‹ Œuvres de MontesquieuChapitre 58 sur 854 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment les lois doivent entretenir la frugalité dans la démocratie*

Il fie suffit pas , dan» une bonne démocratie , que les portions de terre soient égales j il faut qu'elles soient petites , comme chez les Romains. « A Dieu ne plaise, disait Curius à ses sol* » data (1) , qu'un citoyen estime peu de terre ce qui est suffisant » pour nourrir un homme ! »

Comme l'égalité des fortunes entretient la frugalité , la frugalité maintient l'égalité des fortunes. Ces choses , quoique différentes , sont telles , qu'elles ne peuvent subsister l'une sans l'antre j chacune d'elles est la cause et l'effet > si Tune se retire de la démocratie , l'autre la suit toujours.

U est vrai que , lorsque la démocratie est fondée sur le commerce , il peut fort bien arriver que des particuliers y aient de grandes richesses , et que les moeurs n'y soient pas corrompues. C'est que l'esprit de commerce entraîne avec soi celui de frugalité , d'économie , de modération , de travail , de sagesse , de tranquillité, d'ordre et de règle. Ainsi, tandis que cet esprit subsiste , les richesses qu'il produit n'ont aucun mauvais effet.. Le mal arrive lorsque, l'excès des richesses détruit cet esprit de commerce : on voit tout à coup naître les désordres de l'inégalité , qui ne s'étaient pas encore fait sentir.

Pour maintenir l'esprit de commerce , il faut que les principaux citoyens le fassent eux-mêmes ; que cet esprit règne seul , et ne soit point croisé par un autre ; que toutes les lois le favorisent ; que ces mêmes lois, par leurs dispositions, divisant les fortunes à mesure que le commerce les grossit , mettent chaque citoyen pauvre dans une assez grande aisance pour pouvoir tra-, ▼ailler comme les autres; et chaque citoyen riche dans une telle médiocrité , qu'il ait besoin de son travail pour conserver ou pour acquérir.

C'est une très-bonne loi , dans une république commerçante» , que celle qui donne à tous les enfans une portion égale dans la succession des pères. Il se trouve par-là que , quelque fortune que le père ait faite, ses enfans, toujours moins riches que lui , sont portés à fuir le luxe, et à travailler comme lui. Je ne parle que des républiques commerçantes ; car , pour celles qui ne le sont pas , le législateur a bien d'autres réglemens à faire (2).

Il y avait dans la Grècç deux sortes de républiques : les unes

(1) Ils demandaient une plu» grande portion de la terre conquise. ( Plur turque, (Œuvres morales, Vies des anciens rois et capitaines. )—*(a) Ou y doit borner beaucoup les dots des femmes.

étaient militaires , comme Lacédémone ; d'autres étaient commerçantes , comme Athènes. Dans les unes , on voulait que les citoyens fussent oisifs ; dans les autres , on cherchait à donner de l'amour pour le travail. Solon fit un crime de l'oisiveté , et voulut que chaque citoyen rendît compte de la manière dont il gagnait sa vie. En effet , dans une bonne démocratie , où Ton ne doit dépenser que pour le nécessaire , chacun doit l'avoir ; car de qui le recevrait-on ?

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