ACTE I, SCÈNE I
Mais cette politique est devenue amour :
Tout m'en plait , tout m'en charme , et mes premiers scrupules
Près d'un si cher objet passent pour ridicules.
Vinius est consul, Vinius est puissant;
Il a de la naissance; et, s'il est a^çissant,
S'il suit des favoris la pente trop commune,
Plautine hait en lui ces soins de sa fortune ;
Son cœur est noble et grand.
ALBIN
Quoi qu'elle ait de vertu, Vous devriez dans l'ame être un peu combattu. La nièce de Galba pour dot aura l'empire.
Et vaut bien que pour elle à ce prix on soupire : Son oncle doit bientôt lui choisir un époux.
Le mérite et le sang font un éclat en vous, Qui pour y joindre encor celui du diadème....
OTHON
Quand mon cœur se pourroit soustraire à ce que j'aime.
Et que pour moi Camille auroit tant dç bonté
Que je dusse espérer de m'en voir écouté ;
Si, comme tu le dis, sa main doit faire un maître,
Aucun de nos tyrans n'est encor las de l'être;
Et ce seroit tous trois les attirer sur moi.
Qu'aspirer sans leur ordre à recevoir sa foi.
Sur-tout de Vinius le sensible com*age
Ferqit tout pour me perdre après un ttel outrage,
Et se vengeroit même à la face des dieux ',
Si j'avois sur Camille osé tourner les yeux.
' A la face dfs dieux, est ce qu'on appelle une cheville ; il ne s'agit
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ALBIN
Pensez-y toutefois : ma sœur est auprès d^elle ; Je puis vous y servir, roccasion est belle ; Tout autre amant que vous s'en laisseroit charmer; Et je vous diroîs plus, si vous osiez Taimer.
OTHON
Porte à d'autres qu'à moi cette amorce inutile; Mon cœur, tout à Plautine, est fermé pour Camille. La beauté de l'objet, la honte de changer.
Le succès incertain, l'infaillible danger.
Tout fait à tes projets d'invincibles obstacles.
ALBIN
Seigneur^ en moins de rien il se fait des miracles > :
point ici de dieux et d'autels. Ces malheureux hémistiches, qui ne (lisent rien, parcequ'ils semblent en trop dire, n*ont été que trop souvent imités.
* Seigneur, en moins de rien il se fait des imracles,
est un vers comique : mais ces petits défauts , qui rendraient une mauvaise scène encore plus mauvaise, n'empêchent pas que ceUeci ne soit claire, vigoureuse, attachante; trois mérites très raree dans les expositions.
Cette première scène d!Othon prouve que Corneille avait encore beaucoup de génie. Je crois qu'il ne lui a manqué que d'être sévère pour lui-même et d'avoir des amis sévères. Un homme capable de faille une telle scène pouvait assurément faire encore de bonnes pièces. C'est un très grand malheur, il faut le redire , que personne ne l'avertit qu'il choisissait mal ses sujets, que ces dissertations politiques n'étaient pas propres au théâtre, qu'il fallait parler au cœur, observer les règles de la langue, s'exprimer avec clarté et avec élégance , ne jamais rien dire de trop , préférer le sentiment au raisonnement : il le pouvait; il ne l'a fait dans aucune dt ?cs dernières pièces. Elles donnent de grands regrets.