SCÈNE IL
L^LIUS, SYPHAX, LÉPIDE.
LiELIUS.
Détachez-lul ses fers, il suffit qu'on le garde. Prince, je vous ai vu tantôt comme ennemi.
Et vous vois maintenant comme un ancien ami.
Le fameux Scipion, de qui vous fiites Thôte, Ne s^ofFensera point des fers que je vous ôte, Et feroit encor plus, s'il nous étoit permis De vous remettre au rang de nos plus chers amis.
SYPHAX
Ah l ne rejetez point dans ma triste mémoire
Le cuisant souvenir de Texcès de ma gloire;
Et ne reprochez point à mon cœur désolé,
A force de bontés, ce qu'il a violé.
Je fus l'ami de Rome, et de ce grand courage
Qu'opposent nos destins aux destins de Garthage ;
Toutes deux, et ce fut le plus beau de mes jours.
Par leurs plus grands héros briguèrent mon secours.
J'eus des yeux assez bons pour remplir votre attente;
Mais que sert un bon choix dans une ame inconstante?
£t que peuvent les droits de l'hospitalité
Sur un cœur si facile à l'infidélité ?
J'en suis assez puni par un revers si rude.
Seigneur, sans m'accabler de mon ingratitude;
U suffit des malheurs qu'on voit fondre sur moi,
Sans me convaincre encor d'avoir manqué de foi»
a3o SOPIIONISBE.
Et me faire avouer que le sort qui m'opprime, Pour cruel qu'il me soit, rend justice à mon crime.
LiELIUS.
Je ne vous parle aussi (ju'avec cette pitié Que nous laisse pour vous un reste d'amitié : Elle n'est pas éteinte, et toutes vos défaites Ont rempli nos succès d'amertumes secrètes.
Nous ne saurions voir même aujounrhui qu'à regret Ce gouffre de malheurs que vous vous êtes fait. Le ciel m'en est témoin; et vos propres murailles. Qui nous voyoient enfles du gain de deux batailles, Ont vu cette amitié porter tous nos souhaits A regagner la vôtre, et vous rendre la paix.
Par quel motif de haine obstinée à vous nuire Nous avez- vous forcés vous-même à vous détruire? Quel astre, de votre heur et du nôtre jaloux. Vous a précipité jusqu'à rompre avec nous?
SYPHAX
Pourrez- vous pardonner, seigneur, à ma vieillesse. Si je vous fais l'aveu de toute sa foiblesse?
Lorsque je vous aimai, j'étois maître de moi; Et tant que je le fus je vous gardai ma foi : Mais dès que Sophonisbe avec son hyménée S'empara de mon ame et de ma destinée, Je suivis de ses yeux le pouvoir absolu.
Et n'ai voulu depuis que ce qu'elle a voulu.
Que c'est un imbécile et sévère esclavage Que celui d'un époux sur le penchant de l'âge, C^uaud sous un front ridé qu'on a droit de haïr