‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 2)Chapitre 47 sur 119 · DÉFENSE DES FABLES DANS LA POÉSÏE · texte numérisé non relu

DÉFENSE DES FABLES DANS LA POÉSÏE

IMITATION DO LATIM DE SAKTEUIL.

Qu on fait d'injure à Tari de iui voler la fable 1 C'est interdire aux vers oe qu'ils ont d agréable , Aniéantir leur pompe, éteindre leur vigueur, Et hasardev la muse à sécher de langueur.

O vous qui prétendez qu a force d'injustices Le vieil usage cède à de nouveaux caprioes 1 Donnez-Qous par pitié du moins quelques beautés Qui puissent remplacer ce que vous nous dtez, Et ne nous Iwrf z pas aux tons mélancdiques D'un style estropié par de vaines critiques !

Quoi ! bannir des enfers i^roserpine et Platon 1 Dire toujours le Diable, et jamais Alecton!

Sacrifier Hécate et Diane à la Lune, Et, dans son propre sein, noyer le vieux Neptune ! Un berger chantera ses déplaisirs secrets Sans que la triste Écho répète ses regrets !

Les bois autour de lui n'auront point de driades ! L'air sera sans zéphyrs, les fleuves sans naïades ! Et par nos délicats les faunes assommés Rentreront au néant dont on les a formés !

Pourras-tu, dieu des vers, endurer ce blasphème, Toi qui fis tous ces dieux, qui fis Jupiter même? Pourras-tu respecter ces nouveaux souverains Jusqu'à laisser périr Touvrage de tes mains?

O ! digne de périr, si jamais tu Tendures 1 D'un si mortel affront sauve tes créatures ; Confonds leurs ennemis, insuhe à leurs tyrans, Fais-nous, en dépit d'eux, garder nos premiers rangs : Et, retirant ton feu de leurs veines glacées, Laisse leurs vers sans force, et leurs rimes forcées. La fable en nos écrits, disent-ils, n'est pas bien ; La gloire des païens déshonore un chrétien.

L'Eglise toutefois, que l'Esprit-Saint gouverne, Dans ses hymnes sacrés nous chante encor l'AvcmCj Et par le vieil abus le Tartare inventé N'y déshonore point un Dieu ressuscité.

Ces rigides censeurs ont-ils plus d'esprit qu'elle? Et font-ils dans l'Église une Église nouvelle? Quittons cet avantage, et ne confondons pas Avec des droits si saints de profanes appas

m4 poésies diverses

L*œil se peut-il fixer sur la vérité nue?

Elle a trop de brillant pour arrêter la vue ; Et, telle qu'un éclair qui ne fait qu éblouir, Elle échappe aussitôt qu'on présume en jouir ; > La fable, qui la couvre, allume, presse, irrite L'ingénieuse ardeur d'en voir tout le mérite.: L'art d'en montrer le prix consiste à le cacher, Et sa beauté redouble à se faire chercher.

Otez Pan et sa flûte, adieu les pâturages ; Otez Pomone et Flore ^ adieu les jardinages ; Des roses et des lis le pluâ superbe édat.

Sans la fable, en nos vers, n'aura rien que de plat. Qu'on y peigne en savant une plante nourrie Des impures vapeurs d'une terre pourrie, Le portrait plaira-t-il, s'il n'a pour agrément Les larmes d'une. amante ou le sang d'un amant? Qu'aura de beau la guerre, à m(Hns qu'on n'y crayonne Ici le char de Mars, là celui de Belldne, Que la Victoire vole, et que les grands exploits Soient portés en tous lieux par la nymphe à c^at voix ?

Qu'ont la terre et la mer, si l'on n'ose décrire Ce qu'il faut de tritons à pousser un navire. Cet empire qu'Éole a sur les tourbilloïis, Baccbus sur les coteaux, Cérès sur les sillons ? . Tous ces vieux ornements, traitez-lejs d'antiquailles; Moi, si jamais je peins Saint-Germain et Versailles , Les nymphes, malgré vous, danseront tout autour; Cent demi-dieux follets leur parleront d'aiùour; Du satyre caché les brusques échappées Dans les bras des sylvains feront fuir le^ napées ; .

Et, si je fais baller pour Tun de ces beaux lieux, J'y ferai malgré vous trépigner tous les dieux.

Vous donc, encore un coup, troupe docte et choisie, Qui nous forgez des lois à votre fantaisie, Puissiez-vous à jamais adorer cette erreur Qui pour tant de beautés inspire tant d'horreur, Nous laisser à jamais ces charmes en partage, Qui portent les grands noms au-delà de notre âge ! Et, si le vôtre atteint quelque postérité, Puisse-t-il n'y traîner qu'un vers décrédité!

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