ACTE I, SCÈNE I. %'jS
Je les voyois tous trois se hâter sous un maitre
Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à Tétre,
Et tous trois à Tenvi s'empresser ardemment
A qui dévoreroit ce régne d'un moment '.
J'eus horreur des appuis qui restoient seuls à prendre.
J'espérai quelque temps de m'en pouvoir défendre;
Mais quand Nymphidius dans Rome assassiné
Fit place au favori qui l'a voit condamné,
Que Lacus par sa mort fut préfet du prétoire,
' Corneille n*a jamais fait quatre vers plus forts , plus pleins , plus sublimes* ; et c'est en partie ce qui justifie la liberté que je prends de préférer cette exposition à celles de toutes ses autres pièces. A la vérité, il y a quelques vers familiers et négli(jés dans cette première scène, quelques expressions vicieuses, comme, Le mérite et le sang font un éclat en vous : on ne dit point faire un éclat dans quelquun,
A qui dévoreroit ce régne d'un moment.
La beauté de ce vers consiste dans cette métaphore rapide du mot dévorer; tout autre terme eût été faible : c'est là un de ces mots que Despréaux appelait trouvés. Racine est plein de ces expressions dont il a enrichi la langue. Mais qu*arrive-t-il ? bientôt ces termes
* Voilà , de l'aveu de Voltaire , quatre vers sublimes ; et véritablement nous n'en connaissons pas de plus beaux. Cependant quel est le peintre qui eût fait uu tableau de cette métaphore si hardie ? comment représenter trois courtisans avides qui s'empressent à dévorer un règne dun moment? Ce seul exemple aurait dû faire abjurer à Voltaire son système anti-poétique sur la justesse des métaphores. Toutes celles dont Racine abonde plus qu'aucun de nos poètes , ont la même hardiesse : ce sont , comme dans la tragédie de Bérénice , des yeux armés de tous leurs charmés qui viendront accabler Tàus de leurs larmes. Voltaire , s'il eût trouvé ces expressions dan« CorneiUe , eût demandé sans doute comment des yeux pouvaient accabler, comment ils pouvaient accabler avec des larmes ; et , convaincu que ni la toile ni le burin ne pouvaient exprimer de pareilles images , il n'eût pas balancé à les proscrire. P.
^76 OTHON
Que pour couronnement d'une action si noire
Les mêmes assassins furent encor percer
Varron, Turpilian, Capiton, et Macer,
Je vis qu'il étoit temps de prendre mes mesures.
Qu'on perdoit de Néron toutes les créatures,
Et que, demeuré seul de toute cette cour,
A moins d'un protecteur j'aurois bientôt mon tour.
Je choisis Vinius dans cette défiance;
Pour plus de sûreté j'en cherchai l'alliance.
Les autres n'ont ni sœur ni fille à me donner;
Et d'eux sans ce grand nœud tout est à soupçonner.
ALBIN
Vos vœux furent reçus ?
OTHON
Oui; déjà l'hyménée Auroit avec Plautine uni ma destinée, Si ces rivaux d'état n'en savoient divertir Un maître qui sans eux n'ose rien consentir.
ALBIM.
Ainsi tout votre amour n'est qu'une politique?
Et le cœur ne sent point ce que la bouche explique?
OTHON
Il ne le sentit pas, Albin, du premier jour;
neufs et originaux, employés par les écrivains les plus médiocres^ perdent le premier éclat qui les distinguait ; ils deviennent familiers : alors les hommes de génie sont obligés de chercher d'autres expressions, qui souvent ne sont pas si heureuses; c'est ce qui produit le style forcé et sauvage dont nous sommes inondés. Il en est à-peu-près comme des modes : on invente pour une princesse une parure nouvelle, toutes les femmes l'adoptent; on veut ensuite renchérir, et on invente du bizarre plutôt que de l'agréable.