‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 1 sur 278 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Chbi janet et cotelle, libraires, m dccc xxii. ,

SERTORIUS

TRAGÉDIE

PREFACE DE VOLTAIRE

Après tant de tragédies peu dignes de Corneille, en voici une où vous retrouvez souvent lauteur de Cinna ; elle mérite plus d attention et de remarques que les autres. L'entrevue de Pompée et de Sertorius eut le succès qu'elle méritait; et ce succès réveilla tous ses ennemis. Le plus implacable était alors Tabbé d'Aubignac , homme célèbre en son temps, et que sa Pratique du Théâtre , toute médiocre qu'elle est , faisait regarder comme un législateur en littérature. Cet abbé, qui avait été long-temps prédicateur, s'était acquis beaucoup de crédit dans les plus grandes maisons de Paris. Il était bien douloureux sans doute à l'auteur de Cinna de voir un prédicateur et un homme de lettres considérable écrire à madame la duchesse de Retz^ à l'abri d'un privilège du roi , des choses qui auraient flétri un homme moins connu et moins estimé que Corneille.

« Vous êtes poëte , et poëte de théâtre , dit-il à

i( ce grand homme dans sa quatrième dissertait tion adressée à madame de Retz; vous êtes «abandonné à une vile dépendance des his- « trions : votre commerce ordinaire n'est qu avec « leurs portiers ; vos amis ne sont que des librai- « res du Palais. Il faudrait avoir perdu le sens , « aussi bien que vous, pour être en mauvaise hu- « meur du gain que vous pouvez tirer de vos veili< les et de vos empressements auprès des histrions wet des libraires. Il vous arrive assez souvent, tt }orsqu\)n vous loue, que vous n'êtes plus af-

u famé de gloire, mais d'argent Défaites-'vous,

<( M. de Corneille, de ces mauvaises façons de i< parler , qui sont encore plus mauvaises que vos* « vers... J'avois cru, comme plusieurs, que vous «étiez le poëte de la critiqué de l'École des « femmes , et que Licidas était un nom déguisé « comme celui de M. de Corneille ; car vous » êtes sans doute le marquis de Mascarille, qui «piaille toujours, qui ricane toujours, qui ** parle toujours, et ne dit jamais rien qui vail- « le, etc. » Ces horribles platitudes trouvaient alors des protecteurs, parceque Corneille était vivant. Jamais les Zoïle, les Gacon, les Fréron n'ont vomi de plus grandes indignités. Il attaqua Corneille slir sa famille, sur sa personne; il exa-

mina jusqu'à sa voix, sa démarche, toutes ses actions , toute sa conduite dans son domestique; et dans ces torrents d'injures il fut secondé par les mauvais auteurs, ce que Ton croira sans peine.

J'épargne à la délicatesse des honnêtes gens*, et à des yeux accoutumés à ne lire que ce qui peut instruire et plaire, toutes ces personnalités, toutes ces calomnies que répandirent contre ce grand homme ces faiseurs de brochures et de feuilles qui déshonorent la nation , et que l'appât du plus léger et du plus vil gain engage encore plus que l'envie à décrier tout ce qui peut faire honneur à leur pays, à insulter le mérite et la vertu, à vomir imposture sur imposture, dans le vain espoir que quelqu'un de leurs mensonges pourra venir enfin aux oreilles des hommes en place , et servir à perdre ceux qu'ils ne peuvent rabaisser. On alla jusqu'à lui imputer des vers qu'il n'avait point faits; ressource ordinaire de la basse envie, mais ressource inutile; car ceux qui ont assez de lâcheté pour faire courir un ouvrage sous le nom d'un grand homme

* Ne pouvait-il pas leur épargner aussi les sottises de <rAubi(jnac, en se dispensant de les reproduire? P.

lo PRÉFACE

n'ayant jamais assez de génie pour Timiter , Fimposture est bientôt réconnue.

Mais en$n rien ne put obscurcir la gloire de Corneille, la seule chose presque qui lui restât. Le public de tous les temps et de toutes les nations, toujours juste à la longue, ne juge les grands hommes que par leurs bons ouvrages , et non par ce qu ils ont fait de médiocre ou de mauvais.

Les belles scènes du Cid, les admirables morceaux des Horaces^ les beautés nobles et sages de Cinna, le sublime de Cornélie, les rôles de Sévère et de Pauliîie , le cinquième acte de Rodo^ gune, la conférence de Sertorius et de Pompée; tant de beaux morceaux, tous produits dans un temps où Ton sortait à peine de la barbarie , assureront à Corneille une place parmi les plus grands hommes jusqu'à la derniçi^e postérité.

