‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 140 sur 278 · ACTE V, SCÈNE Vlïï · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE Vlïï

« Dites à Scipion qu'il peut dès ce'moment « Chercher à son triomphe un plus rare ornement. « Pour voir de deux grands rois la lâcheté punie, « J'ai dû livrer leur femme à cette ignominie; « C'est ce que méritoit leur amour conjugal : « Mais j'en ai dû sauver la fille d'Asdrubal. « Leur bassesse aujourd'hui de tous deux me dégage; « Et, n'étant plus qu'à moi, je meurs toute à Carthage « Digne sang d'un tel père, et digne de régner, « Si la rigueur du sort eût voulu m'épargner ! »

A ces mots, la sueur lui montant au visage, Les sanglots de sa voix saisissent le passage; Une morte pâleur s'empare de son front; Son orgueil s'applaudit d'un remède si prompt : De sa haine aux abois la fierté se redouble; Elle meurt à mes yeux, mais elle meurt sans trouble. Et soutient en mourant la pompe d'un courroux Qui semble moins mourir que triompher de nous >.

ÉRYXE.

Le dirai-je, seigneur? je la plains et l'admire. Une telle fierté méritoit un empire ; Et j'aurois en sa place eu même aversion De me voir attachée au char de Scipion.

La fortune jalouse et l'amour infidèle

* La pompe étun courroux qui semble moins mourir que triom" pher! On yoit assez que c'est là de l'enflure dépourvue du mot propre, et qu'un courroux n'est pas pompeux. Eryxc répond avec noblesse et fivec convenance. Il eût été à dcsircr que la pièce flnit par ce discours d'Éryxe, ou que Lanlius eût mieux parlé; car qu'im* porte qu'on aille voir Scipion et Massinisse?

'262 SOPHONISBE

Ne lui laissoient ici que son grand cœur pour elle :

Il a pris le dessus de toutes leurs rigueurs,

Et son dernier soupir fait honte à ses vainqueurs.

L^LIUS.

Je dirai plus, madame, en dépit de sa haine.

Une telle fierté devoit naître romaine.

Mais allons consoler un prince généreux, Que sa seule imprudence a rendu malheureux.

Allons voir Scipion, allons voir Massinisse ; Souffrez qu'en sa faveur le temps vous adoucisse; Et préparez votre ame à le moins dédaigner, Lorsque vous aurez vu comme il saura régner.

ÉRYXE.

En Tétat où je suis, je fais ce qu'on m'ordonne. Mais ne disposez point, seigneur, de ma personne; Et si de ce héros les désirs inconstants....

LiELIUS.

Madame, encore un coup, laissons-en faire au temps'.

' Madame , encore un coup , laissons-en faire au temps ,

n est pas une fin heureuse. Les meilleures sont celles qui labsent dans l'ame du spectateur quelque idée sublime , quelque maxime vertueuse et importante, convenable au sujet : mais tous les sujets n en sont pas susceptibles.

On n'a point remarqué tous les défauts dans les détails, que le lecteur remarque assez. La pièce en est pleine. Elle est très froide , très mal conçue et très mal écrite.

tïN DE SOPHONISBJi,

OTHON

TRAGÉDIE

PRÉFACE DE VOLTAIRE

Il ne faut guère en croire sur un ouvrage ni Tautçur ni ses amis , encore moins les critiques précipitées qu'on en fait dans la nouveauté. En ^^àin Corneille dit dans sa préface que cette pièce égale ou passe la meilleure des siennes ; en vain Fontenelle fait leloge dHOthon : le temps seul est juge souverain ; il a banni cette pièce du théâtre. Il y en a sans doute une raison qu'il faut chercher; je n'en connais point de meilleure que l'exemple de Britannicus. Le temps nous a appris que quand on veut mettre la politique sur le théâtre, il faut la traiter comme Racine, y jeter de grands intérêts, des passions vraies, et de g[rands mpuvements d'éloquence; et que rien n'est plus nécessaire qu'un style pur, nohle, coulant et égal, qui se soutienne d'un hout de la pièce à l'autre. Voilà tout ce qui manque à Othon.

Avouons que cette tragédie n'est qu'un arran- {{[cment de famille; on ne s'y intéresse pour per-

sonne : il y est beaucoup parlé d'amour, et cet amour même refroidit le lecteur. Lorsque ce ressort, qui devrait attacher, a manqué son efiet, la pièce est perdue.

