ACTE I, SCÈNE IL
SERTORIUS
Vous-même, Perpemia, pourquoi tant déguiser?
Je vois ce qu'on m'a dit : vous aimez Viriate ' ; Et votre, amour caché dans vos raisons éclate. Mais les raisonnements sont ici superflus :
Dites que vous Faimez, et je ne Faime plus ^. Parlez : je vous dois tant, que ma reconnoissance Ne peut être sans honte un moment en balance.
PERPENNA
L aveu que vous voulez à mon cœur est si doux ,
' Vers de comédie. Il semble que ce soit Damis ou Eraste qjai parle , et c*est le vieux Sertorius f
* Si Sertorius a le ridicule d*aimér à'soii'âfge, iî ne doit psrs cédet tout d'un coup sa maîtresse ; s'il n'aime pas, il ne doit pas dire qu'il aime. Dans Tune et l'autre supposition le vers est trop comique.
Voilà où conduit cette malheureuse coutume de vouloir toujours parler d'amour, de ne point traiter cette passion comme elle doit l'être. Comment a>t-on pu oublier que Virgile dans VEnéide ne l'a peinte que funeste? On ne peut trop redire que l'amour sur le théâtre doit être armé du poignard de Melpomène, ou être banni de la scène. Il est vrai que le Mithridate de Racine est amoureux aussi, et que de plus il a le ridicule d'être le rival de deux jeunes princes ses fils. Mithridate est au fond aussi fade, aussi héros de roman, aussi condamnable que Sertorius;. mais il s'exprime si noblement , il se reproche sa faiblesse en si beaux vers ; Monime est on personnage si décent, si aimable, si intéressant, qu'on est tenté d'excuser dans la tragédie de Mithridate l'impertinente coutume de ne fonder les tragédies françaises que sur une jalousie d'amour *,
* Ce jugement , si favorable à Racine , n'est pas , comme on pourrait le croire , TefFet d'une aveugle préveolion. U est bien vrai que sou style enchanteur fait disparaître toutes ses fautes : et voilà ce que ne peuvent s'ima giner certains écrivains assez maHieurenx pour n'avoir aucune idro de Tart d'écrire. P.
38 SERTORIOS.
Que j'ose....
SERT0RIU8
c'est assez : je parlerai pour vous.
PERPENNA
Ah, seigneur, c en est trop; et...
SERTORIUS
Point de repartie ; Tous mes vœux sont déjà du côté d'Aristie; Et je 1 épouserai, pourvu qu'en même jour La reine se résolve à payer votre amour » :
Car, quoi que vous disiez, je dois craindre sa haine. Et fuirois à ce prix cette illustre Romaine ^. La voici : laissez-moi ménager son esprit; Et voyez cependant de quel air on m'écrit 3.
' Voilà donc ce vieux Sertorius qui a deux maîtresses, et qui en cède une à son lieutenant. Il forme une partie carrée de Pcrpenna avec Viriate, et d*Aristie avec Sertorius.
Et on a reproché à Racine d*avoir toujours traité l'amour ! mais qu'il Ta traité différemment !
* A ce prix n'est pas juste ; la haine de Viriate n'est pas un prix : il veut dire ^ je fuirais cette illustre Romaine^ si son hymen me pri" vait des secours de Viriate.
' Cela est trop comique.