‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 557 sur 854 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des temples.

Presque tous les peuples policés habitent dans des maisons. De là est venue naturellement l'idée de bâtir à Dieu une maison oii ils puissent l'adorer et l'aller chercher dans leurs craintes ou leurs espérances*

En effet , rien n'est plus consolant pour les hommes qu'un lieu où ils trouvent la Divinité plus présente , et oii tous ensemble ils font parler leur faiblesse et leur misère.

Mais cette idée si naturelle ne vient qu'aux peuples qui cultivent les terres ; et on ne verra pas bâtir de temple chez ceux qui n'ont pas de maisons eux-mêmes.

C'est ce qui fit que Gengiskan marqua un si grand mépris pour les mosquées (i). Ce prince (2) interrogea les Mahométans; il approuva tous leurs dogmes , excepté celui qui porte la nécessité d'aller à la Mecque ; il ne pouvait comprendre qu'on ne pût pas adorer Dieu partout. Les Tartares , n'habitant point de maisons , ne connaissaient point de temples.

Les peuples qui n'ont point de temples ont peu d'attachement pour leur religion : voilà pourquoi les Tartares ont été de tout temps si tolérans (3); pourquoi les peuples barbares qui conquirent l'empire romain ne balancèrent pas un moment à embrasser le christianisme ; pourquoi les sauvages de l'Amérique sont si peu attachés à leur propre religion ; et pourquoi , depuis que nos missionnaires leur ont fait bâtir au Paraguay des églises , ils sont si fort zélés pour la nôtre.

Comme la Divinité est le refuge des malheureux , et qu'il n'y a pas de gens plus malheureux que les criminels , on a été naturellement porté à penser que les temples étaient un asile pour eux ; et cette idée parut encore plus naturelle chez les Grecs , où les meurtriers , chassés de leur ville et de la présence des hommes , semblaient n'avoir plus de maisons que les temples , ni d'autres protecteurs que les dieux.

Ceci ne regarda d'abord que les homicides involontaires : mais lorsqu'on y comprit les grands criminels , on tomba dans

(1) Entrant dans la mosquée de Bach ara , il enleva l'AIcoran, et le jeta sons les pieds de ses chevaux. (Hùt. des Tatars , part. III, p. 273.) — (2) Ibid. p. 34 2. — (3) Cette disposition d'esprit a passé jusqu'aux Japonais, qui tirent leur origine des Tartares > comme il est aisé de le prouver.

3g6 DE L'ESPRIT DES LOIS.

une contradiction grossière ; s'ils avaient offensé les hommes , ils

avaient , à plus forte raison , offensé les dieux.

Ces asiles se multiplièrent dans la Grèce. Les temples , dit Tacite (i), étaient remplis de débiteurs insolvables et d'esclaves méchans ; les magistrats avaient de la peine à exercer la police ; le peuple protégeait les crimes des hommes comme les cérémonies des dieux ; le sénat fut obligé d'en retrancher un grand nombre.

Les lois de Moïse furent très-sages. Les homicides involontaires étaient innocens ; mais ils devaient être êtes de devant les yeux des parens du mort : il établit donc un asile (2) pour eux. Les grands criminels ne méritent point d'asile ; ils n'en eurent pas (3). Les Juifs n'avaient qu'un tabernacle portatif, et qui changeait continuellement de lieu 5 cela excluait l'idée (Tasile. Il est vrai qu'ils devaient avoir un temple ; mais les criminels qui y seraient venus de toutes parts auraient pu troubler le service divin. Si les homicides avaient été chassés hors du pays, comme ils le furent chez les Grecs , il eût été à craindre qu'ils n'adorassent des dieux étrangers. Tontes ces considérations firent établir des villes d'asile , ou l'on devait rester jusqu'à la mort du souverain pontife.

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