ACTE IV, SCÈNE II. 23i
II croit se faire aimer à force d'obéir !
De ce mourant amour les ardeurs ramassées
Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées,
Et pensent racheter Fhorreur des cheveux gris
Par le présent d'un cœur au dernier point soumis.
Sophonisbe par là devint ma souveraine.
Régla mes amitiés, disposa de ma haine,
M anima de sa rage, et versa dans mon sein
De toutes ses fureurs l'implacable dessein.
Sous ces dehors charmants qui paroient son visage,
C etoit une Alecton que déchainoit Carthage :
Elle avoit tout mon cœur, Carthage tout le sien;
Hors de ses intérêts elle n'écoutoit rien ;
Et, malgré cette paix que vous m'avez offerte,
Elle a voulu pour eux me livrer à ma perte.
Vous voyez son ouvrage en ma captivité.
Voyez-en un plus rare en sa déloyauté.
Vous trouverez, seigneur, cette même furie, Qui seule m'a perdu pour la voir trop chérie, Vous la trouverez, dis-je, au lit d'un autre roi, Qu'elle saura séduire et perdre comme moi.
Si vous ne le savez, c'est votre Massinisse, Qui croit par cet hymen se bien faire justice. Et que l'infâme vol d'une telle moitié Le venge pleinement de notre inimitié :
Mais, pour peu de pouvoir qu'elle ait sur son courage. Ce vainqueur avec elle épousera Carthage; L'air qu'un si cher objet se plaît à respirer A des charmes trop forts pour n'y pas attirer :
232 SOPHONISBE
Dans ce dernier malheur, c est ce qui me consde» Je lui cède avec joie un poison qu'il me vole*. Et ne vois point de don si propre à m'acquitter De tout ce que ma haine ose lui souhaiter.
LJ5LIUS.
Je connois Massinisse, et ne vois rien à craindre
D'un amour que lui-même il prendra soin d'éteindre :
Il en sait l'importance^ et, quoi qu'il ait osé,
Si ri^ymen fut trop prompt, le divorce est aisé.
Sophonisbe envers vous l'ayant mis en usage
Le recevra de lui sans changer de visage,
Et ne se promet pas de ce nouvel époux
Plus d'amour ou de foi qu'elle n'en eut pour vous.
Vous, puisque cet hymen satisfait votre haine.
De ce qui le suivra ne soyez point en peine.
Et, sans en augurer pour nous ni bien ni mal,
Attendez sans souci la perte d'un rival;
Et laissez-nous celui de voir quel avantage
Pourroit avec le temps en recevoir Carthage.
STPHAX.
Seigneur, s'il est permis de parler aux vaincus, Souffrez encore un mot, et je ne parle plus.
Massinisse de soi pourroit fort peu de chose; Il n'a qu'un camp volant dont le hasard dispose : Mais joint à vos Romains, joint aux Carthaginois,
* Nous trouvons à-peu-près le même vers dans Adélaïde du Gu€ elin .
Montrez-moi seulement ce rival qui se cache , Je lui cède avec joie un poison qu'il m'arrache.
Mais peut-on dire que l'on cède avec joie ce qui nous est arraché