Il est dit dans Thistoire du théâtre, à Tarticle Othoriy que Corneille refit trois fois le cinquième acte : j'ai de la peine à le croire; mais si la chose est vraie, elle prouve qu'il fallait le refaire une quatrième fois, ou plutôt qu'il était impossible de tirer un cinquième acte intéressant d'un sujet ainsi arrangé. Corneille ne refit pas trois fois la première scène du premier acte , qui est pleine de très grandes beautés. Quand le sujet porte l'auteur, il vogue à pleines voiles; mais quand l'auteur porte le sujet, quand il est accablé du poids de la difficulté, et refroidi par le défaut d'intérêt qu'il ne peut se dissimuler à lui-même, alors tous ses efforts sont inutiles. Corneille pouvait être d'abord échauffé par le beau portrait que fait Tacite de la cour de Galba, et par le discours qu'il prête à cet empereur.

Le nom de Rome était encore quelque chose d'important. Corneille avait assez d'invention pour former une intrigue de cinq actes; mais tout cela n'avait rien d'attachant ni de tragique. Il le sentit sans doute plus d'une fois en com-*

posant; et quand il fiit an cinquième acte, il se vit arrêté : il s^aperçut trop tard que ce n'était pas là une tragédie. Racine lui-même aurait échoué dans un sujet pareil*.

* Presque toutes les préfaces de Voltaire, et celle-ci entre autres, sont d^un excellent ton : il ne fait aucune ^ace aux défauts de la pièce ; la stérilité du fond , la faiblesse du style, tout ce qui peut donner lieu enfin à une critique judicieuse , est remarqué avec autant de goût que d'impartialité. On n'y trouve ni sarc^asmes , ni plaisanteries déplacées , ni expressions violentes ou ainères ; c'est la raison qui juge , et qui seule avait le droit de ju^jer Corneille ; et voilà le modèle que Voltaire aurait dû suivre constamment dans son commentaire : cependant il ne rend pas assez de justice à la prodi(j[ieusc fécondité d'invention que suppose, dans ce (j;rand poëte, le nombre et la variété de ses plans, et à la manière, à-la-fois savante et fidèle, dont il a toujours saisi les différents caractères de ses personnaf^es. P.

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AU LECTEUR

Si mes amis ne me trompent , cette pièce égale ou passe la meilleure des miennes. Quantité de sufi&ages illustres et solides se sont déclarés pour elle; et, si j'ose y mêler le mien, je vous dirai que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quant aux vers, on n'en a point vu de moi que j'aie travaillés avec plus de soin. Le sujet est tiré de Tacite^ qui commence ses histoires par celle-ci ; et je n'en ai encore mis aucune sur le théâtre à qui j'aie gardé plus de fidélité, et prêté plus d'invention. Les caractères de ceux que j'y fais parler y sont les mêmes que chez cet incomparable auteur, que j'ai traduit tant qu'il m^a été possible. J'ai tâché de faire paroitre les

vertus de mon héros en tout leur éclat, sans en dissimuler les vices , non plus que lui ; et je me suis contenté de les attribuer à une politique de cour, où, quand le souverain se plonge dans les débauches, et que sa faveur n^est qu'à ce prix, il y a presse à qui sera de la partie. J'y ai conservé les événements, et pris la liberté de changer la manière dont ils arrivent, pour en jeter tout le crime sur un méchant homme, qu'on soupçonna dés-lors d'avoir donné des ordres secrets pour la mort de Vinius , tant leur inimitié étoit forte et déclarée ! Othon avoit promis à ce consul d épouser sa fille, s'il le pouvoit faire choisir à Galba pour successeur; et comme il se vit empereur sans son ministère, il se crut dégagé de cette promesse , et ne l'épousa point. Je n'ai pas voulu aller plus loin que l'histoire ; et je puis dire qu'on n'a point encore vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun. Ce sont intrigues de cabinet qui se détruisent les unes les autres. J'en

dirai davantage quand mes libraires joindront celle-ci aux recueils qu^ils ont faits de celles de ma façon qui Font précédée.

PERSONNAGES

GALBA, empereur de Rome.

VINIUS, consul.

OTHON, sénateur romain, amant de Plautine.

LACDS, préfet du prétoire.

CAMILLE, nièce de Galba.

PLAUTINE, fille de Vinius, amante d'Othon.

MARTIAN, affranchi de Galba.

ALBIN, ami d'Othon.

ALBIANE, sœur d'Albin, et dame d'honneur <

Camille.

FLAVIE, amie de Plautine.

ATTIOUS, ) , , RUTILE, I «oWats romams.

La scèue est à Rome, dans le palais impérial.

OTHON

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