Français qui achetait des marchandises de Hollande pour cinquante-quatre mille gros , et qui les payait avec mille écus lorsque le change était à cinquante-quatre , serait obligé d'ajouter quatre cinquante-quatrièmes de plus en écus de France pour acheter les mêmes marchandises : mais le marchand français , qui sentira la perte qu'il ferait , voudra donner moins de la marchandise de Hollande ; ri se fera donc une communication de perte entre le marchand français et le marchand hollandais ; l'état se mettra insensiblement dans la balance , et l'abaissement du change n'aura pas tous les inconvéniens qu'on devait craindre.

Lorsque le change, est plus bas que le pair, un négociant peut, sans diminuer sa fortune , remettre ses fonds dans les pays étrangers , parce qu'en les faisant revenir, il regagne ce qu'il a perdu : mais un prince qui n'envoie dans les pays étrangers qu'un argent qui ne doit jamais revenir perd toujours.

Lorsque les négocians font beaucoup d'affaires dans un pays , le change y hausse infailliblement. Cela vient de ce qu'on y prend beaucoup d'engagemens , et qu'on y achète beaucoup de marchandises ; et l'on tire sur le pays étranger pour les payer.

Si un prince fait un grand amas d'argent dans son état , l'argent y pourra être rare réellement , et commun relativement; par (1) Voyez le livre XX, ch. xzi.

exemple , si , dans le même temps , cet état avait à payer beaucoup de marchandises dans le pays étranger , le change baisserait, quoique l'argent fût rare.

Le change de toutes les places tend toujours à se mettre à une certaine proportion ; et cela est dans la nature de la chose même. Si le change de l'Irlande à l'Angletterre est plus bas que le pair, et que celui de l'Angleterre à la Hollande soit aussi plus bas que le pair , celui de l'Irlande à la Hollande sera encore plus bas , c'est-à-dire en raison composée de celui d'Irlande à l'Angleterre, et de celui de l'Angleterre à la Hollande ; car un Hollandais , qui peut faire venir ses fonds indirectement d'Irlande par l'Angleterre , ne voudra pas payer plus cher pour les faire venir directement. Je dis que cela devrait être ainsi ; mais cela n'est pourtant pas exactement ainsi : il y a toujours des circonstances qui font varier ces choses ; et la différence du profit qu'il y a à tirer par une place, ou à tirer par une autre , fait l'art ou l'habileté particulière des banquiers , dont il n'est point question ici.

Lorsqu'un état hausse sa monnaie; par exemple , lorsqu'il appelle six livres ou deux écus ce qu'il n'appelait que trois livres ou un écu , cette dénomination nouvelle , qui n'ajoute rien de réel à l'écu , ne doit pas procurer un seul gros de plus par le change. On ne devrait avoir pour les deux écus nouveaux que la même quantité de gros que l'on recevait pour l'ancien ; et si cela n'est pas , ce n'est point l'effet de la fixation en elle-même , mais celui qu'elle produit comme nouvelle , et celui qu'elle a comme subite. Le change tient à des affaires commencées , et ne se met en règle qu'après un certain temps.

Lorsqu'un état , au lieu de hausser simplement sa monnaie par une loi, fait une nouvelle refonte, afin de faire d'une monnaie forte une monnaie plus faible , il arrive que , pendant le temps de l'opération , il y a deux sortes de monnaie; la forte , qui est la vieille , et la faible , qui est la nouvelle : et comme la forte est décriée , et ne se reçoit qu'à la monnaie, et que , par conséquent, les lettres de change doivent se payer en espèces nouvelles , il semble que le change devrait se régler sur l'espèce nouvelle. Si , par exemple , l'affaiblissement en France était de moitié , et que l'ancien écu de trois livres donnât soixante gros en Hollande , le nouvel écu ne devrait donner que trente gros. D'un autre côté, il semble que le change devrait se régler sur la valeur de l'espèce vieille , parce que le banquier qui a de l'argent , et qui prend des lettres , est obligé d'aller porter à la monnaie des espèces vieilles pour en avoir de nouvelles sur lesquelles il perd. Le change se mettra donc entre la valeur de l'espèce nouvelle et celle de l'espèce vieille. La valeur de l'espèce vieille tombe , pour ainsi dire , et

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