‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 539 sur 854 · LIVRE XXIV, CHAP. XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV, CHAP. XIV

des deux s'écartera de ce but, l'autre y doit tendre davantage : moins la religion sera réprimante , plus les lois civiles doivent réprimer»

Ainsi , au Japon , la religion dominante n'ayant presque point de dogmes , et ne proposant point de paradis ni d'enfer , les lois , pour y suppléer, ont été faites avec une sévérité et exécutées avec une ponctualité extraordinaires.

Lorsque la religion établit le dogme de la nécessité des actions humaines , les peines des lois doivent être plus sévères et la police plus vigilante, pour que les hommes, qui, sans cela, s'abandonneraient eux-mêmes , soient déterminés par ces motifs : mais si la religion établit le dogme de la liberté , c'est autre chose.

De la paresse de l'âme naît le dogme de la prédestination m a home Une , et du dogme de cette prédestination naît la paresse de l'âme. On a dit : Cela est dans les décrets de Dieu ; il faut donc rester en repos. Dans un cas pareil , on doit exciter par les lois les hommes endormis dans la religion.

Lorsque la religion condamne des choses que les lois civiles doivent permettre , il est dangereux que les lois civile» ne permettent de leur coté ce que la religion doit condamner ; une de ces choses marquant toujours un défaut d'harmonie et de justesse dans les idées , qui se répand sur l'autre.

Ainsi les Tartares (i) de Gengishan, chez lesquels c'était un péché, et même un crime capital, de mettre le couteau dans le feu , de s'appuyer contre un fouet , de battre un cheval avec sa bride , de rompre un os avec un autre , ne croyaient pas qu'il y eût de péché à violer la foi , à ravir le bien d'autrui , à faire injure à un homme , à le tuer. En un mot , les lois qui font regarder comme nécessaire ce qui est indifférent ont cet inconvénient , qu'elles font considérer comme indifférent ce qui est nécessaire.

Ceux de Bormose (2) croient une espèce d'enfer ; mais c'est pour punir ceux qui ont manqué d'aller nus en certaines saisons , qui ont mis des vêtemens de toile et non pas de soie , qui ont été chercher des huîtres , qui ont agi sans consulter le chant des oiseaux : aussi ne [regardent-ils point comme péché l'ivrognerie et le dérèglement avec les femmes ; ils croient même que les débauches de leurs en fans sont agréables à leurs dieux.

Lorsque la religion justifie pour une chose d'accident, elle perd inutilement le plus grand ressort qui soit parmi les hommes. On croit, chez les Indiens, que les eaux du Gange ont une vertu sanctifiante (3); ceux qui meurent sur ses bords sont réputés

(1) Voytz\* Relation de frère Jean Daplan Carpin , envoyé en Tartario par le J>ape Innocent IV en l'année ia46. — (a) Recueil des voyagea qui ont servi à V établissement de la compagnie des Indes , tome V , part. I, p. 192. — (5) Lettres édifiantes , quinzième recueil.

exempts des peines de l'autre vie , et devoir habiter une région pleine de délices : on envoie , des lieux les plus recules , des urne pleines des cendres desmorts , pour les jeter dans le Gange. Qu'im porte qu'on vive vertueusement , ou non ? on se fera jeter dans le Gange.»

L'idée d'un lieu de récompense emporte nécessairement Pîdte d'un séjour de peines; et quand on espère l'un sans craindre l'autre , les lois civiles n'ont plus de force. Des hommes qui croient des récompenses sûres dans l'autre vie échapperont au législateur; ils auront trop de mépris pour la mort. Quel moyen de contenir par les lois un homme qui croit être sûr que la plus grande peine que les magistrats lui pourront infliger ne finira dans uc moment que pour commencer son bonheur?

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