‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 50 sur 854 · CHAPITRE VIJI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIJI

Explication d'un paradoxe des anciens par rapport aux mœurs.

Polibe, le» judicieux Polybe , nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades , qui habitaient un pays où l'ait est triste et froid; que ceux de Cynète , qui négligèrent la musique , surpassèrent en cruauté tous les Grecs , et qu'il n'y a point de ville oh l'on ait vu tant de crimes. Platon

(1) Pluterqne, Démenée des choses grecques, — (a) Game liaient les vifieide la Grèce.

3a DE L'ESPRIT DES LOIS.

ne craint point de dire que l'on ne peut faire de changement dans la musique qui n'en soit un dans la constitution de l'état. Âristote , qui semble n'avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentimens à ceux de Platon , est pourtant d'accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs. Théophraste , Plutarque (i) , Strabon(â), tous les anciens , ont pensé de même. Ce n'est point une opinion jetée sans réflexion , c'est un des principes de leur politique (3). C'est ainsi qu'ils donnaient des lois , c'est ainsi qu'ils youlaient qu'on gouvernât les cités.

Je crois que je pourrais expliquer ceci. Il faut se mettre dans l'esprit que , dans les villes grecques , surtout celles qui avaient pour principal objet la guerre , tous les travaux et toutes les professions qui pouvaient conduire à gagner de l'argent étaient regardés comme indignes d'un homme libre. « La plupart des » arts , dit Xénophon (4) , corrompent le corps de ceux qui les » exercent ; ils obligent de s'asseoir à l'ombre ou près du feu : » on n'a de temps ni pour ses amis , ni pour la république. » Ce ne fut que dans la corruption de quelques démocraties que les artisans parvinrent à être citoyens. C'est ce qu' Aristote (5) nous apprend , et il soutient qu'une bonne république ne leur donnera jamais le droit de cité (6).

L'agriculture était encore une profession servile , et ordinairement c'était quelque peuple vaincu qui l'exerçait : les Ilotes , chez les Lacédémoniens ; les Périéciens , chez les Cretois ; les Pénestes , chez les Thessaliens ; d'autres (7) peuples esclaves , dans d'autres républiques.

Enfin , tout bas commerce (8) était infâme chez les Grecs. Il aurait fallu qu'un citoyen eût rendu des services à un esclave , à un locataire , à un étranger : cette idée choquait l'esprit de la liberté grecque. Aussi Platon (9) veut-il , dans ses Lois , qu'on punisse un citoyen qui ferait le commerce.

(1) Vie dePélopidas. — (a) Liv. I. — (3) Platon, liv. IV, des Lois , dit que les préfectures de la musique et de la gymnastique sont les plus importans emplois de la cité. Et , dans sa République , liv. III , « Daraon » tous dira , dit- il , quels sont les sons capables de faire naître la bassesse s de Tâme , l'insolence , et les vertus contraires. » — (4) Liv. V , Dits mémorables. — (5) Politique , liv. III , chap. IV. — (6) Diophante , dit 1 Aristote, Politique, chap. VII, établit autrefois à Athèaes que les artisans seraient esclaves du public. — (7) Aussi Platon et Aristoie veulentils que les esclaves cultivent les terres. Lois, liv. VII ? Politique, liv. VII, chap. X. Il est vrai que l'agriculture n'était pas partout exercée par des

j esclaves ; au contraire, comme dit Aristote, les meilleures républiques étaient celles où les citoyens s'y attachaient : mais cela n'arriva que par

v la corruption des anciens gouvernemens devenus démocratiques; car, dans les premiers temps, les villes de Grèce vivaient dans l'aristocratie. — (8) Cauponatio. — (9) Liv. II.

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