CHAPITRE XLL
Flux et reflux de la juridiction ecclésiastique et de la juridiction
laie.
La puissance civile étant entre les mains d'une infinité de seigneurs , il avait été aisé à la juridiction ecclésiastique de se donner tous les jours plus d'étendue : mais , comme la Juridiction, ecclésiastique énerva la juridiction des seigneurs , et contribua par-là à donner des forces à la juridiction royale , la juridiction royale restreignit peu à peu la juridiction ecclésiastique, et celle-ci recula devant la première. Le parlement , qui avait pris dan» sa forme de procéder tout ce qu'il y avait de bon et d'utile dans celle des tribunaux des clercs , ne vit bientôt plus que ses abus ; et la juridiction royale se fortifiant tous les jours , elle fut toujours plus en état de corriger ces mêmes abus. En effet, ils étaient intolérables ; et , sans en faire l'énumération , je renverrai à Beanmanoir , à Boutillier (6) , aux ordonnances de nos rois :
(1) Beanmanoir, cbap. XI > page 58.— (a) Les femmes veuves, le* croisé», ceux qui tenaient les biens des églises, pour raison de ces biens. ( Beaumanoir , cbap. XI, page 58. ) — (3) Voyez tout le chap. XI de Beaumanoir. — (4) Les tribunaux clercs , sous prétexte du serment , s'en étaient même saisis, comme on te voit par le fameux concordat passé entre Philippe-Auguste , les clercs et les barons , qui se trouve dans le» Ordonnances de Lanrière. — (5) Beanmanoir , cbap. XI , page 60. — (6) Voyez Boutillier, Somme rurale, ti t. IX , quelles personnes ne peu-
je ne parlerai que de ceux qui intéressaient plus directement la fortune publique. Nous connaissons ces abus par les arrêts qui les réformèrent. L'épaisse ignorance les avait introduits ; une espèce de clarté parut , et ils ne furent plus. On peut juger , par le silence du clergé , qu'il alla lui-même au-devant de la correction ; ce qui , vu la nature de l'esprit humain , mérite des louanges. Tout homme qui mourait sans donner une partie de ses biens à l'église , ce qui s'appelait mourir déconfés , était privé de la communion et de la sépulture. Si l'on moura it sans faire de testament , il fallait que les parens obtinssent de l'évéqne qu'il nommât , concurremment avec eux , des arbitres pour Axer ce que le défunt aurait du donner en cas qu'il eût fait un testament. On ne pouvait pas coucher ensemble la première nuit des noces, ni même les deux suivantes , sans en avoir acheté la permission. C'était bien ces trois nuits-là qu'il fallait choisir; car , pour les autres , on n'aurait pas donné beaucoup d'argent. Le parlement corrigea tout cela : on trouve , dans le (i) Glossaire du droit français de Ragueau , l'arrêt qu'il rendit contre l'évêque d'Amiens (?}.
Je reviens au commencement de mon chapitre. Lorsque , dans un siècle ou dans un gouvernement , on voit les divers corps de l'état chercher à augmenter leur autorité , et à prendre les uns sur les autres de certains avantages , on se tromperait souvent si Ton regardait leurs entreprises comme une marque certaine de leur corruption. Par un malheur attaché à la condition humaine , les grands hommes modérés sont rares $ et , comme il est toujours plus aisé de suivre sa force que de l'arrêter , peut-être , dans la classe des gens supérieurs , est-il plus facile de trouver des gens extrêmement vertueux que des hommes extrêmement sages.
L'âme goûte tant de délices à dominer les autres âmes , ceux même qui aiment le bien s'aiment si fort eux-mêmes , qu'il n'y a personne qui ne soit assez malheureux pour avoir encore à se défier de ses bonnes intentions : et , en vérité , nos actions tiennent à tant de choses , qu'il est mille fois plu* aisé de faire le bien que de le bien faire.