LIVRE XXX, CHAP. XXV
preuves. Quoi qu'il en soit , ce n'est point M. l'abbé Dubos qui aurait pu faire cette objection : car , ayant donné trois ordres de noblesse romaine , et la qualité de convive du roi pour le premier , il n'aurait pas pu dire que ce titre marquât plus une noblesse d'origine que celui d'antrustion. Mais il faut une réponse directe. Les antrustions ou fidèles n'étaient pas tels parce qu'ils avaient un fief; mais on leur donnait un fief, parce qu'ils étaient antrustions ou fidèles. On se ressouvient de ce que j'ai dit dans les premiers Chapitres de ce Livre : ils n'avaient pas pour lors , comme ils eurent dans la suite , le même fief ; mais s'ils n'avaient pas celui - là , ils en avaient un autre ; et parce que les fiefs se donnaient à la naissance , et parce qu'ils se donnaient souvent dans les assemblées de la nation , et enfin parce que , comme il était de l'intérêt des nobles d'en avoir , il était aussi de l'intérêt du roi àe leur en donner. Ces familles étaient distinguées par leur dignité de fidèles et par la prérogative de pouvoir se recommander pour un fief. Je ferai voir dans le Livre suivant (i) comment , par les circonstances des temps , il y eut des hommes libres qui furent admis à jouir de cette grande prérogative , et par conséquent à entrer dans l'ordre de la noblesse. Cela n'était point ainsi du temps de Gontrand et de Childebert son neveu ; et cela était ainsi du temps de Charlemagne. Mais quoique dès le temps de ce prince les hommes libres ne fussent pas incapables de posséder des fiefs , il paraît, par le passage de Tégan rapporté ci-dessus , que les serfs affranchis en étaient absolument exclus. M. l'abbé Dubos (2) , qui va en Turquie pour nous donner une idée de ce qu'était l'ancienne noblesse française , nous dira-t-i! qu'on se soit jamais plaint en Turquie de ce qu'on y élevait aux honneurs et aux dignités des gens de basse naissance , comme on s'en plaignait sous les règnes de Louis-le-Débonnaire et de Chaflesle-Chauve? On ne s'en plaignait pas du temps de Charlemagne, parce que ce prince distingua toujours les anciennes familles d'avec les nouvelles ; ce que Louis-le-Débonnaire et Charles-le- Chauve ne firent pas.
Le public ne doit pas oublier qu'il est redevable à M. l'abbé Dubos de plusieurs compositions excellentes. C'est sur ces beaux ouvrages qu'il doit le juger, et non pas sur celui-ci. M. l'abbé Dubos y est tombé dans de grandes fautes , parce qu'il a plus eu devant les yeux , M. le comte de BouIainvilHers que son sujet. Je ne tirerai do toutes mes critiques que cette réflexion : Si ce grand homme a erré , que ne dois-je pas craindre?
(1) Chap. XXIII. — (2) Histoire de rétablissement de la monarchie française , tome IU , liv. VI , chap* iv , page 3oa.
55o DE L'ESPRIT DES LOIS.