‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 51 sur 854 · LIVRE IV, CHAP. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. VIII

On était donc fort embarrassé dans les républiques grecques : on ne voulait pas que les citoyens travaillassent au commerce , à l'agriculture , ni aux arts; on ne voulait pas non plus qu'ils fussent oisifs (i). Ils trouvaient une occupation dans les exercices qui dépendaient de la gymnastique , et dans ceux qui avaient du rapport à la guerre (2). L'institution ne leur en donnait point d'autres. Ii faut donc regarder les Grecs comme une société d'athlètes et de combattans. Or, ces exercices , si propres à faire des gens durs et sauvages (3) , avaient besoin d'être tempérés par d'autres qui pussent adoucir les mœurs. La musique , qui tient à l'esprit par les organes du corps , était très-propre à cela. C'est un milieu entre les exercices du corps qui rendent les hommes durs , et les sciences de spéculation qui les rendent sauvages. On ne peut pas dire que la musique inspirât la vertu ; cela serait inconcevable : mais elle empêchait l'effet de la férocité de l'institution , et faisait que l'âme ayait dans l'éducation une part qu'elle n'y aurait point eue.

Je suppose qu'il y ait parmi nous une société de gens si passionnés pour la chasse , qu'ils s'en occupassent uniquement; il est sûr qu'ils en contracteraient une certaine rudesse. Si ces mêmes gens venaient à prendre encore du goût pour la musique , on trouverait bientôt de la différence dans leurs manières et dans leurs mœurs. Enfin les exercices des Grecs n'excitaient en eux qu'un genre de passions; la rudesse , la colère , la cruauté. La musique les excite toutes , et peut faire sentir à l'âme la douceur , la pitié , la tendresse , le doux plaisir. Nos auteurs de morale , qui parmi nous proscrivent si fort les théâtres , nous font assez sentir le pouvoir que la musique a sur nos âmes.

Si à la société dont j'ai parlé on ne donnait que des tambours et des airs de trompette , n'est-il pas vrai que l'on parviendrait moins à son but que si l'on donnait; une musique tendre? Les anciens avaient donc raison , lorsque , dans certaines circonstances , ils préféraient pour les mœurs un mode à un autre.

Mais , dira-t-on , pourquoi choisir la musique par préférence ? C'est que, de tous les plaisirs des sens, il n'y en a aucun qui corrompe moins l'âme. Nous rougissons de lire dans Plutarque (4) que les Thébains , pour adoucir les mœurs de leurs jeunes gens , établirent par les lois un amour qui devrait être proscrit par toutes les nations du monde.

(1) Aristote, Politique, liv. X. — (a) An corporum exercendorom , gymnastica ; variis certaminibns tereodorum , pssdotribica. Aristote y Politique, liv. VIII , chap. Hfc — (5) Aristote dit que les enfrns de» Lacédémoaiens , qui commençaient ces exercices dès l'âge le plus i mire , en contractaient trop de férocité. Politique , liv. Vif J , cliap. IV. — (4) Vie de Félopidas.

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