Ainsi Texcellent Racine a triomphé des injustes dégoûts de madame de Se vigne, des farces de Subligni , des méprisables critiques de Visé , des cabales des Boyer et des Pradon ; ainsi Molière se soutiendra toujours, et sera le père de la vraie comédie, quoique ses pièces ne soient pas suivies comme autrefokpar la foule; ainsi les charmants opéras «RfQuinault ferpnt toujours les dé-

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lices de quiconque est sensible à la douce harmonie de la poésie, au naturel et à la vërite de Texpression , aux grâces faciles du style , quoique ces mêmes opéras aient toujours été ;Qn butte aux satires de Boileau, son ennemi personnel, et quoiqu^on les représente moins souvent qu^au« trefois.

U est des chefs-d^œuvre d§ Corneille qu^on joue rarement; il y en a, je crois ,^deux raisons : la première , c^est que notre nation n^est plus ce qu^elle était du temps des Horaces et de Cinna : les premiers de Tétat alors y soit dans Tépée , soit dans la robe, soit dans Téglise, se faisaient un honneur, ainsi que le sénat de Rome, dWister à un spectacle où Ton trouvait une instruction et un plaisir si noble.

Quels furent les premiers auditeurs de C!orneille? un Condé, un Turenne, un cardinal de Retz , un duc de La Rochefoucauld , un Mole , un Lamoignon, des évêques gens de lettres, pour lesquels il y avait toujours un banc particulier à la cour, aussi bien que pour messieurs de l'Académie : le prédicateur venait y apprendre l'éloquence et Fart de prononcer ; ce fiit l'école de Bossuet : l'homme destiné aux premiers emplois de la robe venait s'instruire à parler digne*

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ment. Aujourd'hui, qui fréquente nos spectacles? un certain nombre de jeunes gens et de jeunes femmes.

La seconde raison est qu'on a rarement des acteurs dignes de représenter Cinna et les Ho^ races. On n'encourage peut-être pas assez cette profession, qui demande de Tesprit, de l'éducation , une connaissance assez grande de la langue, et tous les talents extérieurs de l'art oratoire. Mais quand il se trouve des artistes qui réunissent tous ces mérites, c'est alors *que Corneille parait dans toute sa grandeur.

Mon admiration pour ce rare génie ne m empêchera point de suivre ici le devoir que je me suis prescrit, de marquer avec autant de franchise que d'impartialité ce qui me parait défectueux , aussi bien que ce qui me semble sublime. Autant les injures des d'Aubignac et de ceux qui leur ressemblent sont méprisables, autant on doit aimer un examen réfléchi, dans lequel on respecte toujours la vérité que l'on cherche, le goût des connaisseurs qu'on a consultés , et l'auteur illustre que Ion commente. La critique s'exerce sur l'ouvrage, et non sur la personne : elle ne doit ménager aucun défaut, si elle veut être utile.

AU LECTEUR

Ne cherchez point dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poèmes de cette nature : vous n y trouverez ni tendresses d'amour, ni emportements de passions , ni descriptions pompeuses , ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur de leurs intérêts, et la nouveauté de quelques caractères , ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple, et du nombre de ces événements connus, où il ne nous est pas permis de rien changer qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la régie nous force d'en resserrer les temps et les lieux. Comme il ne m'a fourni aucunes femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux, assez compatibles l'une et l'autre avec les vérités historiques auxquelles je me suis attaché. L'une a vécu de ce temps-là; c'est la pi'emière femme de Pom-

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pée, qu^il répudia pour entrer dans Talliance de Sylla , par le mariage d^Émilie, fille de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de Pompée ; mais aucun d^eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu'ils appellent tous Antistie, à la réserve d'un Espagnol, évêque deGironne, qui lui donne le nom d'Aristie , que j'ai préféré , comme plus doux à l'oreille. Leur silence m'ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge, j'ai cru ne lui en pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui l'avaient outragée : cette retraite en a d'autant plus , qu'elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui fais porter à Sertorius , et que Perpenna remit entre les mains de Pompée, qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée de mon esprit , mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afrique pour être leur chef contre le parti de Sylla ; mais elle ne nous dit point s'ils étoient en république, ou sous une monarchie. Il n'y a donc rien qui répugne à leur donner une reine ; et je ne la pouvois faire sortir d'un sang plus considérable que

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de celui de Viriatus , dont je lui Êiis porter le nom, le plus grand homme que l^pagne ait opposé aux Romains , et le dernier qui leur ait fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n^étoit pas roi en effet, mais il en avoit toute l^autorité; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le combattre , et qu'il défit souvent, Festimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite ; de sorte qu'il auroit pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler

Il fut dé^Eiit par le consul Q. Servilius , et non par Brutus, comme je l'ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer , et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d'un mot dans ce vers unique qui en parle , et qu'il faut rétablir ainsi :

Et de Servilius Tastre prédominant.

Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poëme , étoit mort six ans avant Sertorius ; mais, à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire l'unité de jour; et,

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pourvu qu'il n^ siit pas d'impossibilité formelle , je puis faire arriver en six jours, voire en six heures , ce qui s'est passé en six ans. Cela posé , rien n'empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici; puis* qu il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature ; ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que , bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps, néanmoins, pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus, et aient eu ensemble quelques intérêts à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla étoit mort quand Sertorius fut tué, mais il pouvoit vivre encore sans miracle; et l'auditeur, qui communément n'a qu'une teinture superficielle de l'histoire, s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrois pas toutefois faire une règle générale de cette licence , sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d'importance, qu'il est malaisé, en Usant la vie de ce héros chez

Plutarque, de remarquer lequel des deux est mort le premier, si Ton n^en est instruit d^ail'-' leurs. Autre chose est de celles qui renversent les états, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a été celle de Pompée, qui feroit révolter tout Tauditoire con* tre un auteur, s^il avoit Timprudence de la n>ettiYï après celle de César. D'ailleurs, il feUoit colorer et excuser en quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuoient contre Sertorius; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi Ton s'y obstinoit, après que la république sembloit être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté qu'il avoit feit revivre dans Rome n'y étoit pas mort avec lui, et que Pompée et beaucoup d'autres, aspirant dans l'ame à prendre sa place, craignoient que Sertorius ne leur y ffiit un puissant obstacle, ou par l'amour qu'il avoit toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner la préférence , si ce grand ébranlement de la république l'eût mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition ,

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qui semoit dès-lors ce qu'on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être étoit le véritable motif de cette guerre, je me suis persuadé qu'il étoit plus à propos de faire vivre Sylla, afin d'en attribuer Tinjustice à la violence de sa domination. Cela m'a servi de plus à arrêter Tefifet de ce puissant amour que je lui fais conserver pour son Aristie , avec qui il n'eût pu se défendre de renouer, s'il n'eût eu rien à craindre du côté de Sylla, dont le nom odieux, mais illustre^ donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui fait l'ame de toute cette tragédie^ Lie même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée , lorsque sur la foi de Sertorius il vient conférer avec lui dans une ville dont le chef du parti contraire est maître absolu; mais c'est une confiance de généreux à géna^eux , et de Romain à Romain , qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien accoT" der aux critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté; mais il m'étoit impossible de garder lunité de lieu sans lui fure faire cette échappée , qu'il faut imputer à l'incommodité de la régie, plus qu'à moi qui l'ai bien vue. Si vous

ne voulez la pardonner à Timpatience qu'il avoit de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la peur qu'elle ne prit un autre mari , faute de savoir ses intentions pour elle , vous la pardonnerez au f^aisîr qu'on a pris à cette conférence, que quelque» uns des pre* miers dans la cour et pour la naissance et pour Fesprit ont estimée autant quVne pièce entière. Vous n'en serez pas désavoué par Aristote^ qui soufihre qu'on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre , quand il y a apparence qu'elles seront bien reçues, et qu'on a lieu d'espérer que les avantages que le poëme en retirera pourront mériter cette grâce.

PERSONNAGES

SERTORIUS, général du parti de Marius en Espagne, PERPENNA, lieutenant de Sertorius.

AU F IDE, tribun de Tarmée de Sertorius.

POMPÉE, général du parti de Sylla.

A R I S T I E , femme de Pompée.

VIRIATE, reine de Lusitanie, à présent Portugal. THAMIRE, dame d'honneur de Viriate.

CELSUS, tribun du parti de Pompée.

ARGAS, affranchi d'Aristius, frère d'Aristie.

La scène est à Nertobrige, viiie d'Aragon, conquise par Sertonus,

à présent Gataiayud.

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