SCENE I
PLAUTINE, FLAVIE.
PLAUTINE.
Dis-moi donc, lorsque Othon s'est offert à Camille, A-t-il paru contraint? a-t-elie été facile ?
Son hommage auprès d'elle a-t-il eu plein effet? Gomment la-t-elle pris, et comment Ta-t-il fait > ?
FLAVIE
J'ai tout vu : mais enfin votre humeur curieuse
' Racine a encore pris entièrement cette situation dans sa tra(^édie de Bajazet. Atalide a envoyé son amant à Roxane ; elle s'informe en tremblant du succès de cette entrevue qu'elle a ordonnée ellemême, et qui doit causer sa mort. La délicatesse de ses sentiments, les combats de son cœur, ses craintes, ses douleurs, sont exprimés eu vers si naturels, si aisés, si tendres, que ces vraies beautés charment tous les lecteurs.
Mais ici Corneille commence sa scène par quatre vers dont le ridicule est si extrême, qu'on n'ose plus même les citer dans des ouvrages sérieux : Dis-moi donc , lorsqtAe Othon y etc.
Plautine exprime les mêmes sentiments qii* Atalide :
Kn regardant son change ainsi que mon ouvrage , etc. Atalide est dans des circonstances absolument semblables Tmais
OTHON. 295
A vous (aire un supplice est trop ingénieuse.
Quelque reste d amour qui vous parle d'Othon,
Madame, oubliez-en, s'il se peut, jusqu'au nom.
Vous vous êtes vaincue en faveur de sa gloire.
Goûtez un plein triomphe après votre victoire :
Le dangereux récit que vous me commandez
Est un nouveau combat où vous vous hasardez.
Votre ame n'en est pas eucor si détachée
Qu'il puisse aimer ailleurs sans qu'elle en soit touchée.
Prenez moins d'intérêt à l'y voir réussir.
Et fuyez le chagrin de vous en éclaircir.
PLAUTINE.
Je le force moi-même à se montrer volage; Et, regardant son change ainsi que mon ouvrage, J'y prends un intérêt qui n'a rien de jaloux : Qu'on l'accepte^ qu'il régne, et tout m'en sera doux.
FLAVIE
J'en doute; et rarement une flamme si forte Souffre qu'à notre gré ses ardeurs....
PLAUTINE.
Que t'importe?
Laisse-m'en le hasard; et, sans dissimuler, Dis de quelle manière il a su lui parler.
FLAVIE
N'imputez donc qu'à vous si votre ame inquiète
c est précisément dans ces mêmes situations qu'on voit la prodi- ^use différence qu'il y a entre le sentiment et le raisonnement, «ntre Télégance et la dureté du style, entre cet art charmant qui développe avec une vérité si touchante tous les replis du cœur, et la vaine déclamation ou la sécheresse.
296 OTHON
En ressent malgré moi quelque gêne secrétev
Othon à la princesse a fait un compliment '^ Plus en homme de cour qu'en véritable amant.
Son éloquence accorte, enchaînant avec grâce L'excuse du silence à celle de Faudace, En termes trop choisis accusoit le respect D'avoir tant retardé cet hommage suspect.
Ses gestes concertés, ses regards de mesure* N'y laissoient aucun mot aller à l'aventure : On ne voyoit que pompe en tout ce qu'il peignoit; Jusque dans ses soupirs la justesse régnoit, Et suivoit pas à pas un effort de mémoire Qu'il étoit plus aisé d'admirer que de croire. Camille sembloit même assez de cet avis; Elle auroit mieux goûté des discours moins suivis; Je l'ai vu dans ses yeux : mais cette défiance Avoit avec son cœur trop peu d'intelligence.
De ses justes soupçons ses souhaits indignés Les ont tout aussitôt détruits ou dédaignés ;
' Toute cette tirade est entièrement du style de la comédie, mais de la comddie froide et dénuée d'intérêt. Vamour qui est civilité dans Othon y et la civilité qui est amour dans Camille y est si éloigné de la tragédie, qu'on ne conçoit guère comment Corneille a pu y faire entrer de pareilles phrases et de pareilles idées.
' Qu'est-ce que des regards de mesure y et la justesse qui règne dans des soupirs? et comment cettejustesse de soupirs peut-elle suivre un effort de mémoire? Othon a-t-il appris par cœur un long compliment? de tels vers ne seraient tolérables en aucun genre de poésie. Que veut dire madame de Sévigné quand elle dit : Racine nitu pas loin; pardonnons de mauvais vers h Corneille? Non, il ne faut pas pardonner des pensées fausses très mal exprimées : il f^ut éCi« juste.