SCÈNE VI
SYPHAX, SOPHONISBE, LÉPIDE, HERMINIE; gardes.
SYPHAX
Madame, à cet excès de générosité
Je D ai presque plus d'yeux pour ma captivité;
Et, malgré de mon sort la disgrâce éclatante.
Je suis encor heureux quand je vous vois constante.
Un rival triomphant veut place en votre cœur. Et vous osez pour moi dédaigner ce vainqueur î Vous préférez mes fers à toute sa victoire.
Et savez hautement soutenir votre gloire !
Je ne vous dirai point aussi que vos conseils /
M'ont fait choir de ce rang si cher à nos pareils, Ni que pour les Romains votre haine implacable A rendu ma déroute à jamais déplorable.
Puisqu'en vain Massinisse attaque votre foi.
Je régne dans votre ame, et c'est assez pour moi.
SOPHONISBE
Qui vous dit qu'à ses yeux vous y régniez encore. Que pour vous je dédaigne un vainqueur qui m'adore? Et quelle indigne loi m'y pourroit obliger.
Lorsque vous m'apportez des fers à partager?
SYPHAX
Ce soin de votre gloire, et de lui satisfaire....
SOPHONISBE
Quand vous l'entendrez bien, vous direz le contraire.
222 SOPHONISBE
Ma gloire est d'éviter les fers que vous portez , D'éviter le triomphe où vous vous soumettez.
Ma naissance ne voit que cette honte à craindre. Enfin détrompez- vous, il siéroit mal de feindre : Je suis à Massinisse, et le peuple en ces lieux Vient de voir notre hymen à la face des dieux; Nous sortons de leur temple.
SYPHAX
Ah ! que m'osez-vous dire
SOPHONISBE
Que Rome sur mes jours n'aura jamais d'empire. J'ai su m'en affranchir par une autre union; Et vous suivrez sans moi le char de Scipion.
STPHAX.
Le croirai-je, grands dieux! et le voudra-t-on croire,
Alors que l'avenir en apprendra l'histoire?
Sophonisbe servie avec tant de respect,
Elle que j'adorai dès le premier aspect,
Qui s'est vue à toute heure et par-tout obéie,
Insulte lâchement à ma gloire trahie,
Met le comble à mes maux par sa déloyauté.
Et d'un crime si noir fait encor vanité !
SOPHONISBE
Le crime n'est pas grand d'avoir l'ame assez haute Pour conserver un rang que le destin vous ôte : Ce n'est point un honneur qui rebute en deux jours; Et qui régne un moment aime à régner toujours : Mais si l'essai du trône en fait durer l'envie Dans l'ame la plus haute à l'égal de la vie,