‹ Œuvres de P. Corneille: avec le commentaire de Voltaire et les jugments de La Harpe (volume 3)Chapitre 152 sur 278 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

D'éteindre tout l'amour que je vous ai donné?

Si Tinjuste rigueur de notre destinée

Ne permet plus lespoir d'un heureux hyménée,

Il est un autre amour dont les vœux innocents

S'élèvent au-dessus du commerce des sens ^

Plus la flamme en est pure, et plus elle est durable;

Jl rend de son objet le cœur inséparable;

Il a de vrais plaisirs dont son cœur est charmé,

Et n'aspire qu'au bien d'aimer et d'être aimé.

OTHON

Qu'un tel épurement demande un grand courage !

Qu'il est même aux plus grands d'un difficile usage !

Madame, permettez que je dise à mon tour

Que tout ce que l'honneur peut soufFrir à l'amour,

Un amant le souhaite, il en veut l'espérance.

Et se croit mal aimé s'il n en a l'assurance.

PLAUTINE.

Aimez-moi toutefois sans l'attendre de moi.

Et ne m'enviez point l'honneur que j'en reçoi. Quelle gloire à Plautine, ô ciel I de pouvoir dire Que le choix de son cœur fut digne de l'empire ; Qu'un héros destiné pour maître à l'univers Voulut borner ses vœux à vivre dans ses fers; Et qu'à moins que d'un ordre absolu d'elle-même

' Encore des dissertations métaphysiques sur Famour ! quel mauvais goût! Cétait l'esprit du temps, dit-on; mais il faut dire encore que la nation française est la seule qui ait eu cette malheureuse espèce d'esprit. Cela est bien pis que les côncetti qu'oii reprochait aux Italiens.

29a OTHON.

Il auroit renoncé pour elle au diadème !

OTHON

Ah ! qu'il faut aimer peu pour faire son bonheur,

Pour tirer vanité d'un si fatal honneur !

Si vous m'aimiez, madame, il vous seroit sensible

De voir qu'à d'autres vœux mon cœur fût accessible;

Et la nécessité de le porter ailleurs

Vous auroit fait déjà partager mes douleurs.

Mais tout mon désespoir n'a rien qui vous alarme.

Vous pouvez perdre Othon sans verser une larme.

Vous en témoignez joie, et vous-même aspirez

A tout l'excès des maux qui me sont préparés.

PLAUTINE.

Que votre aveuglement a pour moi d'injustice ! Pour épargner vos maux j'augmente mon supplice; Je souffre, et c'est pour vous que j'ose m'imposer La gène de souffrir, et de le déguiser.

Tout ce que vous sentez, je le sens dans mon ame; J'ai mêmes déplaisirs comme j'ai même flamme; J'ai même désespoir : mais je sais les cadier. Et paroître insensible afin de moins toucher. Faites à vos désirs pareille violence.

Retenez-en l'éclat, sauvez-en l'apparence; Au péril qui nous presse immolez le dehors, Et pour vous faire aimer montrez d'autres transports. Je ne vous défends point une douleur muette.

Pourvu que votre front n'en soit point l'interprète, Et que de votre cœur vos yeux indépendants Triomphent comme moi des troubles du dedans.

Suivez, passez l'exemple, et portez à Camille

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